De ville en ville

De ville en ville, je marche, sous les arcades piétonnes, près des enseignes closes, je marche. Parcourir la Bretagne, comme un vieux rêve dépoussiéré et collecter des fonds pour La Défense des océans. Ecouter Patti Smith sur la route de Perros et radio Alouette dans le pays de Vannes. Etat de l’itinéraire : mi chemin. St Brieuc. Lamballe. Brest. Quimper. Lorient. Vannes. Quiberon. Il reste tant de villes à explorer et sillonner. Je regarde les paysages se transmuer lentement : des forêts légendaires aux plages semi désertes. Difficile de ne pas penser à la mystique des celtes, l’armada des symboles, les guerres dévastatrices.

Et dans cette carte recomposée, je fais un chemin intérieur. Sur la route de Perros, je viens en conquérante ; sur celle du Morbihan, je repars battue. Tous ces schémas répétitifs me fascinent et me terrorisent. Sommes-nous donc si inaptes à débloquer nos schèmes par nous-mêmes ? Je reproduis sans cesse les mêmes situations, comme un peintre obstiné répète le même motif. Travailler, réussir, prendre conscience de la réussite, s’auto-saboter, échouer. Parfois, je me demande à quoi ressemble la vie de ceux qui ne doutent pas. Ça me parait complètement fou, à la limite du déraisonnable.

Dans ces journées de doutes et de nerfs distordus, où tout m’apparait soudainement comme tout à fait inaccessible, où la valeur de l’or grimpe juste dans ma tête, j’aimerais vagabonder dans la tête des autres. Ça aurait été bien de prévoir une tête de rechange, un cerveau différé pour les moments de doutes. Mais nous n’avons qu’une vie, qu’un corps, qu’un crâne. Pas de plan B. Il faudra régler ses problèmes. Je me dis que ça doit rendre fou de diriger quelqu’un qui fait ses preuves chaque jour et qui se réveille un matin, convaincu qu’il n’est plus capable, qu’il n’y parviendra plus.

Pourtant, ces doutes, je les chéris. Ils sont le matériaux de toute ma petite création, le garde fou qui me retient de la banalité du monde. Sans mes doutes, je ne suis rien. Sans mes nerfs distordus, je ne peux plus m’émouvoir, aimer rire et pleurer sur de la poésie. Ce sont des cycles émotionnels qui vont, partent et reviennent et bien souvent je ne suis qu’un baigneur sur la rive, secouée par les vagues déchainées qui m’emportent. Et je souhaite cette fois que tout soit différent. Le baigneur impuissant emprunte la voie du port et embarque lourdement sur une frégate solide. Qu’il devienne capitaine de l’océan des émotions.

D.A 

Bilan lecture : Dans le jardin de l’ogre

Dans le Jardin de l’ogre est un roman de Leila Slimani paru en 2014. Nous y découvrons Adèle, une jeune femme mère de famille atteinte de nymphomanie aiguë. Entre deux bains donnés à son fils Lucien, entre deux étreintes platoniques avec son mari, Adèle démultiplie les rencontres, les corps qu’elle connait, ceux qu’elle découvre, les peaux jeunes, les familières. Comme un sursaut dévorant, elle doit palper les corps, les épuiser, les comprendre. Adèle vit ses excès comme une maladie folle et tente sans succès de reprendre une route « acceptable ».

C’est un roman sur le jugement, le jugement que l’on a de nous-même, celui qu’on imagine être celui des autres, l’oeil social, familial, intime. Leila Slimani interroge la notion de quête : parfois nous recherchons des buts pré-imprimés et nous cavalons docilement. Parfois la quête immédiate déloge un attrait plus profond.

L’auteure envoie son manuscrit à de nombreuses maisons d’édition. Toutes le refusent. Puis, elle s’inscrit au stage Gallimard aux côtés de Jean Marie Laclavetine qui l’aiguille quant à la réécriture de son oeuvre. Elle est finalement éditée et obtient le prix Goncourt quelques années plus tard pour son second roman, Une chanson douce.

J’ai beaucoup aimé cette oeuvre. L’écriture est directe, synthétique, presque mécanique, à l’instar des actions et des choix d’Adèle. Avec le temps et les lectures, j’ai développé une véritable passion pour les plumes chirurgicales, celles qui prennent pour matière l’attrait du viscéral. Slimani me semble de celles-là.

