La fureur de vivre

Place du poids public,Vannes, croquis, 16×24 cm, février 2021, copyright Diane Alazet

Je me demande ce que cette pandémie nous laissera en substance. Après de longues semaines à douter, cogiter, après les nuits troublées et la caresse des nerfs bancals, il fallait changer d’air. J’ai avidement cherché les conditions de mon bonheur, le retour progressif à la douce succession des jours, freiner l’agitation d’un esprit en surchauffe, retrouver les rires et les jeux. C’est contre toute attente dans le retour au travail que j’ai trouvé ces conditions. Il fallait que sans cesse, les lieux succèdent aux lieux, que mon champ visuel imbibe de collectif, il fallait des visages et des voix et des rires pour que cette chienne de solitude rebrousse un temps chemin. Nietzsche en parlait toujours avec beaucoup d’affection, il voyait le trouble de l’âme comme l’animal sauvage d’une vie, qui erre et rode, vient, disparait. Plutôt d’avis de l’apprivoiser que de le fuir ou de le craindre. Alors, après des semaines en compagnie du chien errant, j’ai repris la route de la vie.

Il fallait baigner dans le monde pour retoucher l’embrun, les visages successifs, le grand plongeon ludique. Il fallait épuiser le corps à force de marche et d’efforts pour qu’il oublie le reste. Il fallait enfin que l’esprit retrouve ses anciens troubles pour apaiser les ecchymoses des angoisses naissantes. J’ai traversé les villes comme on parcourt les âges, j’ai découvert les gens comme on déloge les solitaires. Et plus rien ne comptait que le remplissage du temps. Il fallait que les heures soient remplies de bonjours, habiter les ruelles, piétiner les pavés. Les colombages de Vannes, la vue de Pornic sous la neige, l’ère de jeu aux dragons du centre ville de Saint Nazaire. La perspective des cités qu’il reste encore à découvrir. Il fallait reprendre les outils du dieu explorateur et repartir en quête de la fureur de vivre.

Car il s’agit bien de cela : c’est la peur du silence qui m’a ramené au bruit. Se dessine la nécessité d’investir le brouhaha, de redevenir la comédienne d’un monde qui manque de joueurs. Chaque jour, je récite mon texte, chaque jour, les gens y répondent. Et c’est ensemble que nous créons quelque chose de nouveau, une pièce, une oeuvre dont je redeviens l’héroïne. La fureur de vivre est devenue une nécessité. Exister pour saturer le cerveau de pensées, ne pas laisser une seule zone vide, faire tourner la machine encore et encore pour désapprendre à réfléchir et ne plus vivre qu’au présent, sans but, sans poids, sans rien d’autre que la vie.

D.A

Les itinéraires poétiques

Les itinéraires poétiques, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Les murs ont une mémoire et je reste convaincue que là où passent nos pas nous laissons une emprunte. C’est une emprunte profonde, invisible, intraçable que nos pas reconnaissent lorsqu’ils reparcourent les mêmes places. Nous laissons des souvenirs partout, nous semons la mémoire et tout notre corps se souvient lorsque plus tard, nous revenons. Passer un mois à Rennes pour le travail. Retracer les ruelles que je parcourais autrefois, deux ou trois fois par an, étrangère à la ville, pour retrouver mes amis bretons. M’approprier les lieux, cette fois, et faire de Rennes mon terrain de jeu. Le souvenir de noms de places que je ne faisais que traverser. Le nom des bars d’un soir. Et le parcours rennais avait gardé en propre le sac oublié des souvenirs que je lui avais confié. Les sentiers se métamorphosent au fil de nos parcours de vie. La mémoire de la fête et des nouvels ans répétés s’est progressivement transmuée en briefs professionnels à la croisée de La Brioche dorée et de la rue Le Bastard. Et pour mes pas, Rennes a changé.

Puis, la question du confinement. Où ? On me propose La Roche sur Yon, où mes pas sont déjà passés. Je me souviens d’une mission de collecte de fonds pour Amnesty Internationale. Je me souviens d’un sentiment confus de remontada de confiance. Je me souviens de rencontres extraordinairement enrichissantes. Je me souviens du spot et de la longue rue aux cafés-terrasses. Tous nos pas laissent des traces et je les ramasse tendrement lorsqu’au retour je les retrouve. Etrange impression que nos existences se résument à l’exploration de nouveaux parcours que nous transformerons au fil de nos allers/retours. Les itinéraires poétiques, extraordinairement poétiques.

Je clame l’importance du mouvement, même en ces temps de fixité. Découvrir de nouveaux lieux. Y laisser des empruntes. Noircir les carnets de voyage, peu importe la distance : une autre rue, une autre ville, une autre région, un autre pays. Tous les sentiers se valent dans la terre des souvenirs. Déposez la mémoire dans la pierre des ruelles, au coeur des places et des carrefours, dans les chemins de randonnées ou dans les studios des grandes villes. La carte des itinéraires poétiques est toujours demi-vierge parce qu’il y aura toujours des lieux à explorer, toujours des mémoires à construire, toujours des topoi où revenir.

Mon itinéraire poétique est encore enrichi et je trinque solennellement aux cartographies à noircir, griffonner, aux flèches, aux pas, aux noms de villes qu’on entoure, aux esquisses, aux parcours, à tout ce qui fait de nous de grands explorateurs. Le voyage est l’affaire des hommes, à chaque minute nous parcourons, à chaque trajet, nous dessinons. Gribouillons le monde de nos pas.

D.A