Ce truc au creux du ventre

En nomade, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2021, Copyright Diane Alazet

Une nouvelle fin de mission ; hier je suis rentrée de cinq semaines de parcours itinérant dans les régions Pays Basque, Landes et Pyrénées. Objectif : récolter des fonds dans la rue en face à face pour le GSCF (sapeurs pompiers humanitaires). Cinq semaines à sillonner des villes de toutes tailles, à rencontrer des locaux et des gens de passage. Hier soir, en me couchant, j’ai ressenti quelque chose : un sentiment faramineux de ventre dénoué, d’épaules libres. On avait écrit « annulé » sur mon tableau des angoisses. Moi qui n’ai d’ordinaire de cesse d’analyser, de craindre, de regretter, d’attendre, j’étais simplement libre. Alors, je me suis souvenue que je connaissais cet état. Quatre ans plus tôt, retour de voyage. Poser mes sacs saturés de souvenirs sur l’esplanade du Centre Pompidou, puis de l’hôtel de ville. Allongée sur cette mémoire, j’avais les épaules libres. Hier, je me suis souvenue de cet état étrange où le poids du monde avait choisi d’autres carcasses où se poser. J’avais vécu huit mois dans le mouvement des vagabonds, à errer et danser, rencontrer et quitter. J’avais vécu huit mois comme on vit en nomade. Hier, près du sommeil, c’est cet état que j’ai touché, celui des âmes libres qui ne se posent jamais.

Un peu avant le départ final, un peu après le retour définitif, il y a quatre ans, j’ai eu peur. J’ai eu peur de perdre ce sentiment de funambule, peur de retrouver en propre les harnachements sociaux, de douter à nouveau, de craindre. Le monde contient assez de chaines pour tous les êtres humains, donc comment y couperai-je ? Et c’est la mort dans l’âme que je reprenais la route de la vie dite « civilisée ». Depuis, quatre ans de quête. C’est une lutte féroce entre l’intime et le social, les voeux profonds et les attentes, les rêves et les devoirs. Ces derniers mois, j’ai déclenché beaucoup de changements dans ma vie. J’ai quitté la vie de sédentaire pour être sans cesse sur les routes, j’ai appris à me connaitre, cherché des clés pour tempérer, exister mieux. On ne sais jamais vraiment quand on se lance dans ce type de démarche si l’équation aura un sens. Elle en a un. Vingt-sept années à tenter de résoudre un problème de santé. Six mois d’un mode de vie pour le faire disparaitre.

Comment ne pas en arriver à la conclusion que c’est le mouvement constant qui nous fait vivre plus fort ? Je me souviens de cette théorie développée dans Homo Sapiens de Harari : Dans les gênes de l’homme se trouve le nomadisme. Avec le temps et ses avancées, nous avons commencé à dresser des cités, des villes, des buildings, autant de barrières de sécurité contre ce qui n’est pas nous. Pour Harari, c’est la sédentarité qui est responsable des dépressions profondes de l’homme contemporain. Toutes nos cellules ont en mémoire la graine du voyage, le mouvement efficace. Il faut vagabonder. Autrefois vagabonder pour le rôle de chasseur/cueilleur. Quel âge d’or : un temps où le travail servait à nourrir strictement la vie du village. On ne vivait pas pour travailler, on travaillait pour vivre. Quelques heures dans la semaine, énormément de temps libre. Chacun sa place dans le collectif et un système humain.

Hier, je me suis endormie libre. Ce truc au creux du ventre, mon devoir est de le garder.

