La boussole du mois de juillet

 

 

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La boussole du mois de juillet, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Petite, ma mère nous racontait ses voyages de jeunesse – les roads trips, les week ends, la vie d’expat et les retours. Et puis, chaque fois, elle ajoutait  » c’est fou comme rien ne change. C’est quelque chose d’inexplicable, ce besoin fou de tout quitter quand apparait le mois de mai ». C’était dans ses racines et tout au fond de sa mémoire, souvenir de nomade heureux auquel le corps s’accroche. Des décennies plus tard, j’ai fait mon Grand Tour italien et je suis rentrée tranquillement. Mais au printemps suivant, entre juin et juillet, un drôle de sentiment a élu domicile en moi. Un sentiment intense et court, indocile, libertaire, comme une voix atone qui soufflerait « Il faut partir ». Sans le savoir, ma mère m’avait transmis la rage de vivre. C’est l’état extatique de la liberté du voyage qui vous traverse subrepticement pour vous transmettre son bon souvenir. La vie sur la route. l’adrénaline à la seconde. Une existence où la rétine est perpétuellement surprise, à tel point qu’elle sature de la beauté du monde.

 

Alors chaque année, comme on peut, on tente d’apaiser la soif par des alternatives précaires qui ne dupent que le corps. Et tous les ans, à cette période, je travaille en itinérance, sillonnant des régions pour les causes humanitaires. Mais cette année, c’est impossible, covid19 oblige. Alors, comme vous le savez, j’ai (temporairement) investi la ville de Bordeaux. Après les lieux monumentaux, parcourir les espaces vivants en quête de rituels à soi. Vagabonder près des enseignes en cherchant les noms familiers. Les trouver. Découvrir l’Utopia, y élire domicile pour une après midi studieuse entre rédaction et lecture, sur fond de lait à la cannelle.

 

Je pense à tout ce qu’une ville choisit sciemment de nous cacher – par orgueil ou pudeur, lorsque parfois les dalles se taisent. Et si les pierres ne parlent plus, les vrais garants seraient les hommes. Alors, tranquillement installée à la terrasse de l’Utopia, je regarde le monde qui fourmille place Camille Jullian. J’entends des bribes de discussions de ci de là. Je vois au fil des heures les tables changer de maitres, un couple passionné transmué en bande de jeunes filles, une commande d’Aloe Vera devenir quatre bières pression. Si les voix se succèdent, les dialogues se complètent. On en sort plus humain. Je regardais la place et ses nombreux témoins, les terrasses bondées aux premiers rayons de juillet et je vibrais plus fort, devant ces garants de la ville. Peut être qu’une mégapole sans hommes n’est qu’une mégapole vide. Peut être qu’une ville n’est rien si personne ne l’habite. Et pour la première fois depuis très très longtemps, j’ai compris la place de ces gens. Mieux, j’y ai trouvé du Beau. En remplissant le lieu, aux prémisses de l’été, ils étaient les ambassadeurs des passants de demain, les témoins agréés, les portes paroles des pierres. Ils faisaient le tableau plus coloré et plus vivant.

 

Et ce besoin irrépressible de partir en vagabondage, de quitter son pays pour aller explorer le monde s’apaisait tranquillement à la vue du spectacle. La place Camille Jullian avait des secrets à défendre. Et elle faisait de nos présences de nouveaux mystères pour demain. Peut être qu’on voyage partout et que chaque rue à son histoire, témoin de millénaires auxquels nous mêlons nos empruntes.

 

D.A

La quête des nouveaux lieux

 

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Croquis de la Cathédrale St André, place Pey Berland, Bordeaux, crayon, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Quitter Paris pour plusieurs mois. Parcourir de nouvelles frontières. Arrivée : Bordeaux Saint Jean.

 

On a le coeur à mille à l’heure quand on découvre une nouvelle ville. On entend les habitués parler du nom des rues, des quartiers, des arrêts, des cafés, des grandes places. Et pour vous, ce sont des noms vierges. Peu importe les millions de piétons à en avoir foulé l’asphalte, les touristes, les bordelais, les provinciaux, les arrivants. Pour vous, ce ne sont que des noms vierges. Tenter maladroitement d’imaginer les lieux en entendant de ci-de là « Rue Sainte Catherine », « Place Saint Projet », « Les Quinconces », « La grosse cloche ». Très vite les mécanismes de l’imaginaire s’enclenchent bruyamment pour dessiner quelques contours. Car il est impossible de concevoir un lieu 0. Prenez n’importe quel homme. Dites un nom de rue qu’il ignore. Il sera incapable de ne rien imaginer, incapable de concevoir un espace non conçu.

 

On a tous ses méthodes pour découvrir une ville. Un peu intuitivement et sans trop réfléchir, j’ai retrouvé la mienne – recouverte de poussière ; se perdre dans les rues avec l’esthétique pour boussole. Marcher, marcher longtemps jusqu’à l’emplacement idéal. Un monument de pierre, une cathédrale ou une église. Quelque chose d’emblématique et de savamment travaillé. Là, se poser nonchalamment sur le sol aux milliers d’empruntes. Sortir le matériel de dessin. Un grand bloc, un crayon et une gomme misérable. Prendre un temps consacré pour observer l’édifice : d’abord dans sa globalité (l’échelle, la forme, le cadrage à envisager), puis dans son infinie précision (les ombres, les gargouilles, la géométrie, les vitraux).