« Elle voudrait n’être qu’un objet au milieu d’une horde, être dévorée, sucée, avalée toute entière (…)qu’on lui pince les seins, qu’on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin d’un ogre« .

 » Elle est exaltée comme le sont les imposteurs qu’on n’a pas encore démasqués« .

« Comment pourrait-elle se souvenir d’autant de peaux, d’autant d’odeurs ? Comment pourrait-elle garder en mémoire le poids de chaque corps sur elle ? « 

Très heureuse, en bref, d’avoir fait la découverte de cette auteure audacieuse et de sa plume crue. Au plaisir de dévorer bien d’autres de ses oeuvres.

D.A

Du pain et des jeux

Je me souviens d’un rêve : dans la lourdeur du monde où les rues étaient grises, où les dalles étaient tristes et les passants maussades, je vagabondais joyeusement dans les rires de mes camarades. Nous étions résistants. Le bruit de nos airs entonnés perçait le silence solitaire. Un petit groupe d’âmes en révolte luttait contre « ce qui n’est pas joie ». Après des semaines difficiles j’ai retrouvé la voie des jeux. Il fallait contrecarrer les plans des mentaux hyperactifs, réfléchir autrement et se contraindre au rire. Armée de mes fidèles outils, crayon, cartes à dessiner, marqueur, j’ai tenté d’annoter tout mon imaginaire. J’ai éjecté mon monde sur des rectangles cartonnés, transvaser tout un univers du cerveau au jeu de cartes.

C’est une cartographie intime de mes lieux de replis, une longue vue millimétrée de mes points cardinaux. Quatre jours durant lesquels la vie s’est soudain transmuée en terrain de jeu grandeur nature. Qu’il est bon de s’octroyer le droit d’agir comme un enfant. Chaque jour une nouvelle carte pour voir le monde sous d’autres yeux : mercredi j’ai réfléchi dans la langue italienne, jeudi, j’ai avancé sur la longue route vers Ba Sing Se (il faut avoir dévoré la série d’animation Avatar pour comprendre la référence), vendredi j’ai dû « Faire quelque chose que je n’avais jamais fait » (ce qui s’est rapidement transformé en « fais pleins de choses que tu n’as jamais faites ») et samedi, j’ai fêté mon non-anniversaire.

Rien à faire, je ne comprends pas que nos enseignants aient omis de nous apprendre la joie. Personne ne nous apprend à devenir des êtres libres, c’est la route sinueuse qu’emprunte les solitaires. Certains briseront leurs chaines dans l’activité sportive, d’autres dans la création, d’autres dans la vie de famille. Mais pourquoi personne ne m’a appris à raisonner en jeu de carte ? Un problème, un jeu de carte. Ça semble tellement simple. Il existe une règle néanmoins à ne jamais bafouer : il faut croire à la méthode. Comme un enfant visualise le terrain de son champs de bataille à l’heure où sonne les cors de brume, comme il voit les vagues déferler dans la tempête des mers du Nord, la Calle remplie de provisions et de bouteilles de rhum vieillies, comme il voit son armée s’entrechoquer aux ennemis lorsqu’il s’élance confiant derrière les bannières du pays – pour rêver, il faut croire.

Je dois croire viscéralement aux dieux des mondes imaginaires, croire – comme Alice – aux six choses impossibles. Voyons un peu. 1. Je crois que la terre est un triangle 2. Les mathématiques n’existent pas 3. Je suis capitaine de navire 4. J’ai découvert les Amériques 5. La viande est un légume 6. Les hommes sont tous bons 7. Les artistes sont des rois 8. Je possède un immense château et des hectares de végétation + des serres de botaniques exotiques 9. Je suis immortelle 10. Je peux tuer le Leviathan. Peut-être que le bonheur ne repose que sur l’absurde. Peut-être qu’il ne tient qu’à nous de redonner un sens au monde. Une rose des vents désorientée, sciemment redirigée.

Au nord, je place Le pain et les mets réconfortants, au sud les jeux et l’écho prolongé des rires. A l’ouest, je dessine les plaisirs de la création, à l’est ceux de la culture. Ma bouche a ri, bu et mangé – Mes mains ont travaillé, récolté et créé – mes yeux ont lu et contemplé et tout mon corps, en paix, s’en va remercier la clameur. Et mes cellule crient à tue-tête : « Que règne le pain et les jeux ! ».

