La machine sociale au travail

 

 

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Le travail, crayon, marqueur et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Je me souviens du monde pré-pandémique comme d’une prodigieuse machine sociale superactive et bien huilée. Je me souviens du métro parisien bondé aux heures de pointe,  parfois plus tard, des gens pénétrant dans les rames sans avoir eu le temps d’ ôter leur masque professionnel. Sur le visage de celui-là, on voyait de la suffisance (que les appels aux associés venaient bien souvent souligner). On parle fort au téléphone quand on a un job important. C’est la règle du métro parisien, pour que tout le wagon puisse bien en profiter. Et puis il y a les autres, les gens lassés et épuisés de leur labeur du jour. On voit se dessiner sur leur visage creusés des cernes de fatigue, parfois un certain abandon. Peut-être que ça me manque un peu de contempler tous ces visages. Les fiers, les humbles, les tickets gagnants, les laissés pour compte. Et les masques en plastique ont remplacé les rides. Aujourd’hui on ne voit plus. Et on ne regarde plus. L’atmosphère des transports est devenu anxiogène et on cherche l’humain dans ce costume chirurgical.

 

Mais ce n’est pas de cela dont je voulais parler. Je voulais parler du travail. On a vu se métamorphoser de manière spectaculaire le statut du travail en seulement quelques mois. D’abord, en février dernier, elle était le maillon logique d’une chaine soigneusement orchestrée. On la respectait sans la respecter, on la mettait en marche sans trop la questionner. Le confinement est arrivé. On a dû tout stoppé. et pour la première fois de notre mémoire d’homme, on nous a déculpabilisé de ne rien faire du tout. On a fermé un grand nombre d’industries, bloqué tous les secteurs – ou presque – et clamé haut et fort :  » Arrêtez tout. prenez du temps pour vous. Cultivez vous. Faites vous plaisir. Prenez une pause. Ne faites rien ». Un, deux, trois soleil des industries où certaines ont cherché à feinter. Le roi du silence appliqué au travail. La grande machine huilée est devenue muette.

 

Et puis, contre tout avis médical, les gouvernants ont tranquillement forcé le retour à la « vie normale ». Et ce farniente temporaire en a pris un coup. La brève interruption de la machine sociale a laissé passer quelques grains dans les rouages polis. Et l’image du travail s’est progressivement hybridée. Aujourd’hui, la majorité des salariés en télétravail veulent le rester encore un temps, par sécurité et confort. On a découvert une nouvelle manière d’opérer, plus intime, moins fragmentée. On a découvert du plaisir dans cette abondance de temps libre. La machine bien huilée rappelle à l’ordre ses ouvriers, mais pour beaucoup d’entre eux, les ouvriers ont réfléchi. Et les soldats du monde social amorce tranquillement l’une des plus grande manif du siècle.

 

D.A

La place de l’homme

 

 

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La place de l’homme, crayon et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Il y a encore trois mois, on pensait que la Terre était irrémédiablement perdue. On entendait chaque jour des nouvelles alarmistes, des comptes rendus sans équivoques, des bilans fatalistes. On ne savait pas, bien sûr, qu’un événement hors du commun allait apporter des nuances à ce drame planétaire. On ne savait pas qu’il suffirait de quelques semaines de confinement pour voir re-débarquer des espèces dans les lieux publics. On ne savait pas que la nature, loin des populations humaines, reprendrait tranquillement ses droits.

 

On ne savait pas. On ne savait pas parce qu’aucun d’entre nous n’avait imaginé un espace public dénué d’hommes. Nous sommes juste partout. A chaque décorum, il doit y avoir des hommes, des hommes pour l’habiter, pour le bâtir, pour le produire, des hommes, partout des hommes. Et nous, grand maillon de la chaine sociale, ne concevons le monde qu’à l’aune de nos gènes. De cette situation, nous déduisons deux choses :

 