 

Et ce temps de contemplation vous fait sentir le lieu plus fort. Alors, seulement, assise un peu en vrac sur la place Pey Berland, observant, fascinée la cathédrale Saint André, je me suis remémorée la découverte de Paris. Dix huit ans, je quittais ma Bretagne ( et tous ceux qui comptaient pour moi) pour investir la capitale et étudier l’Histoire de l’art. Paris m’intimidait. Je ne connaissais personne. J’ai eu la drôle d’idée d’interroger des gens, questionnaire en main, sur n’importe quel sujet, à la recherche de poètes. Et simultanément, je passais des après midis à esquisser l’église de la place Saint Sulpice. Alors, à Pey Berland, aux premiers coups de crayon, j’ai cerné ma méthode d’apprivoisement des villes. Elle commence par la pierre pour se terminer au fusain. Et la cathédrale esquissée, après cinq heures sous le soleil, je sentais que le lieu n’avait plus grand chose d’étranger. Bribes de conversations de passants bordelais avaient sauté à mes oreilles durant tout le temps du croquis. J’appréhendais les lieux. j’appréhendais les gens.

 

Retrouver le plaisir du dessin réaliste. S’attarder sur la géométrie des pierres. Passer la précision des figures. Les commentaires semi-discrets des familles en vadrouille quand ils aperçoivent ton croquis. Les compliments d’enfants. Brèves discussions. Les jeunes qui discutent au café des turpitudes adolescentes. Une place vivante qui vibre au son du mouvement retrouvé. Des petites âmes  – comme partout- qui ressortent d’une vie mise sur pause.

 

Comme aux temps doux de l’aventure, boite de pandore canonisée, j’ai retrouvé mes rites à la conquête des lieux.

 

D.A

Les cerveaux insatiables

 

 

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Les cerveaux insatiables, crayon et fusain, 27, 3 x35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

On est toujours petits face à la connaissance. il y a ceux qui ne savent pas et qui l’admettront volontiers, ceux qui en savent beaucoup et qui s’en contenteront, ceux qui ignorent le monde tout en se pensant érudits. Et la plupart du temps, pour les plus honnêtes d’entre nous, une quatrième catégorie vient subtilement se dessiner : ceux qui comprennent, un peu la mort dans l’âme, que plus le cerveau se nourrit, plus il en demande davantage. En outre, la propriété même du savant est de prendre conscience que plus il en apprend, plus il en reste à découvrir. Plus le cerveau se déplace dans des zones encore inconquises, plus son entendement réalise qu’il ne pourra pas tout connaitre. Et cette prise de conscience, comme un leitmotiv martelé, suffira au meilleur des hommes pour devoir faire des choix. C’est ainsi qu’apparait la spécialisation. Pour devenir érudit, il faut se choisir un domaine. Sans cela, personne n’excelle.

 

Depuis quelques semaines maintenant, je dépense mes journées à l’apprentissage de la connaissance. Roman, dessin, écriture, documentaire à foison me font tranquillement redouter le retour au travail. Ce quotidien me remémore les vieux cours d’histoire du lycée, lorsque nos jeunes esprits en friche appréhendaient le temps de la Renaissance et de l’humanisme en Europe. Le but des deux courants : faire émerger un homme nouveau, apte à l’esprit critique, à l’instar des grands modèles grecs. On pense que l’homme est prêt à ne dépendre que de lui-même, on lui apprend à rejeter les vieux textes scolastiques, à juger sévèrement les traductions bibliques et à ne chercher les clés que de son propre chef.

 

Dès lors, les programmes quotidiens sont tout à fait repensés (vous en trouvez un très bon exemple dans le Gargantua de Rabelais) : l’homme nouveau doit forger son esprit, un esprit libre et critique à l’égard des institutions qui le gouvernent. Pour cela, le précepteur se fera une joie de lui faire étudier les textes de philosophie, littérature, les mathématiques appliqués et parfois même les arts. L’homme nouveau ne doit pas pour autant en délaisser le corps, Un esprit sain dans un corps sain oblige. Et ce modèle universel prend racine dans les textes antiques. On réhabilite peu à peu la notion de l’homme bon, intelligent, savant, libre, émancipé, concepteur, entrepreneur, beau, idéal et surtout maître de lui-même.

 

Les sociétés contemporaines condamnent prodigieusement ce type de mode de vie (à moins bien sûr d’appartenir à une riche famille du 16e arrondissement de Paris). L’éducation nationale dans une large majorité ne pousse pas la jeunesse à la boulimie du savoir. Elle l’en écoeurerait plutôt. Plus tard, la pression est mise sur le travail bien fait et on oubliera jusqu’au nom de ce qu’on nomme « esprit critique ». Ajoutons à cela les médias et leur utilisation tout à fait biaisée des images, l’avènement de YouTube où les suggestions de contenu sont entièrement calquées sur vos goûts établis (impossible donc de sortir du dogmatisme puisque tout vous ramène à vos certitudes et qu’aucune nuance n’est permise) et le constat sera vite fait…

 

Je rêverais d’Ecoles accessibles, sans distinction d’élites, qui passionnent et questionnent les petites âmes en construction, qui apportent un contraste aux préjugés culturels et qui nous donnent le temps d’apprendre sans encombre. Essayez de prendre ce temps une fois l’université passée et vous serez montrés du doigt et sévèrement jugés. Je crois fondamentalement que pour jeter son dévolu sur un métier ou sur un autre et démarrer la vie active, il faut avoir eu le temps de nourrir son intelligence. Une Ecole de la sorte ferait naitre des esprits libres, diplomates, nuancés, solides et nous serions peut-être gouvernés par des hommes plus soucieux du bien commun, moins de leur petit « je ».

