Le sens de la fête

Le sens de la fête, photographie, 30 X 45 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Quand on était enfant, tout était prétexte à la fête : une visite au magasin But où les centaines de canapés devenaient des labyrinthes géants dont il fallait s’extraire, l’arrivée d’un nouveau tissu qui nous servait de toile pour la confection de cabanes dans lesquelles nous dormions en cachette. Et puis il y avait Noël et Pâques et les anniversaires. Je sais que la période est difficile, nous ne savons pas encore s’il nous sera possible de passer les fêtes en famille cette année. Et ça fait très bizarre. Mais nous sommes enfermés avec beaucoup de temps. Quel luxe… Le temps qui nous tourmente, qui accélère et ralentit au gré de ses caprices est maintenant à notre merci, condamné entre quatre murs à nous obéir docilement.

Plus que jamais, nous pouvons revenir à ce sens inné de la fête. Vous vous souvenez comme nos coeurs battaient vite quand les parents criaient : « à table » et que nous terminions une partie. Chaque instant était crucial. Chaque seconde était occupée et la succession des étapes étaient chaque fois suivie d’un petit rituel de fête. Nous avons oublié le triomphe des goûters. l’odeur des biscuits chauds dans le four encore brûlant. La musique vagabonde qui nous tenait jusqu’au diner, parcourant toutes les pièces pour unifier la meute.

Il est urgent de renouer avec le sens de la fête, sans cela nous ne tiendront pas. La période est trop chaotique pour laisser gagner l’autre camp. Il faut offrir une résistance. Nous devons prendre les armes que nous avons à disposition et elles sont incroyablement simples : la joie, les rires, se féliciter des petites victoires, instaurer l’apéro de fin de journée de confinement, célébrer les jours, célébrer les nuits. Il faut réinventer la fête et nous avons des semaines pour cela. Des semaines gratuites, pour du beurre, pour rien, sans d’autres prérogatives que de « tenir le coup ». Mais on peut faire bien mieux que de « tenir le coup ». Honorons heure par heure le sens de la fête.

Construisez des cabanes sous les bureaux de télétravail. Cuisinez des plats gastronomiques si c’est votre truc. Créez des objectifs. Donnez vous les moyens de rêver. Alimentez vos idéaux. Lâchez le superflu et tout ce qui divise. Fédérez vous (et votre famille) autour d’un but commun. Il y a déjà trop d’ombres dehors, inutile de leur ouvrir la porte. Nous devons résister. Inventez des idées qui feront barrage à l’ennemi. Préparez vos plus beaux projets et mettez les sur pause pour trinquer.

D.A

Et dans leur voix, le temps

Les nouveaux bâtisseurs, marqueur et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

Ça y’est, les effets du confinement se font inéluctablement ressentir. Et pour la première fois, je l’entends dans les mots des amis retrouvés, des connaissances de passage, de ceux qui comptent et de ceux qui ne comptent pas. Dans leur regard, on aperçoit par micro-éclair d’une seconde des vagues de gravité qu’on ne leur connaissait pas. Et ils racontent leur confinement comme les anciens parlent d’une vie. C’est beau et tragique à la fois, ce moment où ton ami compare son existence à la réussite des autres. Ça lui fait un peu mal. Là je comprends maladroitement que nous, les petits hommes, traversons les mêmes aléas depuis la nuit des temps. Et si la toile se file, c’est peut-être à cause du silence.

Car cet ami avait raison. Le temps jette indifféremment sur le sort des uns et des autres des poignées de succès et d’échecs mal-définis. A nous d’apprendre à manoeuvrer et à façonner ces matières. Pour certains, c’est plus simple. Subitement, je me rends compte sous le regard de mon ami, que mon confinement était beau, merveilleusement épanouissant, aux abords du sublime, entourée des plus beaux matériaux. Lui a dû affronter des choses incroyablement dures, lutter contre lui même et les cartes de base. Alors on a deux choix : chuter plus bas ou grimper la pente. La chute est presque synonyme de profession de foi d’abandon. L’ascension fait reset. Et lorsque je créais sans me soucier du monde, des hommes sur tout le globe luttaient fiévreusement pour la vie.

