Je veux être écrivain

La naissance des oeuvres d’art, fusain, 27,3 X 35,7 cm, décembre 2020, Copyright Diane Alazet

On le connait bien ce sentiment quand on a l’habitude d’écrire ; c’est une conviction un peu folle et parfaitement déraisonnable. Elle arpente l’imagination et le domaine des rêves pour venir déposer ses graines. En premier lieu, c’est une idée. On pense à un contexte ou à une situation, une phrase interceptée quelque part dans le réel, un idéal, une lutte, un fantasme, qu’importe. Les personnages hypothétiques ne sont que des noms dans une tête et tout est à construire. Il leur faut un décor pour exister un peu, un caractère, des connaissances, des peurs, un dialecte. Au fil des mois de réflexion, l’univers se peaufine. Ce sera une femme, vingt huit ans environ. Physiquement, je la vois bien comme ça. Elle pourrait avoir pour parents des gens de telle classe sociale. Ce type d’étude lui irait bien. Et ses rapports sociaux dans tout ça ?

Dès lors, après des semaines, des mois, voir parfois des années, les personnages dans nos caboches sortent peu à peu des synapses. Les idées deviennent des mots, les mots des pages, puis les pages des chapitres. Et les protagonistes se laissent raconter. Ils se métamorphosent en flots d’encre ordonnés. C’est comme une sculpture à l’ancienne. D’abord un gros bloc tout brut. Certains le choisiront dans les carrières de Carrare, d’autres dans le ravin d’à côté. Peu importe. En second lieu, durant la taille, une appropriation douce, une familiarisation. Le visage qu’on imaginait se dessine lentement dans la pierre et le sculpteur peaufine et peaufine et peaufine. Un jour, le visage est acté et le marbre reproduit fidèlement ce que le cerveau avait peint. Alors le personnage décide de prendre sa place et vagabonde très librement dans votre vie du quotidien.

On espère qu’il aura quelques idées à lui, des scènes improvisées, dictées par un je ne sais quoi. On espère secrètement le jaillissement de l’inattendu. Et parfois dix minutes d’inspiration fiévreuse rattrapent le retard de deux heures de création poussive. On voudrait que les personnages décident eux mêmes de leur destin et qu’ils introduisent habilement mille nuances de caractères. Au fond, tant de choses nous échappent dans l’élaboration de ces centaines de petits mondes voués à une poignée de lecteurs. A moins d’être Romain Gary ou Eric Orsenna, on écrit pour peu de regards. Et combien se poseront sur mon modeste récit ? Des dizaines ? Des centaines ?

J’ai horreur d’entendre des gens me dire « Ah oui tu écris pour le plaisir ». Les gens qui déclarent cela n’ont probablement jamais pondu une ligne. On n’écrit pas par plaisir. En fait, la quête d’écriture est une activité bien souvent douloureuse. Elle est contraignante, demande beaucoup de discipline et se ponctue parfois de fortes phases de questionnement. On ne peut pas être sûr. C’est un laboratoire, rien de plus. Sur les étagères poussiéreuses des milliards de possibilités, des millions de combinaisons, des flacons et des flacons étiquetés en hiéroglyphes. On ne comprend rien, on doit tester. La création est le protocole scientifique de l’artiste. Il faut tout essayer. L’apprenti écrivain fait jaillir des histoires de terre, des histoires que liront d’autres hommes après lui. Il faudra mettre un point d’honneur à y faire germer des idées. Je pense aux traits de mon personnage, à son caractère, son destin. Je pense à ce que l’écrivain lui réserve. Les mots sont des outils extrêmement efficaces, bout à bout ils suffisent à bâtir des cités, les remplir, les vider de villageois et de soldats. Ils ont droit de vie ou de mort sur les choses. Les mots sont les rois des récits. Ils embellissent ou pulvérisent. Nous ne sommes que des plumes qui tentent le pile ou face. Pile j’ai du talent, face je suis leurré. Et pourtant nous rejouons, inlassablement.

D.A

4 réflexions sur “Je veux être écrivain

  1. Et le jeu en vaut la chandelle … écrire, une fois, mille fois les mêmes chapitres, les mêmes passages… le même personnage qu’on défini par avance mais qui une fois mis en vie n’en fait qu’à sa tête !
    Les doutes sur notre légitimité sur nos capacités sur l’utilité d’une telle entreprise.
    Mais écrire même sans lecteur c’est toute une vie que je n’échangerai pour rien au monde !

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