 

La chance extraordinaire d’avoir pu – des semaines durant – éffleurer du bout des doigts les préceptes de la connaissance. Et constater très rapidement que nos cerveaux sont insatiables ; affamés, assoiffés, en quête de dépassement des lignes. Nos cerveaux cherchent le savoir dans des étuves trop étroites et ne peuvent y trouver que des lambeaux vieillis. Mais dès l’instant où vous choisissez de vous y investir vraiment, l’étuve se transforme en un énorme conteneur et on apprend et on apprend et on apprend, toujours. J’aimerais tellement avant ma mort connaitre une telle société, être témoin de l’homme libre – même si tout cela semble de l’ordre de l’utopie absolue.

 

Nos cerveaux cherchent éperdument à dépasser leurs bornes, à creuser, à chercher, enquêter, s’alimenter. Et comme le corps, pour survivre, il doit être nourri. Un crâne repu vous le rendra bien au centuple. La société condamne l’obésité du corps, pourquoi ne prônerait-elle pas l’obésité de l’esprit. Il faut remplir les têtes à outrance et les appâter tranquillement avec des mets venus des quatre coins du monde. Il dévorera tout, le petit organe boulimique. C’est peut-être comme ça qu’on est libre, car les cerveaux sont insatiables.

 

D.A

Ode à la dépense du temps

 

 

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Ode à la dépense du temps, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Combien de fois avons nous entendu : « C’est une perte de temps » ? Des centaines, des milliers ? Nous sommes nés dans un monde où l’activité compte, un monde où la conscience du statut de mortel nous exhorte inlassablement à devoir devenir quelqu’un. A l’instant même de la naissance, le monde vient tranquillement visiter l’arrivant et lui dépose sur les épaules un fardeau sociétal. Il faudra occuper son temps et de la bonne manière. Il m’a fallu des décennies pour comprendre ceci : ce poids sur nos épaules est une jolie chimère et elle n’a d’existence que dans nos cerveaux formatés. Il a fallu huit mois de voyage et une existence vagabonde pour m’apercevoir amèrement de la supercherie.

 

Il n’y a qu’une vérité : un jour on vit, un jour on meurt. Le laps de temps intermédiaire devrait ne concerner que soi. Et pourtant, voilà des siècles qu’on nous impose comment bien boucler ses valises et comment dépenser son temps. On nous ordonnera le travail puisqu’il est le système adopté par défaut depuis des millénaires de vies économiques. On se fichera bien d’étudier des alternatives moins aliénantes ou de dresser des statistiques sur les burn out et dépressions. On ne change pas le système pour quelques milliers d’outsiders.

 

Et puis, sans crier gare, le confinement est arrivé, réduisant au silence les portes paroles de la croissance. On imposa aux gens l’arrêt pur et dur du travail, pour certains maintenu à la maison, pour la plupart tout bonnement suspendu. On ordonna la culture et le divertissement, le plaisir et la douceur de « ne rien faire » du tout. Et pour la première fois de nos petites existences sociales, nous avons eu le privilège de dispenser de notre temps, de le dépenser sans compter et selon nos aspirations. Nous avions le temps libre.

 

Pour ma part, le travail n’a pas encore pu reprendre (et oui aujourd’hui artiste est rarement un métier à plein temps, il faut bien payer son loyer). Et depuis mi mars, j’ai le privilège insolent de pouvoir dépenser le temps, encore et encore, sans compter, le jeter par les fenêtres, le jouer à la loterie. Je dispose de mon temps et ça exalte mes nerfs. Nous avons vécu un épisode sans précédent, un épisode qui a marqué l’an 0 de l’usage du temps. Nous savons aujourd’hui qu’il nous appartient en propre et nous ne le sondant plus avec le regard de la peur. Autrefois, sans doute, l’idée de passer des mois enfermés, contraint à « tuer le temps » (incroyable que pour parler de l’ennui nous devions utiliser le terme « tuer le temps », l’ennui serait donc un acte en soi si meurtrier et le temps quelque chose de tellement précieux?) nous effrayait au plus au point, aujourd’hui nous le regardons avec une pointe au coeur.

 

Cet article est une ode, une ode à la perte de temps, à la dépense « à sa manière », se noyer dans les jeux vidéos, lire, écrire, danser, vibrer aux sons alternatifs, apprendre, chercher, creuser, faire du sport, rire, boire, manger, cuisiner, jardiner, donner de son temps, le reprendre, travailler quelque fois mais jamais dans l’aliénation, et surtout ne rien faire. Le temps de ne rien faire et d’aimer ça prodigieusement.

