La pellicule perdue

 

 

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La pellicule perdue I, photographie, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Il y a quelques jours, en allant chez le photographe pour développer ma première pellicule argentique, il m’est arrivée une drôle d’aventure. Je crois qu’il faut d’abord vous en raconter la genèse ; j’ai acheté cet appareil il y a environ quatre ans, convaincue qu’un bon artiste se devait d’être multi-médiums (ce qui est tout à fait réfutable). Un an plus tard, me voilà dans les rues italiennes à longer le pays pour huit mois de voyage. Dans l’entre-deux du Grand Tour, quelque part à Naples, un ami photographe propose de m’initier à la prise argentique. Il prend mon appareil et m’offre généreusement l’une de ses pellicules personnelle. Et voilà, c’était parti, des heures d’attente pour une lumière parfaite, une après midi entière pour deux clics retentissants. Je découvrais la patience folle des photographes d’autrefois et le rôle prépondérant de la modernité dans nos nouveaux gestes créatifs ; le numérique permet de tout capter, à tout moment, sans attente, sur le vif. Le numérique a fait du monde un décor docile pour nos yeux. Il se pliera à nos désirs en prenant patiemment la pose.

 

Depuis ce jour, l’Olympus argentique m’a discrètement suivi, souvent en arrière plan et je dégainais peu. Il a été témoin du grand tour italien, PRIS : les clichés du centre de méditation où je travaillais comme volontaire en surplomb du lac d’Orta, PRIS : les après midis courts à voir mon amoureux, PRIS : quelques moments suspendus à shooter des amis rares, PRIS la période inédite du coronavirus, en somme trois années de souvenirs et de quêtes iconographiques.

 

Revenons donc à la visite chez le photographe. Je papote avec la développeuse, lui donne mon bon de commande, elle cherche dans ses dossiers. Je l’entends dire ces mots « Votre pellicule était vide. Il semblerait qu’elle ait été mal enclenchée au départ ». Et je pense douloureusement à trois années de souvenirs en cendre. Je pense que l’appareil est un camarade bien cruel, le seul autre que moi a avoir été témoin de toutes ces scènes à la fois – des décors, des pays, des climats différents, des lieux que je ne verrais peut être plus jamais et dont le clic sonore devait être le garant. Ridicule non ? N’est-ce pas une belle manière de se faire rappeler à l’ordre. Ma pellicule est vide. J’ai l’impression qu’une partie infime de ma mémoire, qu’une micro particule de ma quête de beauté a été rembobinée. Bel et bien rembobinée.

 

La developpeuse voit mon air triste. Elle compatit. Elle pose la nouvelle bobine dans mon appareil malicieux pendant qu’elle jette LA pellicule. Je lui demande si je peux la récupérer. Elle me regarde, amusée. « Je fais des trucs artistiques, ça peut toujours servir » aura-t-elle en guise de réponse. C’était partiellement vrai. La raison était plus profonde ; je ne doutais pas qu’il fallut un sanctuaire digne de ce nom à cette pellicule si intime. Je ne pouvais pas la laisser pourrir dans une poubelle commune, collée à d’autres pellicules perdues. Il fallait en faire quelque chose. La mettre en scène, lui donner un rôle, et faire d’elle un symbole.

 

Alors je m’y suis attelée. Je suis rentrée chez moi. J’ai sorti la nappe, le vase, le vil témoin photographique et la pellicule perdue. Je les ai agencé de façon à revisiter le genre de la Nature morte. Je pense que vous connaissez tous mais petite piqûre de rappel. La Nature morte est un sous-genre pictural qui voit son apogée vers le XVIIe siècle. Ces tableaux « vanités » – comme on les appelait aussi – se faisaient les allégories des thématiques de la mort, du temps qui passe, vacuité,  perte, absence. Alors moi et ma pellicule perdue, on s’est dit que c’était ce qui nous fallait. Elle aura quand même eu sa série attitrée, peut être qu’elle préférait être devant l’objectif et qu’elle attendait patiemment et sournoisement son heure. Peut-être qu’elle, elle savait depuis le tout début que tous ces clics bruyants étaient tirés à blanc. Tant pis. Elle est devant les projecteurs.

 

 

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La pellicule perdue II, photographie, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Et puis soudain, j’ai eu une révélation. Que cette pellicule ait imprimé ou non n’avait pas vraiment d’importance. Elle contenait en substance ce que j’avais cru perdu. Elle avait assisté à tout, puis validé son clic. La pellicule perdue n’était vide qu’en apparence. En propre elle était pleine d’une masse de souvenirs, mais l’oeil humain était trop faible pour savoir les discerner. Je m’en rappelais de quelques uns. Pas tous. Et cette bande passante de souvenirs invisibles me ramena à Platon. Le philosophe explique que l’invention de l’écriture a pu avoir un effet délétère sur la fonction de la mémoire. Si l’homme, en effet, possède un médium efficace pour se remémorer, il n’aura plus besoin de faire l’exercice de lui-même et ses capacités cognitives en ressortiront amoindries.

 

Il en va de même pour la photographie. Et la pellicule vide devenait un outil, comme une boite à images invisibles aux yeux du monde, qui devait m’exhorter à me remémorer. Peut être qu’au fond rien n’est dû et peut être que tout ça nous rappelle comme le monde et ses éléments sont aujourd’hui serviles, placés comme des pions à notre disposition. Je vis un moment fort dont je veux me souvenir, « eh bien cliques, tu pourras y revenir plus tard, tu auras juste à regarder ». Alors, tout humblement, je regarde ma pellicule et je lui envoie un « merci ». Si elle avait été pleine, j’aurais été émue, contemplant les clichés de moments fabuleux. Mais je me dis que son statut m’émeut plus fort encore. J’ai gardé en ce monde en objet unique, un objet que personne ne possèdera jamais, ne comprendra jamais, ne percevra jamais. J’ai trouvé en ce monde un objet extraordinaire qui défie les lois de l’univers : un objet décrété vide et plein à la fois.

 

 

D. A

 

 

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