La lumière danse

La lumière, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

C’est parfois quand on se confronte aux réflexions les plus difficiles, quand on accepte des vérités qu’on refusait d’appréhender qu’on discerne du fond du trou les clés les plus durables. J’ai la sensation d’avoir bataillé des mois, bataillé pour ne pas voir. Et en luttant contre moi-même, je me suis trompée d’ennemi. Il a suffi d’accepter le bilan de ma route, suffi de comprendre frontalement que mon trajet avait dévié pour venir rectifier le tir. Juste ça. Un gouvernail repositionné qui pointe un nouveau cap. Et soudainement, tout a changé. La pesanteur des jours s’est substantiellement allégée. Comme une arme métaphysique qui m’accompagne partout, le courage me talonne ; j’ai mon nouvel itinéraire.

Cette semaine, j’ai eu la chance d’exposer mes dessins à Bordeaux, aux halles des douves. Comme une bande annonce imprévue de mon projet d’Art thérapie, j’y ai tenu un atelier de dessin intuitif. C’est fou, parfois, comme on avance à contre-vent dans des quêtes secondaires et comme tout est facile quand on devine sa voie. Face à tous ces visages bienveillants et volontaires, je me suis sentie à ma place, profondément. Comme une évidence folle. Et plus étrange encore, je n’étais pas en retard, comme ces carrefours de vie que l’on découvre joyeusement en se demandant pourquoi nous ne les avons pas vu plus tôt. Ces carrefours que nous nous reprochons de ne pas avoir foulé avant. Je me sentais à l’heure au rendez-vous du temps. Une année plus tôt aurait été précoce, une année plus tard aurait signé le vide.

La lumière a son règne et sa rythmique propre. Elle apparait et disparait à l’aune des maux humains. Aujourd’hui elle préside mes petites décisions. Je la vois vaciller et trembler avec grâce. Peu importe la forme qu’elle prend, elle est en puissance en toute chose. Et la lumière m’accorde sa danse, tâchons de bien valser.

D.A

L’adieu aux détours chronophages

Les métairies, croquis, 110 x 165 cm, décembre 2021, copyright Diane Alazet

Se réveiller un matin convaincue de ne pas se trouver au bon endroit, au bon moment. Un rapide 360° pour constater les blessés sur l’immense champ de bataille. Drôle de période que celle qui précède la trentaine où l’urgence est partout. L’homme est capable de conserver le voile de l’illusion des mois et des années. Un jour ou l’autre, pourtant, le tissu se déchire. Alors, on aperçoit la vérité derrière la toile. Mon voile s’est déchiré. C’est une vision irréversible où vos choix successifs vous éclatent à la face. Je me demande, parfois, si c’est une question de nature ou si l’homme, en substance est condamné au doute. Se lever convaincue de ne pas être à sa place. Raisonner sur les causes et sur les conséquences. Retour à la saison des doutes. Il est difficile d’établir l’instant précis où l’on s’écarte de sa voie, où l’on négocie avec le destin, où l’on transige avec sa route. Une légère déviation puis une autre, puis une autre. Les jours s’écoulent, les mois, les années et l’on se réveille un matin dans un décor étranger, entourés des fantômes des rêves qui nous poursuivent.

L’approche de la trentaine comme un panneau stop au croisement. Un premier bilan maladroit des acquis et des expériences. Trop de cases non cochées. Des détours chronophages. Prendre part à la danse absurde du social, s’être laissée piégée sans émettre aucun cri. Contempler ses barreaux en souriant naïvement comme si tout cela avait un sens. Apprendre de mois en mois à aimer sa prison en raisonnant sans cohérence, une logique déréglée, déboussolée, informe. Le verdict est bien mitigé. Regarder en arrière et observer les victoires, regarder en avant et contempler tout ce qui reste. Qu’il nous faut du courage pour redresser la barre lorsque le gouvernail s’est laissé choir à la dérive, droit vers le cap du monde des autres.

Contempler les cartographies marines, calculer les itinéraires, intégrer la force des marées, des vents, les golfs et les courants à ces drôles de plans tirés sur la comète. J’ai l’impression qu’il faut une vie pour apprendre à trouver sa place, une vie à creuser, à chercher, à multiplier les chutes. Je cherche l’itinéraire d’une liberté qui m’appartient. Je regrette qu’on ne m’ait pas appris à explorer plus activement. Je sens qu’il manque des maîtres à ma petite histoire, il manque des domaines de compétences, des acquis, des connaissances. Il manque des hectares de savoir, des kilomètres de rencontres, des langues, des cultures, des étincelles de vie. Je comprends qu’il est temps de m’en remettre aux guides, la liberté m’appelle, une invitation au voyage pour redresser le gouvernail et retracer les bons sentiers. L’ile aux trésors est proche, il faut tendre les voiles.