 

D.A

Lettre au mois de décembre

 

 

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Lettre à Décembre 2019, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

C’est tellement dingue ;  cette période, la vitesse à laquelle le monde s’est révolté, les changements, les promesses, les manqués, les « et si ». Ça me donne l’envie un peu absurde d’écrire une lettre au mois de décembre, à 2019, une lettre aux petits « nous » d’il y a encore quelques mois. ça commencerait sans doute comme ça :

 

« Cher hiver 2019, Je ne sais pas vraiment pourquoi je t’écris. Tu t’apprêtes à vivre des heures sombres et j’ignore s’il faut t’alarmer. J’ignore si tout ce chaos aurait pu être évité avec une meilleure préparation. Je ne sais pas par où commencer. Dans quelques mois, le monde connaîtra une pandémie gérontocide telle que les hommes de ta génération n’en ont jamais vécu. Dans les foyers, on laissera la télé en boucle sur les dossiers spéciaux « contagion », on jaugera les graphiques sur le pile ou face de la mort, les yeux rougis par les médias dans une fascination morbide.

Dans quelques mois, décembre, tu entendras des mots abstraits devenir violemment terre à terre. Si je dis « confinement », décembre, tu ne comprends pas. Pourtant,  bientôt, tu sais, à toutes les heures du jour, quand tu déambuleras dans les rues de Paris, que tu vagabonderas dans les cités européennes, tu ne trouveras plus rien et tu ne verras personne. Les villes du monde seront vidées et les appartements seront pleins. Décembre, tu entendras des phrases un peu étranges, telle que : « Tu as bien ton attestation? ». Au début, ça te choquera et puis tu t’en formaliseras.

Les gens changeront de trottoir quand ils t’apercevront. Ils auront peur de toi et tu auras peur d’eux. Peu à peu, les jeux télévisés se videront de leur public, les pubs tireront profit du confinement à la maison, tout te paraitra plus intime. Tu entendras parler de l’horreur italienne, du nombre de décès en Espagne, des partis pris révoltants de certains gouvernements mondiaux. De cette période complètement dingue, émergeront des super stars, médecins/Narcisse, traitements polémiques. Tu ne sauras plus qui croire, alors 2019, les complotistes émergeront – ils foisonneront dans toute l’Europe et bien au delà des frontières pour prendre tranquillement tous les gens pour des cons.

Ne t’inquiète pas, décembre si les prérogatives sont absurdes. Si un jour les pouvoirs publics t’expliquent l’inefficacité des masques chirurgicaux et que le lendemain ils décrètent leur port obligatoire dans les transports en commun. Bon, depuis quelques années, toi tu connais les grèves du personnel hospitalier pour l’obtention de plus de moyens. Bientôt, tu pourras voir leur rage droit dans le blanc des yeux. Ils risqueront leur vie chaque jour, à cause d’un état sourd.

 

Paisible mois de décembre, dans quelques semaines, le monde que tu connais va changer. Après de nombreuses mises en garde et maintes tentatives de dialogue de la part de la communauté noire aux Etats-Unis et face à une énième bavure policière, le vase va déborder. Un agent récidiviste plaquera un homme au sol à Minneapolis. L’homme – de couleur noir – Georges Floyd, dira à l’agonie « I can’t breathe » et perdra la vie. Alors, tu connaitras quelque chose de flamboyant, la révolte d’un peuple sur une oppression ancestrale, la justice réclamée, des milliers et des milliers de gens dans les rues qui crient « égalité », aux Etats-Unis pour Floyd, en France pour Adama.

 

Eh décembre, je te le dis, à ce moment tu hésiteras. Toute ton âme aspirera à croire à un changement, tes cellules te diront : « Tout peut évoluer. On peut recommencer à zéro. on peut voter pour un candidat écolo. On peut consommer mieux, mais vraiment, putain, pas comme hier. On peut tout repenser. On peut tout changer. La dette est élevée, on peut encore emprunter et construire quelque chose de beau ». Mais ta tête te dira  : « c’est une utopie bien naïve. On ne les changera pas. Les états sont les états et les gens sont les gens. Tu n’y peux rien. Personne n’y peut rien. C’est foutu. » Alors, hiver 2019, il faudra te lever et croire éperdument la pensée optimiste. Hiver 2019, il faudra se battre.

 

Bon je passe la répression militaire en France, ça, t’es plutôt au courant. J’ai tellement de choses à te dire, décembre. Au fond si je t’écris c’est pour te supplier de profiter de ta période. Dans quelques mois, 2019, rien ne sera plus pareil. On ne se touchera plus. On y pensera à deux fois avant de visiter ceux qu’on aime, on sera toujours vigilant, nerveux, sur le qui vive. On nous aura volé le naturel du monde. Je t’écris de l’aube de juin. Il t’envoie ses meilleures pensées, en priant qu’un miracle annule le cycle de l’histoire et que tu ne connaisses pas ces heures folles d’où je t’écris. »

 

D.A

La pellicule perdue

 

 