D.A

Dans l’échec du guerrier

Dans l’échec du guerrier, aquarelle, 14,8 x 21 cm, mars 2021, Copyright Diane Alazet

C’est un lundi complexe tout à la fois rempli de bilans et de promesses. J’avais repris le travail pour oublier le monde, un travail un peu fou où l’on est sur les routes, où l’on sillonne les villes pour collecter des Fonds à l’intention des associations. J’ai ressenti le besoin d’annihiler le réel, faire comme si ça n’existait pas, retrouver une équipe pour les bonnes bouteilles et les rires. Paradigme posé : l’excellence ou rien. C’est le besoin de briller qui m’a poussé à rembrayer, l’attrait de l’or, la gloire des gladiateurs. Je suis revenue pour exceller, me sentir à ma place un temps, devenir indispensable. C’est l’orgueil du guerrier qui m’a fait me mouvoir. Et cinq semaines plus tard, le bilan d’un échec cuisant.

Je ne peux m’empêcher de comparer mon métier à l’avancée des troupes dans les batailles des temps anciens. Je pense au choix d’Achille : rester paisiblement en Grèce mais être condamné à l’oubli ou choisir la bataille de Troie et périr dans la gloire. Et le guerrier illustre choisira toujours la couronne – si éphémère soit elle. Qu’il est difficile de perdre quand on a su gagner. On cherche dans la métaphysique les pourquoi des comment. Mais on n’y trouve rien, que le constat d’un gladiateur qui s’est trop épuisé, que l’hybris d’un soldat qui s’est pensé trop haut. Après la perte de la bataille sonne l’heure du bilan. Le guerrier a deux choix : baisser les armes et quitter la piste mais son nom sera oublié ou revêtir l’armure pour reconquérir les étoiles.

C’est le repos du soldat, on panse les plaies, on reprend des forces. La voix confiante qui s’était tue revient tranquillement prendre sa place. Et l’on se rappelle qu’au départ c’est l’échec qui avait précédé le talent. Demain, je reprendrai les armes et durant six semaines, la bataille fera rage. Alors paisiblement, dans l’entre deux des luttes, je sculpte mon bouclier, dessinant ça et là les symboles de la gagne. Ce sont mes armes les plus secrètes que je grave au grand jour. Comme il est beau ce bouclier que je dresse devant moi. Il contient en substance tout ce que j’ai été, ce que je suis. Et il contient déjà les lendemains de bataille. Au revoir Berezina, je prends une autre route. C’est dans l’oeuvre d’Achille que je m’en vais piocher. La campagne sera longue et semée de mille fresques, des victoires, des échecs, des rebondissements en tous genres mais l’armée grecque a conquit Troie et partout dans les livres, on cite encore le nom de ses guerriers illustres.

D.A

Collectivisation des corps

Le corps et le collectif, croquis au marqueur, 14,8 x 21 cm, mars 2021, Copyright Diane Alazet

Qu’il est étrange de bifurquer d’un côté à l’autre du miroir. Nous sommes parfois si attachés à l’image que l’on a de nos proches qu’on en vient à les cataloguer comme des biens personnels. Ils deviennent l’équation du packaging maison/enfant/labrador. Et l’on considère malgré nous qu’ils nous appartiennent. Au détour des contextes, on passe de l’autre côté et la réalité vous éclabousse en pleine face. C’est bien le corps social et la manivelle collective qui dynamisent les hommes. Personne n’existe en soi, docilement, dans l’ombre des duos. Les duos deviennent des duels. On s’épuise à combattre le monde. Un jour, on comprend que la présence humaine est plus complexe qu’elle n’y parait. Le champ social analyse, subdivise, tronque les comportements humains. Et face à six contextes divers, nous serons six personnes distinctes. Drôle de sensation que celle-ci : re-découvrir ses proches à l’aune de tout nouveaux reflets. Boule à facettes humaine qui brille ou se ternit au contact des rayes et des ombres mobiles. On comprend que les corps ne nous appartiennent pas. Ni les pensées, ni les paroles, ni les souvenirs, ni les cellules.

