Le sens de la fête

Le sens de la fête, photographie, 30 X 45 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Quand on était enfant, tout était prétexte à la fête : une visite au magasin But où les centaines de canapés devenaient des labyrinthes géants dont il fallait s’extraire, l’arrivée d’un nouveau tissu qui nous servait de toile pour la confection de cabanes dans lesquelles nous dormions en cachette. Et puis il y avait Noël et Pâques et les anniversaires. Je sais que la période est difficile, nous ne savons pas encore s’il nous sera possible de passer les fêtes en famille cette année. Et ça fait très bizarre. Mais nous sommes enfermés avec beaucoup de temps. Quel luxe… Le temps qui nous tourmente, qui accélère et ralentit au gré de ses caprices est maintenant à notre merci, condamné entre quatre murs à nous obéir docilement.

Plus que jamais, nous pouvons revenir à ce sens inné de la fête. Vous vous souvenez comme nos coeurs battaient vite quand les parents criaient : « à table » et que nous terminions une partie. Chaque instant était crucial. Chaque seconde était occupée et la succession des étapes étaient chaque fois suivie d’un petit rituel de fête. Nous avons oublié le triomphe des goûters. l’odeur des biscuits chauds dans le four encore brûlant. La musique vagabonde qui nous tenait jusqu’au diner, parcourant toutes les pièces pour unifier la meute.

Il est urgent de renouer avec le sens de la fête, sans cela nous ne tiendront pas. La période est trop chaotique pour laisser gagner l’autre camp. Il faut offrir une résistance. Nous devons prendre les armes que nous avons à disposition et elles sont incroyablement simples : la joie, les rires, se féliciter des petites victoires, instaurer l’apéro de fin de journée de confinement, célébrer les jours, célébrer les nuits. Il faut réinventer la fête et nous avons des semaines pour cela. Des semaines gratuites, pour du beurre, pour rien, sans d’autres prérogatives que de « tenir le coup ». Mais on peut faire bien mieux que de « tenir le coup ». Honorons heure par heure le sens de la fête.

Construisez des cabanes sous les bureaux de télétravail. Cuisinez des plats gastronomiques si c’est votre truc. Créez des objectifs. Donnez vous les moyens de rêver. Alimentez vos idéaux. Lâchez le superflu et tout ce qui divise. Fédérez vous (et votre famille) autour d’un but commun. Il y a déjà trop d’ombres dehors, inutile de leur ouvrir la porte. Nous devons résister. Inventez des idées qui feront barrage à l’ennemi. Préparez vos plus beaux projets et mettez les sur pause pour trinquer.

D.A

Les itinéraires poétiques

Les itinéraires poétiques, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Les murs ont une mémoire et je reste convaincue que là où passent nos pas nous laissons une emprunte. C’est une emprunte profonde, invisible, intraçable que nos pas reconnaissent lorsqu’ils reparcourent les mêmes places. Nous laissons des souvenirs partout, nous semons la mémoire et tout notre corps se souvient lorsque plus tard, nous revenons. Passer un mois à Rennes pour le travail. Retracer les ruelles que je parcourais autrefois, deux ou trois fois par an, étrangère à la ville, pour retrouver mes amis bretons. M’approprier les lieux, cette fois, et faire de Rennes mon terrain de jeu. Le souvenir de noms de places que je ne faisais que traverser. Le nom des bars d’un soir. Et le parcours rennais avait gardé en propre le sac oublié des souvenirs que je lui avais confié. Les sentiers se métamorphosent au fil de nos parcours de vie. La mémoire de la fête et des nouvels ans répétés s’est progressivement transmuée en briefs professionnels à la croisée de La Brioche dorée et de la rue Le Bastard. Et pour mes pas, Rennes a changé.

Puis, la question du confinement. Où ? On me propose La Roche sur Yon, où mes pas sont déjà passés. Je me souviens d’une mission de collecte de fonds pour Amnesty Internationale. Je me souviens d’un sentiment confus de remontada de confiance. Je me souviens de rencontres extraordinairement enrichissantes. Je me souviens du spot et de la longue rue aux cafés-terrasses. Tous nos pas laissent des traces et je les ramasse tendrement lorsqu’au retour je les retrouve. Etrange impression que nos existences se résument à l’exploration de nouveaux parcours que nous transformerons au fil de nos allers/retours. Les itinéraires poétiques, extraordinairement poétiques.

