Dans le miroir du géniteur

Des généalogies, fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2021, copyright Diane Alazet

Cela faisait quatre ans que je n’avais pas vu mon père. En nous retrouvant sur le quai de gare, même réaction des deux partis : « Mon Dieu, ce qu’il/elle a changé ». Un détail flagrant m’a troublé, on avait retiré du père l’épaisse barbe de patriarche. Son visage était nu. Ses cheveux devenus blancs. Il se déplaçait lentement. Le temps lui accordait sa danse. Un peu sans crier gare, j’ai versé une larme minuscule, dévalant par surprise les petites bosses de mon visage. Pas facile d’être confronté à la vieillesse de ceux qu’on aime, de voir le temps déambuler sur les détails les plus infimes. La peau, les gestes, le rythme, la démarche, les cheveux, les rides. Tout indique la vie qu’ils ont un jour su dévorer. Quand cela fait quatre ans qu’on ne les ai pas vu, tout indique les années qu’on n’a pas sû alimenter. Drôle de tableau que celui-ci : un homme de soixante quinze ans contemple dans son miroir une jeune fille dans la fleur de l’âge. Et le reflet est réversible, la jeune fille dans la fleur de l’âge voit dans la glace un homme vieilli. Alors, je me demande que faire de tout ce matériau.

J’ai toujours perçu l’existence comme une matière première pour la création. il y a des matériaux primaires (les expériences ordinaires) et des surfaces plus rares, précieuses, parfois mêmes légendaires (les sentiments confus, les réflexions mystiques, un parent qu’on connait à peine). Alors, il faut les combiner pour produire quelque chose de beau. Ce peut-être une oeuvre plastique, un film, un scénario, un livre. Mon père a mené une vie parfaitement romanesque. Il m’a tendu la matière noble sur un plateau d’argent. Commencer son existence dans la jeunesse dorée parisienne, la terminer reclu dans un HLM d’île de France. Un livre à la Dostoievski, un roman d’apprentissage. A défaut d’avoir été un bon paternel, mon père sera un excellent personnage. C’est sans doute le plus bel héritage que je recevrai de ses mains. C’est peut-être inhabituel, mais un très beau cadeau pour moi. Parfois, je me dis que sans cette petite graine poétique, je serai devenue quelqu’un d’aigri, un être revanchard, en guerre contre la terre entière. Mais heureusement pour moi, j’ai fait la connaissance de l’art. Un processus presque alchimique qui transforme le trivial en or, le quotidien en oeuvre, l’expérience en matière.

Alors dans ce miroir aux tempes blanchies et amaigries, je contemple le roman que j’écrirai un jour. Dans ces traits et ces rides, ces petits trous épars, je repars à la chasse de la beauté du monde. Dans ces yeux pleins d’amour et de reconnaissance, je vois derrière l’humeur, les nerfs qui perçoivent et qui créent. Et je me dis « soit rassuré, petit artiste créateur, il n’y a pas d’âge pour inspirer. Même les muses peuvent vieillir mais elle connaissent leur tâche. Et quand elles respirent, elles produisent les echos des chefs d’oeuvres futurs ».

D.A

Danse sur le fil du funambule

La danse du funambule, 27,5 x 35, 7 cm, marqueur et fusain, juin 2021, copyright Diane Alazet

Voilà plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois que ma vie a changé assez radicalement. Ça a commencé un peu innocemment avec la découverte de la naturopathie, les changements d’alimentation, le travail de respiration, une meilleure connaissance de soi, des tests de plantes en tous genres, une quête de petit herboriste. Et puis, la deuxième strate, celle d’un changement plus profond : arracher un à un les baobabs les plus tenaces. Quelle meilleure métaphore que celle du Petit Prince pour témoigner de ce cheminement. Comme l’enfant éclairé sur son astéroïde et sans l’avoir rationnellement cherché, j’ai déterré les racines qui moisissaient sur ma planète. Je ne peux résister à l’envie de reporter les mots de Saint Exupéry :  » S’il s’agit d’une mauvaise plante, il faut l’arracher aussitôt, dès qu’on a su la reconnaitre. or il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince… C’étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or, un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut plus jamais s’en débarrasser. Il encombre toute la planète, il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater. C’est une question de discipline, me disait plus tard le petit prince. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète.Il faut s’astreindre régulièrement à arracher les baobabs. »