  1. Si l’homme se reposait sur un fatalisme écologique, il devra trouver d’autres excuses. La sur-médiatisation de l’urgence écologique, en effet, avait pour effet pervers la banalisation du mal. Si je sais que la planète est foutue et que nous avons atteint le point de non retour et si, de plus, mes congénères adoptent une pensée analogue, quelle nécessité de changer mes habitudes ? Mais alors quelle excuse adopter face aux révélations récentes ? On sait que le confinement a eu des effets bénéfiques sur la planète. On sait aussi que ces effets ont un eu un impact modéré. Alors plusieurs options : se dire que la masse d’effort à fournir ne vaut pas le coup face au résultat potentiel… Ou bien faire le pari. On aura toujours des excuses, toujours. 
  2. Jusqu’à encore quelques semaines, nous pensions être le noyau du monde. Nous pensions que la Terre était l’esclave de nos envies, qu’il suffisait juste de vouloir, de concevoir puis d’ordonner. Nous pensions que la biologie marchait sous le joug des hommes et que nous punirions ses tentatives de soulèvement. Et pourtant, elle nous a bien eu. Il a suffi d’un virus, un minuscule truc vivant, une ridicule bactérie de moins de 250 nanomètres pour mettre le monde des hommes KO. Echec et mat’, le vivant a répliqué.

 

Il y a des siècles et des siècles, on pensait que l’homme était au centre du monde. Puis, la science a dégainé et des schémas d’un genre nouveau ont faire leur apparition. Copernic, blablabla, on connait. Pourtant, à bien y regarder, dans le cerveau des hommes, loin des connaissances théoriques admises, l’humain semblait être resté à la place impériale, sacré noyau de l’univers. La science avait fait ce qu’elle avait pu et malgré ses vérités concrètes, elle n’avait pu ôter le germe d’égo en l’homme. Et bien, des siècles plus tard c’est chose faite. Cette crise sanitaire d’envergure mondiale aura peut-être enfin raison de nos fantasmes surdimensionnés. Peut être que ce petit virus nous fera réétudier l’échelle de l’homme dans l’univers et peut-être qu’il saura nous rendre un peu plus humble. Une toute mini bactérie au XXIe siècle a tué des centaine de milliers de vies humaines et amené le chaos chez une espèce dite « puissante » – une espèce, disait on – qui n’avait plus personne à craindre.

 

Voilà comment la nano-biologie remet l’homme à sa place.

 

D.A

Déconfinement Jour 1

 

 

LA LIBERTE

 

 

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La nouvelle liberté, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Il y a encore quelques mois, le terme de « Liberté » revêtait pour nous tous un sens relativement universel. Une valeur forte et sans concession. On était libres ou on ne l’était pas, en camisole ou à l’air libre. Et puis, tout a changé. On a connu le confinement. Mais qu’est-ce que c’est le confinement ? Un enfermement pour le bien commun ? Une mise en cellule éclairée ? Et très progressivement, le terme de Liberté a été questionné, puis peu à peu déplacé.

 

Déconfinement Jour 1. On savait que la période serait dure, mais on imaginait une chronologie brève, structurée, avec un début et une fin. Et en mars dernier, le terme « déconfinement » avait pour nous valeur de changement de chapitre. On se disait, sans douter, que le monde pourrait reprendre son cours. Au lieu de cela, un déplacement sémantique. On nous a volé le sens du mot « liberté ». 2020, pandémie mondiale, La liberté est devenue une créature hybride avec laquelle il faudra maintenant composer. Un semi mot vidé de sens, une demi valeur moribonde. Un pari. Une idée à pondérer. J’écris tranquillement ces mots tout en refusant d’y croire. Alors ce serait ça la nouvelle liberté ? Une idée à pondérer ? Hors de question.

 

Déconfinement Jour 1. Déconfinement. Quand notre conception la plus concrète de  liberté n’est qu’une demi molle. Quand l’idéal est tempéré. Le monde a tiédit. Et on ne peut pas laisser faire. On ne peut pas. Quand l’homme libre est celui qui reprend le chemin du travail, par obligation, la boule au ventre, dans un climat saturé de peur en laissant son enfant à des enseignants qu’on ne respecte pas dans une institution qu’on ne respecte pas et qui n’est pas prête… Et partout dans les couloirs, dans les salles de classes anxieuses, on entendra le murmure d’une voix outre-terre, un échos des mondes parallèles du palais de l’Elysée qui conseillera avec ferveur d’  « Enfourcher le tigre ». Oui, je sais c’est facile de taper sur le gouvernement. Personne n’était préparé. Mais ça ne dispense de rien.