Je clame l’importance du mouvement, même en ces temps de fixité. Découvrir de nouveaux lieux. Y laisser des empruntes. Noircir les carnets de voyage, peu importe la distance : une autre rue, une autre ville, une autre région, un autre pays. Tous les sentiers se valent dans la terre des souvenirs. Déposez la mémoire dans la pierre des ruelles, au coeur des places et des carrefours, dans les chemins de randonnées ou dans les studios des grandes villes. La carte des itinéraires poétiques est toujours demi-vierge parce qu’il y aura toujours des lieux à explorer, toujours des mémoires à construire, toujours des topoi où revenir.

Mon itinéraire poétique est encore enrichi et je trinque solennellement aux cartographies à noircir, griffonner, aux flèches, aux pas, aux noms de villes qu’on entoure, aux esquisses, aux parcours, à tout ce qui fait de nous de grands explorateurs. Le voyage est l’affaire des hommes, à chaque minute nous parcourons, à chaque trajet, nous dessinons. Gribouillons le monde de nos pas.

D.A

Lettre au mois de décembre

 

 

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Lettre à Décembre 2019, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

C’est tellement dingue ;  cette période, la vitesse à laquelle le monde s’est révolté, les changements, les promesses, les manqués, les « et si ». Ça me donne l’envie un peu absurde d’écrire une lettre au mois de décembre, à 2019, une lettre aux petits « nous » d’il y a encore quelques mois. ça commencerait sans doute comme ça :

 

« Cher hiver 2019, Je ne sais pas vraiment pourquoi je t’écris. Tu t’apprêtes à vivre des heures sombres et j’ignore s’il faut t’alarmer. J’ignore si tout ce chaos aurait pu être évité avec une meilleure préparation. Je ne sais pas par où commencer. Dans quelques mois, le monde connaîtra une pandémie gérontocide telle que les hommes de ta génération n’en ont jamais vécu. Dans les foyers, on laissera la télé en boucle sur les dossiers spéciaux « contagion », on jaugera les graphiques sur le pile ou face de la mort, les yeux rougis par les médias dans une fascination morbide.

Dans quelques mois, décembre, tu entendras des mots abstraits devenir violemment terre à terre. Si je dis « confinement », décembre, tu ne comprends pas. Pourtant,  bientôt, tu sais, à toutes les heures du jour, quand tu déambuleras dans les rues de Paris, que tu vagabonderas dans les cités européennes, tu ne trouveras plus rien et tu ne verras personne. Les villes du monde seront vidées et les appartements seront pleins. Décembre, tu entendras des phrases un peu étranges, telle que : « Tu as bien ton attestation? ». Au début, ça te choquera et puis tu t’en formaliseras.

Les gens changeront de trottoir quand ils t’apercevront. Ils auront peur de toi et tu auras peur d’eux. Peu à peu, les jeux télévisés se videront de leur public, les pubs tireront profit du confinement à la maison, tout te paraitra plus intime. Tu entendras parler de l’horreur italienne, du nombre de décès en Espagne, des partis pris révoltants de certains gouvernements mondiaux. De cette période complètement dingue, émergeront des super stars, médecins/Narcisse, traitements polémiques. Tu ne sauras plus qui croire, alors 2019, les complotistes émergeront – ils foisonneront dans toute l’Europe et bien au delà des frontières pour prendre tranquillement tous les gens pour des cons.

Ne t’inquiète pas, décembre si les prérogatives sont absurdes. Si un jour les pouvoirs publics t’expliquent l’inefficacité des masques chirurgicaux et que le lendemain ils décrètent leur port obligatoire dans les transports en commun. Bon, depuis quelques années, toi tu connais les grèves du personnel hospitalier pour l’obtention de plus de moyens. Bientôt, tu pourras voir leur rage droit dans le blanc des yeux. Ils risqueront leur vie chaque jour, à cause d’un état sourd.

 

Paisible mois de décembre, dans quelques semaines, le monde que tu connais va changer. Après de nombreuses mises en garde et maintes tentatives de dialogue de la part de la communauté noire aux Etats-Unis et face à une énième bavure policière, le vase va déborder. Un agent récidiviste plaquera un homme au sol à Minneapolis. L’homme – de couleur noir – Georges Floyd, dira à l’agonie « I can’t breathe » et perdra la vie. Alors, tu connaitras quelque chose de flamboyant, la révolte d’un peuple sur une oppression ancestrale, la justice réclamée, des milliers et des milliers de gens dans les rues qui crient « égalité », aux Etats-Unis pour Floyd, en France pour Adama.

