La lumière danse

La lumière, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

C’est parfois quand on se confronte aux réflexions les plus difficiles, quand on accepte des vérités qu’on refusait d’appréhender qu’on discerne du fond du trou les clés les plus durables. J’ai la sensation d’avoir bataillé des mois, bataillé pour ne pas voir. Et en luttant contre moi-même, je me suis trompée d’ennemi. Il a suffi d’accepter le bilan de ma route, suffi de comprendre frontalement que mon trajet avait dévié pour venir rectifier le tir. Juste ça. Un gouvernail repositionné qui pointe un nouveau cap. Et soudainement, tout a changé. La pesanteur des jours s’est substantiellement allégée. Comme une arme métaphysique qui m’accompagne partout, le courage me talonne ; j’ai mon nouvel itinéraire.

Cette semaine, j’ai eu la chance d’exposer mes dessins à Bordeaux, aux halles des douves. Comme une bande annonce imprévue de mon projet d’Art thérapie, j’y ai tenu un atelier de dessin intuitif. C’est fou, parfois, comme on avance à contre-vent dans des quêtes secondaires et comme tout est facile quand on devine sa voie. Face à tous ces visages bienveillants et volontaires, je me suis sentie à ma place, profondément. Comme une évidence folle. Et plus étrange encore, je n’étais pas en retard, comme ces carrefours de vie que l’on découvre joyeusement en se demandant pourquoi nous ne les avons pas vu plus tôt. Ces carrefours que nous nous reprochons de ne pas avoir foulé avant. Je me sentais à l’heure au rendez-vous du temps. Une année plus tôt aurait été précoce, une année plus tard aurait signé le vide.

La lumière a son règne et sa rythmique propre. Elle apparait et disparait à l’aune des maux humains. Aujourd’hui elle préside mes petites décisions. Je la vois vaciller et trembler avec grâce. Peu importe la forme qu’elle prend, elle est en puissance en toute chose. Et la lumière m’accorde sa danse, tâchons de bien valser.

D.A

L’adieu aux détours chronophages

Les métairies, croquis, 110 x 165 cm, décembre 2021, copyright Diane Alazet

Se réveiller un matin convaincue de ne pas se trouver au bon endroit, au bon moment. Un rapide 360° pour constater les blessés sur l’immense champ de bataille. Drôle de période que celle qui précède la trentaine où l’urgence est partout. L’homme est capable de conserver le voile de l’illusion des mois et des années. Un jour ou l’autre, pourtant, le tissu se déchire. Alors, on aperçoit la vérité derrière la toile. Mon voile s’est déchiré. C’est une vision irréversible où vos choix successifs vous éclatent à la face. Je me demande, parfois, si c’est une question de nature ou si l’homme, en substance est condamné au doute. Se lever convaincue de ne pas être à sa place. Raisonner sur les causes et sur les conséquences. Retour à la saison des doutes. Il est difficile d’établir l’instant précis où l’on s’écarte de sa voie, où l’on négocie avec le destin, où l’on transige avec sa route. Une légère déviation puis une autre, puis une autre. Les jours s’écoulent, les mois, les années et l’on se réveille un matin dans un décor étranger, entourés des fantômes des rêves qui nous poursuivent.

L’approche de la trentaine comme un panneau stop au croisement. Un premier bilan maladroit des acquis et des expériences. Trop de cases non cochées. Des détours chronophages. Prendre part à la danse absurde du social, s’être laissée piégée sans émettre aucun cri. Contempler ses barreaux en souriant naïvement comme si tout cela avait un sens. Apprendre de mois en mois à aimer sa prison en raisonnant sans cohérence, une logique déréglée, déboussolée, informe. Le verdict est bien mitigé. Regarder en arrière et observer les victoires, regarder en avant et contempler tout ce qui reste. Qu’il nous faut du courage pour redresser la barre lorsque le gouvernail s’est laissé choir à la dérive, droit vers le cap du monde des autres.

Contempler les cartographies marines, calculer les itinéraires, intégrer la force des marées, des vents, les golfs et les courants à ces drôles de plans tirés sur la comète. J’ai l’impression qu’il faut une vie pour apprendre à trouver sa place, une vie à creuser, à chercher, à multiplier les chutes. Je cherche l’itinéraire d’une liberté qui m’appartient. Je regrette qu’on ne m’ait pas appris à explorer plus activement. Je sens qu’il manque des maîtres à ma petite histoire, il manque des domaines de compétences, des acquis, des connaissances. Il manque des hectares de savoir, des kilomètres de rencontres, des langues, des cultures, des étincelles de vie. Je comprends qu’il est temps de m’en remettre aux guides, la liberté m’appelle, une invitation au voyage pour redresser le gouvernail et retracer les bons sentiers. L’ile aux trésors est proche, il faut tendre les voiles.