 

Je refuse de transiger sur ma définition de la liberté. Et je refuse qu’on me l’impose. Pourtant, personne n’a le choix. Et s’il est impensable de transiger, nous pouvons réinventer. Peut être que dans dix ans,  lorsque vous googlerez le mot « Liberté », les images auront changé. On ne verra peut être plus de prisonniers libérés, plus d’oiseaux sortis des cages, plus de corps à l’air libre devant des espaces inconquis. Et je me demande ce qui les remplacera. C’est à nous d’en décider…

 

Nous devrons nous battre. Et s’il faut reforger nos termes, le temps est venu de les reforger bien. Comme chaque fois, la suite dépendra de quelques millions d’entités sociales et intimes, d’individus inquiets mais debout. La suite dépendra de nous. Et nous devons forger. Nous le devons.

 

Liberté, Liberté chérie.

 

D.A

Confinement Jour 49

 

LE ROLE DE LA CULTURE

 

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Le rôle de la culture, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

Alors que près de quatorze millions de français étaient devant leurs postes de télévision ce mardi pour en apprendre davantage sur le sort qu’on leur impute, je me suis questionnée sur nos quotidiens. Nos nouveaux quotidiens. En temps normal, un homme lambda vivant dans une grande (ou moyenne) ville est sursaturé d’informations publicitaires, d’échanges sociaux, de stimuli lumineux et aguicheurs. Le sociologue Georg Simmel l’évoquait déjà dans les années soixante, l’entrechoquement violent des individualités à ces systèmes omniprésents tend inévitablement à rendre l’homme « blasé ». Et Simmel va plus loin. Pour lui, la culture telle qu’elle représentée dans les grandes villes est tout bonnement dépersonnalisée et annihile la part de spontanéité de l’individu. L’industrie culturelle apparait, dès lors, pour le sociologue, comme une entité « aliénante ».

 

Excusez ce recours à des penseurs plus doués que moi – mais il était nécessaire pour la suite de cet article. Mettons que Simmel ait raison. Mettons que les grandes villes et tout leur fatras publicitaire aient un impact direct sur l’essence de la culture, alors j’en déduis tout naturellement que le confinement a son rôle à jouer dans tout ça. voilà presque cinquante jours que l’humain est coupé – pas en totalité évidemment mais assez pour être souligné – de la sursaturation publicitaire et mercantile des villes. Le paradoxe est là : nous n’avons jamais tant consommé de divertissement, tout en étant si peu exposés aux devises incitatrices de nos entreprises. C’est peut-être que pour la première fois de l’histoire, nous avons le choix. Le choix du contenu. Et si la culture, jusque là, pouvait être perçue comme une entité « aliénante », elle a donc peut être enfin la possibilité de faire ses preuves.

 

Après des siècles d’exhortation à l’artifice et à la consommation aveugle, nous échappons a minima à l’une de mailles de la chaine publicitaire. Ne sous-estimons pas l’impact des affiches géantes dans le métros. Parce qu’une affiche géante n’est jamais seule, elle accoudera toujours une autre affiche géante et ces images successives forment la sursaturation visuelle. C’est dans la sursaturation que le message commercial prend. Ainsi nous avons faire rompre l’une des mailles. Alors – temporairement (ne soyons pas dupe, ça ne durera pas, c’est trop ancré dans nos habitudes) – comment la remplacer ? Vous me voyez venir à des kilomètres : par la culture peut-être.

 

Depuis le début du confinement, la toile regorge de témoignages sur les choix de chacun quant à l’occupation des jours. Certains ont appris des langues étrangères, d’autres ont relu tout Proust. L’un décide de se mettre à la page et d’avaler le plus de classiques cinématographiques possible. L’autre privilégie l’usage du jeu vidéo. On fait du sport, ou pas. On mange beaucoup, ou pas. On lit beaucoup, ou pas. Et le fil conducteur de ces activités semble apparaître de lui-même. Ce qui relie ces choix, c’est la culture.