D.A

Le rusé vent du Nord

Le Parthénon, esquisse, 14,8 x 21 cm, mai 2021, copyright Diane Alazet

Difficile en ces temps de confinement généralisé de ne pas être nostalgique des souvenirs de voyage. Je pense au temps où nous pouvions traverser les frontières sans passeport vaccinal, où les trains au long court ne contenaient aucun masque. Je n’ai fait qu’un gros voyage, le tour de l’Italie et je me souviens de l’arrivée comme si c’était hier. Premier pas sur le sol italien. Le trajet vers l’auberge de jeunesse. La découverte de Naples, de ses misères splendides. L’appréhension du dialecte local. Les volontaires venus des quatre coins du monde. Je me souviens de l’adrénaline qui précède les départs, ces papillons dans le bide quand on quitte une aventure pour en rejoindre une autre. Je garde les trajets en train, les heures de pensées griffonnées sur mon petit carnet de cuir. Je me souviens des premières impressions, des visages, des arrivées. Les rencontres qu’on oublie et celles qu’on n’oublie pas. Je me dis que c’était sacrément bien de partir comme ça, solo, avec un sac comme camarade. C’était bien, le voyage.

Puis, je pense à ce film fabuleux, Le Chocolat, découvert il y a des années grâce à ma soeur ainée. Une mère et sa fille vagabondes, vaquant de lieu en lieu, de ville en ville, de pays en pays. Chaque fois l’intention claire de s’installer temporairement, d’investir un espace, d’y apporter sa pierre. Et chaque fois pourtant « Le rusé vent du Nord » revient siffler à leurs oreilles. Il leur murmure des promesses de bonheur à conquérir, de peuples à libérer, de mondes à explorer. Je me sens attachée à expression là. Et souvent, je l’entends, ce rusé vent du nord, aux premiers jours de mai. Il m’exhorte à raviver des quêtes enfouies sous les années, des rêves d’aventure dans des navires d’explorateur.

Je me dis que maintenant tout est différent. De nouveaux bouts de papier pour pouvoir découvrir le monde ; des preuves de santé tamponnées. J’ai soif de cultures à aimer, de connaissances à dévorer, soif de rencontres insolites. Retrouver le carnet de croquis et croquer toutes les places, noircir la carte du monde de mes pas trop pressés. Il est temps de revivre après cette période à l’arrêt. Mais par où commencer ? Une planète de choix. Je veux traquer encore la poésie du monde. Trop de boites fabuleuses restées fermées à ma raison. Mes jambes ont des fourmis à force de piétiner dans un pays aux frontières closes. Reprendre la vie sur la route. Il faut retrouver le voyage, le Rusé vent du Nord l’a dit.

D.A

Et partout, des empreintes

J’ai toujours été fascinée par les traces, les traces sciemment laissées, celles qu’on dépose négligemment. Tout un monde de souvenirs humains, un amas d’instants, de matières composites. Je voyage beaucoup en France avec mon travail et les gites se succèdent comme autant d’histoires esquissées. Dans le dernier en date, une bibliothèque dissolue, des coins, des étagères éparses saturées de chefs d’oeuvres. Première exploration et premier butin, un exemplaire des « Choses » de Georges Perec, du Marguerite Duras, Truman Capote, Jules Verne, Murakami. Sur l’exemplaire des « Choses », mille indices d’une vie passée : la couverture est déchirée, le livre est tout vieilli, dedans quelques ratures au stylo plume, un nom partiellement effacé, des chiffres, des lettres. Me plongeant dans l’exploration de cette pépite littéraire, je ne peux m’empêcher de songer à ses anciens propriétaires. Je me dis que leurs yeux se sont posés sur les mêmes mots que les miens. Une page cornée au coeur du livre, une seule, pourquoi ? Un moment important ? Absence de marque page ?

Les objets sont les meilleurs témoins de nos existences humaines. Ils gardent toute la sève, les odeurs, les marques, rehaussés de l’empreinte du temps. Impossible pour un homme de ne rien laisser sur son passage, car même les vides recèlent un sens. A l’instar de nos pas sur les blocs de neige granuleux, nous traversons la vie en laissant mille et une empreintes. Certaines sont parfaitement lisibles, d’autres n’ont de sens que pour nous mêmes. Nous creusons le monde de nos pas, des milliards et des milliards de pas, des empruntes en 22, des traces en 48. Comme des mailles de souvenirs dans le grand engrenage. Et nous sommes si nombreux, nos pas ont tant marché qu’inéluctablement nous trouvons les empreintes des autres. Nous les observons tranquillement, comme des archéologues novices, nous les palpons, nous les questionnons. Une fois achevée minutieusement la quête stratigraphique, nous y déposons notre marque. Ainsi nous posons nos empruntes dans les empreintes des autres.

