De la solitude des poètes

De la solitude des poètes, illustration numérique, 2022, copyright Diane Alazet

L’humain est animal. On l’oublie trop souvent. Bouleversez son environnement, enlevez lui ses repères, barrez ses amis proches et il tournera dans sa cage, las et un peu perdu. Dans cette nouvelle ville, je cherche les âmes fiévreuses, les regards de poètes. Je cherche les arpenteurs du doute, ceux qui questionnent, ceux qui proposent. Et pourtant, je n’effleure que la marée de ceux qui ”savent”. Je me suis toujours méfiée de ceux qui affirment connaitre. Et là, tout de suite, ils sont partout.

Je me suis levée ce matin avec une gueule de bois du monde. Une redéscente violente. Vivre pendant des mois avec d’autres petits poètes où vous avez valeur d’exemple et où votre voix compte. Des soirées à refaire le monde, à échanger, à creuser. Des soirées pour parler de ce qui compte vraiment. Des soirées pour vibrer plus fort, pour nourrir la fureur de vivre. Et retour dans une ville inconnue où vous ne connaissez pas d’âmes poétiques pour dialoguer, où vous êtes juste seul, extraordinairement seul.

Choisir la poésie, c’est toujours prendre le risque d’une solitude immense. Et c’est l’existence sur la route qui vous fait rencontrer la masse de vos semblables, ici ou là, de temps à autres. Difficile de vivre sans eux. Difficile de se taire, d’exister dans un monde où l’on ne mentionne que le réel, un monde de vérités assénées sans fondements, un monde purement factuel. Je cherche mes vieux amis, çà et là sur la mappemonde. Je pense à ces nuits enfiévrées où le sommeil semblait absurde, où il fallait créer et dialoguer avec ferveur. Je pense à ces points sur le globe qui mènent une quête identique – ceux que j’ai côtoyé, ceux que je ne connaîtrais jamais. Je pense aux assoiffées du savoir, aux traqueurs de la connaissance, esprits neufs ou ridés, les poètes peuplent le monde.

Puis, je cesse de contempler mon nombril une minute et j’attrape ma longue vue. Nous sommes nombreux mais isolés. Alors, regroupons nous. Je me suis dit ”Cette violente gueule de bois du monde, cette écrasante solitude, ce truc qui abime l’âme avec une brutalité dingue, il est possible de le contrer”. Je pense aux groupes d’artistes et d’intellectuels des XIX et XXe siècle, les peintres, les musiciens, les scientifiques, les philosophes. Je pense aux Picasso, aux Paul Eluard, Aragon, Triolet. Je pense aux Cézanne, aux Gauguin, aux Renoir, aux Monet. Je pense aux surréalistes, aux Dali, aux Man Ray, aux révolutionnaires, Khalo, Rivera. Même aux académiciens. Putain, il y a urgence à faire revivre les mouvements, spécifiquement dans une période si dramatique de l’histoire. Recreer des assemblées, se battre pour des idéaux, montrer l’art, putain, absolument partout. La Rue, les gars, réfléchir dans la rue. Changer les lignes, encore. L’homme ne pourra jamais dire ”Tout a déjà été fait”, ni en Art, ni nulle part. Il faut se rassembler, réfléchir ensemble, creuser, proposer des options. Des nouvelles écoles de pensées. De nouveaux mouvements artistiques. De nouveaux lieux où vivre ensemble, où fonder quelque chose avant que tout ne disparaisse. Garder la beauté pour la fin.

Alors, moi, tout petit artiste, tout petit poète, déclare vouloir une assemblée pour lier ces frères d’armes. Dans une ville qui m’est étrangère, je m’engage à les chercher, à les trouver, à les réunir dans un but tout à fait égoïste : celui de retrouver une meute. Un collectif pour le doute et la beauté, lutter intellect contre intellect contre la banalité du monde. Après une overdose de vide, laissez-nous gorger les contenants de tout ce qui fait de l’homme une entité sublime. Laissez nous créer la beauté.

Avis à vous, habitants bordelais.