 

S’il faut trouver des solutions à cette situation anxiogène, incertaine, inédite, c’est peut-être dans la culture que nous pourrons piocher. Regardez vos bibliothèques. Ces milliers et milliers d’idées, de mots, de pages assemblées en un ordre choisi dicté par un projet poétique propre à l’auteur. Et nous pouvons creuser dans la pensée des hommes, chercher dans les romans qu’on a déjà cornés ou dans les pages des oubliés qu’on n’a jamais ouvert ou qu’on gardait secrètement pour les grandes occasions. On ne cesse de parler de situation inédite, c’est vrai. Pourtant, des pandémies ont déjà existé. Et si aucune d’entre elles ne fut vécue comme la notre, je pense que la culture passée a mille et une choses à apprendre.

 

Vous vous sentez trop à l’étroit ? Grand explorateur ou simple touriste, vous regrettez le temps du voyage. Voyage organisé ou voyagé improvisé. Voyage à hôtel quatre étoile ou en bivouac sauvage. Voyage dans le pays, voyage à l’autre bout du monde. Et si on profitait de ce contexte pour apprendre à voyager autrement ? Il y a tellement d’artistes qui détiennent en main vos passeports. Et tout est tamponné. vous êtes prêts à partir, sur le quai de gare, dans le hall d’aéroport. Ils n’attendent qu’un feu vert pour vous faire traverser des contrées inconquises, pour vous remémorez aussi des temps et des vagabondages passés. Vous pouvez retournez dans les lieux qui vous manquent. Vous pouvez même le faire avec les yeux d’un autre et je postule que l’expérience ne fera que vous émouvoir plus fort. Parce que le pas individuel devient une histoire collective. Lorsque les carnets de route des autres viennent tisser leur toile dans la votre. Je pense à Naples, mon terrain de jeu. J’ouvre un Henri James et ça y est, le miracle opère. Sacs sur le dos, je retrace mon souvenir mais sous le joug merveilleusement romanesque d’une plume du siècle dernier.

 

Je sais que cet article est plus long que les précédents, c’est qu’il me semble très important. Je ne peux que vous exhorter à la consommation de la culture. Je parle des livres mais tout est possible : jeux vidéos, cinéma, BD, créations interactives, poésie, théâtre, et j’en passe. Prenez tout. Avalez la création des hommes avec une boulimie acharnée. Dévorez jusqu’à l’épuisement parce qu’elle contient en elle la clé du voyage,  de l’air libre, la clé de l’avant, des mémoires, la clé de nos petits esprits troublés. Voyagez, voyagez !

 

Et si tout ça nous apprenait à consommer mieux. Pour la première fois, nous pouvons choisir, alors choisissons le vagabondage, partons errer vers d’autres frontières, explorons le monde autrement. Peut-importe votre forme culturelle mais saisissez le feu vert, attrapez un passeport, une chaise, un thé bien chaud et devenez des explorateurs !

 

D.A

Confinement Jour 42

 

L’INFANTILISATION DES MASSES

 

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L’Infantilisation des masses, crayon, fusain et acrylique, 27,3 x 35,7 cm, avril 2020, copyright Diane Alazet

 

Il est drôle de constater qu’avant le début de ce confinement, les citoyens du monde étaient – pour une large majorité d’entre eux – considérés comme des entités responsables. Sur eux reposaient la lourde tâche du quotidien : enseignement, soin, commerce, communication, économie, politique, alimentation. Bref, soyons honnêtes, si la société fonctionne, c’est grâce aux acteurs qui la constitue. Le concept de société en lui même n’est qu’une drôle de coquille vide si on lui retire sa substance, à savoir l’homme social.

 

C’est pourtant cela dont il s’agit. L’homme social est en camisole, enfermé, confiné, isolé de son lieu de servitude. Impuissant à opérer, inefficace à faire tourner la grande machine sociale, inapte à l’obéissance des échanges et des flux. Et momentanément, nous pouvons franchement dire que l’homme social est mort. Alors l’économie s’effondre. Alors les industries s’écrasent. Et un constat s’amorce, un constat simple et évident mais que les politiques avaient pourtant su nous faire oublier : ce n’est pas le gouvernement qui fait fonctionner un pays, ce sont ses ouvriers. Et lorsque nous, engrenages multiples, cessons de travailler, nous bloquons l’intégralité de système.