 

Eh décembre, je te le dis, à ce moment tu hésiteras. Toute ton âme aspirera à croire à un changement, tes cellules te diront : « Tout peut évoluer. On peut recommencer à zéro. on peut voter pour un candidat écolo. On peut consommer mieux, mais vraiment, putain, pas comme hier. On peut tout repenser. On peut tout changer. La dette est élevée, on peut encore emprunter et construire quelque chose de beau ». Mais ta tête te dira  : « c’est une utopie bien naïve. On ne les changera pas. Les états sont les états et les gens sont les gens. Tu n’y peux rien. Personne n’y peut rien. C’est foutu. » Alors, hiver 2019, il faudra te lever et croire éperdument la pensée optimiste. Hiver 2019, il faudra se battre.

 

Bon je passe la répression militaire en France, ça, t’es plutôt au courant. J’ai tellement de choses à te dire, décembre. Au fond si je t’écris c’est pour te supplier de profiter de ta période. Dans quelques mois, 2019, rien ne sera plus pareil. On ne se touchera plus. On y pensera à deux fois avant de visiter ceux qu’on aime, on sera toujours vigilant, nerveux, sur le qui vive. On nous aura volé le naturel du monde. Je t’écris de l’aube de juin. Il t’envoie ses meilleures pensées, en priant qu’un miracle annule le cycle de l’histoire et que tu ne connaisses pas ces heures folles d’où je t’écris. »

 

D.A

Confinement Jour 49

 

LE ROLE DE LA CULTURE

 

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Le rôle de la culture, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

Alors que près de quatorze millions de français étaient devant leurs postes de télévision ce mardi pour en apprendre davantage sur le sort qu’on leur impute, je me suis questionnée sur nos quotidiens. Nos nouveaux quotidiens. En temps normal, un homme lambda vivant dans une grande (ou moyenne) ville est sursaturé d’informations publicitaires, d’échanges sociaux, de stimuli lumineux et aguicheurs. Le sociologue Georg Simmel l’évoquait déjà dans les années soixante, l’entrechoquement violent des individualités à ces systèmes omniprésents tend inévitablement à rendre l’homme « blasé ». Et Simmel va plus loin. Pour lui, la culture telle qu’elle représentée dans les grandes villes est tout bonnement dépersonnalisée et annihile la part de spontanéité de l’individu. L’industrie culturelle apparait, dès lors, pour le sociologue, comme une entité « aliénante ».

 

Excusez ce recours à des penseurs plus doués que moi – mais il était nécessaire pour la suite de cet article. Mettons que Simmel ait raison. Mettons que les grandes villes et tout leur fatras publicitaire aient un impact direct sur l’essence de la culture, alors j’en déduis tout naturellement que le confinement a son rôle à jouer dans tout ça. voilà presque cinquante jours que l’humain est coupé – pas en totalité évidemment mais assez pour être souligné – de la sursaturation publicitaire et mercantile des villes. Le paradoxe est là : nous n’avons jamais tant consommé de divertissement, tout en étant si peu exposés aux devises incitatrices de nos entreprises. C’est peut-être que pour la première fois de l’histoire, nous avons le choix. Le choix du contenu. Et si la culture, jusque là, pouvait être perçue comme une entité « aliénante », elle a donc peut être enfin la possibilité de faire ses preuves.

 

Après des siècles d’exhortation à l’artifice et à la consommation aveugle, nous échappons a minima à l’une de mailles de la chaine publicitaire. Ne sous-estimons pas l’impact des affiches géantes dans le métros. Parce qu’une affiche géante n’est jamais seule, elle accoudera toujours une autre affiche géante et ces images successives forment la sursaturation visuelle. C’est dans la sursaturation que le message commercial prend. Ainsi nous avons faire rompre l’une des mailles. Alors – temporairement (ne soyons pas dupe, ça ne durera pas, c’est trop ancré dans nos habitudes) – comment la remplacer ? Vous me voyez venir à des kilomètres : par la culture peut-être.

