Dans les boules de cristal

 

 

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Dans les boules de cristal, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

On a tous son histoire et ses cheminements propres. On a tous une longue vue fixée sur vingt, trente ans. Et dans ces objectifs absolument intimes se hissent des partis pris sociaux-déterminés. On ne choisit pas de travailler. On ne choisit pas l’ambition. On ne choisit pas non plus ce poids abstrait sur nos épaules. C’est le monde qui se charge de l’ordonner à la naissance. On travaille parce qu’on le doit. L’ambition est un appât social. Et ce poids millénaire que nous supportons tous est un écran de brume aux airs d’épée de Damoclès.

 

Nous voulons être ceci, nous voulons être cela. Et toujours quelque chose vient écarter la cible. Un matin, on comprend qu’on est un être multiple et que nos rêves sociaux s’entrechoqueront toujours au « moi ». On voudrait diriger nos vies avec la verve des comédiens. Un jour, être comme ci, un autre, être comme ça. On Aimerait pouvoir être Tout pour avoir la force d’exister. Pour avoir la force d’exister, on pense qu’il nous faudra dix bras, quinze personnalités, du courage, de la retenue et la contradiction des hommes.

 

Et inlassablement, on retombe tous au même constat, lorsqu’après plusieurs mois, peut-être plusieurs années, les mêmes sempiternels démons viennent vous revisiter. Vous les accueillez un peu las, comme de vieux amis de passage. Ils sont venus paisiblement, ils savent que vous les attendiez. Un jour on se souvient qu’on est qu’un petit homme et que nos missions d’existence sont bien trop lourdes pour être portées. Alors il faut trouver de drôles de stratagèmes pour les pousser toutes coûte que coûte jusqu’à la ligne d’arrivée. Parfois on réussit et parfois on échoue et toute la tâche de l’homme réside dans cette acceptation. Peut-être que dans ce tas de missions d’existences certaines n’étaient pas faites pour vous. Peut-être que d’autres, a contrario, mériteront toutes vos forces. C’est la difficulté de devoir choisir bien.

 

Alors, tranquillement installée devant toutes ces boules de cristal, deux forces opposées me tiraillent. L’oeil social examine mon chemin parcouru et dresse un bref tableau chiffré de mes chances d’avenir. Il établit un peu de retard mais des axes de réussite. L’oeil intime jette des regards dans toutes les directions, paniqué, hébété, en quête de formules magiques, formules magiques que l’expérience n’a que timidement esquissées.

 

Peut être que les boules de cristal font beaucoup de mal aux hommes et qu’il faut à tous prix savoir en détourner les yeux. Apprendre à ne pas tout faire, à ne pas tout réussir, à concentrer ses forces sur les bons objectifs. Apprendre à parier. Parfois, avoir l’audace de miser cinq contre un, de jouer son avenir sur un coup de poker. Penser en explorateur fou, pas en expert comptable. Transformer les boules de cristal en aventures rocambolesques. Tenter. Réinventer.

 

Attraper ce poids inutile, l’offrir nonchalamment au vide.

 

D.A

 

Par les yeux des poètes

 

 

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Par les yeux des poètes, crayon, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

Dans ces rues bordelaises au milliers de passants, une vérité jaillit : il faut poétiser le monde. Trop de sourires et de bonjours qui partent dans le vide. Le réel est bien trop ennuyant pour mériter qu’on s’y attarde. Chaque jour, on rencontre des gens courbés sous le poids quotidien des tâches qu’on leur impose, des ordres administratifs, des impôts, des factures, des choix sociaux et affectifs. Ils ont l’air tristes et abattus et leur vision est monochrome.

 

Alors je viens prôner le retour aux yeux des poètes. La même réalité peut avoir mille filtres différents selon qu’on la contemple ou qu’on lui jette un bref regard. Pourtant, le fabuleux peut advenir partout. Il suffit, pour le voir de porter des lunettes spéciales. Leurs verres sont polychromes et elles révèlent le Beau même dans les scènes les plus banales et les discours les plus communs. Le monde est saturé de décorums à découvrir, mais il faut pour cela savoir se détacher du reste, quitter l’assignation du poids des bonnes manières, oser prétendre à un point de vue.

 

Je pense que les meilleurs poètes n’écrivent pas tous des vers. Et les meilleurs recueils se lisent dans les regards. Il existe des millions de façons de concevoir le monde. Il faut trouver la sienne et la cultiver joyeusement, l’aimer, la dépenser, la partager, la faire grandir. Nous avons tous un rôle à jouer dans ce réel multifacette. Surprenons nous, réinventons, empruntons les sentiers sauvages. Le quotidien est romanesque si on l’observe bien en face. Au fond, personne ne veut d’une masse aux lentilles monochromes. Nous cherchons l’expérience ; concevoir de nouvelles couleurs, trouver des pigments inconquis. Nous sommes des artisans, des lunetiers millénaires qui façonnent et adoptent les verres qu’ils ont eux-mêmes conçus. Alors concevons bien, beau, magistral, hors normes.

 

Car nous pouvons tout voir, tout faire, tout construire. Plutôt qu’une fabrique de masse, on pourrait chacun faire ses choix. On essaierait les verres de ses amis les plus loyaux. Comme les lunettes classiques, on les retirerait subitement, surpris par la divergence visuelle de nos lentilles respectives. On verrait dix, vingt, cent, mille vues contradictoires. Ce serait d’une richesse folle, voir le monde des yeux des poètes.