On croyait naivement posséder quelque chose. Pas de propriétaire terrien pour la campagne des hommes. On croyait naivement exister juste pour soi mais c’est la chaine sociale qui nous confère une place. Des existences à manier l’art de fabriquer des bulles : des bulles intimes, des bulles sociales, des bulles professionnelles, familiales. Chaque bulle a son empire, on veille à ne pas les mélanger. Entremêler les bulles, c’est risquer de les faire éclater. Comprendre que si nos proches de nous appartiennent pas, on appartient pas à nos proches. Nous devenons, nous aussi, maillons des chaines sociales. Et d’absolument libres, nous devenons ligotés, condamnés à l’exil ou aux machines institutionnelles.

Institutionnaliser le moi. Collectiviser le je. Nous sommes aux autres. On ne possèdera pas. Et je comprends, troublée, qu’on ne peut pas faire semblant. On ne peut rien construire dans la sphère de l’intime car c’est la bulle sociale qui engouffre le monde. Je la vois se goinfrer de tous nos apparats, elle dévore et englobe les petites traces humaines. Gobées les illusions et les grandes lunettes déformantes. Bonjour, grosse bête sociale, c’est avec vous que je compose et je m’en vais construire de jolies choses en vous.

D.A

La vie devant soi, Romain Gary

La vie devant soi est un roman de Romain Gary publié en 1975 sous le pseudonyme (désormais illustre) d’Emile Ajar. Il obtient le Prix Goncourt la même année et ne révélera la supercherie de sa double identité littéraire que cinq ans plus tard. Ça fait un paquet d’années que je me le gardais de côté celui-là, comme une peur irrationnelle de manquer de chefs d’oeuvres de Romain Gary, de ne plus rien avoir devant soi. Et puis, après des semaines de questionnements et de nuits troublées, j’ai compris qu’il était temps de dévorer cette oeuvre. J’attendais une grande occasion, la pandémie mondiale fera l’affaire. Comme j’ai aimé me plonger dans l’univers de Momo, de ses expressions déformées, de son regard semi-adulte sur un monde semi-enfant. Quel bonheur de réaliser que les pépites littéraires existeront toujours. On ne peut pas manquer de chefs d’oeuvres.

Dès les toutes premières pages, on retrouve les ingrédients phares de l’auteur : une situation de crise, un regard différé et le début d’une aventure. Gary tourne en dérision les sujets de société les plus polémiqués : la religion, la prostitution et l’éducation en tête. Il incombe de remettre en contexte cette oeuvre incontournable : à cette époque, la critique se désolidarise de Romain Gary. On dit qu’il a molli, on juge son écriture devenue vieillissante et désillusionnée. Tandis qu’il fait paraitre des oeuvres aux noms révélateur (« au-delà de cette limite, le ticket n’est plus valable »), l’écrivain oeuvre dans l’ombre à forger sa légende. Il faudra attendre 1980 au lendemain de la publication des Cerfs-volants et du suicide de l’écrivain pour apprendre toute la vérité. Il laissera une lettre à la Presse, dans laquelle il écrit :

« 30 août 1979. Pour la presse. Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs.On peut mettre cela évidemment sur le compte d’une dépression nerveuse. Mais alors il faut admettre que celle-ci dure depuis que j’ai l’âge d’homme et m’aura permis de mener à bien mon œuvre littéraire. Alors, pourquoi? Peut-être faut-il chercher la réponse dans le titre de mon ouvrage autobiographique, La nuit sera calme, et dans les derniers mots de mon dernier roman: « Car on ne saurait mieux dire ».Je me suis enfin exprimé entièrement. »

Dans La vie devant soi, nous faisons la connaissance de Momo, jeune enfant d’origine maghrébine adopté par Madame Rosa, ex-prostituée parisienne. Madame Rosa a prit l’habitude des enfants abandonnés par des collègues à elle parties vivre d’autres aventures ou tenter un avenir plus libre. On lui envoie une rente, elle élève les bambins. La maquerelle a une vision tout à elle du bonheur, traumatisée par son passage express aux camps de la mort. Avec le temps, la dame vieillit. Elle essaie, comme aux premiers jours, de faire survivre la séduction mais l’épaisse couche de maquillage sur ce visage trop buriné n’est plus qu’un masque de carnaval. Momo assiste à la déchéance de cette femme, mère d’adoption et aux vicissitudes des ironies du monde adulte. Il reproduit le dialecte déformé de Madame Rosa et fait ses pas dans le monde des hommes. Comme bien des lecteurs, je suis ressortie bouleversée de cette lecture. Fabuleux de pouvoir dire d’une même oeuvre qu’elle est absolument drôle et tragique à la fois.