Ces étapes prises une à une ont comme transfiguré ma vie et ont arraché un à un mes doutes les plus enracinés. Tout a changé. Pourtant, je me questionne sur la durée de cet état. Je me demande s’il est possible de vivre absolument heureux, absolument accompli, absolument guerri pour un temps infini. Je me demande si le propre de ce sentiment de liberté n’est pas d’appartenir à son statut d’errance. Peut-être que l’état dont je parle ne doit pas être possédé, contrôlé, muselé. Peut-être qu’il danse, qu’il vagabonde d’un esprit à un autre et que le retenir captif c’est priver l’autre de sa présence. Ces derniers jours, dans cet état, j’ai senti le fil vaciller. Moi, petit funambule profondément serein, j’ai interrompu la danse tout au dessus du vide. J’ai regardé le vide comme un ancien ennemi. je me suis dit tout bas « Comme je suis montée haut, comme la chute sera dure ». Tout au dessus du vide, dans cette danse interrompue, j’ai observé « l’en bas ». Une petite voix m’a dit « tout cet espace n’est qu’illusion, ô petit funambule, tu n’as jamais cessé de danser tout en bas, tu n’as jamais cessé de danser tout en haut. Le bonheur n’existe pas sans sa part de doutes. Personne n’est libre pour toujours. Mais il existe une méthode, un filet de sécurité qui te préservera des chutes, qui te fera danser que tu vives en haut ou en bas. Garde tes rituels et cultive ta planète, arrache les baobabs et pense avec le ventre. N’ai plus jamais peur du changement, positif ou non. Désirer la stagnation d’un état, c’est désirer la mort. Et toi, tout petit funambule, tu es viscéralement vivant. Il est plus facile d’éclairer quand la lumière est allumée, plus difficile de briller quand la nuit te talonne. Ce fil qui vacille, il est constitué d’acier. Jamais il ne rompra, mais tu peux le consolider en lui accordant ta confiance. C’est l’étape suprême de ce que l’on nomme « liberté ».

Alors j’ai regardé le vide et déambuler sur le fil, petit fil invisible aux apparences fragiles et mon corps sans réfléchir s’est remis à danser. Pour être vraiment libre il faut abandonner la peur, la peur de quitter un état, la peur de changer d’habitudes, la peur des abandons, des échecs, des triomphes, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de revenir en arrière, de régresser, de craindre encore. Moi, petit funambule, j’ai soif de nouvelles aventures. Je ne pourrai les parcourir que sur le fil de la sagesse. Alors, en haut du vide j’accepte de pouvoir tomber, j’accepte de ne pas emprisonner cet état de félicité, j’accepte ses départs, j’accepte ses retours et toutes mes cellules dansent, danse le prince funambule.

D.A

La balançoire et les pirates

La balançoire et les pirates, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, juin 2021, Copyright Diane Alazet

Je vadrouille pas mal en ce moment. J’aimerais vous raconter ma dernière aventure en date. Il y a quelques jours, je suis allée rendre visite à ma soeur, son futur mari, mon neveu et ma nièce. Une demi journée en mouvement, un Jack London flambant neuf dans le sac, la poésie des voyages en train, la succession des quais de gare avec l’envie irrépressible d’investir tous leurs noms, d’exister dans ces villes, d’y déposer une trace. Laisser l’esprit vagabonder vers des contrées métaphysiques, réfléchir en poète, regarder en artiste. En littérature, on dit que le propre d’une utopie est d’être un lieu difficile d’accès, loin, si possible saturé d’obstacles. Et j’en ai traversé pour arriver au petit paradis où j’ai établi mon baluchon quatre jours durant, dans le sud, chez ma soeur. Mon coeur tambourinait, comme aux heures où l’on s’apprête à rentrer au village ; c’est bien ce que ce lieu est devenu pour moi, un havre de joie où Le jeu est de mise.