 

Et pourtant… pourtant le gouvernement a changé de cap. Là où le citoyen était un outil efficace à servir le monde social, il est devenu petit enfant. Là où les masses s’élevaient contre les mesures gouvernementales, on voit des individualités isolées, apeurées, silencieuses. Et si les hommes d’hier revendiquaient des droits, c’est à ceux d’aujourd’hui que nous donnons des ordres : « Restez chez vous. portez des masques. Lavez-vous les mains. Faites un jogging. Ne faites pas de jogging. » Sans raison politique et par la simple force des choses, la masse sociale s’est vue brutalement infantilisée.

 

Tous au même titre, vacataires, étudiants, chefs d’entreprises, pères de familles se sont vus gratifiés d’un attribut commun : nous sommes – aux yeux des dirigeants – redevenus des enfants, les bébés apeurés de gouvernements pris de court mais contraints d’adopter le rôle de patriarche. Les allocutions présidentielles nous donnent, tour à tour, l’impression d’être encouragés, restreints, remerciés, cajolés, puis déculottés en public. Voilà, le gouvernement distribue à sa guise des fessées et des confettis à ses pions les plus fidèles, nous. On nous donne des ordres quotidiens – auquel nous nous précipitons de répondre – pour le bien collectif. Et déjà, comme l’enfant en stade d’apprentissage, nous n’avons d’autres options que celles d’obéir aux autorités désignées. Oui, voilà, nous sommes contraints à l’obéissance.

 

Diane. A

Confinement Jour 35

 

La Grande Loterie

 

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La Grande loterie, crayon et fusain, 27,3 cm x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

Des mois que le monde parle du coronavirus, qu’on nous assène des vérités et des contre-vérités. Au fond, de tout cela, nous ne savons pas grand chose. Des bribes d’informations – tout juste suffisantes pour introduire la peur. C’est notre première crise. La première fois pour nous, jeunes générations et pour beaucoup de nos anciens (nés après la guerre) que la mort a saisi un tournant collectif. On entend ici et là que certains facteurs augmenteraient le risque de décès chez les patients atteints du coronavirus : le diabète, les maladies chroniques, dans une certaine mesure même certains éléments génétiques. Et le connard de base, moi (et vous aussi du coup) n’a qu’un constat à faire :  en fait, je joue ma vie à la loterie.

Vivre ou mourir. Pile ou face. Ticket gagnant ou ticket perdant. Bon déterminisme biologique ou non. Bref, autant de facteurs qui ne dépendent pas de nous. Je me souviens des enseignements des stoïciens : fais dépendre ton bonheur de ce qui dépend de toi. En l’occurence, ici, le pari est osé. Nous n’avons pas de pion à jouer, pas de dé à jeter, rien. Et si la roue de la fortune n’a pas de main coupable, difficile de ne pas adresser quelques reproches au gouvernement en place.

 

Les maîtres de la loterie aiguilleront la grande roue. Du matériel. Une meilleure sécurité pour les acteurs majeurs. Garder des méthodes humaines. C’est la première fois pour nous que la mort est si concrète. Avec cette prise de conscience, une remise en cause temporaire de nos conceptions établies. Et si l’omniprésence de la mort nous l’avait rendue moins terrifiante ? Et si, durant une trêve incroyablement courte, l’homme social était forcé d’avoir peur autrement, de banaliser peut être, de craindre plus ou moins. Difficile d’universaliser un tel constat parce que je ne suis pas vous et que nos expériences de la mort sont pour les uns et les autres tout à fait différentes.

 

Pourtant, les chiffres récents ont montré que le nombre de patients hors Covid19 à franchir les portes des hôpitaux ont drastiquement chuté durant la première vague de contamination. Soit la population se porte tout à fait à merveille – ce qui semble peu probable – soit les gens ont pris du recul sur leur mal et l’on jugé sans importance (parfois à tord) en comparaison d’autres cas, et ce qui plus est dans dans un système hospitalier saturé. Peut être que cette hypermédiatisation hystérique de la pandémie mondiale, à défaut de nous avoir rassuré, aura tout au contraire banaliser la mort à nos yeux. Plus les décès augmentent, plus ils deviennent des chiffres, plus ils deviennent abstraits, moins nous les concevons.

