Dans la peau du navigateur

Navigateur, aquarelle, 21 x 29,7 cm, 2021, Copyright Diane Alazet

Je n’ai jamais très bien compris la nécessité de l’ordre. Partout où l’on m’assignait des objectifs de compétence, je dégainais une arme plus puissante qu’aucune autre, une longue vue double face pour observer le monde. On y apercevait deux visuels distincts. 1. l’image de la réalité 2. Un univers créé de toute pièces par la force de l’imagination. L’objectif : transgresser les habitudes, percevoir différemment, apprendre à regarder le monde avec d’autres yeux. Dans un drôle de système où il faut être performant, rentable, productif, un petit poète doit chercher à inventer d’autres termes, changer les chiffres en rêves, construire de nouvelles formes. Alors, j’ai dessiné une vieille carte du monde. Cinq semaines, un voyage. De recruteur de donateurs je suis devenue navigatrice, explorateur. Cinq semaines pour conquérir le monde, ramener des ressources, noircir les cartes de noms, de mots, de villes parcourues. Une journée productive = le passage d’un lieu à un autre. Apprendre à regarder le monde sous un regard décalé, biaisé, détourner le sens du système pour qu’il vous corresponde, qu’il fasse sens pour de bon. Nous pouvons changer la société, c’est une nécessité. Mais il faut aussi être capable de transmuer sa perception. Comme le monde est ennuyeux sans l’ajout de la création. Apposer au réel le sceau de l’imagination. Aucune limite n’est tolérée car l’extra-ordinaire est partout : dans la répétition des jours, dans l’attente, dans les chiffres, dans la quête d’un avenir, dans les rues, les salles de cinéma, les bars et les cafés bondés, dans l’ennui, dans la peur, dans le vide, dans l’excellence. L’ordinaire n’est qu’une moitié d’un tout.

Alors, je noircis tranquillement ma carte. Voyager de Paris à Londres, de Londres à Athènes, d’Athènes à Vienne en parcourant la Vendée. Plus rien n’est impossible. Les limites sont suspendues. Je peux faire le tour du monde en restant sur les terres françaises. Je peux devenir capitaine de navire en brandissant un kway associatif. L’inertie n’existe plus. Le mouvement est partout. Voir le monde sous d’autres yeux, c’est accepter d’être nomade, toujours, chaque fois. C’est ne plus jamais quitter la route même quand les pas sont à l’arrêt. On parle de l’importance du voyage physique, mais on ne mentionne jamais assez la nécessité du vagabondage de l’esprit. L’imagination produit ses propres cartes, ses univers distincts, ses couleurs, ses perceptions. Je parcours mes cartographies sur le pont du navire. Capitaine. Naturaliste. Explorateur. Navigateur. Il faut prendre la route pour mater l’ennui.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

La beauté s’était tue

Chasseur de poésie, fusain, 27,3 x 35,7 cm, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Me voilà de retour après quelques semaines un peu compliquées. C’est peut-être la première fois que je n’avais rien à dire. Etrange période pour un petit poète que celle où vous oubliez la beauté. Je me suis réveillée un matin, il manquait quelque chose. Il manquait la succession des rituels qui font d’une journée un spectacle. Il manquait la littérature. Il manquait le temps. Il manquait la création, le dessin, la sagesse, la méditation. Il manquait la soif de savoir, la détermination à apprendre. Drôle de moment d’une vie où la beauté devient muette, elle ne vous attire plus, vous êtes trop occupé au reste. Quand un petit poète tourne le dos au Beau et qu’il reste fixé sur la banalité du monde, il perd un peu de lui, il doute, il tremble. Il fallait sortir de l’arène pour comprendre une chose aussi simple : le bonheur ne va pas de soi. Il doit être cherché, conquis, soigné, choyé. Pour chercher le bonheur, il faut être un athlète et ne rien laisser au hasard. Nous arrivons au monde avec un maigre trousseau de clés. Au hasard des années, des rencontres, des expériences, des découvertes, nous le rendons plus dense, plus lourd, plus complet. Un jour, le maigre trousseau se change en un immense jeu de clés. Elles qui ouvraient autrefois de toutes petites portes pénètrent des serrures dorées. Ce trousseau contient tout ; il possède en substance votre alchimie complète. Pourtant parfois, nous l’oublions au fond d’une poche usée, dans un sac au placard. Et dans ce laps de temps, toutes les portes sont fermées. Drôles d’animaux que les Sapiens, brillants dans de nombreux domaines mais tout à fait hébétés de ne pouvoir ouvrir une porte sans avoir apporter leur clé.