D.A

La fureur de vivre

Place du poids public,Vannes, croquis, 16×24 cm, février 2021, copyright Diane Alazet

Je me demande ce que cette pandémie nous laissera en substance. Après de longues semaines à douter, cogiter, après les nuits troublées et la caresse des nerfs bancals, il fallait changer d’air. J’ai avidement cherché les conditions de mon bonheur, le retour progressif à la douce succession des jours, freiner l’agitation d’un esprit en surchauffe, retrouver les rires et les jeux. C’est contre toute attente dans le retour au travail que j’ai trouvé ces conditions. Il fallait que sans cesse, les lieux succèdent aux lieux, que mon champ visuel imbibe de collectif, il fallait des visages et des voix et des rires pour que cette chienne de solitude rebrousse un temps chemin. Nietzsche en parlait toujours avec beaucoup d’affection, il voyait le trouble de l’âme comme l’animal sauvage d’une vie, qui erre et rode, vient, disparait. Plutôt d’avis de l’apprivoiser que de le fuir ou de le craindre. Alors, après des semaines en compagnie du chien errant, j’ai repris la route de la vie.

Il fallait baigner dans le monde pour retoucher l’embrun, les visages successifs, le grand plongeon ludique. Il fallait épuiser le corps à force de marche et d’efforts pour qu’il oublie le reste. Il fallait enfin que l’esprit retrouve ses anciens troubles pour apaiser les ecchymoses des angoisses naissantes. J’ai traversé les villes comme on parcourt les âges, j’ai découvert les gens comme on déloge les solitaires. Et plus rien ne comptait que le remplissage du temps. Il fallait que les heures soient remplies de bonjours, habiter les ruelles, piétiner les pavés. Les colombages de Vannes, la vue de Pornic sous la neige, l’ère de jeu aux dragons du centre ville de Saint Nazaire. La perspective des cités qu’il reste encore à découvrir. Il fallait reprendre les outils du dieu explorateur et repartir en quête de la fureur de vivre.

Car il s’agit bien de cela : c’est la peur du silence qui m’a ramené au bruit. Se dessine la nécessité d’investir le brouhaha, de redevenir la comédienne d’un monde qui manque de joueurs. Chaque jour, je récite mon texte, chaque jour, les gens y répondent. Et c’est ensemble que nous créons quelque chose de nouveau, une pièce, une oeuvre dont je redeviens l’héroïne. La fureur de vivre est devenue une nécessité. Exister pour saturer le cerveau de pensées, ne pas laisser une seule zone vide, faire tourner la machine encore et encore pour désapprendre à réfléchir et ne plus vivre qu’au présent, sans but, sans poids, sans rien d’autre que la vie.

D.A

Bilan Lecture : Huckleberry Finn de Mark Twain

Cette semaine, on lance une nouvelle rubrique ; j’ai décidé de parsemer Journal d’une artiste du lundi de bilans littéraires. Et pour initier le cycle, je vous propose un retour sur le Huckleberry Finn de Mark Twain. C’était ma toute première lecture de cet auteur. D’emblée, le ton du roman heurte la morale du lecteur ; incroyable comme les productions artistiques sont parfois imprégnées de leur temps. Un bref résumé, tout d’abord : Huck est un « garnement », enfant élevé par un père alcoolique et violent, il est ensuite adopté par une famille « comme il faut ». Au retour de son père, l’enfant décide de fuir. Il élabore un scénario, se fait déclarer mort et traverse le Mississippi à bord de son radeau. Bientôt, il retrouve un homme, Jim, esclave échappé de sa famille d’adoption. Les deux hommes voyageront au détour des rives américaines.

Il incombe ici de recontextualiser cette oeuvre : 1884, Etats-Unis, l’esclavagisme bat son plein. Les propos de Mark Twain peuvent apparaître comme choquants : condition des esclaves noirs-américains etc etc. Les descriptions de l’auteur sont pour le moins polémiques : racisme ultra ancré des moeurs américaines, questionnements métaphysiques sur liberté et peuples noirs. Une scène particulière retient mon attention : Huck hésite à dénoncer son ami Jim – esclave en fuite. Il considère leur amitié comme un acte immoral et sait être de son devoir de le ramener aux chaînes. Pourtant, la relation des deux hommes évolue rapidement. Très vite, leur amitié prend le dessus sur le reste. Toujours leurs aventures gardent un background esclavagiste et c’est peut-être au fond ce qui rend cette oeuvre plus adulte. Twain invente le regard d’un enfant de son temps sur une société établie et sa lecture fait froid dans le dos.

