Le pays des autres, Leila Slimani

Le pays des autres est un roman de Leila Slimani publié en 2020. Mathilde, une jeune femme alsacienne rencontre Amine Belhaj, un combattant marocain au service de l’armée française. 1944, un couple se forme. Plus tard, Mathilde suit Amine dans la ville de Meknès où tous deux commencent leur vie conjugale. Une fois passée la fascination exotique qu’exerce le pays sur Mathilde, la jeune femme se sent seule, étrangère, éloignée de sa culture et de ses codes. Arrivent les troubles politiques et la haine des européens. La famille tente d’échapper au carnage. 

J’étais heureuse de retrouver la plume de Leila Slimani après une première lecture de l’auteure il y a quelques mois (Dans le Jardin de l’ogre) que j’avais adorée. Roman très différent, dramaturgies aux antipodes. J’ai aimé le drôle de regard poétique et parfois glacé de la fille de Mathilde, Aicha sur le monde qui l’entoure. J’ai aimé cette plume crue et tendre à la fois. Aimé découvrir une culture que je méconnais et comprendre que chacun d’entre nous est l’étranger de quelqu’un d’autre. Je vous conseille ce roman, il est d’une profondeur souhaitable et résonne subtilement avec les temps que nous vivons… 

Dans une société où questionner l’identité devient affaire de politique, il est fascinant d’appréhender le monde sous le regard de Mathilde : se succèdent tour à tour les sentiment de liberté, d’émancipation, de nouveauté, le départ vers l’ailleurs. Puis la découverte de l’autre, des gestes, des moeurs, des langues, le gouffre des cultures et des habitudes sociales, intimes. Mathilde redécouvre son mari au travers d’autres codes. La figure étrangère forcée à l’adaptabilité devient la norme tandis qu’elle, la jeune alsacienne confiante dans son pays voit naitre la saison des doutes et des jugements sociaux dans un pays qu’elle perce à jour.

Au fond, ce livre questionne aussi l’identité profonde des êtres. Les changements de caractères avec les changements de culture, ce qu’il y a du noyau en nous, ce que le social peut ébranler, transmuer, métamorphoser, ce que la vie ajoute ou soustrait à qui nous sommes. L’intimité et le corps public. Ce qu’il y a de nous dans les autres, des autres dans le monde social, du monde social à nos choix et à nos cheminements de vie. Le deuxième vient de sortir en librairie, hâte de le découvrir !

J’en profite pour vous informer que désormais les articles du lundi se feront une semaine sur deux, ça me permettra de prendre un petit peu plus de temps pour moi ! (bien besoin en ce moment), de belles pensées aux regards qui se poseront ici.

D.A

Nous, la matière moderne

En préparant une série de textes commandée par le photographe Jean Pierre Fleury (allez voir son travail, c’est génial), j’ai jeté mon dévolu sur une oeuvre intitulée « Vitraux de notre temps » où des milliers de déchets se compressent les uns aux autres dans une décharge gigantesque. L’artiste choisit une prise de vue éloignée qui associe curieusement le rectangle de détritus à un visuel de vitrail. Alors, derrière l’écran, observant les lignes et les formes, tout à fait concentrée sur les mots qu’il fallait produire, j’ai éjecté les pensées :

 » Des déchets empaquetés. Des détritus humains. Ce qu’on refuse de réparer. Ce qu’on donne en pâture au temps. Les choses, les bidules, les trucs, les anciens rêves. Les objets qu’on a aimé, qu’on a usé, qu’on a rejeté, qu’on a haï. Les biens d’une heure, d’un jour, les consommations à usage unique. La cannette qu’on avale, qu’on abandonne nonchalamment dans une poubelle du centre. Trente secondes d’existence pour des mois de préparation, pour des siècles de recyclages. C’est la culture de l’abandon, de l’entassement temporaire où le désir succède au désir, l’acquisition à l’acquisition, l’abandon à l’abandon, l’insatisfaction à la satisfaction. Tableau moderne urbain où la possession nous affole. Dans nos têtes, d’autres quêtes, des quêtes accessibles qui ne nécessitent aucun combat. Obtention immédiate. Alors, une autre quête, tout aussi simplifiée. Les images se succèdent dans nos cerveaux vrombissants. Personne ne sait comment éteindre la machine. Alors, les têtes fumantes rencontrent les têtes fumantes et se racontent pendant des heures leurs problèmes de machines usées. Des surchauffes consommables. Des discussions gazoils où les mots alimentent le moteur des hybrides. Vitraux contemporains, tableaux, fenêtres sur le monde de nouveaux matériaux, pigments d’artefacts modernes, qui creent de la beauté dans le chaos des choses. Résidus rejetés d’une société ultra-rapide où l’animal consommateur est la matière de l’artisan. On créait avec des pigments gorgés de feuilles d’or. On utilise maintenant les tout petits consommateurs. Aux fluides industriels. S’ils peuvent au moins créer du beau dans leurs manœuvres cacophoniques. On a toujours trouvé la grâce dans la peur et la destruction. La machine à broyer a remplacé les maîtres d’oeuvres « .