 

Depuis le début du confinement, la toile regorge de témoignages sur les choix de chacun quant à l’occupation des jours. Certains ont appris des langues étrangères, d’autres ont relu tout Proust. L’un décide de se mettre à la page et d’avaler le plus de classiques cinématographiques possible. L’autre privilégie l’usage du jeu vidéo. On fait du sport, ou pas. On mange beaucoup, ou pas. On lit beaucoup, ou pas. Et le fil conducteur de ces activités semble apparaître de lui-même. Ce qui relie ces choix, c’est la culture.

 

S’il faut trouver des solutions à cette situation anxiogène, incertaine, inédite, c’est peut-être dans la culture que nous pourrons piocher. Regardez vos bibliothèques. Ces milliers et milliers d’idées, de mots, de pages assemblées en un ordre choisi dicté par un projet poétique propre à l’auteur. Et nous pouvons creuser dans la pensée des hommes, chercher dans les romans qu’on a déjà cornés ou dans les pages des oubliés qu’on n’a jamais ouvert ou qu’on gardait secrètement pour les grandes occasions. On ne cesse de parler de situation inédite, c’est vrai. Pourtant, des pandémies ont déjà existé. Et si aucune d’entre elles ne fut vécue comme la notre, je pense que la culture passée a mille et une choses à apprendre.

 

Vous vous sentez trop à l’étroit ? Grand explorateur ou simple touriste, vous regrettez le temps du voyage. Voyage organisé ou voyagé improvisé. Voyage à hôtel quatre étoile ou en bivouac sauvage. Voyage dans le pays, voyage à l’autre bout du monde. Et si on profitait de ce contexte pour apprendre à voyager autrement ? Il y a tellement d’artistes qui détiennent en main vos passeports. Et tout est tamponné. vous êtes prêts à partir, sur le quai de gare, dans le hall d’aéroport. Ils n’attendent qu’un feu vert pour vous faire traverser des contrées inconquises, pour vous remémorez aussi des temps et des vagabondages passés. Vous pouvez retournez dans les lieux qui vous manquent. Vous pouvez même le faire avec les yeux d’un autre et je postule que l’expérience ne fera que vous émouvoir plus fort. Parce que le pas individuel devient une histoire collective. Lorsque les carnets de route des autres viennent tisser leur toile dans la votre. Je pense à Naples, mon terrain de jeu. J’ouvre un Henri James et ça y est, le miracle opère. Sacs sur le dos, je retrace mon souvenir mais sous le joug merveilleusement romanesque d’une plume du siècle dernier.

 

Je sais que cet article est plus long que les précédents, c’est qu’il me semble très important. Je ne peux que vous exhorter à la consommation de la culture. Je parle des livres mais tout est possible : jeux vidéos, cinéma, BD, créations interactives, poésie, théâtre, et j’en passe. Prenez tout. Avalez la création des hommes avec une boulimie acharnée. Dévorez jusqu’à l’épuisement parce qu’elle contient en elle la clé du voyage,  de l’air libre, la clé de l’avant, des mémoires, la clé de nos petits esprits troublés. Voyagez, voyagez !

 

Et si tout ça nous apprenait à consommer mieux. Pour la première fois, nous pouvons choisir, alors choisissons le vagabondage, partons errer vers d’autres frontières, explorons le monde autrement. Peut-importe votre forme culturelle mais saisissez le feu vert, attrapez un passeport, une chaise, un thé bien chaud et devenez des explorateurs !

 

D.A

Confinement Jour 42

 

L’INFANTILISATION DES MASSES

 

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L’Infantilisation des masses, crayon, fusain et acrylique, 27,3 x 35,7 cm, avril 2020, copyright Diane Alazet

 

Il est drôle de constater qu’avant le début de ce confinement, les citoyens du monde étaient – pour une large majorité d’entre eux – considérés comme des entités responsables. Sur eux reposaient la lourde tâche du quotidien : enseignement, soin, commerce, communication, économie, politique, alimentation. Bref, soyons honnêtes, si la société fonctionne, c’est grâce aux acteurs qui la constitue. Le concept de société en lui même n’est qu’une drôle de coquille vide si on lui retire sa substance, à savoir l’homme social.

 

C’est pourtant cela dont il s’agit. L’homme social est en camisole, enfermé, confiné, isolé de son lieu de servitude. Impuissant à opérer, inefficace à faire tourner la grande machine sociale, inapte à l’obéissance des échanges et des flux. Et momentanément, nous pouvons franchement dire que l’homme social est mort. Alors l’économie s’effondre. Alors les industries s’écrasent. Et un constat s’amorce, un constat simple et évident mais que les politiques avaient pourtant su nous faire oublier : ce n’est pas le gouvernement qui fait fonctionner un pays, ce sont ses ouvriers. Et lorsque nous, engrenages multiples, cessons de travailler, nous bloquons l’intégralité de système.