Alors, après six mois, j’ai retrouvé mes deux lumières, petits bouts de chou d’existence qui m’inspirent prodigieusement. C’est fou comme nos plus grands maîtres sont loins des places où on les cherche. Mais à trois ans on sait la force de l’essentiel. On tâtonne, on tombe, on essaie, on triomphe. On apprend, on est frustré de nos approximations de langage, on communique différemment, on persévère. Alors, tranquillement installée dans ce salon remplie de jouets, j’ai suivi les deux petits guides. Ils m’ont fait voyager vers des cartographies anciennes, dans des mondes invisibles où ils sont seuls monarques. Dans les bruits et les rires et les jeux et les lectures, nous avons vadrouillé vers d’autres aventures. Le vélo du jardin est devenu un navire, j’étais le fidèle mousse et mon neveu le capitaine. Les trente degrés à l’ombre se sont transmués en tempête, les vagues rugissaient furieusement, nous avons tourné à tribord.

Dans sa petite marmite en fonte, nous avons préparé le repas à base d’ingrédients exotiques que les adultes ne mangent pas. Chaque fois, c’est la même chose et je crois que ça ne changera jamais. Je repars l’âme gonflée de leçons ineffables dont seuls les enfants ont la clé. Je me sens toute émue de ne pas avoir quitté le navire des imaginaires et d’y garder une place, malgré toutes ces années. Dans leurs aventures fabuleuses, je veux toujours avoir un rôle. Au fond ma vie n’a jamais eu d’autres buts que celui de jouer. J’ignorais qu’il était possible d’aimer des êtres si forts. Ils sont ma famille, ma meute, mes frères, mes camarades d’imagination. Et rien de tout cela ne serait possible sans la présence bienveillante, forte et poétique de ma soeur. Merci, petit havre de joie, merci petite meute agrandie, merci de me permettre de côtoyer les rires et ces regards tout pétillants qui me feraient soulever des montagnes. Merci.

D.A

Fouilles d’une petite vie

Les cordeliers, esquisse, 2010, Copyright Diane Alazet

Plus de dix années écoulée depuis la mise en vente de la maison familiale, finalement, le départ. Je suis arrivée en Bretagne le coeur tambourinant, impatiente de commencer les fouilles. Le décor de ma chambre devenait un lieu à déconstruire, inventorier, encartonner, empaqueter. Mettre une histoire en boite, emboîter les souvenirs. L’espoir au creux du ventre de connaitre un moment plus fort, tomber sur quelque chose qui vous fera voyager, sourire, pleurer. Tel un archéologue mandaté sur une fouille de renom, je me plongeais dans mon histoire avec l’adrénaline aux tripes. Je cherchais la pépite, le souvenir, le micro-élément, tout ce que le temps emporte loin de nos cerveaux surchargés. Je cherchais la surprise. Quel drôle de sentiment, vider un décor de tous ses composants, entreposés nonchalamment dans un capharnaüm sans nom. Puis, trier la mémoire, répertorier, écrire, noter. Déménager un lieu est une tâche de documentaliste. Etrange que cela soit si jouissif de pouvoir ranger son histoire, prendre les objets un à un, les reporter consciencieusement sur une note détaillée, les parquer en carton, sentir que tout est à sa place.

Trouvées des correspondances anciennes, des mots d’amours d’un autre temps, des cadeaux oubliés, post it et cartes d’anniversaire, cartons à dessins à foison, dont voici un exemple (cf dessin de l’article). Je devais avoir seize ans quand j’ai fait ce dessin, une après midi de promenade solennelle dans mon lycée de Dinan, l’option art plastique du mercredi après midi. Les vieilles pierres, la Tour de la bibliothèque où j’ai vécu tant d’aventures. Retrouvée une lettre très ancienne que je m’étais auto-adressée pour m’assurer que le temps n’aurait pas brisé ma boussole. Un petit être inquiet écrivait à son avenir pour lui mettre un coup de pied au cul si elle avait chassé ses rêves. Retrouvées des preuves d’éclairs de voeux réalisés. Des catalogues d’expos. Un ancien contrat d’édition. Je me dis que les fouilles d’une petit vie sont peut être les mêmes pour tout le monde. J’aurais cru me sentir démunie devant mon histoire mise en cartons, mais ce fut tout le contraire. Tout semblait à sa place avec pour seule pensée, « Où iront ces paquets ? Vite une autre aventure « . Il faudra vivre fort.