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La pellicule perdue I, photographie, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Il y a quelques jours, en allant chez le photographe pour développer ma première pellicule argentique, il m’est arrivée une drôle d’aventure. Je crois qu’il faut d’abord vous en raconter la genèse ; j’ai acheté cet appareil il y a environ quatre ans, convaincue qu’un bon artiste se devait d’être multi-médiums (ce qui est tout à fait réfutable). Un an plus tard, me voilà dans les rues italiennes à longer le pays pour huit mois de voyage. Dans l’entre-deux du Grand Tour, quelque part à Naples, un ami photographe propose de m’initier à la prise argentique. Il prend mon appareil et m’offre généreusement l’une de ses pellicules personnelle. Et voilà, c’était parti, des heures d’attente pour une lumière parfaite, une après midi entière pour deux clics retentissants. Je découvrais la patience folle des photographes d’autrefois et le rôle prépondérant de la modernité dans nos nouveaux gestes créatifs ; le numérique permet de tout capter, à tout moment, sans attente, sur le vif. Le numérique a fait du monde un décor docile pour nos yeux. Il se pliera à nos désirs en prenant patiemment la pose.

 

Depuis ce jour, l’Olympus argentique m’a discrètement suivi, souvent en arrière plan et je dégainais peu. Il a été témoin du grand tour italien, PRIS : les clichés du centre de méditation où je travaillais comme volontaire en surplomb du lac d’Orta, PRIS : les après midis courts à voir mon amoureux, PRIS : quelques moments suspendus à shooter des amis rares, PRIS la période inédite du coronavirus, en somme trois années de souvenirs et de quêtes iconographiques.

 

Revenons donc à la visite chez le photographe. Je papote avec la développeuse, lui donne mon bon de commande, elle cherche dans ses dossiers. Je l’entends dire ces mots « Votre pellicule était vide. Il semblerait qu’elle ait été mal enclenchée au départ ». Et je pense douloureusement à trois années de souvenirs en cendre. Je pense que l’appareil est un camarade bien cruel, le seul autre que moi a avoir été témoin de toutes ces scènes à la fois – des décors, des pays, des climats différents, des lieux que je ne verrais peut être plus jamais et dont le clic sonore devait être le garant. Ridicule non ? N’est-ce pas une belle manière de se faire rappeler à l’ordre. Ma pellicule est vide. J’ai l’impression qu’une partie infime de ma mémoire, qu’une micro particule de ma quête de beauté a été rembobinée. Bel et bien rembobinée.

 

La developpeuse voit mon air triste. Elle compatit. Elle pose la nouvelle bobine dans mon appareil malicieux pendant qu’elle jette LA pellicule. Je lui demande si je peux la récupérer. Elle me regarde, amusée. « Je fais des trucs artistiques, ça peut toujours servir » aura-t-elle en guise de réponse. C’était partiellement vrai. La raison était plus profonde ; je ne doutais pas qu’il fallut un sanctuaire digne de ce nom à cette pellicule si intime. Je ne pouvais pas la laisser pourrir dans une poubelle commune, collée à d’autres pellicules perdues. Il fallait en faire quelque chose. La mettre en scène, lui donner un rôle, et faire d’elle un symbole.

 

Alors je m’y suis attelée. Je suis rentrée chez moi. J’ai sorti la nappe, le vase, le vil témoin photographique et la pellicule perdue. Je les ai agencé de façon à revisiter le genre de la Nature morte. Je pense que vous connaissez tous mais petite piqûre de rappel. La Nature morte est un sous-genre pictural qui voit son apogée vers le XVIIe siècle. Ces tableaux « vanités » – comme on les appelait aussi – se faisaient les allégories des thématiques de la mort, du temps qui passe, vacuité,  perte, absence. Alors moi et ma pellicule perdue, on s’est dit que c’était ce qui nous fallait. Elle aura quand même eu sa série attitrée, peut être qu’elle préférait être devant l’objectif et qu’elle attendait patiemment et sournoisement son heure. Peut-être qu’elle, elle savait depuis le tout début que tous ces clics bruyants étaient tirés à blanc. Tant pis. Elle est devant les projecteurs.

 

 

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La pellicule perdue II, photographie, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Et puis soudain, j’ai eu une révélation. Que cette pellicule ait imprimé ou non n’avait pas vraiment d’importance. Elle contenait en substance ce que j’avais cru perdu. Elle avait assisté à tout, puis validé son clic. La pellicule perdue n’était vide qu’en apparence. En propre elle était pleine d’une masse de souvenirs, mais l’oeil humain était trop faible pour savoir les discerner. Je m’en rappelais de quelques uns. Pas tous. Et cette bande passante de souvenirs invisibles me ramena à Platon. Le philosophe explique que l’invention de l’écriture a pu avoir un effet délétère sur la fonction de la mémoire. Si l’homme, en effet, possède un médium efficace pour se remémorer, il n’aura plus besoin de faire l’exercice de lui-même et ses capacités cognitives en ressortiront amoindries.

 

Il en va de même pour la photographie. Et la pellicule vide devenait un outil, comme une boite à images invisibles aux yeux du monde, qui devait m’exhorter à me remémorer. Peut être qu’au fond rien n’est dû et peut être que tout ça nous rappelle comme le monde et ses éléments sont aujourd’hui serviles, placés comme des pions à notre disposition. Je vis un moment fort dont je veux me souvenir, « eh bien cliques, tu pourras y revenir plus tard, tu auras juste à regarder ». Alors, tout humblement, je regarde ma pellicule et je lui envoie un « merci ». Si elle avait été pleine, j’aurais été émue, contemplant les clichés de moments fabuleux. Mais je me dis que son statut m’émeut plus fort encore. J’ai gardé en ce monde en objet unique, un objet que personne ne possèdera jamais, ne comprendra jamais, ne percevra jamais. J’ai trouvé en ce monde un objet extraordinaire qui défie les lois de l’univers : un objet décrété vide et plein à la fois.