J’ai mis de côté les rituels que j’avais créé depuis des mois, j’ai abandonné ma tour, par fatigue de l’effort. On peut dire que j’ai été en vacances du bonheur. Maintenant, c’est la rentrée, il faut remettre en place les pions. Je n’aurais jamais imaginé que l’épanouissement personnel était une affaire de rigueur, que pour être véritablement heureux, l’artiste devait s’astreindre à la création. Que s’il faisait le choix de la flemme, la vie continuerait son cours mais qu’elle le ratraperait par la fatalité du vide. Et me voilà, petit être tout désorganisé à chercher à construire une méthode pour le Beau. Je n’ai jamais été qu’un chasseur poétique. Si le chasseur arrête sa traque, il lui manque deux trophées : 1. L’adrénaline du cheminement 2. La victuaille.

C’est un exercice de rigueur, je l’apprends en notant ces lignes. Il faut relancer la machine, traquer la poésie du monde. Ajuster les lentilles, ré-aiguiser la vue. Il faut reprendre la route des conditions du rire, du beau, des fabulations absurdes. Je cherche mon trousseau, il m’attendait sagement où je l’avais laissé, extraordinairement excité à l’idée d’ouvrir d’autres portes, un peu ensommeillé par ces semaines d’oubli. J’ouvre la serrure, je pars en chasse. La beauté peut être partout.

D.A

Dans un documentaire…

Les femmes, acrylique, fusain et huile sur toile, 45 x 60,5 cm, octobre 2021, copyright Diane Alazet

Au moment où j’écris cet article, je sors d’une séance toute particulière du fifib (festival international du film indépendant de Bordeaux) : la projection du premier film de Charlotte Gainsbourg, « Jane selon Charlotte » où l’actrice filme dans l’intimité le quotidien et les pensées de sa mère Jane Birkin. Ce documentaire m’a bouleversé, retourné, empoigné. C’est fou quand même parfois, le pouvoir du cinéma… On oublie que les arts peuvent avoir tant d’impact. Quel sentiment étrange que cette fin de séance. Je ne pouvais pas rentrer chez moi. Il fallait laisser les pensées tourner dans ma tête en surchauffe. Ça faisait longtemps que je n’avais pas été témoin d’une telle charge de poésie. Ça m’a rappelé Varda. Une caméra, un super 8 et le monde est devenu spectacle. Observer Jane Birkin dialoguer de la perversion du voyeur lors même que nous la contemplons dans sa vie la plus ordinaire, comme on matte le trou d’une serrure. Voir les promenades du temps sur la peau de l’icône. Comprendre que ce film est bien plus qu’un documentaire sur une célébrité, il est une oeuvre universelle sur le rapport d’une fille à sa mère. C’est plutôt rare pour moi… Je suis sortie de là les larmes aux yeux, avec une violente envie de lâcher mon stock lacrymal. Des tonnes d’informations qui refusaient consciencieusement de passer par le canal cognitif, les nerfs en pelote, oui, l’adrénaline, l’émotion, mais le cerveau exclu. Ce n’était pas que les plans semi-amateurs de la maison normande des Birkin au bord de la plage, pas que la visite privilégiée de la maison rue Verneuil de feu Serge Gainsbourg, non, c’était les réflexions poétiques sur les souvenirs et la mémoire, les pensées sur le temps, la gloire des noms et des adresses, le talent universel des hommes à transformer leur histoire, à mélanger les chronologies, à confondre les dates, les lieux, les faits. Autant de thématiques qui m’ont toujours fascinées. C’est sans doute pour ça que je suis sortie si retournée, c’est peut-être le film que j’aurais aimé faire. J’aurais tout fait pareil, les qualités d’images, mélanges de numérique et de 35 mm, inventer de nouvelles archives. Refuser le recours aux images glamours et célébrissimes de parents légendaires, créer de nouvelles images, laisser entrer le temps dans le spectacle de la gloire. Jane Birkin devient toutes les mères et tout est transposable.