 

Alors c’est ça. Une immense loterie aux chances inégales et aux pions arbitraires. Et dans un contexte si étrange, deux voies très concrètes se dessinent : la peur ou l’altruisme. Vivre dans l’angoisse quotidienne de croiser d’autres souffles, de fouler d’autres pas ou bien décider d’accepter, d’avancer, d’apporter une aide même minime, quelle qu’elle soit.  Nous ne pouvons pas nous contenter de l’angoisse. Et nous devons, pour la dissoudre lui apporter le jeu, la création, le repos. Jamais encore nos générations n’avaient été unies dans un évènement si tragique. Et aujourd’hui, aux quatre coins du globe, le coeur des hommes bat pour une cause commune, à l’unisson, à la même fréquence.

 

Nous pouvons réhumaniser la grande loterie humaine. Et plus encore, nous avons le devoir de le faire, « parce que le monde nous regardera et se demandera quel genre d’homme nous étions ». Allons piocher dans les grands écrits, dans les grands discours, dans les grands épisodes de l’histoire. Nous avons un rôle à jouer dans la froideur du pile ou face. Et je suis convaincue que nous le jouerons bien. Peut-être, pour une fois, pourrons nous faire de l’adjectif « humain » quelque chose de franc et de beau.

 

Diane.A

Confinement Jour 28

 

LES GESTES

 

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CORPS – ONAVIRUS, crayon et fusain, 27,3 cm x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Avant cette quarantaine, pour une majorité d’entre nous, le corps n’était devenu qu’un véhicule trivial destiné à répondre à nos besoins les plus primaires. Manger. Dormir. Se déplacer d’un point à un autre. Faire l’amour. Courir. Et subrepticement, depuis ce début de confinement, les lignes ont bougé. Il faut bien le constater, depuis l’annonce de propagation massive du coronavirus, en France et dans le monde, le rapport au geste a changé.

On ne questionnait plus le corps, on se contentait de l’user. On n’avait plus conscience des gestes, on préférait les exécuter. Et puis la folie des médias a mis un joyeux coup de pieds dans tout ça. Le corps est devenu le véhicule de la peur. Le corps de l’autre. Le sien. Il a fallu – en quelques heures – repenser les gestes les plus simples, les réapprendre, les réintégrer, en refaire un réflexe pavlovien. Nous qui pensions nos mains en outils individuels avons subitement dû changer de cap. Nos mains sont devenues les acteurs primordiaux de la transmission de l’angoisse. Et les gestes individuels se sont rapidement transmués en gestes collectivisés. Le corps est devenu collectif. A celui de chacun fait dépendre celui de l’autre.

Jamais nos gestes les plus anodins n’auront eu tant d’importance. C’est la reglorification des rituels les plus insignifiants. Oublier de se laver les mains peut maintenant tout changer. Et s’il fallait trouver dans tout cela une leçon bénéfique, peut-être serait-elle dans cette obligation sanitaire et morale à reprendre conscience de l’importance du geste. Ne plus faire pour faire. Sortir peu à peu le corps de son statut salement trivial. Le regarder pour une fois, pour ce qu’il est, là, maintenant, pour ce qu’il accomplit, pour ce qu’il obéit, pour ce qu’il dit de nous. Le regarder. Le conscientiser. Y prêter attention.

C’est un peu triste, tout de même, qu’il faille la force de la terreur pour nous faire réapprendre l’importance du geste, pour nous faire sentir à nouveau. Dehors, tout a un sens. Chaque pas, chaque éternuement, chaque postillon, chaque discussion, le masque de protection, le mètre de distance. Tout. Le corps est devenu un danger. Et nos mains ont vieilli. Sèches à force de lavage, au fond, séchées par la peur – elles sont devenues celles de vieillards.

Et paradoxalement, si le geste est devenu si conscientisé dans la sphère sociale (extérieure), il n’a rarement été si renié dans la bulle intime. On mange beaucoup (trop). On prend moins soin de soi. On privilégie des choses qui nous semblent plus essentielles. On redéfinit tout et les priorités changent. Bien sûr, il y a les joggeurs et autres sportifs mais je pense que cela ne change pas fondamentalement la donne.