D.A

Hier, les femmes

Hier, les femmes, fusain, 27,3 x 37,5 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

Drôle d’expérience pour une femme du XXIe siècle d’ouvrir les pages de l’illustre « Quatre filles du Dr March ». Ça faisait des années que je voulais m’y plonger, un sacré classique. Mollat, le bon rayon, le bon moment, les fêtes de Noël ; il n’en fallait pas plus. Quelle étrange expérience que celle de se retrouver projetée dans un XIXe siècle américain au comble du machisme où les femmes sont réduites à leur misérable statut marital. Ne vous méprenez pas, je suis accoutumée aux oeuvres littéraires de cette époque. J’ignore pourquoi, cette fois, l’indignation est à son comble. Je pense aux oeuvres d’Henry James, des soeurs Bronte, de Thomas Hardy, de Tolstoi. Cependant, dans les lignes des écrivains susmentionnés, l’héroïne prenait les armes contre les diktats sociaux. Elle réclamait un absolu, une justice, quelque chose de tangible. La lecture des Quatre filles du Dr March m’a partiellement révoltée parce qu’il n’existe qu’une figure qui fait le choix de la bataille (et quelle figure fabuleuse que le personnage de Jo). Le machisme est parfaitement toléré et le roman est truffé de « bons conseils pratiques » pour devenir une parfaite petite épouse, du genre : « Surveille-toi, sois la première à demander pardon si vous avez tous deux commis une faute » et autres joyeusetés stéréotypées sur le rôle de la femme dans la cuisine et dans la bonne gestion du foyer.

Alors, je me suis questionnée sur les conséquences de tout ça sur les femmes de nos générations. Comment tous ces préceptes de docilité, de douceur, de soumission et d’obéissance ont pu laissé leur marque même dans les esprits les plus farouchement libres et émancipés ? Comment éduquer une jeune fille au XXIe siècle, en la tenant le plus possible éloignée de ces clichés à la vie dure ? Dans quelle mesure une femme elle-même soumise à ces préceptes est-elle susceptible de pouvoir élever sa fille sans lui en transmettre les valeurs ? Quelles sont les méthodes aujourd’hui susceptibles de pouvoir former des femmes absolument libres ? Il y a bien sûr l’importance des lectures classiques, les grands textes fondateurs du féminisme, les essais philosophiques et sociologiques. Il y a les activités pédagogiques pour les enfants, l’importance des exemples que l’on donne. Mais que faire de tout le reste ? Ce qui n’est pas conscientisé, ce qui n’est pas analysé, ce qui existe depuis des générations et qui refait surface à un moment ou à un autre ? Comment éduque on à la liberté ?

Sans avoir encore terminé la lecture de ce roman, il aura eu le mérite de me faire me poser un milliard de questions sur ces problématiques. Je pense à ma nièce, aux jeunes femmes de mon entourage. Je me dis que c’est dans l’effort collectif qu’on arrivera à déplacer les frontières. Je réfléchis à des méthodes pédagogiques pour les aider dans ce cheminement tout en luttant moi-même pour me dépêtrer de mes propres stéréotypes. Englués. Rien à faire, la liberté est l’affaire de tous. Il n’y a pas d’âge pour se battre. C’est une lutte de générations.

D.A

La bataille des cellules

Après plusieurs semaines d’absence (joli combo de fêtes, travail et ordinateur HS), me revoici pour de nouvelles aventures. Cette année commence pour moi avec la charmante compagnie du Covid, joyeux luron en fête promu au rang d’ennemi public n°1 par les autorités sanitaires compétentes. Je me souviens de la première nuit de fièvre comme d’un souvenir étrange et prodigieusement poétique. Peut-être que la température (et la déshydratation du corps) produit des effets différents selon les organismes. Mon expérience a été proche de l’hallucination. La fièvre et le froid. Se faire réveiller par l’accélération des battements de son coeur, comme un truc qui s’accroche organiquement à la vie. Dans mon délire fiévreux, j’ai pensé aux poètes romantiques, Keats en tête. Emporté par la grippe et l’asthme. Les progrès de la médecine ont résolument annihilé la mort des poètes. Aujourd’hui, Keats serait ressorti de la pharmacie avec des dolipranes et de l’ibuprofen et il se serait activé à la rédaction d’un nouveau recueil.