 

Et pourtant… pourtant le gouvernement a changé de cap. Là où le citoyen était un outil efficace à servir le monde social, il est devenu petit enfant. Là où les masses s’élevaient contre les mesures gouvernementales, on voit des individualités isolées, apeurées, silencieuses. Et si les hommes d’hier revendiquaient des droits, c’est à ceux d’aujourd’hui que nous donnons des ordres : « Restez chez vous. portez des masques. Lavez-vous les mains. Faites un jogging. Ne faites pas de jogging. » Sans raison politique et par la simple force des choses, la masse sociale s’est vue brutalement infantilisée.

 

Tous au même titre, vacataires, étudiants, chefs d’entreprises, pères de familles se sont vus gratifiés d’un attribut commun : nous sommes – aux yeux des dirigeants – redevenus des enfants, les bébés apeurés de gouvernements pris de court mais contraints d’adopter le rôle de patriarche. Les allocutions présidentielles nous donnent, tour à tour, l’impression d’être encouragés, restreints, remerciés, cajolés, puis déculottés en public. Voilà, le gouvernement distribue à sa guise des fessées et des confettis à ses pions les plus fidèles, nous. On nous donne des ordres quotidiens – auquel nous nous précipitons de répondre – pour le bien collectif. Et déjà, comme l’enfant en stade d’apprentissage, nous n’avons d’autres options que celles d’obéir aux autorités désignées. Oui, voilà, nous sommes contraints à l’obéissance.

 

Diane. A

Confinement Jour 35

 

La Grande Loterie

 

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La Grande loterie, crayon et fusain, 27,3 cm x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

Des mois que le monde parle du coronavirus, qu’on nous assène des vérités et des contre-vérités. Au fond, de tout cela, nous ne savons pas grand chose. Des bribes d’informations – tout juste suffisantes pour introduire la peur. C’est notre première crise. La première fois pour nous, jeunes générations et pour beaucoup de nos anciens (nés après la guerre) que la mort a saisi un tournant collectif. On entend ici et là que certains facteurs augmenteraient le risque de décès chez les patients atteints du coronavirus : le diabète, les maladies chroniques, dans une certaine mesure même certains éléments génétiques. Et le connard de base, moi (et vous aussi du coup) n’a qu’un constat à faire :  en fait, je joue ma vie à la loterie.

Vivre ou mourir. Pile ou face. Ticket gagnant ou ticket perdant. Bon déterminisme biologique ou non. Bref, autant de facteurs qui ne dépendent pas de nous. Je me souviens des enseignements des stoïciens : fais dépendre ton bonheur de ce qui dépend de toi. En l’occurence, ici, le pari est osé. Nous n’avons pas de pion à jouer, pas de dé à jeter, rien. Et si la roue de la fortune n’a pas de main coupable, difficile de ne pas adresser quelques reproches au gouvernement en place.

 

Les maîtres de la loterie aiguilleront la grande roue. Du matériel. Une meilleure sécurité pour les acteurs majeurs. Garder des méthodes humaines. C’est la première fois pour nous que la mort est si concrète. Avec cette prise de conscience, une remise en cause temporaire de nos conceptions établies. Et si l’omniprésence de la mort nous l’avait rendue moins terrifiante ? Et si, durant une trêve incroyablement courte, l’homme social était forcé d’avoir peur autrement, de banaliser peut être, de craindre plus ou moins. Difficile d’universaliser un tel constat parce que je ne suis pas vous et que nos expériences de la mort sont pour les uns et les autres tout à fait différentes.

 

Pourtant, les chiffres récents ont montré que le nombre de patients hors Covid19 à franchir les portes des hôpitaux ont drastiquement chuté durant la première vague de contamination. Soit la population se porte tout à fait à merveille – ce qui semble peu probable – soit les gens ont pris du recul sur leur mal et l’on jugé sans importance (parfois à tord) en comparaison d’autres cas, et ce qui plus est dans dans un système hospitalier saturé. Peut être que cette hypermédiatisation hystérique de la pandémie mondiale, à défaut de nous avoir rassuré, aura tout au contraire banaliser la mort à nos yeux. Plus les décès augmentent, plus ils deviennent des chiffres, plus ils deviennent abstraits, moins nous les concevons.