D.A

La bataille des cellules

Après plusieurs semaines d’absence (joli combo de fêtes, travail et ordinateur HS), me revoici pour de nouvelles aventures. Cette année commence pour moi avec la charmante compagnie du Covid, joyeux luron en fête promu au rang d’ennemi public n°1 par les autorités sanitaires compétentes. Je me souviens de la première nuit de fièvre comme d’un souvenir étrange et prodigieusement poétique. Peut-être que la température (et la déshydratation du corps) produit des effets différents selon les organismes. Mon expérience a été proche de l’hallucination. La fièvre et le froid. Se faire réveiller par l’accélération des battements de son coeur, comme un truc qui s’accroche organiquement à la vie. Dans mon délire fiévreux, j’ai pensé aux poètes romantiques, Keats en tête. Emporté par la grippe et l’asthme. Les progrès de la médecine ont résolument annihilé la mort des poètes. Aujourd’hui, Keats serait ressorti de la pharmacie avec des dolipranes et de l’ibuprofen et il se serait activé à la rédaction d’un nouveau recueil.

Je n’avais pas été malade depuis des années. J’avais oublié la fragilité folle d’un organisme à plat. Oublié le sentiment de faiblesse que procure un corps étranger. Oublié la bataille que livre les cellules au monde. Dans ma semi-hallucination, les grelotements et les migraines, j’ai ressenti la nécessité de mobiliser mon organisme, un discours de guerre aux cellules armées, une exhortation à se battre contre un ennemi légendaire (on ne parle que de lui depuis deux ans). Parés au poste, crier en chef de guerre les ordres militaires, les stratégies des troupes. Je me suis couchée en pensant « accroche toi mon pote, cette nuit va être une bataille telle que nous n’en avons sans doute jamais menée ».

Dans la folie fiévreuse, je me suis réveillée au milieu de la nuit, en paix, à l’idée que j’avais déjà vécu des milliers d’existences ; j’ai vécu pour quinze vies, j’ai voyagé, j’ai aimé, j’ai créé avec passion. J’ai existé si fort, j’ai laissé ma trace, humblement, à ma manière. Au milieu de la nuit, moi l’être aux mille doutes qui pense sans cesse à ce qui lui reste à accomplir, j’étais en paix. Je me suis dit « ça peut finir comme ça ». Mon coeur accélérait, accélérait, accélérait. Je me suis dit « il va lâcher, on ne peut pas soutenir cette cadence ». Mais c’était mal connaitre le coeur des artistes. Ils en veulent toujours plus. ils en ont toujours plus. L’intensité est notre lot. L’adrénaline d’une fin possible m’a contrainte au bilan. Et sous les tremblements de froid, je me suis dit « c’est pas si mal, putain c’est pas si mal ». Je pense, face au bilan, à ceux qui songeront le contraire. Je pense à ceux qui n’ont pas vécu, les âmes aux cartographies vierges. Je pense à ceux qui ne sont mûs par aucune quête, qui contournent les aventures. Il est urgent de vivre. Nous n’avons rien à perdre. C’est tout ce que je vous souhaite face à cette fièvre de l’enfer : sourire du chemin parcouru et se dire « putain, j’ai bien vécu. J’ai créé un spectacle sublime, une oeuvre à mon image qui aurait pu être mieux ciselée, mais mon dieu ce qu’elle est belle. Mon oeuvre à moi est belle ».

D.A

Joyeux article d’anniversaire

Il existe des gens qui vous réapprennent à croire. Des gens spectaculairement vivants, des maîtres du rire et de la légèreté, des exemples aériens qui vagabondent de place en place, de fête en fête, de rencontre en rencontre. Ces gens là ont appris à voir le monde différemment et cette vision il la propage dans l’écoulement du quotidien. De leur bouche le mot « ennui » est absolument proscrit. Et chaque jour, l’adrénaline doit succéder à l’adrénaline. L’exception doit faire loi, les jours sont des spectacles. La pièce du monde se joue, ils en sont les conteurs. J’ai eu la chance immense de rencontrer l’un d’eux, au détour d’une autre aventure dans laquelle il avait plongé. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un de si profondément libre. Des doutes, il en avait, mais il savait les dominer. Ils attendaient sagement dans le sas du monde des rires, à crever d’ennui dans un coin en attendant qu’on les rappelle. Lorsque vous rencontrez ces gens, vous chérissez chacune des traces qu’ils ont laissé dans votre mémoire. Une infinité d’images gravées : un ukulele, un hamac, des lunettes de soleil, les premières notes des copains d’abord, des genoux qui se touchent, les yeux menthe à l’eau, un truc phénoménal. Lorsque vous rencontrez ces gens, parfois, vous vous demandez comment tout cela peut être possible, une telle charge de poésie, ça tient de l’improbable. Il existe des gens qui apaisent les peurs, qui sculptent dans la banalité des jours des oeuvres hors du commun.