Trois générations de femmes qui se succèdent devant le diaphragme. Une grand mère, une maman, une fille. La pudeur. Ce qu’on ne dit pas. Ce qu’on montre. Comprendre devant ces images l’importance du rôle de mère. Comprendre le sens de la filiation. Se dire qu’avant de construire une famille, il faudra bûcher la confiance. L’importance des modèles. Devenir une femme forte, parfaitement accomplie pour ouvrir la voie du possible. Des enfants qui grandissent avec devant leurs yeux l’image de femmes puissantes, pas des êtres semi construits, pas des sacs de regrets, mais des destins accomplis, des partis pris posés, des amphores de convictions. Impossible de voir dans les yeux de sa progéniture inscrite la déception. Je suis ressortie de ce film avec l’intarissable besoin de construire, enrichir les parcelles du monde, élever mon petit moi.

D.A

Aux nouveaux compagnons

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, octobre 2021, Copyright Diane Alazet

J’ai toujours voulu trouver ma communauté, des camarades de route avec qui dialoguer de poésie et de littérature, de peinture et de philosophie, du cinéma, du monde. J’en ai rencontré quelques uns et souvent je les ai perdu. Qui aurait pu se douter qu’il me faudrait vagabonder au fin fond de la Normandie en projet de permaculture pour en dénicher un fragment. J’ai rencontré des frères de l’amour du savoir. Les soirs au coins du feu à découvrir de nouveaux noms, partager l’impact des mots, dialoguer des artistes, parler des luttes contemporaines, les nourrir, les faire vibrer. Faire voyager l’intelligence dans le cerveau les uns des autres et repartir les bras chargés de nouvelles oeuvres à découvrir. C’est fou ce que ça m’avait manqué l’excitation de l’intellect, le débat littéraire, la ré-impregnation de l’histoire de l’art et des noms. Une bibliothèque saturée de romans d’excellence. Des machines à créer datant du XIXe siècle. Le processus de création et les verres et les rires. J’ai senti quelque chose de tout à fait étrange ; l’impression que mon coeur avait su vivre dans l’arrêt, un cliquetis et paf… Redémarrage brutal. Tout bouillonnait et tout vibrait. Il retrouvait son univers et son environnement. C’est dans la création qu’il vit et dans le partage des idées, dans les débats, dans les dialogues, dans les rixes et les combustions. Dans ce fragment de rencontres intellectuelles, dans ce morceau de communauté où j’avais toujours souhaité vivre, quelque chose a tremblé, quelque chose a brûlé, le temps s’est consumé en un spectacle sublime. J’étais à la bonne place, avec ceux auxquels j’appartiens. Aux compagnons de route du savoir, aux amis de la connaissance, aux passionnés des oeuvres, aux amoureux des mots, aux collectionneurs de livres, aux fidèles du septième art, à tout ceux qui comprennent… Je lève mon verre. Aux nouveaux compagnons qui devaient bien remplir le monde mais qui ne croisaient jamais ma route, je vous ouvre les portes de ma vie. Il est aisé de se sentir stupide quand on ne partage plus son savoir. Et parfois, en une demi-seconde, toute la machine repart. Alors, un morceau de votre identité repointe le bout de son nez et vous trinquez à son retour.

J’ai vécu ces rencontres comme des scènes de roman. C’est une impression tout à fait étrange ; j’avais la sensation de déambuler dans une oeuvre d’Henry James dont j’étais la protagoniste. Alors, en bon personnage, je suivais la logique de l’oeuvre, vivant successivement les chapitres du séjour, entièrement dirigée par la plume américaine. Drôle d’expérience, tout à fait unique que je peine à bien reporter. J’ai vécu dans un Henry James durant dix jours de ma vie, j’ai même construit sa narration. Un peu de son Roderick Hudson, un peu de son Portrait de femme. Et dans ces réunions du soir où nous dialoguions des auteurs, de la langue russe, des artistes oubliés, des outsiders du monde et de la musique enterrée, je me sentais avec les miens, prodigieusement gâtée par l’heureux hasard des rencontres.