Il suffisait d’une photographie et d’un travail technique pour pouvoir relier l’art à mes préoccupations modernes. Travailler pour des associations environnementales accentue encore cette révolte. Les problèmes climatiques, la surconsommation, la fast fashion, l’agriculture intensive. Tout. Quelle difficulté pour l’homme du XXIe siècle de trouver un chemin éthique dans une route déjà minée. Comment informer le corps social de la nécessité de changer les choses ? Comment sensibiliser des millions d’individus qui peinent déjà à survivre, qui suffoquent ? Comment leur faire comprendre que le monde doit changer, lors même qu’il faut être privilégié pour se poser de tels constats. Comment faire des luttes sociales et écologiques une tangente concrète pour les hommes ? Comment les y intéresser ? Comment les y impliquer ?

Plus le temps passe, plus je pense que le changement doit venir du peuple. D’où la nécessité de lui faire prendre part au combat. Pour faire bouger les lignes, il faut user des armes ennemies, apprendre à mieux les aiguiser, les employer, les subvertir. Je crois que le changement est dans la force des citoyens, dans un contre-lobby qui interpelle les décideurs, qui les condamne, les montre du doigt. C’est par la loi que les combats se mènent au XXIe siècle, par la loi que le monde doit changer. La loi c’est le voeu du peuple. Le peuple est donc l’acteur majeur. C’est la meilleure raison de faire le choix du vote. La meilleure raison de s’efforcer de comprendre les programmes politiques, s’efforcer de les lire, de les questionner, de les partager, de les diffuser. Des lois fondamentales sont passées ces dernières années, presque toutes de l’initiatives des associations ou des citoyens. Des bribes de prises de conscience, des députés, des sénateurs parfois qui luttent avec nos armes, qui partent au front, qui osent gueuler. Ce sont des changements extraordinairement lents mais c’est à nous de les conquérir, à nous de demander, de choisir, de faire entendre nos voix. La révolution citoyenne c’est l’intelligence collective. Nous avons à ce titre une carte fondamentale à jouer pour les mois à venir. Il faut amorcer la bataille.

D.A

Le carnet de route du quotidien

Après quelques mois de retard, je viens de terminer mon carnet de route du quotidien des mois de septembre, octobre, novembre et décembre 2020. Je vous rappelle le concept : synthétiser en quelques mots, des titres de romans, des croquis, des visuels l’expérience d’un moment donné. Réoffrir sa complexité à la mémoire humaine. La photographie seule, pour moi, est incapable de témoigner justement de la force d’une période. Il faut encore lui ajouter la précision des sentiments, le recours aux lectures, les pages, les auteurs que nous lisions, les dessins des lieux parcourus, des musiques, des films, des noms de villes ou de pays. C’est l’album souvenir d’une petite histoire humaine qui cherche à sauvegarder des traces pour s’émouvoir plus tard, qui cherche à exister, à donner matière aux futurs anthropologues.

Pas la période de mon histoire la plus évidente. Je me vois baigner et patauger dans des doutes existentiels, je me vois toute engluée dans des problématiques humaines. Et contempler le carnet de route me fait méditer sur nos sorts ; je trouve de la beauté dans cette soif d’individualité, cette dalle de lutte contre l’anonymat des hommes. Je trouve de la beauté dans cette certitude absolue d’une petite existence à un instant T qui pense sa vie comme un noyau autour duquel les autres gravitent. L’astre de son propre conte. Alors, par poésie je veux taire à cette individualité qu’elle n’est qu’une maille du chainon, qu’il existe des problèmes plus vastes, des problèmes avérés. Je veux lui taire sa place dans cette univers multiforme et extraordinairement grandiose, infini, illimité, mis hors compétition pour la logique des hommes mais source inépuisable de contes et d’imagination.