On peut dire d’une certaine manière que cette oeuvre a mal vieillie. Difficile de lire au XXIe siècle des phrases telles que : « Le nègre de Miss Watson, Jim, avait une balle de crin grosse comme le poing, qu’on avait trouvée dans la quatrième poche de l’estomac d’un boeuf et il s’en servait pour faire de la magie. Il disait qu’un esprit qui savait tout était enfermé dedans ». Je n’ai jamais su quoi penser des théories révisionnistes qui tendent à effacer les noms et les oeuvres coloniales. Mais en lisant les aventures de Huckleberry Finn, je me suis tout de même dit : « N’oublie jamais qu’un jour, on a pu dire ces mots, n’oublie pas que « racisme » est un terme moderne, qu’à l’époque ça n’existait pas. » S’il fallait se concentrer sur les seules péripéties du récit, ce serait un roman de jeunesse. Si nous lui ajoutons le contexte, c’est un livre d’histoire.

La lectrice que je suis sort de tout cela un peu troublée.

D.A

à nos Ithaques

Dinan, croquis, 16 X 24 cm, février 2021, Copyright Diane Alazet

Dans le train qui me conduit à Dinan, je pense au périple d’Ulysse. En quittant sa patrie, le roi d’Ithaque se souvient des prémonitions des Pythies. Il sait que s’il quitte son royaume s’écoulera une éternité avant qu’il ne retrouve son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Il sait qu’il reviendra seul et pauvre. Pourtant, Mélénas ne lui laisse pas le choix. Il doit partir pour Troie venger l’honneur des grecs et remettre la main sur la sublime Hélène. Alors, la mort dans l’âme, Ulysse quitte son pays. Sur les eaux déchainées, les flottes avancent fièrement. C’est l’armée la plus puissante que le monde grec a pu créer : Agamemnon et ses sujets, Ménélas, Ulysse, Diomède, Achille et ses redoutables myrmidons…

Ulysse mettra plus de dix ans à retrouver sa douce Ithaque. Dix ans c’est le temps nécessaire pour fantasmer un lieu, pour dresser des souvenirs sur les souvenirs vieillis. A quelques pas de ma cité médiévale, je pense aux mois d’absence, au Covid, à tout le temps qui me sépare de la dernière visite. Arrivée dans cette chambre aux doux accents adolescents, je retrouve mes idoles : une bibliothèque pleine à craquer de chefs d’oeuvres inconquis, une boite à souvenir de voyages, des écrits oubliés dans un coin poussiéreux, des cadeaux redécouverts. Ma chambre est devenue un terrain de fouilles archéologiques : comme si dans ce fatras de couches stratigraphiques se trouvaient en puissance les bonnes formules magiques. La sensation que dans ce tas de mémoire « ordonnée » se cache la solution à mes angoisses les plus profondes. Alors, un à un, je démonte tous mes souvenirs, j’essaie de remonter à la source du spleen. Retrouvés les tableaux de jeunesse grand format où la peinture à l’huile est devenue toute sèche. Retrouvés les écrits de prime adolescence et leurs passions violentes. Les lectures inachevées, les butins soigneusement cachés.

Alors, profondément émue par ces fragments d’histoires, je me dis que Dinan est devenu mon Ithaque, que ces royaumes peuplent le monde pour venir surpasser leurs maîtres. Une fièvre d’archéologue où tout doit être analysé. Ma petite chambre est devenue un chantier balisé. Couche après couche, j’ai délivré le suc des années successives : les images et les mots, les passions dévorantes, les désillusions distancées. Cette pièce me semble être le temple des préoccupations humaines. Alors, je pense à nos Ithaques et à leur drôle de statut. L’histoire des hommes semble être faite de la mémoire des lieux. D’abord, on les bâti, on y existe, on les oublie. Alors, on se souvient des vers de Du Bellay : « Mais quand reverrais-je de mon petit village fumer la cheminée et en quelle saison ? Heureux qui comme Ulysse, a fait un long voyage… »