Je n’avais pas été malade depuis des années. J’avais oublié la fragilité folle d’un organisme à plat. Oublié le sentiment de faiblesse que procure un corps étranger. Oublié la bataille que livre les cellules au monde. Dans ma semi-hallucination, les grelotements et les migraines, j’ai ressenti la nécessité de mobiliser mon organisme, un discours de guerre aux cellules armées, une exhortation à se battre contre un ennemi légendaire (on ne parle que de lui depuis deux ans). Parés au poste, crier en chef de guerre les ordres militaires, les stratégies des troupes. Je me suis couchée en pensant « accroche toi mon pote, cette nuit va être une bataille telle que nous n’en avons sans doute jamais menée ».

Dans la folie fiévreuse, je me suis réveillée au milieu de la nuit, en paix, à l’idée que j’avais déjà vécu des milliers d’existences ; j’ai vécu pour quinze vies, j’ai voyagé, j’ai aimé, j’ai créé avec passion. J’ai existé si fort, j’ai laissé ma trace, humblement, à ma manière. Au milieu de la nuit, moi l’être aux mille doutes qui pense sans cesse à ce qui lui reste à accomplir, j’étais en paix. Je me suis dit « ça peut finir comme ça ». Mon coeur accélérait, accélérait, accélérait. Je me suis dit « il va lâcher, on ne peut pas soutenir cette cadence ». Mais c’était mal connaitre le coeur des artistes. Ils en veulent toujours plus. ils en ont toujours plus. L’intensité est notre lot. L’adrénaline d’une fin possible m’a contrainte au bilan. Et sous les tremblements de froid, je me suis dit « c’est pas si mal, putain c’est pas si mal ». Je pense, face au bilan, à ceux qui songeront le contraire. Je pense à ceux qui n’ont pas vécu, les âmes aux cartographies vierges. Je pense à ceux qui ne sont mûs par aucune quête, qui contournent les aventures. Il est urgent de vivre. Nous n’avons rien à perdre. C’est tout ce que je vous souhaite face à cette fièvre de l’enfer : sourire du chemin parcouru et se dire « putain, j’ai bien vécu. J’ai créé un spectacle sublime, une oeuvre à mon image qui aurait pu être mieux ciselée, mais mon dieu ce qu’elle est belle. Mon oeuvre à moi est belle ».

D.A

Joyeux article d’anniversaire

Il existe des gens qui vous réapprennent à croire. Des gens spectaculairement vivants, des maîtres du rire et de la légèreté, des exemples aériens qui vagabondent de place en place, de fête en fête, de rencontre en rencontre. Ces gens là ont appris à voir le monde différemment et cette vision il la propage dans l’écoulement du quotidien. De leur bouche le mot « ennui » est absolument proscrit. Et chaque jour, l’adrénaline doit succéder à l’adrénaline. L’exception doit faire loi, les jours sont des spectacles. La pièce du monde se joue, ils en sont les conteurs. J’ai eu la chance immense de rencontrer l’un d’eux, au détour d’une autre aventure dans laquelle il avait plongé. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un de si profondément libre. Des doutes, il en avait, mais il savait les dominer. Ils attendaient sagement dans le sas du monde des rires, à crever d’ennui dans un coin en attendant qu’on les rappelle. Lorsque vous rencontrez ces gens, vous chérissez chacune des traces qu’ils ont laissé dans votre mémoire. Une infinité d’images gravées : un ukulele, un hamac, des lunettes de soleil, les premières notes des copains d’abord, des genoux qui se touchent, les yeux menthe à l’eau, un truc phénoménal. Lorsque vous rencontrez ces gens, parfois, vous vous demandez comment tout cela peut être possible, une telle charge de poésie, ça tient de l’improbable. Il existe des gens qui apaisent les peurs, qui sculptent dans la banalité des jours des oeuvres hors du commun.

Je me souviens de cette rencontre pour avoir été celle qui a su métamorphoser mon approche de la création : il est la toute première personne à m’avoir donné envie d’inventer en couleurs. Avant, cela tout était sérieux, les fusains se mêlaient en notes de noirs et blancs. Il manquait quelques chose. Difficile pour un petit artiste de se sentir condamné à l’a-chromatique lorsque le monde est rempli de chefs d’oeuvres de pigments. J’avais un rêve inaccessible, il en a tracé le chemin. C’est en ce sens, je pense, que cet être est une muse. Il existe des milliers de muses aux formes et aux notes différentes. Certaines vous font créer de la mauvaise manière, d’autres vous poussent dans le chaos pour trouver une bribe de beauté. Mais j’ai trouvé ma muse à moi, celle qui m’apaise souvent, qui m’aide à traquer le sublime, par à coup, de jour en jour. Une muse qui fait barrage à la violence du monde, qui calme l’intellect en faisant résonner les rires.