D.A

Reconquérir le temps

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, septembre 2021 Copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai renoué avec l’une de mes plus belles traditions : le workaway. Pour ceux qui ne connaissent pas, l’idée est de vivre chez des gens aux projets en devenir. Vous donnez un coup de main, en échange vous ne payez rien durant votre séjour, vous êtes nourris, logés. Sans doute la plus belle manière de voyager. Ça faisait une éternité que je n’avais pas fait ça, quatre ans je crois ; huit mois en Italie à traverser le pays, un mois travaillant en auberge de jeunesse, le suivant offrant mes services de jardinier, stagiaire en inventaire d’art, cuisinière en centre de méditation. Cette fois, n’ayant qu’une dizaine de jours devant moi, j’ai choisi la Normandie. Deux hectares de terrain, un projet art/éco-responsable. J’avais oublié tout ça… Le travail concret de la terre, le sens de la main d’oeuvre. J’ai pris conscience de choses que j’avais enterrées : ma vie est une compétition où il faut être premier partout. En tant que femme, professionnellement, dans mes loisirs, dans les rencontres. Et je crois que ce système a atteint ses limites. Ça fait un bien dément de simplement penser en « tâches », accomplir les pas un à un sans devoir les évaluer, les comparer, les dépasser. Et le système du workaway est tellement proche de mes valeurs : j’ai toujours trouvé le travail – tel qu’il est pratiqué dans nos sociétés – parfaitement avilissant, il laisse trop peu de place à l’épanouissement de l’humain. Autrefois, au sein du village, chacun avait son rôle et le travail n’était qu’un « moyen » pour faire tourner la vie collective. Aujourd’hui le travail est devenu une fin en soi et ses esclaves sont épuisés. J’aime savoir que chacun de mes gestes – préparer les semences ou le tas de bois pour l’hiver – aura un impact dans plusieurs mois. C’est une belle manière de reconquérir son propre rythme. C’est un système de résistance où l’argent n’a pas sa place. La monnaie, c’est le temps.

Chaque matin, le temps de se reposer. Petit déjeuner dans la verrière avec un thé brûlant, tout le monde lit. On accepte le silence. Tolstoi, Bronte et Boulgakov réunis dans une même pièce pour des regards différents. Le temps semble s’étirer tant tout est calme et silencieux. Tout le monde voyage de son côté dans des barques parallèles. Puis le temps du jardin où nous préparons la terre, puis le bois, puis les projets à venir dans ce paradis gigantesque. Nous devenons des petits corps au service du terreau, redécouvrir les courbatures du dos et des articulations, pétrir le monde avec ses mains pour le rendre propice. Finir la journée par un apéro devant le coucher de soleil dans ces terres glacées où nous aimons nous perdre. Puis préparer ensemble le repas, parler dans diverses langues car il y a d’autres volontaires, l’anglais, le français, l’espagnol. Se noyer dans les expressions du monde, enseigner et apprendre. Sentir le corps se réchauffer dans les gros tas de couvertures le soir, alors que dehors, le monde gèle. La pluie sur la véranda. L’odeur du pain grillé. Le thé artisanal qui infuse dans la machine. Et puis, encore les rires, puis les projets, puis les rencontres. Et tout le reste ne semble être que littérature. Pourquoi penser productivité, compétitivité quand on peut expérimenter la simplicité de l’action, la bienveillance, l’utilité brute ? Il n’y a plus à se sentir bon ou médiocre, plus ou moins. Il suffit d’accomplir, c’est bien plus constructif. Ici, je peux sentir la poésie partout. Et je tâcherai de m’en souvenir…