En rangeant mon histoire, j’en ai ôté le poids. Il est resté dans les cartons de ma petite ville médiévale. Depuis quelques semaines déjà, la liberté talonne ma route. Et je la sens partout, dans ma tête, dans mon souffle, dans cette adrénaline constante. Comme si on m’avait subitement passé en mode « facile » après des centaines de parties jouées en mode « difficiles ». Tout est là. Et tranquillement, la vie me murmure des poèmes. Elle glisse des mots à mon oreille pour traquer la beauté du monde. Des fêtes, des rires, des voyages, des lectures. Je veux manquer de temps pour expirer entre deux aventures, avoir le coeur à mille à l’heure, devenir l’intensité. Ouais, voilà, je veux devenir l’intensité. Ces fouilles d’une petite vie, ces mises en carton d’une mémoire, ils m’ont offert cela, un pacte de légèreté. Ils ont fait craquer en substance ce qui me restait de fardeau. Mes choses sont à leurs places. Je peux continuer ma route. Je veux lever mon verre aux milliards d’aventures qui restent, aux points de côtés qui m’attendent, aux rencontres fabuleuses, aux entre-actes, aux milliers d’options qui existent, à celles auxquelles je n’ai pas pensé, à ma vie telle que je la voudrais, à celle telle qu’elle sera à la fin. Rien n’est écrit, rien n’est proscrit. Tout est absolument possible.

D.A

L’écho des hémicycles

A l’approche des régionales, j’ai tenté de trouver cette semaine de nouvelles sources d’informations. On m’avait beaucoup parlé de la chaine Thinkerview, alors je l’ai dévorée. De l’homme politique en lutte au lanceur d’alerte ingénieur en agroalimentaire, j’ai consommé des heures d’interviews de société. C’est drôle comme ça m’a fait voyager des années en arrière. Je me suis souvenue d’un truc tout à fait enterré ; le lycée et ses manifs, une fascination absolue pour les textes et les penseurs de la Révolution française, un besoin de comprendre en profondeur, de saisir les filiations, de les nourrir, de produire quelque chose de neuf. Des lectures politiques, des traités révolutionnaires. Je noircissais les pages de cours d’histoire frénétiquement, en quête d’un idéal. Apprendre le discours de Danton. A cette époque, la politique n’était faite pour moi que des visages du passé. Je m’intéressais aux contemporains mais ils étaient insuffisants. Il y en a eu en dix ans des scandales d’hommes d’état, des maires, des députés, des ministres, des premiers ministres, des présidents. Et au vue des casseroles qu’ils se trainaient au cul, j’ai abandonné toute passion pour le pouvoir politique français.

Et puis, les bancs de la fac, des cours d’histoire obligatoires qui ne me fascinaient plus. Jusqu’au jour un peu particulier où un enseignant d’histoire contemporaine a fait face à l’amphi bondé. C’était le plus grand de Tolbiac, des centaines d’esprit en friche. Cours magistral déclamé sur les partis politiques à la fin du XIXe siècle. Il y avait quelque chose dans son regard qui nous a tous réveillé, qui nous a donné envie de nous battre ou du moins de nous révolter. Il parlait du temps de la vraie politique, un temps où un bon orateur était absolument capable d’obtenir le vote d’une loi sur une assemblée opposée à ses opinions politiques. L’âge d’or des hémicycles, lorsque le mot « discours » avait un sens valable, qu’on se battait pour une idée avant de se battre pour une carrière. Il parlait d’un discours prononcé par Victor Hugo qui avait plié l’Assemblée. Chateaubriand, Hugo, Lamartine, plus tard Romain Gary, se souvenir d’un temps où les députés et les ambassadeurs étaient des hommes de lettre éminemment intelligents. Comme j’aurais aimé m’impliquer dans un monde politique tel que celui là.