 

Alors c’est ça. Une immense loterie aux chances inégales et aux pions arbitraires. Et dans un contexte si étrange, deux voies très concrètes se dessinent : la peur ou l’altruisme. Vivre dans l’angoisse quotidienne de croiser d’autres souffles, de fouler d’autres pas ou bien décider d’accepter, d’avancer, d’apporter une aide même minime, quelle qu’elle soit.  Nous ne pouvons pas nous contenter de l’angoisse. Et nous devons, pour la dissoudre lui apporter le jeu, la création, le repos. Jamais encore nos générations n’avaient été unies dans un évènement si tragique. Et aujourd’hui, aux quatre coins du globe, le coeur des hommes bat pour une cause commune, à l’unisson, à la même fréquence.

 

Nous pouvons réhumaniser la grande loterie humaine. Et plus encore, nous avons le devoir de le faire, « parce que le monde nous regardera et se demandera quel genre d’homme nous étions ». Allons piocher dans les grands écrits, dans les grands discours, dans les grands épisodes de l’histoire. Nous avons un rôle à jouer dans la froideur du pile ou face. Et je suis convaincue que nous le jouerons bien. Peut-être, pour une fois, pourrons nous faire de l’adjectif « humain » quelque chose de franc et de beau.

 

Diane.A

Confinement Jour 28

 

LES GESTES

 

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CORPS – ONAVIRUS, crayon et fusain, 27,3 cm x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Avant cette quarantaine, pour une majorité d’entre nous, le corps n’était devenu qu’un véhicule trivial destiné à répondre à nos besoins les plus primaires. Manger. Dormir. Se déplacer d’un point à un autre. Faire l’amour. Courir. Et subrepticement, depuis ce début de confinement, les lignes ont bougé. Il faut bien le constater, depuis l’annonce de propagation massive du coronavirus, en France et dans le monde, le rapport au geste a changé.

On ne questionnait plus le corps, on se contentait de l’user. On n’avait plus conscience des gestes, on préférait les exécuter. Et puis la folie des médias a mis un joyeux coup de pieds dans tout ça. Le corps est devenu le véhicule de la peur. Le corps de l’autre. Le sien. Il a fallu – en quelques heures – repenser les gestes les plus simples, les réapprendre, les réintégrer, en refaire un réflexe pavlovien. Nous qui pensions nos mains en outils individuels avons subitement dû changer de cap. Nos mains sont devenues les acteurs primordiaux de la transmission de l’angoisse. Et les gestes individuels se sont rapidement transmués en gestes collectivisés. Le corps est devenu collectif. A celui de chacun fait dépendre celui de l’autre.

Jamais nos gestes les plus anodins n’auront eu tant d’importance. C’est la reglorification des rituels les plus insignifiants. Oublier de se laver les mains peut maintenant tout changer. Et s’il fallait trouver dans tout cela une leçon bénéfique, peut-être serait-elle dans cette obligation sanitaire et morale à reprendre conscience de l’importance du geste. Ne plus faire pour faire. Sortir peu à peu le corps de son statut salement trivial. Le regarder pour une fois, pour ce qu’il est, là, maintenant, pour ce qu’il accomplit, pour ce qu’il obéit, pour ce qu’il dit de nous. Le regarder. Le conscientiser. Y prêter attention.

C’est un peu triste, tout de même, qu’il faille la force de la terreur pour nous faire réapprendre l’importance du geste, pour nous faire sentir à nouveau. Dehors, tout a un sens. Chaque pas, chaque éternuement, chaque postillon, chaque discussion, le masque de protection, le mètre de distance. Tout. Le corps est devenu un danger. Et nos mains ont vieilli. Sèches à force de lavage, au fond, séchées par la peur – elles sont devenues celles de vieillards.

Et paradoxalement, si le geste est devenu si conscientisé dans la sphère sociale (extérieure), il n’a rarement été si renié dans la bulle intime. On mange beaucoup (trop). On prend moins soin de soi. On privilégie des choses qui nous semblent plus essentielles. On redéfinit tout et les priorités changent. Bien sûr, il y a les joggeurs et autres sportifs mais je pense que cela ne change pas fondamentalement la donne.