Par ce petit carnet de route, je veux lui interdire de penser qu’elle est un parmi d’autre, qu’elle n’est qu’un muscle du monde, une nano cellule excitée dans un organisme fonctionnel. Lui taire que malgré ses problèmes à elle, le gros monstre vivant fonctionne à merveille, comme une machine huilée qu’il a fallut des millénaires pour activer correctement et qui ne se laissera pas stopper par une poussière dans les rouages. Lui dire que pourtant sa poussière est une poudre d’or, quelque chose qui compte, qui reste, qui a droit de rêver au souffle d’immortalité. Je veux la remercier de reporter encore sur son petit carnet les aléas de son histoire, méticuleusement, avec une concentration folle. Par le carnet, la vie humaine accepte son anonymat dans une course à la beauté, guidée par une quête poétique.

D.A

La lumière danse

La lumière, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

C’est parfois quand on se confronte aux réflexions les plus difficiles, quand on accepte des vérités qu’on refusait d’appréhender qu’on discerne du fond du trou les clés les plus durables. J’ai la sensation d’avoir bataillé des mois, bataillé pour ne pas voir. Et en luttant contre moi-même, je me suis trompée d’ennemi. Il a suffi d’accepter le bilan de ma route, suffi de comprendre frontalement que mon trajet avait dévié pour venir rectifier le tir. Juste ça. Un gouvernail repositionné qui pointe un nouveau cap. Et soudainement, tout a changé. La pesanteur des jours s’est substantiellement allégée. Comme une arme métaphysique qui m’accompagne partout, le courage me talonne ; j’ai mon nouvel itinéraire.

Cette semaine, j’ai eu la chance d’exposer mes dessins à Bordeaux, aux halles des douves. Comme une bande annonce imprévue de mon projet d’Art thérapie, j’y ai tenu un atelier de dessin intuitif. C’est fou, parfois, comme on avance à contre-vent dans des quêtes secondaires et comme tout est facile quand on devine sa voie. Face à tous ces visages bienveillants et volontaires, je me suis sentie à ma place, profondément. Comme une évidence folle. Et plus étrange encore, je n’étais pas en retard, comme ces carrefours de vie que l’on découvre joyeusement en se demandant pourquoi nous ne les avons pas vu plus tôt. Ces carrefours que nous nous reprochons de ne pas avoir foulé avant. Je me sentais à l’heure au rendez-vous du temps. Une année plus tôt aurait été précoce, une année plus tard aurait signé le vide.

La lumière a son règne et sa rythmique propre. Elle apparait et disparait à l’aune des maux humains. Aujourd’hui elle préside mes petites décisions. Je la vois vaciller et trembler avec grâce. Peu importe la forme qu’elle prend, elle est en puissance en toute chose. Et la lumière m’accorde sa danse, tâchons de bien valser.

D.A

L’adieu aux détours chronophages

Les métairies, croquis, 110 x 165 cm, décembre 2021, copyright Diane Alazet

Se réveiller un matin convaincue de ne pas se trouver au bon endroit, au bon moment. Un rapide 360° pour constater les blessés sur l’immense champ de bataille. Drôle de période que celle qui précède la trentaine où l’urgence est partout. L’homme est capable de conserver le voile de l’illusion des mois et des années. Un jour ou l’autre, pourtant, le tissu se déchire. Alors, on aperçoit la vérité derrière la toile. Mon voile s’est déchiré. C’est une vision irréversible où vos choix successifs vous éclatent à la face. Je me demande, parfois, si c’est une question de nature ou si l’homme, en substance est condamné au doute. Se lever convaincue de ne pas être à sa place. Raisonner sur les causes et sur les conséquences. Retour à la saison des doutes. Il est difficile d’établir l’instant précis où l’on s’écarte de sa voie, où l’on négocie avec le destin, où l’on transige avec sa route. Une légère déviation puis une autre, puis une autre. Les jours s’écoulent, les mois, les années et l’on se réveille un matin dans un décor étranger, entourés des fantômes des rêves qui nous poursuivent.

L’approche de la trentaine comme un panneau stop au croisement. Un premier bilan maladroit des acquis et des expériences. Trop de cases non cochées. Des détours chronophages. Prendre part à la danse absurde du social, s’être laissée piégée sans émettre aucun cri. Contempler ses barreaux en souriant naïvement comme si tout cela avait un sens. Apprendre de mois en mois à aimer sa prison en raisonnant sans cohérence, une logique déréglée, déboussolée, informe. Le verdict est bien mitigé. Regarder en arrière et observer les victoires, regarder en avant et contempler tout ce qui reste. Qu’il nous faut du courage pour redresser la barre lorsque le gouvernail s’est laissé choir à la dérive, droit vers le cap du monde des autres.