D.A

Carthographie des amours

L’amour est à réinventer, fusain, 27,3 x 35,7 cm, septembre 2021, Copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai assisté au mariage de ma soeur. Elle a eu le génie de tout organiser par elle-même, quand je dis tout, c’est absolument tout. Et mon esprit a vagabondé dans des considérations amoureuses (vous me connaissez maintenant). Je les regardais tous les deux – eux sur qui tout le monde ne pariait pas au départ, eux qui ont tout vécu ensemble, la joie, la colère, l’agacement profond, le voyage, l’inconfort, la tristesse, le malaise, eux qui connaissent mieux que personne les bons et les mauvais côtés de l’autre – et je les ai trouvé sublimes. J’ai trouvé prodigieusement beau le fait de voir unis deux êtres qui se sont haïs autant qu’ils se sont aimés et qui ont su pourtant trouver des clés nouvelles. « L’amour est à réinventer » disait notre ami Rimbaud, le monde n’a pas idée comme cette formule est importante. En les observant, j’ai compris quelque chose. Ces deux-là m’ont ouvert une voie : l’autre ne nous appartient pas, il ne nous appartiendra jamais. C’est une âme libre qu’il faut laisser au vent, un trésor extraordinairement précieux qu’il nous incombe de protéger, d’aimer, de faire briller pour notre plaisir, le sien et celui du reste du monde. L’amour est à réinventer et c’était l’axe de mon discours. Je crois qu’au fond tout cela n’est qu’une aventure d’enfants, peut-être qu’un couple heureux est un couple qui n’oublie jamais de jouer sur son bateau pirate, de découvrir des continents, de parcourir de nouvelles terres, des golfes, des îles aux trésors, des mers inconquises. Je les ai regardé et j’ai admiré leur courage. Dans un monde accoutumé aux objets à cycle courts, où l’on achète, on use, on jette, ces deux là sont des résistants. J’ai longtemps appartenu aux amours éphémères, longtemps choisi les hommes pour la curiosité des corps. Et pour moi, tout était propice à enrichir la collection, les caractères, les traits, les nationalités, les professions, les parfums, tout. La petite quête d’un petit être qui cherche des boussoles. Je comprends aujourd’hui que sous couvert d’un immense sentiment de liberté se logeait une course effrénée vers les normes sociales. Je les regardais en me disant « Les âmes libres, c’est eux. Face au schéma du plaisir et de l’éphémère, face à l’acceptation générale de l’obsolescence programmée, ils ont brandi les armes et ils ont refusé ». Je me souviens d’un vieil ami qui disait souvent : « le meilleur test pour savoir si vous pouvez durer, c’est un séjour en voilier dans les pires conditions. Parce qu’on ne peut rien cacher dans les méandres de la mer quand les vagues se déchainent, quand l’intimité disparait, lorsqu’on voit tout de l’autre, lorsqu’on sait, qu’on ne peut plus revenir en arrière ». Alors, devant l’autel, ces deux-là se sont regardé en ayant pris mille fois le navire en tempête et ils se sont dit oui sans un souffle de doute. Et le sens profond du mariage m’a mis une bonne claquasse. Il fallait que ce soit eux pour que je ressente un truc pareil, ç’aurait été très différent avec deux amants lisses. Il fallait que la cérémonie se métamorphose tranquillement en rite initiatique humain comme ils ont su le faire ; je ne voyais plus deux amants, mais deux êtres qui se faisaient face l’un à l’autre, deux êtres humains soucieux de naviguer ensemble, de définir les cartographies de leur itinéraire commun. Deux explorateurs prêts à un nouveau voyage. Putain, que c’était beau.

D.A

Prendre le train des poètes

Prendre le train des poètes, Illustration numérique sur photographie, 2021, copyright Diane Alazet

Parfois le quotidien est impuissant à rivaliser avec la force de nos convictions, la masse de nos rêves. On observe autour de nous, tiens, une gare. Tiens, deux quais. Un rail pour la place que le monde attend de nous, un autre pour nos espoirs. Ils m’ont bien fait flipper ces trois derniers mois et j’ai bien failli le prendre le mauvais train du mauvais quai. J’ai retrouvé mes rêves dans un piteux état, semi-agonisants dans une ambiance d’enterrement où les rires s’étaient fait la malle. Mal barrée aussi l’estime personnelle, un mal fou à communiquer, bref, le mauvais quai quoi. Le train des normes bloquait la vue, j’avais oublié l’autre côté. Oublié qu’il y avait des rails créés juste pour moi, que mon train attendait depuis un petit moment. Il patientait sur le bon quai, prêt au départ : une locomotive à l’ancienne avec des compartiments. Les petites lampes s’illuminaient, les contrôleurs faisaient la ronde, le machiniste s’activait et s’impatientait du retard. C’est peut-être le record des lignes de cheminot, un train attend son passager durant plusieurs années, bloquant le quai à lui tout-seul. C’est qu’on n’abandonne pas une petite quête déboussolée, le chef de bord savait qu’elle reviendrait valises en main. Il connaissait sa propension à toujours arriver en retard.