Pourtant, ces dizaines d’heures de visionnage de Thinkerview ont eu le mérite certain de réveiller quelque chose. Toujours plus l’impression d’être dupée de tous les côtés mais toujours plus le besoin de reprendre le pouvoir sur l’escroquerie. Je me dis qu’il suffirait de pas grand chose pour que ce sentiment soit partagé et peut être pas grand chose pour s’éviter la honte aux prochaines présidentielles. Il suffirait de pas grand chose pour commencer à prendre le pouvoir en allant voter le 20 juin pour les régionales – même si on a la flemme, même si on n’y croit plus. N’oublions pas que les politiques ne sont rien d’autre que des représentants directs du peuple. Votons pour nos reflets, pour ne plus en avoir honte.

D.A

Ce truc au creux du ventre

En nomade, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2021, Copyright Diane Alazet

Une nouvelle fin de mission ; hier je suis rentrée de cinq semaines de parcours itinérant dans les régions Pays Basque, Landes et Pyrénées. Objectif : récolter des fonds dans la rue en face à face pour le GSCF (sapeurs pompiers humanitaires). Cinq semaines à sillonner des villes de toutes tailles, à rencontrer des locaux et des gens de passage. Hier soir, en me couchant, j’ai ressenti quelque chose : un sentiment faramineux de ventre dénoué, d’épaules libres. On avait écrit « annulé » sur mon tableau des angoisses. Moi qui n’ai d’ordinaire de cesse d’analyser, de craindre, de regretter, d’attendre, j’étais simplement libre. Alors, je me suis souvenue que je connaissais cet état. Quatre ans plus tôt, retour de voyage. Poser mes sacs saturés de souvenirs sur l’esplanade du Centre Pompidou, puis de l’hôtel de ville. Allongée sur cette mémoire, j’avais les épaules libres. Hier, je me suis souvenue de cet état étrange où le poids du monde avait choisi d’autres carcasses où se poser. J’avais vécu huit mois dans le mouvement des vagabonds, à errer et danser, rencontrer et quitter. J’avais vécu huit mois comme on vit en nomade. Hier, près du sommeil, c’est cet état que j’ai touché, celui des âmes libres qui ne se posent jamais.

Un peu avant le départ final, un peu après le retour définitif, il y a quatre ans, j’ai eu peur. J’ai eu peur de perdre ce sentiment de funambule, peur de retrouver en propre les harnachements sociaux, de douter à nouveau, de craindre. Le monde contient assez de chaines pour tous les êtres humains, donc comment y couperai-je ? Et c’est la mort dans l’âme que je reprenais la route de la vie dite « civilisée ». Depuis, quatre ans de quête. C’est une lutte féroce entre l’intime et le social, les voeux profonds et les attentes, les rêves et les devoirs. Ces derniers mois, j’ai déclenché beaucoup de changements dans ma vie. J’ai quitté la vie de sédentaire pour être sans cesse sur les routes, j’ai appris à me connaitre, cherché des clés pour tempérer, exister mieux. On ne sais jamais vraiment quand on se lance dans ce type de démarche si l’équation aura un sens. Elle en a un. Vingt-sept années à tenter de résoudre un problème de santé. Six mois d’un mode de vie pour le faire disparaitre.

Comment ne pas en arriver à la conclusion que c’est le mouvement constant qui nous fait vivre plus fort ? Je me souviens de cette théorie développée dans Homo Sapiens de Harari : Dans les gênes de l’homme se trouve le nomadisme. Avec le temps et ses avancées, nous avons commencé à dresser des cités, des villes, des buildings, autant de barrières de sécurité contre ce qui n’est pas nous. Pour Harari, c’est la sédentarité qui est responsable des dépressions profondes de l’homme contemporain. Toutes nos cellules ont en mémoire la graine du voyage, le mouvement efficace. Il faut vagabonder. Autrefois vagabonder pour le rôle de chasseur/cueilleur. Quel âge d’or : un temps où le travail servait à nourrir strictement la vie du village. On ne vivait pas pour travailler, on travaillait pour vivre. Quelques heures dans la semaine, énormément de temps libre. Chacun sa place dans le collectif et un système humain.

Hier, je me suis endormie libre. Ce truc au creux du ventre, mon devoir est de le garder.