Contempler les cartographies marines, calculer les itinéraires, intégrer la force des marées, des vents, les golfs et les courants à ces drôles de plans tirés sur la comète. J’ai l’impression qu’il faut une vie pour apprendre à trouver sa place, une vie à creuser, à chercher, à multiplier les chutes. Je cherche l’itinéraire d’une liberté qui m’appartient. Je regrette qu’on ne m’ait pas appris à explorer plus activement. Je sens qu’il manque des maîtres à ma petite histoire, il manque des domaines de compétences, des acquis, des connaissances. Il manque des hectares de savoir, des kilomètres de rencontres, des langues, des cultures, des étincelles de vie. Je comprends qu’il est temps de m’en remettre aux guides, la liberté m’appelle, une invitation au voyage pour redresser le gouvernail et retracer les bons sentiers. L’ile aux trésors est proche, il faut tendre les voiles.

D.A

Hier, les femmes

Hier, les femmes, fusain, 27,3 x 37,5 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

Drôle d’expérience pour une femme du XXIe siècle d’ouvrir les pages de l’illustre « Quatre filles du Dr March ». Ça faisait des années que je voulais m’y plonger, un sacré classique. Mollat, le bon rayon, le bon moment, les fêtes de Noël ; il n’en fallait pas plus. Quelle étrange expérience que celle de se retrouver projetée dans un XIXe siècle américain au comble du machisme où les femmes sont réduites à leur misérable statut marital. Ne vous méprenez pas, je suis accoutumée aux oeuvres littéraires de cette époque. J’ignore pourquoi, cette fois, l’indignation est à son comble. Je pense aux oeuvres d’Henry James, des soeurs Bronte, de Thomas Hardy, de Tolstoi. Cependant, dans les lignes des écrivains susmentionnés, l’héroïne prenait les armes contre les diktats sociaux. Elle réclamait un absolu, une justice, quelque chose de tangible. La lecture des Quatre filles du Dr March m’a partiellement révoltée parce qu’il n’existe qu’une figure qui fait le choix de la bataille (et quelle figure fabuleuse que le personnage de Jo). Le machisme est parfaitement toléré et le roman est truffé de « bons conseils pratiques » pour devenir une parfaite petite épouse, du genre : « Surveille-toi, sois la première à demander pardon si vous avez tous deux commis une faute » et autres joyeusetés stéréotypées sur le rôle de la femme dans la cuisine et dans la bonne gestion du foyer.

Alors, je me suis questionnée sur les conséquences de tout ça sur les femmes de nos générations. Comment tous ces préceptes de docilité, de douceur, de soumission et d’obéissance ont pu laissé leur marque même dans les esprits les plus farouchement libres et émancipés ? Comment éduquer une jeune fille au XXIe siècle, en la tenant le plus possible éloignée de ces clichés à la vie dure ? Dans quelle mesure une femme elle-même soumise à ces préceptes est-elle susceptible de pouvoir élever sa fille sans lui en transmettre les valeurs ? Quelles sont les méthodes aujourd’hui susceptibles de pouvoir former des femmes absolument libres ? Il y a bien sûr l’importance des lectures classiques, les grands textes fondateurs du féminisme, les essais philosophiques et sociologiques. Il y a les activités pédagogiques pour les enfants, l’importance des exemples que l’on donne. Mais que faire de tout le reste ? Ce qui n’est pas conscientisé, ce qui n’est pas analysé, ce qui existe depuis des générations et qui refait surface à un moment ou à un autre ? Comment éduque on à la liberté ?

Sans avoir encore terminé la lecture de ce roman, il aura eu le mérite de me faire me poser un milliard de questions sur ces problématiques. Je pense à ma nièce, aux jeunes femmes de mon entourage. Je me dis que c’est dans l’effort collectif qu’on arrivera à déplacer les frontières. Je réfléchis à des méthodes pédagogiques pour les aider dans ce cheminement tout en luttant moi-même pour me dépêtrer de mes propres stéréotypes. Englués. Rien à faire, la liberté est l’affaire de tous. Il n’y a pas d’âge pour se battre. C’est une lutte de générations.