 

 

D. A

 

 

La machine sociale au travail

 

 

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Le travail, crayon, marqueur et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Je me souviens du monde pré-pandémique comme d’une prodigieuse machine sociale superactive et bien huilée. Je me souviens du métro parisien bondé aux heures de pointe,  parfois plus tard, des gens pénétrant dans les rames sans avoir eu le temps d’ ôter leur masque professionnel. Sur le visage de celui-là, on voyait de la suffisance (que les appels aux associés venaient bien souvent souligner). On parle fort au téléphone quand on a un job important. C’est la règle du métro parisien, pour que tout le wagon puisse bien en profiter. Et puis il y a les autres, les gens lassés et épuisés de leur labeur du jour. On voit se dessiner sur leur visage creusés des cernes de fatigue, parfois un certain abandon. Peut-être que ça me manque un peu de contempler tous ces visages. Les fiers, les humbles, les tickets gagnants, les laissés pour compte. Et les masques en plastique ont remplacé les rides. Aujourd’hui on ne voit plus. Et on ne regarde plus. L’atmosphère des transports est devenu anxiogène et on cherche l’humain dans ce costume chirurgical.

 

Mais ce n’est pas de cela dont je voulais parler. Je voulais parler du travail. On a vu se métamorphoser de manière spectaculaire le statut du travail en seulement quelques mois. D’abord, en février dernier, elle était le maillon logique d’une chaine soigneusement orchestrée. On la respectait sans la respecter, on la mettait en marche sans trop la questionner. Le confinement est arrivé. On a dû tout stoppé. et pour la première fois de notre mémoire d’homme, on nous a déculpabilisé de ne rien faire du tout. On a fermé un grand nombre d’industries, bloqué tous les secteurs – ou presque – et clamé haut et fort :  » Arrêtez tout. prenez du temps pour vous. Cultivez vous. Faites vous plaisir. Prenez une pause. Ne faites rien ». Un, deux, trois soleil des industries où certaines ont cherché à feinter. Le roi du silence appliqué au travail. La grande machine huilée est devenue muette.

 

Et puis, contre tout avis médical, les gouvernants ont tranquillement forcé le retour à la « vie normale ». Et ce farniente temporaire en a pris un coup. La brève interruption de la machine sociale a laissé passer quelques grains dans les rouages polis. Et l’image du travail s’est progressivement hybridée. Aujourd’hui, la majorité des salariés en télétravail veulent le rester encore un temps, par sécurité et confort. On a découvert une nouvelle manière d’opérer, plus intime, moins fragmentée. On a découvert du plaisir dans cette abondance de temps libre. La machine bien huilée rappelle à l’ordre ses ouvriers, mais pour beaucoup d’entre eux, les ouvriers ont réfléchi. Et les soldats du monde social amorce tranquillement l’une des plus grande manif du siècle.

 

D.A

La place de l’homme

 

 

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La place de l’homme, crayon et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Il y a encore trois mois, on pensait que la Terre était irrémédiablement perdue. On entendait chaque jour des nouvelles alarmistes, des comptes rendus sans équivoques, des bilans fatalistes. On ne savait pas, bien sûr, qu’un événement hors du commun allait apporter des nuances à ce drame planétaire. On ne savait pas qu’il suffirait de quelques semaines de confinement pour voir re-débarquer des espèces dans les lieux publics. On ne savait pas que la nature, loin des populations humaines, reprendrait tranquillement ses droits.

 

On ne savait pas. On ne savait pas parce qu’aucun d’entre nous n’avait imaginé un espace public dénué d’hommes. Nous sommes juste partout. A chaque décorum, il doit y avoir des hommes, des hommes pour l’habiter, pour le bâtir, pour le produire, des hommes, partout des hommes. Et nous, grand maillon de la chaine sociale, ne concevons le monde qu’à l’aune de nos gènes. De cette situation, nous déduisons deux choses :

 

  1. Si l’homme se reposait sur un fatalisme écologique, il devra trouver d’autres excuses. La sur-médiatisation de l’urgence écologique, en effet, avait pour effet pervers la banalisation du mal. Si je sais que la planète est foutue et que nous avons atteint le point de non retour et si, de plus, mes congénères adoptent une pensée analogue, quelle nécessité de changer mes habitudes ? Mais alors quelle excuse adopter face aux révélations récentes ? On sait que le confinement a eu des effets bénéfiques sur la planète. On sait aussi que ces effets ont un eu un impact modéré. Alors plusieurs options : se dire que la masse d’effort à fournir ne vaut pas le coup face au résultat potentiel… Ou bien faire le pari. On aura toujours des excuses, toujours. 
  2. Jusqu’à encore quelques semaines, nous pensions être le noyau du monde. Nous pensions que la Terre était l’esclave de nos envies, qu’il suffisait juste de vouloir, de concevoir puis d’ordonner. Nous pensions que la biologie marchait sous le joug des hommes et que nous punirions ses tentatives de soulèvement. Et pourtant, elle nous a bien eu. Il a suffi d’un virus, un minuscule truc vivant, une ridicule bactérie de moins de 250 nanomètres pour mettre le monde des hommes KO. Echec et mat’, le vivant a répliqué.