Alors, j’ai pris quelques instants avant d’entrer dans la machine. J’ai observé les passagers pour le train des poètes. Ils étaient fascinants. Ils avaient l’habitude. Ils connaissaient le quai, le compartiment, la place et se mouvaient dans le décor avec une fluidité dingue. Des gens de tous les âges, de toutes les nationalités, des poètes, des artistes, des amoureux des mots, des représentants de l’audace, des révoltés, des passionnés. J’avais la conviction en les regardant passer qu’ils étaient les seuls pions à pouvoir faire changer l’histoire. C’était le train des marges. Je pouvais tout lire dans leur visage : cette confiance d’aujourd’hui résultait bien des doutes d’hier. Ils avaient dû en passer des journées maladroites, nerveuses, troublées, gâchées à questionner sans cesse leur différence aux yeux du monde, à souffrir d’un vide terrible, insatiable, inguérissable dont ils pensaient être les victimes. Et un jour, ils avaient compris que ce vide était leur roi, leur fidèle, leur plus grand guide. Ils avaient compris que ce vide était précisément le pass pour franchir le train des poètes. Alors, les troubles et les angoisses s’étaient progressivement métamorphosés en projets, en quêtes, en convictions, en idées. Ils étaient devenues du talent, abritait la beauté du monde.

Ils étaient prodigieusement beaux les passagers du train des poètes, d’une élégance écrasante, d’une confiance dénuée d’égo. J’approchais du marche pied en me disant « Aurais-je un jour leur grâce ? Et quand ce train deviendra-il mon trajet quotidien ? » Alors, comme une évidence, j’ai compris ce que je devais faire. Je jetais un dernier regard au mauvais quai, au train d’en face. Je me disais « C’est fou comme les rails impactent nos ressentis. Là-bas, je n’avais plus de sens, je me sentais perdue, j’étais tout à fait convaincue que tout était foutu, que j’avais tout gâché, pour toujours ». Sur le bon quai, je passe les portes du train des poètes, convaincue que désormais tout sera différent, mue par un cap nouveau et la dictature de l’audace, armée d’un sac de convictions qu’il faudra désormais brandir envers et contre tout si la boussole l’ordonne. Je m’installe à ma place et défait mes bagages, partout des sourires. Décidément, ils savent tout. Et je commence la route sans connaitre la destination, sans anxiété aucune, j’ai mes billets en poche.

D.A

Dans les nouveaux décors

On va où, illustration numérique sur photographie, 2021 © Diane Alazet

Quelle drôle de sensation, l’impression de se réveiller un matin dans un monde inconnu. J’ai quitté mon nid à Paris et toutes les habitudes, la maison familiale de Bretagne vient d’être vendue, j’arrive à Bordeaux. Plein centre ville, j’ai déjà travaillé ici. Quand je sors de chez moi, je suis sur nos spots professionnels. Il n’y a plus de dissociation entre l’intime et le travail. Je connais tellement ces carrefours pour y avoir travaillé des mois qu’ils me semblent être des décors, des murs en carton pâte qu’on a posé pour faire « réels ». Le centre ville de Bordeaux est pour moi devenu un studio, un lieu où l’on joue, où rien n’est « pour de vrai ». Je vagabonde dans les ruelles comme un parcours du septième art. Je me dis « , c’est fou comme ça a l’air réel, les boulangers qui sortent les viennoiseries du four, l’odeur des cannelés dans la rue Ste Catherine, les gens aux terrasses des cafés, les sans abris en surnombre. Ouais, c’est fou comme ils ont l’air vrais ».

Alors, l’étrange poète en moi contemple ce spectacle et loue le réalisme de ces décors parfaits. Ils reprendront consistance à la prochaine mission, lorsque j’investirai ces rues, ces spots, ces dalles. C’est comme reparcourir les studios d’un film dans lequel on a joué. Tout est là, rien n’a bougé. les anciens acteurs continuent la danse nerveuse des « coupés », mais votre rôle à vous a quitté le scénario, jusqu’au prochain film. En attendant, vous vagabondez, vous déambulez, vous recroisez la route de vos anciens camarades, vous reconnaissez des visages.

Je me suis réveillée un matin, dénuée de repères, dans un lieu étranger, dans une ville étrangère, avec la sensation d’être complètement perdue, d’avoir abandonné ma Tour et de devoir tout reconstruire. Une question a popé, comme ça, de nulle part. Elle disait en substance : « Mais qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que t’as foutu ? Est-ce que t’as fait les bons choix ? Et maintenant, on fait quoi ? » Je dois bien avouer que ces derniers mois m’ont donné du fil à retordre sur les doutes existentiels. Il a fallu tout mettre à plat, tout sonder, tout trier. Et j’ai manqué de rigueur dans cet exercice délicat, j’ai laissé en désordre ce tiroir cauchemardesque, celui qu’on n’ose jamais ouvrir. Toute la maison est rutilante, mais le tiroir attend son heure, dans un bordel sans nom, planqué, latent. Pas vraiment sûre d’être armée pour ranger ce tiroir-là, un peu trop peur sans doute de ce que je pourrais y trouver.