D.A

Le rusé vent du Nord

Le Parthénon, esquisse, 14,8 x 21 cm, mai 2021, copyright Diane Alazet

Difficile en ces temps de confinement généralisé de ne pas être nostalgique des souvenirs de voyage. Je pense au temps où nous pouvions traverser les frontières sans passeport vaccinal, où les trains au long court ne contenaient aucun masque. Je n’ai fait qu’un gros voyage, le tour de l’Italie et je me souviens de l’arrivée comme si c’était hier. Premier pas sur le sol italien. Le trajet vers l’auberge de jeunesse. La découverte de Naples, de ses misères splendides. L’appréhension du dialecte local. Les volontaires venus des quatre coins du monde. Je me souviens de l’adrénaline qui précède les départs, ces papillons dans le bide quand on quitte une aventure pour en rejoindre une autre. Je garde les trajets en train, les heures de pensées griffonnées sur mon petit carnet de cuir. Je me souviens des premières impressions, des visages, des arrivées. Les rencontres qu’on oublie et celles qu’on n’oublie pas. Je me dis que c’était sacrément bien de partir comme ça, solo, avec un sac comme camarade. C’était bien, le voyage.

Puis, je pense à ce film fabuleux, Le Chocolat, découvert il y a des années grâce à ma soeur ainée. Une mère et sa fille vagabondes, vaquant de lieu en lieu, de ville en ville, de pays en pays. Chaque fois l’intention claire de s’installer temporairement, d’investir un espace, d’y apporter sa pierre. Et chaque fois pourtant « Le rusé vent du Nord » revient siffler à leurs oreilles. Il leur murmure des promesses de bonheur à conquérir, de peuples à libérer, de mondes à explorer. Je me sens attachée à expression là. Et souvent, je l’entends, ce rusé vent du nord, aux premiers jours de mai. Il m’exhorte à raviver des quêtes enfouies sous les années, des rêves d’aventure dans des navires d’explorateur.

Je me dis que maintenant tout est différent. De nouveaux bouts de papier pour pouvoir découvrir le monde ; des preuves de santé tamponnées. J’ai soif de cultures à aimer, de connaissances à dévorer, soif de rencontres insolites. Retrouver le carnet de croquis et croquer toutes les places, noircir la carte du monde de mes pas trop pressés. Il est temps de revivre après cette période à l’arrêt. Mais par où commencer ? Une planète de choix. Je veux traquer encore la poésie du monde. Trop de boites fabuleuses restées fermées à ma raison. Mes jambes ont des fourmis à force de piétiner dans un pays aux frontières closes. Reprendre la vie sur la route. Il faut retrouver le voyage, le Rusé vent du Nord l’a dit.

D.A

Et partout, des empreintes

J’ai toujours été fascinée par les traces, les traces sciemment laissées, celles qu’on dépose négligemment. Tout un monde de souvenirs humains, un amas d’instants, de matières composites. Je voyage beaucoup en France avec mon travail et les gites se succèdent comme autant d’histoires esquissées. Dans le dernier en date, une bibliothèque dissolue, des coins, des étagères éparses saturées de chefs d’oeuvres. Première exploration et premier butin, un exemplaire des « Choses » de Georges Perec, du Marguerite Duras, Truman Capote, Jules Verne, Murakami. Sur l’exemplaire des « Choses », mille indices d’une vie passée : la couverture est déchirée, le livre est tout vieilli, dedans quelques ratures au stylo plume, un nom partiellement effacé, des chiffres, des lettres. Me plongeant dans l’exploration de cette pépite littéraire, je ne peux m’empêcher de songer à ses anciens propriétaires. Je me dis que leurs yeux se sont posés sur les mêmes mots que les miens. Une page cornée au coeur du livre, une seule, pourquoi ? Un moment important ? Absence de marque page ?