Demain, cette existence fêtera ses trente ans. Je me dis qu’il faut le crier, que le monde doit savoir. Je me sens incroyablement chanceuse d’être son compagnon de route, son binôme d’explorateurs, son frère d’aventures folles. C’est une muse qui vous donne envie de partir conquérir la terre, de vagabonder éternellement vers de nouveaux sentiers de route. Et dans ses yeux, le monde devient spectaculaire. Alors, par ricochet, j’en perçois la grandeur.

D.A

Dans la peau du navigateur

Navigateur, aquarelle, 21 x 29,7 cm, 2021, Copyright Diane Alazet

Je n’ai jamais très bien compris la nécessité de l’ordre. Partout où l’on m’assignait des objectifs de compétence, je dégainais une arme plus puissante qu’aucune autre, une longue vue double face pour observer le monde. On y apercevait deux visuels distincts. 1. l’image de la réalité 2. Un univers créé de toute pièces par la force de l’imagination. L’objectif : transgresser les habitudes, percevoir différemment, apprendre à regarder le monde avec d’autres yeux. Dans un drôle de système où il faut être performant, rentable, productif, un petit poète doit chercher à inventer d’autres termes, changer les chiffres en rêves, construire de nouvelles formes. Alors, j’ai dessiné une vieille carte du monde. Cinq semaines, un voyage. De recruteur de donateurs je suis devenue navigatrice, explorateur. Cinq semaines pour conquérir le monde, ramener des ressources, noircir les cartes de noms, de mots, de villes parcourues. Une journée productive = le passage d’un lieu à un autre. Apprendre à regarder le monde sous un regard décalé, biaisé, détourner le sens du système pour qu’il vous corresponde, qu’il fasse sens pour de bon. Nous pouvons changer la société, c’est une nécessité. Mais il faut aussi être capable de transmuer sa perception. Comme le monde est ennuyeux sans l’ajout de la création. Apposer au réel le sceau de l’imagination. Aucune limite n’est tolérée car l’extra-ordinaire est partout : dans la répétition des jours, dans l’attente, dans les chiffres, dans la quête d’un avenir, dans les rues, les salles de cinéma, les bars et les cafés bondés, dans l’ennui, dans la peur, dans le vide, dans l’excellence. L’ordinaire n’est qu’une moitié d’un tout.

Alors, je noircis tranquillement ma carte. Voyager de Paris à Londres, de Londres à Athènes, d’Athènes à Vienne en parcourant la Vendée. Plus rien n’est impossible. Les limites sont suspendues. Je peux faire le tour du monde en restant sur les terres françaises. Je peux devenir capitaine de navire en brandissant un kway associatif. L’inertie n’existe plus. Le mouvement est partout. Voir le monde sous d’autres yeux, c’est accepter d’être nomade, toujours, chaque fois. C’est ne plus jamais quitter la route même quand les pas sont à l’arrêt. On parle de l’importance du voyage physique, mais on ne mentionne jamais assez la nécessité du vagabondage de l’esprit. L’imagination produit ses propres cartes, ses univers distincts, ses couleurs, ses perceptions. Je parcours mes cartographies sur le pont du navire. Capitaine. Naturaliste. Explorateur. Navigateur. Il faut prendre la route pour mater l’ennui.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