Le rapport au geste a muté. Il nous fait tranquillement ré-appréhender le présent tout en nous l’assénant sous le joug de la peur. Je me demande ce qu’il restera de ces changements brutaux. Comment la sphère sociale du corps sera employée dans trois mois ? Et une petite partie de moi se dit que rien ne changera vraiment. Il restera le deuil et puis la peur de l’autre. Mais il semble, néanmoins, que c’est en analysant la situation et en la questionnant que nous tirerons durablement les enseignements de ce bordel.

 

Confinement Jour 21

 

Ça aurait pu être le nom du dernier Michael Bay. Mais non. Ça aurait pu être le nom d’un roman d’Aldous Huxley. Mais non.

Mais qu’est ce que c’est alors ? On pourrait s’étaler des pages et des pages sur la difficulté du confinement et ce dont il nous prive. Je crois que je préférerais autant parler de ce qu’il nous apporte. Pour sauvegarder ce qu’il nous reste encore de pensées positives ? Hum… non. Pour souligner le caractère exceptionnel de ce qu’il nous permet d’entreprendre, plutôt. En un petit mois à peine, tout a drastiquement changé.

 

LE TEMPS

 

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Confinement et COVID19, stylo, fusain et éléments de Catan, 27,3 cm x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

Ces vingt derniers jours, pour ce qu’ils nous concernent en France, se sont faits les témoins affolés d’un bouleversement inédit des repères temporels. Avant cela, naïvement, nous pensions que le temps était une horloge ordonnée, soumise et harnachée au bon vouloir des jours et que nous n’y pouvions rien. Et pourtant, d’emblée, un constat apparait : vingt jours de confinement total ont déjà eu raison de nos bonnes habitudes. Bien sûr, cela sera plus manifeste pour les gens en solo ou les couples sans enfants. Les heures de lever / de coucher sont complètement chamboulées. Et la rigueur tenace que le système social nous avait gentiment contraint d’adopter – pour répondre aux besoins professionnels et sociétaux – s’est bien tranquillement fait la malle.

Ce n’est – très égoïstement – pas pour me déplaire. Depuis des années, j’ai gardé un rêve, un rêve un peu absurde, fou, toqué – celui de fonder dans un environnement restreint (mon appartement par exemple) une autre conception du temps, un système temporel décrété par mon bon vouloir. J’imaginais changer les heures de toutes les horloges, vivre les jours à l’envers – pourquoi pas ? – tout repenser, en mieux et en plus drôle. J’ai gardé ce rêve un peu fou de segmenter les jours à ma manière. Mais jusqu’à aujourd’hui, rien de tout cela n’était possible car un système temporel ne fonctionne que par la force du collectif. Si mon horloge indique 13h mais que je dois rejoindre un ami en soirée – son temps et le mien ne se corrélant pas – il sera juste très en colère. Rien ne fonctionne par le bon vouloir d’un seul homme – ou il faut être un dictateur et même là, les assemblées s’érigent (souvent). Et puis, cela renvoie l’expérience au simple statut de jeu et l’enfant déteste qu’on lui rappelle que la guerre qu’il mène est fictive. Il veut que les adultes y croient et même les rallier à sa cause.  Au fond, il leur demande d’apposer à son rêve le sceau de la vraisemblance.

Alors moi et mon système temporel, on avait aucune chance. J’ai gardé ce rêve un peu fou de pouvoir modeler le temps. Et pour la première fois – sans doute la dernière aussi – c’est possible. Le temps social a – pour la plupart d’entre nous – disparu. Le temps extérieur a – pour la plupart d’entre nous – disparu. Ne reste que le temps intime. Et que nous le voulions ou non, nous sommes devenus des forgerons. Nous morcelons les jours chacun à sa manière, brûlant le fer des heures, aiguisant nos horloges. Et nous l’avons créé ce petit microcosme où nous nous sommes sciemment auto-proclamés rois. Monarques de nos temporalités propres – pour certains forgées dans les nerfs, pour d’autres dans le jeu.

Il faudrait être seule pour vivre complètement à l’envers et dans ce confinement, nous sommes deux. Mais nous modelons – comme chacun – l’horloge des jours et des nuits – selon nos bons vouloirs. Et si le temps social a perdu ses gardes fous on imagine que ce sera un sacré bordel à la fin de cette quarantaine. Il faudra revenir aux systèmes traditionnels et ça ne sera facile pour personne. En attendant… Jouons.

 

Diane.A