Et partout, des empreintes

J’ai toujours été fascinée par les traces, les traces sciemment laissées, celles qu’on dépose négligemment. Tout un monde de souvenirs humains, un amas d’instants, de matières composites. Je voyage beaucoup en France avec mon travail et les gites se succèdent comme autant d’histoires esquissées. Dans le dernier en date, une bibliothèque dissolue, des coins, des étagères éparses saturées de chefs d’oeuvres. Première exploration et premier butin, un exemplaire des « Choses » de Georges Perec, du Marguerite Duras, Truman Capote, Jules Verne, Murakami. Sur l’exemplaire des « Choses », mille indices d’une vie passée : la couverture est déchirée, le livre est tout vieilli, dedans quelques ratures au stylo plume, un nom partiellement effacé, des chiffres, des lettres. Me plongeant dans l’exploration de cette pépite littéraire, je ne peux m’empêcher de songer à ses anciens propriétaires. Je me dis que leurs yeux se sont posés sur les mêmes mots que les miens. Une page cornée au coeur du livre, une seule, pourquoi ? Un moment important ? Absence de marque page ?

Les objets sont les meilleurs témoins de nos existences humaines. Ils gardent toute la sève, les odeurs, les marques, rehaussés de l’empreinte du temps. Impossible pour un homme de ne rien laisser sur son passage, car même les vides recèlent un sens. A l’instar de nos pas sur les blocs de neige granuleux, nous traversons la vie en laissant mille et une empreintes. Certaines sont parfaitement lisibles, d’autres n’ont de sens que pour nous mêmes. Nous creusons le monde de nos pas, des milliards et des milliards de pas, des empruntes en 22, des traces en 48. Comme des mailles de souvenirs dans le grand engrenage. Et nous sommes si nombreux, nos pas ont tant marché qu’inéluctablement nous trouvons les empreintes des autres. Nous les observons tranquillement, comme des archéologues novices, nous les palpons, nous les questionnons. Une fois achevée minutieusement la quête stratigraphique, nous y déposons notre marque. Ainsi nous posons nos empruntes dans les empreintes des autres.

Je me dis que c’est peut être cela finalement, « l’histoire », un amas d’empreintes empruntées. Plongée dans ma lecture des « Choses », je fais connaissance avec ces yeux qui ont su précéder mes yeux. Je voudrais les rencontrer, les questionner, les faire rire. Peut être que le monde est une boite de pandore. Nous ouvrons des objets épars, ici et là. Parfois, c’est le Jackpot, nous délogeons les pas d’humains qui nous ressemblent. Je voudrais collectionner ces boites d’explorateurs, une à une les répertorier dans une valise gigantesque que j’étiquetterais : « boite à souvenirs des autres ».

D.A

2 réflexions sur “Et partout, des empreintes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s