Adieu la paix du sablier

Planche 9, livre illustration en cours, avril 2022, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange, où la mort collective nous saute aux yeux chaque jour – de la pandémie mondiale à la guerre en Ukraine en passant par la crise climatique – je ne retiens qu’une chose : l’urgence de vivre. La forme est variable pour chacun. Je remarque dans mes projets artistiques que quelque chose a changé. J’en donne pour preuve le nombre invraisemblable d’alarmes qui rythme mes journées de création ces temps-ci. Tout doit être calibré, millimétré dans la fragmentation des heures et du plan d’invention. Vous le savez, j’ai commencé depuis quelques semaines la confection d’un livre d’illustration (qui me prend beaucoup beaucoup de temps). Alors, je me suis demandée pourquoi ? Pourquoi cette necessité absolue d’avancer coûte que coûte, de créer en temps et en heure, de tenir des délais serrés que personne ne n’impose ?

Et la réponse m’est apparue clairement : Nous n’avons pas le temps. Je pense à des générations (dont celles de nos parents) qui regardaient l’avenir avec la paix du sablier (pour eux et pour le monde). Notre boule de cristal à nous est tournée vers le passé. Tout concourt chaque seconde à nous faire appréhender le futur comme une vie en sursis. Le monde c’était hier. Alors, peut-être que les intellectuels, les artistes, les philosophes, les scientifiques, peut-être que les penseurs sentent nettement émerger la nécessité absolue de produire ; il faudra produire vite et bien.

Tout cela semble purement déconnecté des quêtes individuelles. C’est quelque chose de plus fort, de plus noble, quelque chose de glaçant : l’urgence ”quoi qu’il en coûte” de laisser des pistes à l’avenir, donner aux prochaines générations (qui vivront probablement dans des conditions déplorables par notre faute) des clés de lecture auxquelles se raccrocher, des issues pour comprendre, analyses du cerveau humain à un instant T de son histoire lorsque le retour en arrière était encore possible mais que nous avons choisi d’avancer, en doublant la vitesse de course. Les Usain Bolt d’un marathon effrénée vers le chaos du monde.

Alors, dans mon ”atelier”, toute la journée, je crée. Je crée pour laisser quelque chose, je créé pour prouver au futur qu’il existait aussi des âmes fidèles à la beauté, les loyaux du sensible. Je crée pour gagner du temps sur le sablier des collapsologues, pour prendre de l’avance sur les climato-sceptiques. Je crée pour imaginer d’autres systèmes, d’autres options. Je crée pour laisser une empreinte aux âmes déboussolées qui nous regarderont le coeur empli de haine. Je crée pour adoucir leur peine, leur offrir une étreinte. Leur dire : ”Les gars, on a essayé. Je vous promets qu’on a essayé. Il n’y avait pas que des insensibles. Mais nous n’avions aucune manette. Nous avons brandi nos pancartes lors de manifs oubliées, nous nous sommes engagés auprès de décideurs plus fiables. Alors, ce qu’il restait c’était les oeuvres d’art, les textes raisonnés, les chiffres , les statistiques, les productions humaines. Voilà, maintenant nous vous léguons nos productions humaines”.

D.A

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