 

D.A

Réintégrer la danse du monde

 

 

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Réintégrer la danse du monde, dessin et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Reprendre le travail après des mois de pause « forcée » et se sentir catapultée dans un univers parallèle. Il faut réadapter son rythme à la respiration du monde. Je crois ne jamais vous avoir parlé de mon travail alimentaire – ce que je fais quand je ne créer pas. On nous appelle communément les « recruteurs de donateurs » et sur les places de toutes les villes ou à la sortie des métros, pour Aides, Médecins du monde, Amnesty International (etc.), nous stoppons des passants et nous leur proposons d’agir. C’est un métier difficile mais merveilleusement gratifiant, lorsque vous y êtes efficace.

 

D’ordinaire, je l’exerce dans les rues parisiennes mais pour cette fois, ce sera Bordeaux, (dans la rue Sainte Catherine saturée de passants). Des centaines de bonjours, quelques discussions opérantes et l’impression pourtant étrange d’être dépassée par le monde. Joyeusement cloitrée dans ma bulle artistique, j’en avais oublié la cadence effrénée des hommes. Il faut réadapter tout son rythme cardiaque, se caler aux marches rapides et aux âmes indécises. Il faut réapprendre à lutter, quitter le rôle d’observateur et changer le poète en gladiateur associatif.

 

C’est dur d’abandonner le regard de l’artiste au profit de l’oeil social. Adieu vagabondage, errances méditatives car il faut réapprendre à voir le monde concret. Alors bien docilement, j’enlève un à un tous les filtres. Et le décor que j’aperçois me semble tellement faible. On y a levé les couleurs des masques que je viens d’ôter. C’est une scène sans poésie, incolore et cruelle. Et moi qui place si haut la stature idéale de l’homme, j’avais oublié dans les faits qu’il étaient tous si prévisibles. On entend dix mille fois par jour les mêmes phrases-justificatives : « J’ai pas le temps », « j’ai déjà mes oeuvres », « je le ferai sur internet » et on s’accroche pour les pépites qui valent tous les refus du monde.

 

Alors, la mort dans l’âme, après deux jours peu concluants, je comprends ce qu’il me reste à faire. Il faut, comme les passants, prendre les armes sociales et redevenir le guerrier qu’on avait cessé d’être. Triste constat, sans lutte, rien n’est possible. Et pour qu’il y ai réussite dans une société moderne, il faut qu’il y ait entrechoquement. J’aurais tellement aimé que le dialogue suffise.

 

Le jour se lève, il faut se battre.

La boussole du mois de juillet

 

 

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La boussole du mois de juillet, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Petite, ma mère nous racontait ses voyages de jeunesse – les roads trips, les week ends, la vie d’expat et les retours. Et puis, chaque fois, elle ajoutait  » c’est fou comme rien ne change. C’est quelque chose d’inexplicable, ce besoin fou de tout quitter quand apparait le mois de mai ». C’était dans ses racines et tout au fond de sa mémoire, souvenir de nomade heureux auquel le corps s’accroche. Des décennies plus tard, j’ai fait mon Grand Tour italien et je suis rentrée tranquillement. Mais au printemps suivant, entre juin et juillet, un drôle de sentiment a élu domicile en moi. Un sentiment intense et court, indocile, libertaire, comme une voix atone qui soufflerait « Il faut partir ». Sans le savoir, ma mère m’avait transmis la rage de vivre. C’est l’état extatique de la liberté du voyage qui vous traverse subrepticement pour vous transmettre son bon souvenir. La vie sur la route. l’adrénaline à la seconde. Une existence où la rétine est perpétuellement surprise, à tel point qu’elle sature de la beauté du monde.

 

Alors chaque année, comme on peut, on tente d’apaiser la soif par des alternatives précaires qui ne dupent que le corps. Et tous les ans, à cette période, je travaille en itinérance, sillonnant des régions pour les causes humanitaires. Mais cette année, c’est impossible, covid19 oblige. Alors, comme vous le savez, j’ai (temporairement) investi la ville de Bordeaux. Après les lieux monumentaux, parcourir les espaces vivants en quête de rituels à soi. Vagabonder près des enseignes en cherchant les noms familiers. Les trouver. Découvrir l’Utopia, y élire domicile pour une après midi studieuse entre rédaction et lecture, sur fond de lait à la cannelle.

 

Je pense à tout ce qu’une ville choisit sciemment de nous cacher – par orgueil ou pudeur, lorsque parfois les dalles se taisent. Et si les pierres ne parlent plus, les vrais garants seraient les hommes. Alors, tranquillement installée à la terrasse de l’Utopia, je regarde le monde qui fourmille place Camille Jullian. J’entends des bribes de discussions de ci de là. Je vois au fil des heures les tables changer de maitres, un couple passionné transmué en bande de jeunes filles, une commande d’Aloe Vera devenir quatre bières pression. Si les voix se succèdent, les dialogues se complètent. On en sort plus humain. Je regardais la place et ses nombreux témoins, les terrasses bondées aux premiers rayons de juillet et je vibrais plus fort, devant ces garants de la ville. Peut être qu’une mégapole sans hommes n’est qu’une mégapole vide. Peut être qu’une ville n’est rien si personne ne l’habite. Et pour la première fois depuis très très longtemps, j’ai compris la place de ces gens. Mieux, j’y ai trouvé du Beau. En remplissant le lieu, aux prémisses de l’été, ils étaient les ambassadeurs des passants de demain, les témoins agréés, les portes paroles des pierres. Ils faisaient le tableau plus coloré et plus vivant.

 

Et ce besoin irrépressible de partir en vagabondage, de quitter son pays pour aller explorer le monde s’apaisait tranquillement à la vue du spectacle. La place Camille Jullian avait des secrets à défendre. Et elle faisait de nos présences de nouveaux mystères pour demain. Peut être qu’on voyage partout et que chaque rue à son histoire, témoin de millénaires auxquels nous mêlons nos empruntes.

 

D.A