Je me dis que c’est peut être cela finalement, « l’histoire », un amas d’empreintes empruntées. Plongée dans ma lecture des « Choses », je fais connaissance avec ces yeux qui ont su précéder mes yeux. Je voudrais les rencontrer, les questionner, les faire rire. Peut être que le monde est une boite de pandore. Nous ouvrons des objets épars, ici et là. Parfois, c’est le Jackpot, nous délogeons les pas d’humains qui nous ressemblent. Je voudrais collectionner ces boites d’explorateurs, une à une les répertorier dans une valise gigantesque que j’étiquetterais : « boite à souvenirs des autres ».

D.A

D’aventures en aventures

J’ai oublié le premier livre que j’ai tenu entre mes mains. Parfois, je comprends que ce jour a été décisif. Comme des millions d’enfants, il en a fallu des leçons pour parvenir un jour à discerner les caractères, comprendre qu’un signe noir doit s’appeler une lettre, apprendre à les mêler, à les construire, à les distordre, comprendre qu’une lettre suivie d’une autre constitue un symbole et qu’un livre n’est rien qu’un album de collectionneur. Il a fallu comprendre la force des mots, articuler les signes pour leur donner un sens. Alors, bien installée dans ma chaise d’enfant, j’étais fière de tenir ce premier livre entre mes mains, fière d’en comprendre l’impact, d’en saisir le vieil héritage. Il a fallu des siècles pour que l’homme invente l’écriture et que les contes oraux se transforment en langage. Il a fallu des siècles pour apprendre à nommer…

Je me rends compte que tout le monde ne sait pas jouir de la lecture. Je me rends compte parfois de ma chance insolente. En deux semaines passer de la langue crue de Virginie Despentes à la poésie lente de Jon Kalman Stefansson. Passer de l’errance parisienne d’un vieux disquaire ruiné au vagabondage islandais d’un gamin endeuillé. Vernon Subutex VS Entre ciel et terre. Traverser les histoires de cul d’un homme anciennement In, puis parcourir les troubles d’un village de marins, le souvenir des hommes que la mer a emporté, le souvenir des corps que la jeunesse a possédé.

Et d’aventures en aventures, j’ai traversé le monde. J’ai sillonné les routes des grands états américains, conduit des vieux tacots un pétard à la bouche, Kerouac, Hemingway. J’ai baroudé en France avec dix cents en poche, été tour à tour prisonnier et multi millionnaire. J’ai été la plume de London, de Kundera. J’ai été un Romain Gary, un Woolf, un Henry James. Nous autres lecteurs compulsifs sommes des apatrides vagabonds. Nul pays caractéristique, nulle culture, nulle patrie, nous sommes des inconstants, des omniscients, des rois de l’ombre. J’ai été une tailleuse chinoise, visité le Yunnan, j’ai récolté le thé près des camphriers odorants, j’ai parcouru les siècles dans les pas d’une oeuvre de Beauvoir. Les plumes nous apprennent tout. Elles sont de grands oracles. Parfois, elles mettent en garde, souvent nous y sommes sourds mais elles nous guident pourtant vers des promenades familières.

Je remercie les mots de saturer mes étagères, je remercie les écrivains de peupler ces milliards de pages, je remercie les traducteurs d’avoir su les rendre accessibles. Et jamais je ne cesserai ce doux vagabondage. Dans ce monde de papier, je suis une grande exploratrice, capitaine de navire sur des golfes de mots.