Il y a ceux que le confinement a tout à fait enrichi. On réfléchit, on tire les lois et on s’active pour le changement. Il y a ceux que le confinement a tout à fait appauvri (au sens propre comme au sens figuré). Il y a ceux qui ont fait le choix d’embrayer, ceux qui ont préféré le sur-place. Et dans les traits des hommes, sur leurs demi-visages masqués, on voit les résidus des actes. Les destinées tracées qui filent sans accrocs. Les épaules encombrées du poids des décennies. Les graines libres. Les nouveaux bâtisseurs. On ne parle peut-être pas assez de ceux qui doivent tout reconstruire. Il faut tout reprendre de zéro, comme un l’an 1 de l’existence et elles font le pari, ces âmes fortes et courageuses.

Je lève mon verre ce jour aux nouveaux bâtisseurs ! Ceux qui croient et qui luttent pour réclamer leur dû. Ceux qui n’acceptent pas les cartes de jeu du destin, qui cherchent des matières plus solides pour mieux façonner leur futur. Je lève mon verre à ceux que le temps a marqué. Les paris sont ouverts pour tout refabriquer. Petits héros modernes aux épaules tenaces, merci d’inaugurer l’arène.

D.A

Lettre au mois de décembre

 

 

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Lettre à Décembre 2019, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

C’est tellement dingue ;  cette période, la vitesse à laquelle le monde s’est révolté, les changements, les promesses, les manqués, les « et si ». Ça me donne l’envie un peu absurde d’écrire une lettre au mois de décembre, à 2019, une lettre aux petits « nous » d’il y a encore quelques mois. ça commencerait sans doute comme ça :

 

« Cher hiver 2019, Je ne sais pas vraiment pourquoi je t’écris. Tu t’apprêtes à vivre des heures sombres et j’ignore s’il faut t’alarmer. J’ignore si tout ce chaos aurait pu être évité avec une meilleure préparation. Je ne sais pas par où commencer. Dans quelques mois, le monde connaîtra une pandémie gérontocide telle que les hommes de ta génération n’en ont jamais vécu. Dans les foyers, on laissera la télé en boucle sur les dossiers spéciaux « contagion », on jaugera les graphiques sur le pile ou face de la mort, les yeux rougis par les médias dans une fascination morbide.

Dans quelques mois, décembre, tu entendras des mots abstraits devenir violemment terre à terre. Si je dis « confinement », décembre, tu ne comprends pas. Pourtant,  bientôt, tu sais, à toutes les heures du jour, quand tu déambuleras dans les rues de Paris, que tu vagabonderas dans les cités européennes, tu ne trouveras plus rien et tu ne verras personne. Les villes du monde seront vidées et les appartements seront pleins. Décembre, tu entendras des phrases un peu étranges, telle que : « Tu as bien ton attestation? ». Au début, ça te choquera et puis tu t’en formaliseras.

Les gens changeront de trottoir quand ils t’apercevront. Ils auront peur de toi et tu auras peur d’eux. Peu à peu, les jeux télévisés se videront de leur public, les pubs tireront profit du confinement à la maison, tout te paraitra plus intime. Tu entendras parler de l’horreur italienne, du nombre de décès en Espagne, des partis pris révoltants de certains gouvernements mondiaux. De cette période complètement dingue, émergeront des super stars, médecins/Narcisse, traitements polémiques. Tu ne sauras plus qui croire, alors 2019, les complotistes émergeront – ils foisonneront dans toute l’Europe et bien au delà des frontières pour prendre tranquillement tous les gens pour des cons.

Ne t’inquiète pas, décembre si les prérogatives sont absurdes. Si un jour les pouvoirs publics t’expliquent l’inefficacité des masques chirurgicaux et que le lendemain ils décrètent leur port obligatoire dans les transports en commun. Bon, depuis quelques années, toi tu connais les grèves du personnel hospitalier pour l’obtention de plus de moyens. Bientôt, tu pourras voir leur rage droit dans le blanc des yeux. Ils risqueront leur vie chaque jour, à cause d’un état sourd.

