Carnet de voyage du quotidien

En ces temps difficiles où il n’est plus possible de voyager, où le dépaysement de l’autre bout du monde est sans cesse reporté et reporté et reporté, j’ai eu l’idée d’un nouveau projet. Un carnet de voyage du quotidien. Je voulais élargir la notion de journal de route, je voulais la questionner, l’enrichir, la distendre, la transformer. Et pourquoi pas réfléchir à l’élaboration d’un carnet plus abstrait ? Puisque les frontières sont fermées, autant élargir nos imaginaires et donner la Belle part aux histoires dans nos têtes.

Alors, j’ai pris des notes sur mes préoccupations du mois, les films que je regarde, les sources d’inspiration du moment, les livres lus, aimés ou non, les sentiments récurrents, les obstacles rencontrés, les clés débloquées pour y remédier. Bref, toute la matière que j’ai pu trouver à disposition, je l’ai éjecté mois par mois sur mon petit carnet de poche. Après une première ébauche pour le mois de janvier que j’avais publiée il y a quelques semaines sur mon compte Instagram de Journal d’une artiste du lundi, voici le carnet de bord des mois de mars/avril.

J’y ai dessiné et peint à l’aquarelle une carte de la Bretagne avec la mention « Itinérante Bretagne Surfrider » parce que durant ces deux mois, j’étais en mission de collecte de fonds pour la Fondation Surfrider Europe (pour la protection des Océans) et j’y est retracé le parcours que nous avons effectué avec l’équipe (un bon tour de la région quand même). Sur la double page, j’ai recopié mon poème aléatoire du mois de mars et la moitié de celui d’avril (pour rappel les poèmes aléatoires consistent pour moi à noter çà et là dans le mois des phrases entendues dans divers contextes, les mettre bout à bout pour en faire un poème – ils sont dispo sur mon wordpress et chaque mois sur mon compte Instagram). Le logo de Sufrider est en milieu de page car c’est la cause qui a occupé la majeure partie de cette période pour moi mentalement. Aux quatre coins de la page, j’ai tracé les sigles du dessin animé Avatar, le dernier maître de l’air, que j’ai goulûment re-avalé ces dernières semaines et qui m’a ramené bien arrière, pour mon plus grand plaisir. Les noms des auteurs lus parcourent également la feuille. Enfin, en bas, un dessin de pierres alignées car nous avons eu l’occasion de visiter le site sacré celte de Carnac et je souhaitais en garder une trace.

J’ai toujours été obsédée par le besoin de tout garder, les souvenirs, les post it, les dessins, les lectures, les brochures, les petits mots, les objets, bref…. Toutes les traces d’un présent voué à devenir passé. Je suis incapable de jeter, j’ai l’impression de trahir, d’abandonner, de perdre. Comme s’il fallait à tous prix accumuler les souvenirs, garder des preuves de son histoire pour pouvoir s’émouvoir encore, s’accorder le droit à la nostalgie. Comment créer-on le spleen quand on jette le passé ? C’est un amas de preuves qui dit :  » tu as vécu », peut être que je les garde pour le temps des vieux jours, ce sont peut être les trophées d’une vie sans cesse mouvante. Et ce carnet du quotidien est la méthode que j’ai choisie pour reporter mon univers et me souvenir de tout. L’album photo ne suffit pas. Il omet les aspirations, les doutes, les sources d’inspirations profondes. Je voulais quelque chose qui me permette de mieux comprendre, de me remémorer vraiment, comme une boîte à souvenirs visuelle, quelque chose qui imprime, qui infuse totalement.

Dans un bloc encore vierge, j’ai éjecté du moi – tranquillement mois par mois, je voudrais l’enrichir.

D.A

Dans la respiration du monde

Dans la respiration du monde, aquarelle, 14,8 x 21 cm, avril 2021, Copyright Diane Alazet

Il faut parfois beaucoup de troubles pour être capable d’entendre la respiration du monde. Il faut avoir vagabondé, erré, roulé sa bosse, s’être arrêté parfois sur des chemins sauvages. Il faut avoir joué sa petite vie humaine tantôt en coup perso, tantôt en collectif. Il m’aura fallu des années pour effleurer du bout des doigts le son haletant du souffle-monde. Je l’ai trouvé, je crois, dans le contact aux gens, dans les causes politiques, climatiques et sociales. A force de défendre des causes humanitaires, il fallait bien sentir son haleine sur mon cou. Et j’ai tendu l’oreille pour entendre son chant. Le monde ne chantait pas, il respirait seulement, d’un souffle régulier et merveilleusement englobant. A l’écoute du géant, je me suis faite petite, trop heureuse de céder au métronome des choses.

Le monde ne disait rien, il était peut-être endormi. Alors, tout doucement, j’ai posé mes mains sur sa croupe. Je voulais lui parler au gros globe circulaire. J’ai toqué à son flan. Il n’a pas oscillé. Le monde ne dormait pas. Il vibrait à son rythme, un rythme lent, profond, clair, pacifié. Lorsqu’il m’a regardé, j’ai vu mon reflet dans ses yeux : j’ai vu des troubles et des angoisses dont je n’avais pas conscience, des forces et des ressources que je ne connaissais pas. C’était comme le miroir de ma toute petite âme. Et j’en contemplais le contenu comme on observe une oeuvre d’art. Comme on observe un autre. Il y avait des faiblesses et des doutes profonds. j’avançais un pas de plus. Comme cet être était beau : il contenait en propre un corps de gladiateur – un corps qui se levait tous les matins du monde pour ciseler une oeuvre dont il serait un jour fier, un corps qui résistait au froid, à la chaleur pour remplir une mission dix fois plus grand que lui. Un corps de vingt-sept ans au milliers de projets, aux idées, aux connaissances, aux intérêts multiples. Un petit corps battant, combattant de l’ennui, qui s’évertue à essayer, à tomber, à se relever, à triompher. Un petit corps félicité par ses supérieurs hiérarchiques pour avoir fait le Taff.

