Jouer les fins de parties

Jouer les fins de partie, photographie, 30 X45 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

En cette période de doutes, de misère, de peur, de perte, il me semblait fondamental de souligner la nécessité de continuer à jouer. Bien sûr c’est difficile, difficile de laisser son pion sur le plateau, difficile de battre les cartes quand tout semble déjà joué. A ce stade, il existe deux joueurs : ceux qui changent de stratégie et qui rattrapent leur retard et ceux qui baissent les bras et boudent le gagnant. Je vous propose seulement de re-jeter les dés. Rien n’est fait, rien n’est dit, rien n’est figé. Certains commerces se sont pris une claque monumentale, les restaurateurs, les emplois précaires, oui… Mais comme au jeu de l’oie, il reste maintenant deux options.

Il y a de la poésie dans les fins de parties. Beckett en a même fait un titre. Encore faut- il les jouer et leur donner leur chance. Je pense plus largement à la beauté folle des après. On parle toujours de l’évènement, jamais de l’instant d’après, on parle des batailles, jamais du lendemain. Vous savez cette minute qui sonne le gong final. Vous allez au resto, vous avez très très faim, vous commandez un plat bien bien fat et vous le dévorez derechef. Je parle de ce moment où vous devenez repu, où la faim violemment est remplacée par le trop plein. C’est un sentiment sans pareil, indélébile, insolite, étrange, incroyablement troublant. Je me demande naïvement pourquoi personne ne parle de ces instants là. Les secondes qui succèdent à une baise sauvage. La fin d’un repas arrosé. Les minutes qui achèvent des retrouvailles entre amis, lorsque chacun reprend sa route et qu’on se quitte tous au virage.

Les fins de parties c’est à la fois la satisfaction d’un désir et l’anticipation d’un futur. L’après contient en acte la prise en main des armes pour aller conquérir d’autres évènements, pour aller vivre d’autres après. Et je me demande si nos quêtes n’existent pas essentiellement pour la satisfaction de ces lendemains de batailles – encore bien davantage que pour l’événement en lui même. Quand on perd une partie, il suffit de recommencer et un jour, la roue tourne, comme elle l’a toujours fait. Il y a tant de beauté dans ces instants d’après que le monde semble se courber pour honorer le temps des hommes. Tout est stagné, figé, mis sur pause – entre le coeur battant de la minute d’avant et les bras au combat de la minute suivante. Les temporalités changent et la quête éternelle des hommes à mettre le présent sur pause est brutalement réalisée, pour une minute ou deux.

C’est une exhortation à relancer les dés. Jouez les fins de partie, résistez, jouez les, ne serait ce que pour vivre la splendeur d’après jeu.

D.A

2 réflexions sur “Jouer les fins de parties

  1. Il y a aussi l’immense soulagement des minutes qui suivent la fin des épreuves qui ont demandé tant de travail, de temps et de préparation (BAC, diplômes, permis de conduire, entretien d’embauche, etc…), surtout quand elles se sont bien déroulées…

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