D.A

Inventer des mondes et des contes

Le terminal des poètes, live d’illustration en cours, aquarelle, planche 4, 2022 copyright Diane Alazet

Depuis quelques semaines maintenant, j’ai un cap en tête : la réalisation d’un livre d’illustration. Il aura fallu vingt huit ans pour comprendre que mes passions respectives pour l’écriture et le dessin pouvaient se fusionner en un médium commun. Alors, j’ai commencé ce travail de longue haleine. Première étape : déterminer l’histoire. Il faut imaginer proposer carte blanche à un esprit nourri de milles imaginaires, un esprit un peu fou, fasciné par l’absurde, déboussolé mais sur la route. Imaginer une injonction à inventer un monde avec ses propres règles et son propre système. Il faut tout repenser : les lois, la politique, la mentalité collective, le système pécunier, la monnaie, la valeur du temps et de l’argent, tout. Un monde où tout doit être re-programmé. Exercice fascinant. Lâcher sur du papier mon chaos créatif et l’organiser en histoire. Mettre de l’ordre dans les idées, les combiner, les agencer pour y bâtir une structure où les lecteurs iront vaquer. Créer un refuge pour les âmes écoeurées du monde, celles qui ne croient plus, celles qui ne rêvent plus. Injonction à l’espoir et à la résistance contre la fatalité du monde.

Puis, vient le travail d’illustration. Prodigieux exercice que celui-ci : une page blanche, des idées, un crayon, l’aquarelle. Et paf, une heure passe, un monde est apparu. Un monde bien vivant, visuel, quelque chose de tangible, plus réel que les mots. Il faut déterminer la charte graphique, la tête des personnages, l’épaisseur de leurs traits. Puis, les goûts vestimentaires. Puis la personnalité. Choisir l’univers global, sa structure, ses tons chromatiques et leur évolution dans le récit. Des recours répétés aux cours d’analyses filmiques où le petit moi du passé scrutait des successions de plans en les décortiquant pour leur trouver un sens. Cette fois, c’est pour ma pomme. Je dois créer mon propre monde. Dessiner les planches une à une comme on construit un story-board. Les angles de vue, les partis pris visuels, esthétiques, le choix des couleurs, des médiums. Ici, du crayon de couleur, là de l’aquarelle, plus loin de l’acrylique. La sensation d’avoir poussé les portes d’un royaume sans limites, imaginer des contes pour qu’ils voyagent dans d’autres yeux, dans d’autres bouches, dans d’autres têtes. Et l’espoir qu’ils existent pour un grand nombres de lecteurs, qu’ils vagabondent ailleurs. Le voeu (un peu mégalomane) qu’ils traversent le temps.

Alors, devant mes feuilles vierges, je rêve de ce nouveau monde à bâtir. Je rêve aux aventures qu’il reste encore à écrire, à raconter, à inventer, à construire. C’est l’injonction du rêve et je m’y plie sans négocier, car il est mon seul roi, le seul maître auquel j’obéis.

D.A

Un autre système à bâtir

La république muette, série Surimpressions, photographie et dessin, OLYMPUS DIGITAL CAMERA, mars 2022, copyright Diane Alazet

Je me suis demandée ce que je pourrais bien vous raconter cette semaine. L’actualité politique en France semblait être une évidence. Pourtant, je dois admettre qu’après la défaite cuisante de la semaine dernière sur la troisième place du podium, je peine à trouver les mots. Je me dis qu’on est passé à 2% de quelque chose de nouveau, d’un autre système à bâtir. Oui, ça aurait été difficile, long, laborieux. Il aurait fallut retrousser ses manches de citoyen et décider ensemble de ce que nous voulons pour l’avenir. Il aurait fallut admettre le danger imminent des conséquences climatiques sur tout le globe – admettre que comme toujours, nous ne serions pas les premières victimes. Les premières victimes sont déjà en exil, les ”autres” du bout du globe, les réfugiés ”différents”. Alors, nous aurions dû pour la toute première fois, nous pays occidental fort, intégrer les précaires du monde dans l’équation nationale. Nous aurions dû entendre leur voix et composer ensemble de nouvelles alternatives.

Je pense à cette proposition de la ”régle verte” des Insoumis où nous aurions cessé de prendre à la planète davantage de ressources qu’elle n’est capable d’en produire. Un monde d’alternative végétarienne dans les cantines, un monde de circuit court et local. J’imagine que cela représenterait pour certains un recul de civilisation. S’était-on déjà figuré dans l’histoire devoir revenir en arrière dans un modèle de société ? Cette fois, les conséquences sont bien trop graves. Je me dis que ces 21%, ce sont les gens qui voient, qui savent, qui ne regardent plus à côté. Ce sont le gens qui se confrontent. C’est aussi vrai, je pense, pour les électeurs de Jadot.