 

Paisible mois de décembre, dans quelques semaines, le monde que tu connais va changer. Après de nombreuses mises en garde et maintes tentatives de dialogue de la part de la communauté noire aux Etats-Unis et face à une énième bavure policière, le vase va déborder. Un agent récidiviste plaquera un homme au sol à Minneapolis. L’homme – de couleur noir – Georges Floyd, dira à l’agonie « I can’t breathe » et perdra la vie. Alors, tu connaitras quelque chose de flamboyant, la révolte d’un peuple sur une oppression ancestrale, la justice réclamée, des milliers et des milliers de gens dans les rues qui crient « égalité », aux Etats-Unis pour Floyd, en France pour Adama.

 

Eh décembre, je te le dis, à ce moment tu hésiteras. Toute ton âme aspirera à croire à un changement, tes cellules te diront : « Tout peut évoluer. On peut recommencer à zéro. on peut voter pour un candidat écolo. On peut consommer mieux, mais vraiment, putain, pas comme hier. On peut tout repenser. On peut tout changer. La dette est élevée, on peut encore emprunter et construire quelque chose de beau ». Mais ta tête te dira  : « c’est une utopie bien naïve. On ne les changera pas. Les états sont les états et les gens sont les gens. Tu n’y peux rien. Personne n’y peut rien. C’est foutu. » Alors, hiver 2019, il faudra te lever et croire éperdument la pensée optimiste. Hiver 2019, il faudra se battre.

 

Bon je passe la répression militaire en France, ça, t’es plutôt au courant. J’ai tellement de choses à te dire, décembre. Au fond si je t’écris c’est pour te supplier de profiter de ta période. Dans quelques mois, 2019, rien ne sera plus pareil. On ne se touchera plus. On y pensera à deux fois avant de visiter ceux qu’on aime, on sera toujours vigilant, nerveux, sur le qui vive. On nous aura volé le naturel du monde. Je t’écris de l’aube de juin. Il t’envoie ses meilleures pensées, en priant qu’un miracle annule le cycle de l’histoire et que tu ne connaisses pas ces heures folles d’où je t’écris. »

 

D.A

La machine sociale au travail

 

 

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Le travail, crayon, marqueur et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Je me souviens du monde pré-pandémique comme d’une prodigieuse machine sociale superactive et bien huilée. Je me souviens du métro parisien bondé aux heures de pointe,  parfois plus tard, des gens pénétrant dans les rames sans avoir eu le temps d’ ôter leur masque professionnel. Sur le visage de celui-là, on voyait de la suffisance (que les appels aux associés venaient bien souvent souligner). On parle fort au téléphone quand on a un job important. C’est la règle du métro parisien, pour que tout le wagon puisse bien en profiter. Et puis il y a les autres, les gens lassés et épuisés de leur labeur du jour. On voit se dessiner sur leur visage creusés des cernes de fatigue, parfois un certain abandon. Peut-être que ça me manque un peu de contempler tous ces visages. Les fiers, les humbles, les tickets gagnants, les laissés pour compte. Et les masques en plastique ont remplacé les rides. Aujourd’hui on ne voit plus. Et on ne regarde plus. L’atmosphère des transports est devenu anxiogène et on cherche l’humain dans ce costume chirurgical.

 

Mais ce n’est pas de cela dont je voulais parler. Je voulais parler du travail. On a vu se métamorphoser de manière spectaculaire le statut du travail en seulement quelques mois. D’abord, en février dernier, elle était le maillon logique d’une chaine soigneusement orchestrée. On la respectait sans la respecter, on la mettait en marche sans trop la questionner. Le confinement est arrivé. On a dû tout stoppé. et pour la première fois de notre mémoire d’homme, on nous a déculpabilisé de ne rien faire du tout. On a fermé un grand nombre d’industries, bloqué tous les secteurs – ou presque – et clamé haut et fort :  » Arrêtez tout. prenez du temps pour vous. Cultivez vous. Faites vous plaisir. Prenez une pause. Ne faites rien ». Un, deux, trois soleil des industries où certaines ont cherché à feinter. Le roi du silence appliqué au travail. La grande machine huilée est devenue muette.