D.A

La bataille des cellules

Après plusieurs semaines d’absence (joli combo de fêtes, travail et ordinateur HS), me revoici pour de nouvelles aventures. Cette année commence pour moi avec la charmante compagnie du Covid, joyeux luron en fête promu au rang d’ennemi public n°1 par les autorités sanitaires compétentes. Je me souviens de la première nuit de fièvre comme d’un souvenir étrange et prodigieusement poétique. Peut-être que la température (et la déshydratation du corps) produit des effets différents selon les organismes. Mon expérience a été proche de l’hallucination. La fièvre et le froid. Se faire réveiller par l’accélération des battements de son coeur, comme un truc qui s’accroche organiquement à la vie. Dans mon délire fiévreux, j’ai pensé aux poètes romantiques, Keats en tête. Emporté par la grippe et l’asthme. Les progrès de la médecine ont résolument annihilé la mort des poètes. Aujourd’hui, Keats serait ressorti de la pharmacie avec des dolipranes et de l’ibuprofen et il se serait activé à la rédaction d’un nouveau recueil.

Je n’avais pas été malade depuis des années. J’avais oublié la fragilité folle d’un organisme à plat. Oublié le sentiment de faiblesse que procure un corps étranger. Oublié la bataille que livre les cellules au monde. Dans ma semi-hallucination, les grelotements et les migraines, j’ai ressenti la nécessité de mobiliser mon organisme, un discours de guerre aux cellules armées, une exhortation à se battre contre un ennemi légendaire (on ne parle que de lui depuis deux ans). Parés au poste, crier en chef de guerre les ordres militaires, les stratégies des troupes. Je me suis couchée en pensant « accroche toi mon pote, cette nuit va être une bataille telle que nous n’en avons sans doute jamais menée ».

Dans la folie fiévreuse, je me suis réveillée au milieu de la nuit, en paix, à l’idée que j’avais déjà vécu des milliers d’existences ; j’ai vécu pour quinze vies, j’ai voyagé, j’ai aimé, j’ai créé avec passion. J’ai existé si fort, j’ai laissé ma trace, humblement, à ma manière. Au milieu de la nuit, moi l’être aux mille doutes qui pense sans cesse à ce qui lui reste à accomplir, j’étais en paix. Je me suis dit « ça peut finir comme ça ». Mon coeur accélérait, accélérait, accélérait. Je me suis dit « il va lâcher, on ne peut pas soutenir cette cadence ». Mais c’était mal connaitre le coeur des artistes. Ils en veulent toujours plus. ils en ont toujours plus. L’intensité est notre lot. L’adrénaline d’une fin possible m’a contrainte au bilan. Et sous les tremblements de froid, je me suis dit « c’est pas si mal, putain c’est pas si mal ». Je pense, face au bilan, à ceux qui songeront le contraire. Je pense à ceux qui n’ont pas vécu, les âmes aux cartographies vierges. Je pense à ceux qui ne sont mûs par aucune quête, qui contournent les aventures. Il est urgent de vivre. Nous n’avons rien à perdre. C’est tout ce que je vous souhaite face à cette fièvre de l’enfer : sourire du chemin parcouru et se dire « putain, j’ai bien vécu. J’ai créé un spectacle sublime, une oeuvre à mon image qui aurait pu être mieux ciselée, mais mon dieu ce qu’elle est belle. Mon oeuvre à moi est belle ».

D.A

Joyeux article d’anniversaire

Il existe des gens qui vous réapprennent à croire. Des gens spectaculairement vivants, des maîtres du rire et de la légèreté, des exemples aériens qui vagabondent de place en place, de fête en fête, de rencontre en rencontre. Ces gens là ont appris à voir le monde différemment et cette vision il la propage dans l’écoulement du quotidien. De leur bouche le mot « ennui » est absolument proscrit. Et chaque jour, l’adrénaline doit succéder à l’adrénaline. L’exception doit faire loi, les jours sont des spectacles. La pièce du monde se joue, ils en sont les conteurs. J’ai eu la chance immense de rencontrer l’un d’eux, au détour d’une autre aventure dans laquelle il avait plongé. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un de si profondément libre. Des doutes, il en avait, mais il savait les dominer. Ils attendaient sagement dans le sas du monde des rires, à crever d’ennui dans un coin en attendant qu’on les rappelle. Lorsque vous rencontrez ces gens, vous chérissez chacune des traces qu’ils ont laissé dans votre mémoire. Une infinité d’images gravées : un ukulele, un hamac, des lunettes de soleil, les premières notes des copains d’abord, des genoux qui se touchent, les yeux menthe à l’eau, un truc phénoménal. Lorsque vous rencontrez ces gens, parfois, vous vous demandez comment tout cela peut être possible, une telle charge de poésie, ça tient de l’improbable. Il existe des gens qui apaisent les peurs, qui sculptent dans la banalité des jours des oeuvres hors du commun.