Le rapport au geste a muté. Il nous fait tranquillement ré-appréhender le présent tout en nous l’assénant sous le joug de la peur. Je me demande ce qu’il restera de ces changements brutaux. Comment la sphère sociale du corps sera employée dans trois mois ? Et une petite partie de moi se dit que rien ne changera vraiment. Il restera le deuil et puis la peur de l’autre. Mais il semble, néanmoins, que c’est en analysant la situation et en la questionnant que nous tirerons durablement les enseignements de ce bordel.

 

Confinement Jour 21

 

Ça aurait pu être le nom du dernier Michael Bay. Mais non. Ça aurait pu être le nom d’un roman d’Aldous Huxley. Mais non.

Mais qu’est ce que c’est alors ? On pourrait s’étaler des pages et des pages sur la difficulté du confinement et ce dont il nous prive. Je crois que je préférerais autant parler de ce qu’il nous apporte. Pour sauvegarder ce qu’il nous reste encore de pensées positives ? Hum… non. Pour souligner le caractère exceptionnel de ce qu’il nous permet d’entreprendre, plutôt. En un petit mois à peine, tout a drastiquement changé.

 

LE TEMPS

 

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Confinement et COVID19, stylo, fusain et éléments de Catan, 27,3 cm x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

Ces vingt derniers jours, pour ce qu’ils nous concernent en France, se sont faits les témoins affolés d’un bouleversement inédit des repères temporels. Avant cela, naïvement, nous pensions que le temps était une horloge ordonnée, soumise et harnachée au bon vouloir des jours et que nous n’y pouvions rien. Et pourtant, d’emblée, un constat apparait : vingt jours de confinement total ont déjà eu raison de nos bonnes habitudes. Bien sûr, cela sera plus manifeste pour les gens en solo ou les couples sans enfants. Les heures de lever / de coucher sont complètement chamboulées. Et la rigueur tenace que le système social nous avait gentiment contraint d’adopter – pour répondre aux besoins professionnels et sociétaux – s’est bien tranquillement fait la malle.

Ce n’est – très égoïstement – pas pour me déplaire. Depuis des années, j’ai gardé un rêve, un rêve un peu absurde, fou, toqué – celui de fonder dans un environnement restreint (mon appartement par exemple) une autre conception du temps, un système temporel décrété par mon bon vouloir. J’imaginais changer les heures de toutes les horloges, vivre les jours à l’envers – pourquoi pas ? – tout repenser, en mieux et en plus drôle. J’ai gardé ce rêve un peu fou de segmenter les jours à ma manière. Mais jusqu’à aujourd’hui, rien de tout cela n’était possible car un système temporel ne fonctionne que par la force du collectif. Si mon horloge indique 13h mais que je dois rejoindre un ami en soirée – son temps et le mien ne se corrélant pas – il sera juste très en colère. Rien ne fonctionne par le bon vouloir d’un seul homme – ou il faut être un dictateur et même là, les assemblées s’érigent (souvent). Et puis, cela renvoie l’expérience au simple statut de jeu et l’enfant déteste qu’on lui rappelle que la guerre qu’il mène est fictive. Il veut que les adultes y croient et même les rallier à sa cause.  Au fond, il leur demande d’apposer à son rêve le sceau de la vraisemblance.

Alors moi et mon système temporel, on avait aucune chance. J’ai gardé ce rêve un peu fou de pouvoir modeler le temps. Et pour la première fois – sans doute la dernière aussi – c’est possible. Le temps social a – pour la plupart d’entre nous – disparu. Le temps extérieur a – pour la plupart d’entre nous – disparu. Ne reste que le temps intime. Et que nous le voulions ou non, nous sommes devenus des forgerons. Nous morcelons les jours chacun à sa manière, brûlant le fer des heures, aiguisant nos horloges. Et nous l’avons créé ce petit microcosme où nous nous sommes sciemment auto-proclamés rois. Monarques de nos temporalités propres – pour certains forgées dans les nerfs, pour d’autres dans le jeu.

Il faudrait être seule pour vivre complètement à l’envers et dans ce confinement, nous sommes deux. Mais nous modelons – comme chacun – l’horloge des jours et des nuits – selon nos bons vouloirs. Et si le temps social a perdu ses gardes fous on imagine que ce sera un sacré bordel à la fin de cette quarantaine. Il faudra revenir aux systèmes traditionnels et ça ne sera facile pour personne. En attendant… Jouons.

 

Diane.A