 

Il y a des siècles et des siècles, on pensait que l’homme était au centre du monde. Puis, la science a dégainé et des schémas d’un genre nouveau ont faire leur apparition. Copernic, blablabla, on connait. Pourtant, à bien y regarder, dans le cerveau des hommes, loin des connaissances théoriques admises, l’humain semblait être resté à la place impériale, sacré noyau de l’univers. La science avait fait ce qu’elle avait pu et malgré ses vérités concrètes, elle n’avait pu ôter le germe d’égo en l’homme. Et bien, des siècles plus tard c’est chose faite. Cette crise sanitaire d’envergure mondiale aura peut-être enfin raison de nos fantasmes surdimensionnés. Peut être que ce petit virus nous fera réétudier l’échelle de l’homme dans l’univers et peut-être qu’il saura nous rendre un peu plus humble. Une toute mini bactérie au XXIe siècle a tué des centaine de milliers de vies humaines et amené le chaos chez une espèce dite « puissante » – une espèce, disait on – qui n’avait plus personne à craindre.

 

Voilà comment la nano-biologie remet l’homme à sa place.

 

D.A

Déconfinement Jour 1

 

 

LA LIBERTE

 

 

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La nouvelle liberté, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Il y a encore quelques mois, le terme de « Liberté » revêtait pour nous tous un sens relativement universel. Une valeur forte et sans concession. On était libres ou on ne l’était pas, en camisole ou à l’air libre. Et puis, tout a changé. On a connu le confinement. Mais qu’est-ce que c’est le confinement ? Un enfermement pour le bien commun ? Une mise en cellule éclairée ? Et très progressivement, le terme de Liberté a été questionné, puis peu à peu déplacé.

 

Déconfinement Jour 1. On savait que la période serait dure, mais on imaginait une chronologie brève, structurée, avec un début et une fin. Et en mars dernier, le terme « déconfinement » avait pour nous valeur de changement de chapitre. On se disait, sans douter, que le monde pourrait reprendre son cours. Au lieu de cela, un déplacement sémantique. On nous a volé le sens du mot « liberté ». 2020, pandémie mondiale, La liberté est devenue une créature hybride avec laquelle il faudra maintenant composer. Un semi mot vidé de sens, une demi valeur moribonde. Un pari. Une idée à pondérer. J’écris tranquillement ces mots tout en refusant d’y croire. Alors ce serait ça la nouvelle liberté ? Une idée à pondérer ? Hors de question.

 

Déconfinement Jour 1. Déconfinement. Quand notre conception la plus concrète de  liberté n’est qu’une demi molle. Quand l’idéal est tempéré. Le monde a tiédit. Et on ne peut pas laisser faire. On ne peut pas. Quand l’homme libre est celui qui reprend le chemin du travail, par obligation, la boule au ventre, dans un climat saturé de peur en laissant son enfant à des enseignants qu’on ne respecte pas dans une institution qu’on ne respecte pas et qui n’est pas prête… Et partout dans les couloirs, dans les salles de classes anxieuses, on entendra le murmure d’une voix outre-terre, un échos des mondes parallèles du palais de l’Elysée qui conseillera avec ferveur d’  « Enfourcher le tigre ». Oui, je sais c’est facile de taper sur le gouvernement. Personne n’était préparé. Mais ça ne dispense de rien.

 

Je refuse de transiger sur ma définition de la liberté. Et je refuse qu’on me l’impose. Pourtant, personne n’a le choix. Et s’il est impensable de transiger, nous pouvons réinventer. Peut être que dans dix ans,  lorsque vous googlerez le mot « Liberté », les images auront changé. On ne verra peut être plus de prisonniers libérés, plus d’oiseaux sortis des cages, plus de corps à l’air libre devant des espaces inconquis. Et je me demande ce qui les remplacera. C’est à nous d’en décider…

 

Nous devrons nous battre. Et s’il faut reforger nos termes, le temps est venu de les reforger bien. Comme chaque fois, la suite dépendra de quelques millions d’entités sociales et intimes, d’individus inquiets mais debout. La suite dépendra de nous. Et nous devons forger. Nous le devons.

 

Liberté, Liberté chérie.

 

D.A

Confinement Jour 49

 

LE ROLE DE LA CULTURE

 

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Le rôle de la culture, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

Alors que près de quatorze millions de français étaient devant leurs postes de télévision ce mardi pour en apprendre davantage sur le sort qu’on leur impute, je me suis questionnée sur nos quotidiens. Nos nouveaux quotidiens. En temps normal, un homme lambda vivant dans une grande (ou moyenne) ville est sursaturé d’informations publicitaires, d’échanges sociaux, de stimuli lumineux et aguicheurs. Le sociologue Georg Simmel l’évoquait déjà dans les années soixante, l’entrechoquement violent des individualités à ces systèmes omniprésents tend inévitablement à rendre l’homme « blasé ». Et Simmel va plus loin. Pour lui, la culture telle qu’elle représentée dans les grandes villes est tout bonnement dépersonnalisée et annihile la part de spontanéité de l’individu. L’industrie culturelle apparait, dès lors, pour le sociologue, comme une entité « aliénante ».

