Dans la respiration du monde

Dans la respiration du monde, aquarelle, 14,8 x 21 cm, avril 2021, Copyright Diane Alazet

Il faut parfois beaucoup de troubles pour être capable d’entendre la respiration du monde. Il faut avoir vagabondé, erré, roulé sa bosse, s’être arrêté parfois sur des chemins sauvages. Il faut avoir joué sa petite vie humaine tantôt en coup perso, tantôt en collectif. Il m’aura fallu des années pour effleurer du bout des doigts le son haletant du souffle-monde. Je l’ai trouvé, je crois, dans le contact aux gens, dans les causes politiques, climatiques et sociales. A force de défendre des causes humanitaires, il fallait bien sentir son haleine sur mon cou. Et j’ai tendu l’oreille pour entendre son chant. Le monde ne chantait pas, il respirait seulement, d’un souffle régulier et merveilleusement englobant. A l’écoute du géant, je me suis faite petite, trop heureuse de céder au métronome des choses.

Le monde ne disait rien, il était peut-être endormi. Alors, tout doucement, j’ai posé mes mains sur sa croupe. Je voulais lui parler au gros globe circulaire. J’ai toqué à son flan. Il n’a pas oscillé. Le monde ne dormait pas. Il vibrait à son rythme, un rythme lent, profond, clair, pacifié. Lorsqu’il m’a regardé, j’ai vu mon reflet dans ses yeux : j’ai vu des troubles et des angoisses dont je n’avais pas conscience, des forces et des ressources que je ne connaissais pas. C’était comme le miroir de ma toute petite âme. Et j’en contemplais le contenu comme on observe une oeuvre d’art. Comme on observe un autre. Il y avait des faiblesses et des doutes profonds. j’avançais un pas de plus. Comme cet être était beau : il contenait en propre un corps de gladiateur – un corps qui se levait tous les matins du monde pour ciseler une oeuvre dont il serait un jour fier, un corps qui résistait au froid, à la chaleur pour remplir une mission dix fois plus grand que lui. Un corps de vingt-sept ans au milliers de projets, aux idées, aux connaissances, aux intérêts multiples. Un petit corps battant, combattant de l’ennui, qui s’évertue à essayer, à tomber, à se relever, à triompher. Un petit corps félicité par ses supérieurs hiérarchiques pour avoir fait le Taff.

J’observais sa toute petite tête – saturée de toutes part de rêves et d’idéaux. Je comprenais en la voyant qu’elle n’avait pas chaumé. Elle avait beau souffrir de ne pas être publiée, d’avoir lâché au vol les expos de photographie, elle n’avait rien manqué. Ce petit être là semblait même être au rendez-vous d’un projet bien plus grand. Je l’observais du coin de l’oeil confectionner mille artefacts pour vibrer et participer à la grande chaine du monde. Elle ressemblait à une enfant qui voit passer une sarabande, des rires, des couleurs, des murmures de bonheur et qui fonce tête baissée pour intégrer la danse. Ce petit être ne souhaite que cela ; trouver son instrument pour compléter l’orchestre. La danse du monde attend. Il faut participer.

Je regarde en scanner la somme de ses savoirs. Elle en a engrammé en vingt sept ans de vie des connaissances multiples et des anecdotes historiques. Elle a lu des centaines de livres, en a rédigé une poignée, a éjecté sur le papier des sujets digérés. Elle a tenté diverses techniques, pourvu que ce fut pour créer. Les mots. Les images. La photographie. L’aquarelle. La peinture à l’huile. La gouache. Les pastels. Le fusain. L’encre de chine. Le dessin en plain air. Le croquis en atelier. L’esquisse d’après photo. Elle a même voyagé pour mieux apprendre du monde. Elle a fait des rencontres qu’elle n’oubliera jamais. Elle leur a rendu grâce, elle s’en est inspiré. Et elle construit sans le savoir une histoire faramineuse, acheminant pierre par pierre le palais qu’elle rêve de bâtir. Ce petit corps ne le sait pas mais il est sur sa route.

Voilà ce que j’ai vu dans la respiration du monde, un reflet apaisé de mon tout petit moi. Quel égoïsme tout de même d’aller chercher dans la grandeur le reflet d’une micro-existence. Mais cette micro-existence a vu ce qu’elle voulait voir, un mini maillon de la maille. Je suis restée quelques instants près du souffle de la grosse sphère. Le contact de ses lèvres et de son haleine tiède m’a tout à fait régénéré. Il a dessiné sur mes lèvres un sourire de reconnaissance. Ainsi, j’ai pu entendre la lente respiration du monde.

D.A

2 réflexions sur “Dans la respiration du monde

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s