Et le troisième matin, on s’arme de courage, on se dit qu’il faut une nouvelle ville pour entamer la construction. On se réveille lentement des vapes des jours précédents et on retrousse ses manches. Une nouvelle ville c’est une promesse, un lieu où vous n’avez pas de noms, où vous pouvez tout faire. S’atteler à faire la liste des lieux où s’imbriquer, reconstruire le palais rasé en plus majestueux. Cette fois, c’est la dernière chance, il faudra créer bien. Empiler une à une les pierres de la réussite, bien établir les matériaux pour un socle solide, cesser de fabriquer des oeuvres sur du sable. Concevoir une nouvelle base, un à un y poser ses pions. Si je suis étrangère, alors, je n’ai peur de rien. A l’aveugle, je construis dans des matériaux inconnus les conditions de mon avenir. Tout est possible, choisissons bien.

D.A

Dans les carrefours, sur les boulevards

Carnet de voyage du quotidien, juillet 2021, aquarelle.

Deux mois de vacances et tellement de choses ont changé. J’ai lâché mon petit appartement parisien pour vivre dans le centre de Bordeaux. Des déménagements à la pelle, des cartons à remplir, des cartons à vider, un lieu à quitter, un autre à investir, mes adieux à la capitale, mon bonjour à la Gironde. Au revoir les pains au chocolat. Bonjour, au revoir les doutes, des souvenirs à déplacer, à changer, à ranger. Trouver une place pour la mémoire sans empiéter sur le présent. Et réunir enfin mes piles de livres vagabondes, construire une bibliothèque de chefs d’oeuvres et de guides. Les fédérer, les coller, leur accorder un socle où Marcel Proust dialogue acec les femmes photographes du XXe siècle, où Jack London rencontre Melville, Romain Gary côtoie Perec.

Vous connaissez ces moment de vies, ces carrefours où vous savez pertinemment que tout pourrait changer ? Dans les carrefours, sur les boulevards, on observe les options, on sonde les choix, on se questionne, on se décide. Dans l’engrenage en marche, une seconde d’entre-acte, le temps d’un battement de cil où toute les conditions sont réunies pour le changement. On voit tout défiler : la vie A, la vie B. On comprend que le temps passe et que l’entre-acte est rare. Aurons-nous d’autres occasions d’opter pour la révolution ? Trouverons-nous le courage de mener l’existence à laquelle nous nous étions destinés ? Tic tac. Les appels à projet artistiques pour jeunes talents sont réservés aux 18-26 ans. Je suis passée de l’autre côté. Tic tac. Il faudra se battre deux fois plus pour poursuivre le but d’origine.

Etrange de toujours choisir les rêves que l’on doit bâtir sur du sable. Peut-être que ça donne une excuse en cas d’échec. C’est plus commode. Maintenant, tout va changer. J’ai laissé passé le train du luxe du temps. Désormais chaque année « comme ça » sera une année perdue dans la quête de mon absolu. Tout doit être réinventé. Il faut construire d’autres routes, empreintes des sentiers sauvages, déblayer, creuser, proposer, forcer le passage. Aménager sa route. Bientôt vingt huit années de matière accumulée. On peut poser les bases, dresser les premières fondations. Mettre bout à bout tous les rêves, les acquis, les savoirs, les connaissances. Reporter les erreurs, les lacunes, ce qui nous a amusé, ce qu’on ne refera plus.

Choisir de bâtir son futur avec des armes plus réalistes, appréhender la logique, l’analyse, les comparatifs, le bon sens, autant de mots jusqu’ici parfaitement vides de sens pour moi. Dans les carrefours, sur les boulevards, je prépare des projets, j’amène un à un les outils qui feront la différence. Micro-fissure de l’existence qui laisse passer la lumière d’un avenir nouveau à construire. Je fais ma tambouille existentielle : on ouvre les placards, ça je garde, ça je garde, ça c’est top, ça je jette, ça, qu’est-ce que ça fait là, plus jamais. Non, plus jamais. Dans les carrefours, on trace sa route, on trace des lignes indélébiles d’un pas lourd ou léger. De toutes manières, il faut danser.

Diane.A