Les objets sont les meilleurs témoins de nos existences humaines. Ils gardent toute la sève, les odeurs, les marques, rehaussés de l’empreinte du temps. Impossible pour un homme de ne rien laisser sur son passage, car même les vides recèlent un sens. A l’instar de nos pas sur les blocs de neige granuleux, nous traversons la vie en laissant mille et une empreintes. Certaines sont parfaitement lisibles, d’autres n’ont de sens que pour nous mêmes. Nous creusons le monde de nos pas, des milliards et des milliards de pas, des empruntes en 22, des traces en 48. Comme des mailles de souvenirs dans le grand engrenage. Et nous sommes si nombreux, nos pas ont tant marché qu’inéluctablement nous trouvons les empreintes des autres. Nous les observons tranquillement, comme des archéologues novices, nous les palpons, nous les questionnons. Une fois achevée minutieusement la quête stratigraphique, nous y déposons notre marque. Ainsi nous posons nos empruntes dans les empreintes des autres.

Je me dis que c’est peut être cela finalement, « l’histoire », un amas d’empreintes empruntées. Plongée dans ma lecture des « Choses », je fais connaissance avec ces yeux qui ont su précéder mes yeux. Je voudrais les rencontrer, les questionner, les faire rire. Peut être que le monde est une boite de pandore. Nous ouvrons des objets épars, ici et là. Parfois, c’est le Jackpot, nous délogeons les pas d’humains qui nous ressemblent. Je voudrais collectionner ces boites d’explorateurs, une à une les répertorier dans une valise gigantesque que j’étiquetterais : « boite à souvenirs des autres ».

D.A

D’aventures en aventures

J’ai oublié le premier livre que j’ai tenu entre mes mains. Parfois, je comprends que ce jour a été décisif. Comme des millions d’enfants, il en a fallu des leçons pour parvenir un jour à discerner les caractères, comprendre qu’un signe noir doit s’appeler une lettre, apprendre à les mêler, à les construire, à les distordre, comprendre qu’une lettre suivie d’une autre constitue un symbole et qu’un livre n’est rien qu’un album de collectionneur. Il a fallu comprendre la force des mots, articuler les signes pour leur donner un sens. Alors, bien installée dans ma chaise d’enfant, j’étais fière de tenir ce premier livre entre mes mains, fière d’en comprendre l’impact, d’en saisir le vieil héritage. Il a fallu des siècles pour que l’homme invente l’écriture et que les contes oraux se transforment en langage. Il a fallu des siècles pour apprendre à nommer…

Je me rends compte que tout le monde ne sait pas jouir de la lecture. Je me rends compte parfois de ma chance insolente. En deux semaines passer de la langue crue de Virginie Despentes à la poésie lente de Jon Kalman Stefansson. Passer de l’errance parisienne d’un vieux disquaire ruiné au vagabondage islandais d’un gamin endeuillé. Vernon Subutex VS Entre ciel et terre. Traverser les histoires de cul d’un homme anciennement In, puis parcourir les troubles d’un village de marins, le souvenir des hommes que la mer a emporté, le souvenir des corps que la jeunesse a possédé.

Et d’aventures en aventures, j’ai traversé le monde. J’ai sillonné les routes des grands états américains, conduit des vieux tacots un pétard à la bouche, Kerouac, Hemingway. J’ai baroudé en France avec dix cents en poche, été tour à tour prisonnier et multi millionnaire. J’ai été la plume de London, de Kundera. J’ai été un Romain Gary, un Woolf, un Henry James. Nous autres lecteurs compulsifs sommes des apatrides vagabonds. Nul pays caractéristique, nulle culture, nulle patrie, nous sommes des inconstants, des omniscients, des rois de l’ombre. J’ai été une tailleuse chinoise, visité le Yunnan, j’ai récolté le thé près des camphriers odorants, j’ai parcouru les siècles dans les pas d’une oeuvre de Beauvoir. Les plumes nous apprennent tout. Elles sont de grands oracles. Parfois, elles mettent en garde, souvent nous y sommes sourds mais elles nous guident pourtant vers des promenades familières.

Je remercie les mots de saturer mes étagères, je remercie les écrivains de peupler ces milliards de pages, je remercie les traducteurs d’avoir su les rendre accessibles. Et jamais je ne cesserai ce doux vagabondage. Dans ce monde de papier, je suis une grande exploratrice, capitaine de navire sur des golfes de mots.