Je me souviens de cette rencontre pour avoir été celle qui a su métamorphoser mon approche de la création : il est la toute première personne à m’avoir donné envie d’inventer en couleurs. Avant, cela tout était sérieux, les fusains se mêlaient en notes de noirs et blancs. Il manquait quelques chose. Difficile pour un petit artiste de se sentir condamné à l’a-chromatique lorsque le monde est rempli de chefs d’oeuvres de pigments. J’avais un rêve inaccessible, il en a tracé le chemin. C’est en ce sens, je pense, que cet être est une muse. Il existe des milliers de muses aux formes et aux notes différentes. Certaines vous font créer de la mauvaise manière, d’autres vous poussent dans le chaos pour trouver une bribe de beauté. Mais j’ai trouvé ma muse à moi, celle qui m’apaise souvent, qui m’aide à traquer le sublime, par à coup, de jour en jour. Une muse qui fait barrage à la violence du monde, qui calme l’intellect en faisant résonner les rires.

Demain, cette existence fêtera ses trente ans. Je me dis qu’il faut le crier, que le monde doit savoir. Je me sens incroyablement chanceuse d’être son compagnon de route, son binôme d’explorateurs, son frère d’aventures folles. C’est une muse qui vous donne envie de partir conquérir la terre, de vagabonder éternellement vers de nouveaux sentiers de route. Et dans ses yeux, le monde devient spectaculaire. Alors, par ricochet, j’en perçois la grandeur.

D.A

Dans la peau du navigateur

Navigateur, aquarelle, 21 x 29,7 cm, 2021, Copyright Diane Alazet

Je n’ai jamais très bien compris la nécessité de l’ordre. Partout où l’on m’assignait des objectifs de compétence, je dégainais une arme plus puissante qu’aucune autre, une longue vue double face pour observer le monde. On y apercevait deux visuels distincts. 1. l’image de la réalité 2. Un univers créé de toute pièces par la force de l’imagination. L’objectif : transgresser les habitudes, percevoir différemment, apprendre à regarder le monde avec d’autres yeux. Dans un drôle de système où il faut être performant, rentable, productif, un petit poète doit chercher à inventer d’autres termes, changer les chiffres en rêves, construire de nouvelles formes. Alors, j’ai dessiné une vieille carte du monde. Cinq semaines, un voyage. De recruteur de donateurs je suis devenue navigatrice, explorateur. Cinq semaines pour conquérir le monde, ramener des ressources, noircir les cartes de noms, de mots, de villes parcourues. Une journée productive = le passage d’un lieu à un autre. Apprendre à regarder le monde sous un regard décalé, biaisé, détourner le sens du système pour qu’il vous corresponde, qu’il fasse sens pour de bon. Nous pouvons changer la société, c’est une nécessité. Mais il faut aussi être capable de transmuer sa perception. Comme le monde est ennuyeux sans l’ajout de la création. Apposer au réel le sceau de l’imagination. Aucune limite n’est tolérée car l’extra-ordinaire est partout : dans la répétition des jours, dans l’attente, dans les chiffres, dans la quête d’un avenir, dans les rues, les salles de cinéma, les bars et les cafés bondés, dans l’ennui, dans la peur, dans le vide, dans l’excellence. L’ordinaire n’est qu’une moitié d’un tout.

Alors, je noircis tranquillement ma carte. Voyager de Paris à Londres, de Londres à Athènes, d’Athènes à Vienne en parcourant la Vendée. Plus rien n’est impossible. Les limites sont suspendues. Je peux faire le tour du monde en restant sur les terres françaises. Je peux devenir capitaine de navire en brandissant un kway associatif. L’inertie n’existe plus. Le mouvement est partout. Voir le monde sous d’autres yeux, c’est accepter d’être nomade, toujours, chaque fois. C’est ne plus jamais quitter la route même quand les pas sont à l’arrêt. On parle de l’importance du voyage physique, mais on ne mentionne jamais assez la nécessité du vagabondage de l’esprit. L’imagination produit ses propres cartes, ses univers distincts, ses couleurs, ses perceptions. Je parcours mes cartographies sur le pont du navire. Capitaine. Naturaliste. Explorateur. Navigateur. Il faut prendre la route pour mater l’ennui.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

Aux nouveaux compagnons

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, octobre 2021, Copyright Diane Alazet