 

Et puis, contre tout avis médical, les gouvernants ont tranquillement forcé le retour à la « vie normale ». Et ce farniente temporaire en a pris un coup. La brève interruption de la machine sociale a laissé passer quelques grains dans les rouages polis. Et l’image du travail s’est progressivement hybridée. Aujourd’hui, la majorité des salariés en télétravail veulent le rester encore un temps, par sécurité et confort. On a découvert une nouvelle manière d’opérer, plus intime, moins fragmentée. On a découvert du plaisir dans cette abondance de temps libre. La machine bien huilée rappelle à l’ordre ses ouvriers, mais pour beaucoup d’entre eux, les ouvriers ont réfléchi. Et les soldats du monde social amorce tranquillement l’une des plus grande manif du siècle.

 

D.A

Déconfinement Jour 1

 

 

LA LIBERTE

 

 

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La nouvelle liberté, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Il y a encore quelques mois, le terme de « Liberté » revêtait pour nous tous un sens relativement universel. Une valeur forte et sans concession. On était libres ou on ne l’était pas, en camisole ou à l’air libre. Et puis, tout a changé. On a connu le confinement. Mais qu’est-ce que c’est le confinement ? Un enfermement pour le bien commun ? Une mise en cellule éclairée ? Et très progressivement, le terme de Liberté a été questionné, puis peu à peu déplacé.

 

Déconfinement Jour 1. On savait que la période serait dure, mais on imaginait une chronologie brève, structurée, avec un début et une fin. Et en mars dernier, le terme « déconfinement » avait pour nous valeur de changement de chapitre. On se disait, sans douter, que le monde pourrait reprendre son cours. Au lieu de cela, un déplacement sémantique. On nous a volé le sens du mot « liberté ». 2020, pandémie mondiale, La liberté est devenue une créature hybride avec laquelle il faudra maintenant composer. Un semi mot vidé de sens, une demi valeur moribonde. Un pari. Une idée à pondérer. J’écris tranquillement ces mots tout en refusant d’y croire. Alors ce serait ça la nouvelle liberté ? Une idée à pondérer ? Hors de question.

 

Déconfinement Jour 1. Déconfinement. Quand notre conception la plus concrète de  liberté n’est qu’une demi molle. Quand l’idéal est tempéré. Le monde a tiédit. Et on ne peut pas laisser faire. On ne peut pas. Quand l’homme libre est celui qui reprend le chemin du travail, par obligation, la boule au ventre, dans un climat saturé de peur en laissant son enfant à des enseignants qu’on ne respecte pas dans une institution qu’on ne respecte pas et qui n’est pas prête… Et partout dans les couloirs, dans les salles de classes anxieuses, on entendra le murmure d’une voix outre-terre, un échos des mondes parallèles du palais de l’Elysée qui conseillera avec ferveur d’  « Enfourcher le tigre ». Oui, je sais c’est facile de taper sur le gouvernement. Personne n’était préparé. Mais ça ne dispense de rien.

 

Je refuse de transiger sur ma définition de la liberté. Et je refuse qu’on me l’impose. Pourtant, personne n’a le choix. Et s’il est impensable de transiger, nous pouvons réinventer. Peut être que dans dix ans,  lorsque vous googlerez le mot « Liberté », les images auront changé. On ne verra peut être plus de prisonniers libérés, plus d’oiseaux sortis des cages, plus de corps à l’air libre devant des espaces inconquis. Et je me demande ce qui les remplacera. C’est à nous d’en décider…

 

Nous devrons nous battre. Et s’il faut reforger nos termes, le temps est venu de les reforger bien. Comme chaque fois, la suite dépendra de quelques millions d’entités sociales et intimes, d’individus inquiets mais debout. La suite dépendra de nous. Et nous devons forger. Nous le devons.

 

Liberté, Liberté chérie.

 

D.A