La beauté s’était tue

Chasseur de poésie, fusain, 27,3 x 35,7 cm, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Me voilà de retour après quelques semaines un peu compliquées. C’est peut-être la première fois que je n’avais rien à dire. Etrange période pour un petit poète que celle où vous oubliez la beauté. Je me suis réveillée un matin, il manquait quelque chose. Il manquait la succession des rituels qui font d’une journée un spectacle. Il manquait la littérature. Il manquait le temps. Il manquait la création, le dessin, la sagesse, la méditation. Il manquait la soif de savoir, la détermination à apprendre. Drôle de moment d’une vie où la beauté devient muette, elle ne vous attire plus, vous êtes trop occupé au reste. Quand un petit poète tourne le dos au Beau et qu’il reste fixé sur la banalité du monde, il perd un peu de lui, il doute, il tremble. Il fallait sortir de l’arène pour comprendre une chose aussi simple : le bonheur ne va pas de soi. Il doit être cherché, conquis, soigné, choyé. Pour chercher le bonheur, il faut être un athlète et ne rien laisser au hasard. Nous arrivons au monde avec un maigre trousseau de clés. Au hasard des années, des rencontres, des expériences, des découvertes, nous le rendons plus dense, plus lourd, plus complet. Un jour, le maigre trousseau se change en un immense jeu de clés. Elles qui ouvraient autrefois de toutes petites portes pénètrent des serrures dorées. Ce trousseau contient tout ; il possède en substance votre alchimie complète. Pourtant parfois, nous l’oublions au fond d’une poche usée, dans un sac au placard. Et dans ce laps de temps, toutes les portes sont fermées. Drôles d’animaux que les Sapiens, brillants dans de nombreux domaines mais tout à fait hébétés de ne pouvoir ouvrir une porte sans avoir apporter leur clé.

J’ai mis de côté les rituels que j’avais créé depuis des mois, j’ai abandonné ma tour, par fatigue de l’effort. On peut dire que j’ai été en vacances du bonheur. Maintenant, c’est la rentrée, il faut remettre en place les pions. Je n’aurais jamais imaginé que l’épanouissement personnel était une affaire de rigueur, que pour être véritablement heureux, l’artiste devait s’astreindre à la création. Que s’il faisait le choix de la flemme, la vie continuerait son cours mais qu’elle le ratraperait par la fatalité du vide. Et me voilà, petit être tout désorganisé à chercher à construire une méthode pour le Beau. Je n’ai jamais été qu’un chasseur poétique. Si le chasseur arrête sa traque, il lui manque deux trophées : 1. L’adrénaline du cheminement 2. La victuaille.

C’est un exercice de rigueur, je l’apprends en notant ces lignes. Il faut relancer la machine, traquer la poésie du monde. Ajuster les lentilles, ré-aiguiser la vue. Il faut reprendre la route des conditions du rire, du beau, des fabulations absurdes. Je cherche mon trousseau, il m’attendait sagement où je l’avais laissé, extraordinairement excité à l’idée d’ouvrir d’autres portes, un peu ensommeillé par ces semaines d’oubli. J’ouvre la serrure, je pars en chasse. La beauté peut être partout.

D.A

Dans un documentaire…

Les femmes, acrylique, fusain et huile sur toile, 45 x 60,5 cm, octobre 2021, copyright Diane Alazet

Au moment où j’écris cet article, je sors d’une séance toute particulière du fifib (festival international du film indépendant de Bordeaux) : la projection du premier film de Charlotte Gainsbourg, « Jane selon Charlotte » où l’actrice filme dans l’intimité le quotidien et les pensées de sa mère Jane Birkin. Ce documentaire m’a bouleversé, retourné, empoigné. C’est fou quand même parfois, le pouvoir du cinéma… On oublie que les arts peuvent avoir tant d’impact. Quel sentiment étrange que cette fin de séance. Je ne pouvais pas rentrer chez moi. Il fallait laisser les pensées tourner dans ma tête en surchauffe. Ça faisait longtemps que je n’avais pas été témoin d’une telle charge de poésie. Ça m’a rappelé Varda. Une caméra, un super 8 et le monde est devenu spectacle. Observer Jane Birkin dialoguer de la perversion du voyeur lors même que nous la contemplons dans sa vie la plus ordinaire, comme on matte le trou d’une serrure. Voir les promenades du temps sur la peau de l’icône. Comprendre que ce film est bien plus qu’un documentaire sur une célébrité, il est une oeuvre universelle sur le rapport d’une fille à sa mère. C’est plutôt rare pour moi… Je suis sortie de là les larmes aux yeux, avec une violente envie de lâcher mon stock lacrymal. Des tonnes d’informations qui refusaient consciencieusement de passer par le canal cognitif, les nerfs en pelote, oui, l’adrénaline, l’émotion, mais le cerveau exclu. Ce n’était pas que les plans semi-amateurs de la maison normande des Birkin au bord de la plage, pas que la visite privilégiée de la maison rue Verneuil de feu Serge Gainsbourg, non, c’était les réflexions poétiques sur les souvenirs et la mémoire, les pensées sur le temps, la gloire des noms et des adresses, le talent universel des hommes à transformer leur histoire, à mélanger les chronologies, à confondre les dates, les lieux, les faits. Autant de thématiques qui m’ont toujours fascinées. C’est sans doute pour ça que je suis sortie si retournée, c’est peut-être le film que j’aurais aimé faire. J’aurais tout fait pareil, les qualités d’images, mélanges de numérique et de 35 mm, inventer de nouvelles archives. Refuser le recours aux images glamours et célébrissimes de parents légendaires, créer de nouvelles images, laisser entrer le temps dans le spectacle de la gloire. Jane Birkin devient toutes les mères et tout est transposable.