J’observais sa toute petite tête – saturée de toutes part de rêves et d’idéaux. Je comprenais en la voyant qu’elle n’avait pas chaumé. Elle avait beau souffrir de ne pas être publiée, d’avoir lâché au vol les expos de photographie, elle n’avait rien manqué. Ce petit être là semblait même être au rendez-vous d’un projet bien plus grand. Je l’observais du coin de l’oeil confectionner mille artefacts pour vibrer et participer à la grande chaine du monde. Elle ressemblait à une enfant qui voit passer une sarabande, des rires, des couleurs, des murmures de bonheur et qui fonce tête baissée pour intégrer la danse. Ce petit être ne souhaite que cela ; trouver son instrument pour compléter l’orchestre. La danse du monde attend. Il faut participer.

Je regarde en scanner la somme de ses savoirs. Elle en a engrammé en vingt sept ans de vie des connaissances multiples et des anecdotes historiques. Elle a lu des centaines de livres, en a rédigé une poignée, a éjecté sur le papier des sujets digérés. Elle a tenté diverses techniques, pourvu que ce fut pour créer. Les mots. Les images. La photographie. L’aquarelle. La peinture à l’huile. La gouache. Les pastels. Le fusain. L’encre de chine. Le dessin en plain air. Le croquis en atelier. L’esquisse d’après photo. Elle a même voyagé pour mieux apprendre du monde. Elle a fait des rencontres qu’elle n’oubliera jamais. Elle leur a rendu grâce, elle s’en est inspiré. Et elle construit sans le savoir une histoire faramineuse, acheminant pierre par pierre le palais qu’elle rêve de bâtir. Ce petit corps ne le sait pas mais il est sur sa route.

Voilà ce que j’ai vu dans la respiration du monde, un reflet apaisé de mon tout petit moi. Quel égoïsme tout de même d’aller chercher dans la grandeur le reflet d’une micro-existence. Mais cette micro-existence a vu ce qu’elle voulait voir, un mini maillon de la maille. Je suis restée quelques instants près du souffle de la grosse sphère. Le contact de ses lèvres et de son haleine tiède m’a tout à fait régénéré. Il a dessiné sur mes lèvres un sourire de reconnaissance. Ainsi, j’ai pu entendre la lente respiration du monde.

D.A

De ville en ville

De ville en ville, je marche, sous les arcades piétonnes, près des enseignes closes, je marche. Parcourir la Bretagne, comme un vieux rêve dépoussiéré et collecter des fonds pour La Défense des océans. Ecouter Patti Smith sur la route de Perros et radio Alouette dans le pays de Vannes. Etat de l’itinéraire : mi chemin. St Brieuc. Lamballe. Brest. Quimper. Lorient. Vannes. Quiberon. Il reste tant de villes à explorer et sillonner. Je regarde les paysages se transmuer lentement : des forêts légendaires aux plages semi désertes. Difficile de ne pas penser à la mystique des celtes, l’armada des symboles, les guerres dévastatrices.

Et dans cette carte recomposée, je fais un chemin intérieur. Sur la route de Perros, je viens en conquérante ; sur celle du Morbihan, je repars battue. Tous ces schémas répétitifs me fascinent et me terrorisent. Sommes-nous donc si inaptes à débloquer nos schèmes par nous-mêmes ? Je reproduis sans cesse les mêmes situations, comme un peintre obstiné répète le même motif. Travailler, réussir, prendre conscience de la réussite, s’auto-saboter, échouer. Parfois, je me demande à quoi ressemble la vie de ceux qui ne doutent pas. Ça me parait complètement fou, à la limite du déraisonnable.

Dans ces journées de doutes et de nerfs distordus, où tout m’apparait soudainement comme tout à fait inaccessible, où la valeur de l’or grimpe juste dans ma tête, j’aimerais vagabonder dans la tête des autres. Ça aurait été bien de prévoir une tête de rechange, un cerveau différé pour les moments de doutes. Mais nous n’avons qu’une vie, qu’un corps, qu’un crâne. Pas de plan B. Il faudra régler ses problèmes. Je me dis que ça doit rendre fou de diriger quelqu’un qui fait ses preuves chaque jour et qui se réveille un matin, convaincu qu’il n’est plus capable, qu’il n’y parviendra plus.

Pourtant, ces doutes, je les chéris. Ils sont le matériaux de toute ma petite création, le garde fou qui me retient de la banalité du monde. Sans mes doutes, je ne suis rien. Sans mes nerfs distordus, je ne peux plus m’émouvoir, aimer rire et pleurer sur de la poésie. Ce sont des cycles émotionnels qui vont, partent et reviennent et bien souvent je ne suis qu’un baigneur sur la rive, secouée par les vagues déchainées qui m’emportent. Et je souhaite cette fois que tout soit différent. Le baigneur impuissant emprunte la voie du port et embarque lourdement sur une frégate solide. Qu’il devienne capitaine de l’océan des émotions.

D.A