 

Excusez ce recours à des penseurs plus doués que moi – mais il était nécessaire pour la suite de cet article. Mettons que Simmel ait raison. Mettons que les grandes villes et tout leur fatras publicitaire aient un impact direct sur l’essence de la culture, alors j’en déduis tout naturellement que le confinement a son rôle à jouer dans tout ça. voilà presque cinquante jours que l’humain est coupé – pas en totalité évidemment mais assez pour être souligné – de la sursaturation publicitaire et mercantile des villes. Le paradoxe est là : nous n’avons jamais tant consommé de divertissement, tout en étant si peu exposés aux devises incitatrices de nos entreprises. C’est peut-être que pour la première fois de l’histoire, nous avons le choix. Le choix du contenu. Et si la culture, jusque là, pouvait être perçue comme une entité « aliénante », elle a donc peut être enfin la possibilité de faire ses preuves.

 

Après des siècles d’exhortation à l’artifice et à la consommation aveugle, nous échappons a minima à l’une de mailles de la chaine publicitaire. Ne sous-estimons pas l’impact des affiches géantes dans le métros. Parce qu’une affiche géante n’est jamais seule, elle accoudera toujours une autre affiche géante et ces images successives forment la sursaturation visuelle. C’est dans la sursaturation que le message commercial prend. Ainsi nous avons faire rompre l’une des mailles. Alors – temporairement (ne soyons pas dupe, ça ne durera pas, c’est trop ancré dans nos habitudes) – comment la remplacer ? Vous me voyez venir à des kilomètres : par la culture peut-être.

 

Depuis le début du confinement, la toile regorge de témoignages sur les choix de chacun quant à l’occupation des jours. Certains ont appris des langues étrangères, d’autres ont relu tout Proust. L’un décide de se mettre à la page et d’avaler le plus de classiques cinématographiques possible. L’autre privilégie l’usage du jeu vidéo. On fait du sport, ou pas. On mange beaucoup, ou pas. On lit beaucoup, ou pas. Et le fil conducteur de ces activités semble apparaître de lui-même. Ce qui relie ces choix, c’est la culture.

 

S’il faut trouver des solutions à cette situation anxiogène, incertaine, inédite, c’est peut-être dans la culture que nous pourrons piocher. Regardez vos bibliothèques. Ces milliers et milliers d’idées, de mots, de pages assemblées en un ordre choisi dicté par un projet poétique propre à l’auteur. Et nous pouvons creuser dans la pensée des hommes, chercher dans les romans qu’on a déjà cornés ou dans les pages des oubliés qu’on n’a jamais ouvert ou qu’on gardait secrètement pour les grandes occasions. On ne cesse de parler de situation inédite, c’est vrai. Pourtant, des pandémies ont déjà existé. Et si aucune d’entre elles ne fut vécue comme la notre, je pense que la culture passée a mille et une choses à apprendre.

 

Vous vous sentez trop à l’étroit ? Grand explorateur ou simple touriste, vous regrettez le temps du voyage. Voyage organisé ou voyagé improvisé. Voyage à hôtel quatre étoile ou en bivouac sauvage. Voyage dans le pays, voyage à l’autre bout du monde. Et si on profitait de ce contexte pour apprendre à voyager autrement ? Il y a tellement d’artistes qui détiennent en main vos passeports. Et tout est tamponné. vous êtes prêts à partir, sur le quai de gare, dans le hall d’aéroport. Ils n’attendent qu’un feu vert pour vous faire traverser des contrées inconquises, pour vous remémorez aussi des temps et des vagabondages passés. Vous pouvez retournez dans les lieux qui vous manquent. Vous pouvez même le faire avec les yeux d’un autre et je postule que l’expérience ne fera que vous émouvoir plus fort. Parce que le pas individuel devient une histoire collective. Lorsque les carnets de route des autres viennent tisser leur toile dans la votre. Je pense à Naples, mon terrain de jeu. J’ouvre un Henri James et ça y est, le miracle opère. Sacs sur le dos, je retrace mon souvenir mais sous le joug merveilleusement romanesque d’une plume du siècle dernier.

 

Je sais que cet article est plus long que les précédents, c’est qu’il me semble très important. Je ne peux que vous exhorter à la consommation de la culture. Je parle des livres mais tout est possible : jeux vidéos, cinéma, BD, créations interactives, poésie, théâtre, et j’en passe. Prenez tout. Avalez la création des hommes avec une boulimie acharnée. Dévorez jusqu’à l’épuisement parce qu’elle contient en elle la clé du voyage,  de l’air libre, la clé de l’avant, des mémoires, la clé de nos petits esprits troublés. Voyagez, voyagez !

 

Et si tout ça nous apprenait à consommer mieux. Pour la première fois, nous pouvons choisir, alors choisissons le vagabondage, partons errer vers d’autres frontières, explorons le monde autrement. Peut-importe votre forme culturelle mais saisissez le feu vert, attrapez un passeport, une chaise, un thé bien chaud et devenez des explorateurs !

 

D.A