Je me souviens de cette rencontre pour avoir été celle qui a su métamorphoser mon approche de la création : il est la toute première personne à m’avoir donné envie d’inventer en couleurs. Avant, cela tout était sérieux, les fusains se mêlaient en notes de noirs et blancs. Il manquait quelques chose. Difficile pour un petit artiste de se sentir condamné à l’a-chromatique lorsque le monde est rempli de chefs d’oeuvres de pigments. J’avais un rêve inaccessible, il en a tracé le chemin. C’est en ce sens, je pense, que cet être est une muse. Il existe des milliers de muses aux formes et aux notes différentes. Certaines vous font créer de la mauvaise manière, d’autres vous poussent dans le chaos pour trouver une bribe de beauté. Mais j’ai trouvé ma muse à moi, celle qui m’apaise souvent, qui m’aide à traquer le sublime, par à coup, de jour en jour. Une muse qui fait barrage à la violence du monde, qui calme l’intellect en faisant résonner les rires.

Demain, cette existence fêtera ses trente ans. Je me dis qu’il faut le crier, que le monde doit savoir. Je me sens incroyablement chanceuse d’être son compagnon de route, son binôme d’explorateurs, son frère d’aventures folles. C’est une muse qui vous donne envie de partir conquérir la terre, de vagabonder éternellement vers de nouveaux sentiers de route. Et dans ses yeux, le monde devient spectaculaire. Alors, par ricochet, j’en perçois la grandeur.

D.A

Dans la peau du navigateur

Navigateur, aquarelle, 21 x 29,7 cm, 2021, Copyright Diane Alazet

Je n’ai jamais très bien compris la nécessité de l’ordre. Partout où l’on m’assignait des objectifs de compétence, je dégainais une arme plus puissante qu’aucune autre, une longue vue double face pour observer le monde. On y apercevait deux visuels distincts. 1. l’image de la réalité 2. Un univers créé de toute pièces par la force de l’imagination. L’objectif : transgresser les habitudes, percevoir différemment, apprendre à regarder le monde avec d’autres yeux. Dans un drôle de système où il faut être performant, rentable, productif, un petit poète doit chercher à inventer d’autres termes, changer les chiffres en rêves, construire de nouvelles formes. Alors, j’ai dessiné une vieille carte du monde. Cinq semaines, un voyage. De recruteur de donateurs je suis devenue navigatrice, explorateur. Cinq semaines pour conquérir le monde, ramener des ressources, noircir les cartes de noms, de mots, de villes parcourues. Une journée productive = le passage d’un lieu à un autre. Apprendre à regarder le monde sous un regard décalé, biaisé, détourner le sens du système pour qu’il vous corresponde, qu’il fasse sens pour de bon. Nous pouvons changer la société, c’est une nécessité. Mais il faut aussi être capable de transmuer sa perception. Comme le monde est ennuyeux sans l’ajout de la création. Apposer au réel le sceau de l’imagination. Aucune limite n’est tolérée car l’extra-ordinaire est partout : dans la répétition des jours, dans l’attente, dans les chiffres, dans la quête d’un avenir, dans les rues, les salles de cinéma, les bars et les cafés bondés, dans l’ennui, dans la peur, dans le vide, dans l’excellence. L’ordinaire n’est qu’une moitié d’un tout.

Alors, je noircis tranquillement ma carte. Voyager de Paris à Londres, de Londres à Athènes, d’Athènes à Vienne en parcourant la Vendée. Plus rien n’est impossible. Les limites sont suspendues. Je peux faire le tour du monde en restant sur les terres françaises. Je peux devenir capitaine de navire en brandissant un kway associatif. L’inertie n’existe plus. Le mouvement est partout. Voir le monde sous d’autres yeux, c’est accepter d’être nomade, toujours, chaque fois. C’est ne plus jamais quitter la route même quand les pas sont à l’arrêt. On parle de l’importance du voyage physique, mais on ne mentionne jamais assez la nécessité du vagabondage de l’esprit. L’imagination produit ses propres cartes, ses univers distincts, ses couleurs, ses perceptions. Je parcours mes cartographies sur le pont du navire. Capitaine. Naturaliste. Explorateur. Navigateur. Il faut prendre la route pour mater l’ennui.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A