D.A

De L’iconologie

L’Autorité (réinterprétation des Iconologies), 27,3 x 35,7 cm, fusain et marqueur, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Cela fait plusieurs semaines maintenant que je m’attèle à ré-employer les Iconologies de Cesare Ripa. Chaque semaine, un article et son thème attitré, chaque semaine un dessin qui vient l’illustrer. Après La Connaissance, L’Avenir et l’Iconographie, donnons voix au chapitre au thème de l’Autorité. Rappelons ici le but de l’oeuvre de Ripa : il fallait fonder des emblèmes pour simplifier les grandes idées, pour l’opinion, pour les artistes (un peu pour tout le monde en fait). J’aimerais vous parler de la genèse de mon projet. Pourquoi se lever un matin avec l’idée saugrenue de ré-interpréter les images d’un documentaliste de la fin du XVI e siècle ? Je me souviens du jour où j’ai entendu pour la première fois le nom de Cesare Ripa, j’étais jeune étudiante sur les bancs de l’université. Je débutais à peine ma licence en histoire de l’art. Ce nom là m’a marqué – comme tant d’autres – pour revenir me visiter dans les travaux photographiques. Un jour, j’ai fait de la lutte contre la simplification des images une sorte de guerre personnelle ; avec l’idée que dans un monde où tout est déjà prémâché, il est indispensable de maintenir la complexité des choses. Les images sont devenues les premiers vecteurs de la connaissance. 

Et puis, il y a eu toutes ces crises successives, les violences policières, puis le Covid en tête. Je me suis amusée à comparer les significations des Grandes Allégories du temps de Ripa jusqu’au notre – en lui ajoutant, néanmoins, une complexité plus marquée. C’est une idée un peu maso dans une période comme la nôtre puisque toutes les idées sont vouées à sembler dégradées. Pour ce nouveau chapitre, l’autorité donc, la tâche a été plutôt simple. L’illustration au centre reprend l’image de Ripa. On distingue en haut à gauche un papyrus griffonné de hiéroglyphes anciens. Ce symbole a pout but de témoigner du caractère illisible et incompréhensible que revête pour nous aujourd’hui l’exercice du pouvoir. Car l’Autorité avec un grand A est indissociable des mesures gouvernementales et des décisions politiques. On ne comprends plus rien aux discours prônés par l’état sur la crise, entendant quotidiennement une chose et son contraire. L’autorité de Ripa était représentée comme une entité toute puissante et juste. Cette idée est encore soulignée dans le propos qu’il développe (chaque illustration de l’ouvrage est accompagnée d’un petit texte explicatif). Cette vision semble loin de l’opinion contemporaine. Bien au contraire, l’autorité a subi de sérieux assauts – en témoignent partout dans le monde les émeutes anti-confinement.

En haut à droite, nous apercevons un soldat en armure. Il reprend en fait les attributs donnés par Ripa à l’allégorie de la discorde, cela pour témoigner encore du changement de paradigme entre nos deux visions respectives. L’image en bas à droite est évidemment l’un des nombreux responsables de ce craquèlement de l’autorité, le coronavirus tandis que le marteau en bas à gauche reprend avec humour la formule de Macron qui consiste à comparer les français à « des millions de procureurs ». En surface, tout diffère et l’idée de l’Autorité des XVI et XXIe siècle semblent fondamentalement s’opposer. Mais rappelons que l’enjeu de Ripa n’était pas à l’époque de représenter le monde tel qu’il était mais bien de dresser des simplifications de grandes allégories afin d’apporter une aide aux artistes dans leurs représentations multiples. Les Idées ont toujours été plus complexes qu’on ne le pense mais toujours les hommes ont pris le pli de les simplifier. Au fond, cette démarche 1. de recomplexification 2. de modernisation des valeurs n’est pas une quête nouvelle, elle s’inscrit parfaitement dans la pensée des historiens d’art (et des artistes quelquefois).

Les périodes exceptionnelles méritent leur représentation propres. C’était aussi le point de départ de Cesare Ripa mais ces deux démarches, pourtant, s’inscrivent dans des desseins contraires. Dans le cas italien, la mise à disposition d’un inventaire de symboles simplifiés pour la création des artistes, dans le mien d’une recomplexification des allégories dans une époque étrange où tous nos repères sont perdus.

D.A