Trois générations de femmes qui se succèdent devant le diaphragme. Une grand mère, une maman, une fille. La pudeur. Ce qu’on ne dit pas. Ce qu’on montre. Comprendre devant ces images l’importance du rôle de mère. Comprendre le sens de la filiation. Se dire qu’avant de construire une famille, il faudra bûcher la confiance. L’importance des modèles. Devenir une femme forte, parfaitement accomplie pour ouvrir la voie du possible. Des enfants qui grandissent avec devant leurs yeux l’image de femmes puissantes, pas des êtres semi construits, pas des sacs de regrets, mais des destins accomplis, des partis pris posés, des amphores de convictions. Impossible de voir dans les yeux de sa progéniture inscrite la déception. Je suis ressortie de ce film avec l’intarissable besoin de construire, enrichir les parcelles du monde, élever mon petit moi.

D.A

Aux nouveaux compagnons

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, octobre 2021, Copyright Diane Alazet

J’ai toujours voulu trouver ma communauté, des camarades de route avec qui dialoguer de poésie et de littérature, de peinture et de philosophie, du cinéma, du monde. J’en ai rencontré quelques uns et souvent je les ai perdu. Qui aurait pu se douter qu’il me faudrait vagabonder au fin fond de la Normandie en projet de permaculture pour en dénicher un fragment. J’ai rencontré des frères de l’amour du savoir. Les soirs au coins du feu à découvrir de nouveaux noms, partager l’impact des mots, dialoguer des artistes, parler des luttes contemporaines, les nourrir, les faire vibrer. Faire voyager l’intelligence dans le cerveau les uns des autres et repartir les bras chargés de nouvelles oeuvres à découvrir. C’est fou ce que ça m’avait manqué l’excitation de l’intellect, le débat littéraire, la ré-impregnation de l’histoire de l’art et des noms. Une bibliothèque saturée de romans d’excellence. Des machines à créer datant du XIXe siècle. Le processus de création et les verres et les rires. J’ai senti quelque chose de tout à fait étrange ; l’impression que mon coeur avait su vivre dans l’arrêt, un cliquetis et paf… Redémarrage brutal. Tout bouillonnait et tout vibrait. Il retrouvait son univers et son environnement. C’est dans la création qu’il vit et dans le partage des idées, dans les débats, dans les dialogues, dans les rixes et les combustions. Dans ce fragment de rencontres intellectuelles, dans ce morceau de communauté où j’avais toujours souhaité vivre, quelque chose a tremblé, quelque chose a brûlé, le temps s’est consumé en un spectacle sublime. J’étais à la bonne place, avec ceux auxquels j’appartiens. Aux compagnons de route du savoir, aux amis de la connaissance, aux passionnés des oeuvres, aux amoureux des mots, aux collectionneurs de livres, aux fidèles du septième art, à tout ceux qui comprennent… Je lève mon verre. Aux nouveaux compagnons qui devaient bien remplir le monde mais qui ne croisaient jamais ma route, je vous ouvre les portes de ma vie. Il est aisé de se sentir stupide quand on ne partage plus son savoir. Et parfois, en une demi-seconde, toute la machine repart. Alors, un morceau de votre identité repointe le bout de son nez et vous trinquez à son retour.

J’ai vécu ces rencontres comme des scènes de roman. C’est une impression tout à fait étrange ; j’avais la sensation de déambuler dans une oeuvre d’Henry James dont j’étais la protagoniste. Alors, en bon personnage, je suivais la logique de l’oeuvre, vivant successivement les chapitres du séjour, entièrement dirigée par la plume américaine. Drôle d’expérience, tout à fait unique que je peine à bien reporter. J’ai vécu dans un Henry James durant dix jours de ma vie, j’ai même construit sa narration. Un peu de son Roderick Hudson, un peu de son Portrait de femme. Et dans ces réunions du soir où nous dialoguions des auteurs, de la langue russe, des artistes oubliés, des outsiders du monde et de la musique enterrée, je me sentais avec les miens, prodigieusement gâtée par l’heureux hasard des rencontres.

D.A