Beaucoup pensent que l’écologie et la lutte pour l’environnement est une affaire de jeunes. Après tout, n’est-ce pas la tendance statistique ? Le résultat est si peu convainquant, un second tour 100 % mépris du peuple, des autres, de tout ce qui n’est pas soi. J’ai vécu l’échec de la semaine dernière comme une injustice terrible, un évènement manqué, un ”presque” en suspens. Alors, que faire maintenant ? J’ai mis des jours à redescendre, des jours à calmer ma colère (moi qui suis d’un naturel joyeux). Et puis, la solution m’est apparue : pour la toute première fois de ma vie, j’ai adhéré à un parti politique. J’ai appris, par la suite, que des milliers de citoyens avaient rejoint les Insoumis depuis dimanche dernier. Et là est peut-être la victoire. Un cap en tête : les législatives, auxquelles il faudra voter massivement pour recréer quelque chose de vivant, de complexe, de constructif dans le champs politique français, puisque de toutes manières, le duo final est chaotique.

D.A

De la résistance par l’espoir

Gare Saint Lazare dans les nuages, Série Surimpressions, photographie, mars 2022, copyright Diane Alazet

Inutile de le nier, nous naviguons en eaux sombres. Le climat international aura été mis à rude preuve ces dernières années : le covid, la guerre en Ukraine, la fissure des démocraties, la crise climatique. Nous avons dû nous confronter à mille et une idées de la mort – comme cela n’était pas arrivé depuis très très longtemps. La mort collective, en premier lieu, due à la pandémie par la transmission d’un virus, puis celle des batailles violentes orchestrées par un homme fou sur un peuple entier, nos voisins. Le risque d’une guerre atomique dans les négociations. Puis, la menace environnementale qui pèse chaque seconde plus fort sur nos têtes épuisées. Bref, pas jouasse la période. Pas très fun d’être un humain en 2022. (Sans compter qu’à l’heure où je vous parle, je ne connais pas encore les résultats des élections du 1e tour des Présidentielles car j’écris mes articles le samedi).

Alors, une fois ces constats dressés, que fait-on ? Difficile, en effet, pour un humain dépassé de ne pas tenter de s’aveugler ou pire se renfermer sur soi-même, terrassé par le fatalisme et le doute et la peur. Je crois fondamentalement qu’il existe de meilleures options. Se battre, par exemple. Il y a mille et une manières de lutter : l’une d’elle consiste en un refus de l’angoisse et de la passivité. Le combat par l’espoir et par la Résistance. On croit trop souvent qu’il y a des âmes nées pour être révolutionnaires et d’autres non. Ce me semble absolument faux. Il y a la vie, l’histoire, les gens et les évènements. Ensuite il y a des situations qui se prêtent ou non à devenir acteur du monde. Le courage n’est pas pré-inscrit dans le caractère d’un individu , il n’est pas dans son ADN, pas dans ses caractéristiques de naissance.

Agir et résister c’est avant tout un choix. Il y a des milliers de manières de le faire : certains montent au front et choisissent d’être utiles physiquement (soldats pour la guerre, activistes pour l’environnement, militants en politiques etc.). Certains préfèrent combattre le désespoir mental (artistes, intellectuels, psychologues). Certains risquent leurs vies pour porter des informations véraces, montrer au monde les faits, produire des discours et des images sur l’irracontable (journalistes, reporters, photographes etc.).

Peut-être devrait on se questionner sur sa propre force ? Qu’est-ce que chacun d’entre-nous peut apporter à cette (étrange) époque. Aucune réponse n’est faible. Chacun combat avec ses armes. Dans une horde équilibrée, nous trouvons des archers, des guérilleros, des stratéges, des chefs de files. Mais aussi des cuisiniers, des gardes, des éclaireurs, des soignants. Une bonne horde se doit de contenir tous les profils, tous les outils, toute la diversité. Nous devrons être cette horde, avec ses désaccords et ses contradictions, ses peurs, ses doutes.

Quelle sera votre outil dans la résistance moderne ? J’ouvre l”’éducation européenne”, ”les Racines du ciel” et ”Les cerfs volants” de Gary et je comprends que la mienne sera certainement dans la lutte contre le fatalisme. Toujours, il restera de la lumière dans ce monde. Les torches doivent rester bien vivantes.

D.A