J’ai toujours voulu trouver ma communauté, des camarades de route avec qui dialoguer de poésie et de littérature, de peinture et de philosophie, du cinéma, du monde. J’en ai rencontré quelques uns et souvent je les ai perdu. Qui aurait pu se douter qu’il me faudrait vagabonder au fin fond de la Normandie en projet de permaculture pour en dénicher un fragment. J’ai rencontré des frères de l’amour du savoir. Les soirs au coins du feu à découvrir de nouveaux noms, partager l’impact des mots, dialoguer des artistes, parler des luttes contemporaines, les nourrir, les faire vibrer. Faire voyager l’intelligence dans le cerveau les uns des autres et repartir les bras chargés de nouvelles oeuvres à découvrir. C’est fou ce que ça m’avait manqué l’excitation de l’intellect, le débat littéraire, la ré-impregnation de l’histoire de l’art et des noms. Une bibliothèque saturée de romans d’excellence. Des machines à créer datant du XIXe siècle. Le processus de création et les verres et les rires. J’ai senti quelque chose de tout à fait étrange ; l’impression que mon coeur avait su vivre dans l’arrêt, un cliquetis et paf… Redémarrage brutal. Tout bouillonnait et tout vibrait. Il retrouvait son univers et son environnement. C’est dans la création qu’il vit et dans le partage des idées, dans les débats, dans les dialogues, dans les rixes et les combustions. Dans ce fragment de rencontres intellectuelles, dans ce morceau de communauté où j’avais toujours souhaité vivre, quelque chose a tremblé, quelque chose a brûlé, le temps s’est consumé en un spectacle sublime. J’étais à la bonne place, avec ceux auxquels j’appartiens. Aux compagnons de route du savoir, aux amis de la connaissance, aux passionnés des oeuvres, aux amoureux des mots, aux collectionneurs de livres, aux fidèles du septième art, à tout ceux qui comprennent… Je lève mon verre. Aux nouveaux compagnons qui devaient bien remplir le monde mais qui ne croisaient jamais ma route, je vous ouvre les portes de ma vie. Il est aisé de se sentir stupide quand on ne partage plus son savoir. Et parfois, en une demi-seconde, toute la machine repart. Alors, un morceau de votre identité repointe le bout de son nez et vous trinquez à son retour.

J’ai vécu ces rencontres comme des scènes de roman. C’est une impression tout à fait étrange ; j’avais la sensation de déambuler dans une oeuvre d’Henry James dont j’étais la protagoniste. Alors, en bon personnage, je suivais la logique de l’oeuvre, vivant successivement les chapitres du séjour, entièrement dirigée par la plume américaine. Drôle d’expérience, tout à fait unique que je peine à bien reporter. J’ai vécu dans un Henry James durant dix jours de ma vie, j’ai même construit sa narration. Un peu de son Roderick Hudson, un peu de son Portrait de femme. Et dans ces réunions du soir où nous dialoguions des auteurs, de la langue russe, des artistes oubliés, des outsiders du monde et de la musique enterrée, je me sentais avec les miens, prodigieusement gâtée par l’heureux hasard des rencontres.

D.A

Reconquérir le temps

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, septembre 2021 Copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai renoué avec l’une de mes plus belles traditions : le workaway. Pour ceux qui ne connaissent pas, l’idée est de vivre chez des gens aux projets en devenir. Vous donnez un coup de main, en échange vous ne payez rien durant votre séjour, vous êtes nourris, logés. Sans doute la plus belle manière de voyager. Ça faisait une éternité que je n’avais pas fait ça, quatre ans je crois ; huit mois en Italie à traverser le pays, un mois travaillant en auberge de jeunesse, le suivant offrant mes services de jardinier, stagiaire en inventaire d’art, cuisinière en centre de méditation. Cette fois, n’ayant qu’une dizaine de jours devant moi, j’ai choisi la Normandie. Deux hectares de terrain, un projet art/éco-responsable. J’avais oublié tout ça… Le travail concret de la terre, le sens de la main d’oeuvre. J’ai pris conscience de choses que j’avais enterrées : ma vie est une compétition où il faut être premier partout. En tant que femme, professionnellement, dans mes loisirs, dans les rencontres. Et je crois que ce système a atteint ses limites. Ça fait un bien dément de simplement penser en « tâches », accomplir les pas un à un sans devoir les évaluer, les comparer, les dépasser. Et le système du workaway est tellement proche de mes valeurs : j’ai toujours trouvé le travail – tel qu’il est pratiqué dans nos sociétés – parfaitement avilissant, il laisse trop peu de place à l’épanouissement de l’humain. Autrefois, au sein du village, chacun avait son rôle et le travail n’était qu’un « moyen » pour faire tourner la vie collective. Aujourd’hui le travail est devenu une fin en soi et ses esclaves sont épuisés. J’aime savoir que chacun de mes gestes – préparer les semences ou le tas de bois pour l’hiver – aura un impact dans plusieurs mois. C’est une belle manière de reconquérir son propre rythme. C’est un système de résistance où l’argent n’a pas sa place. La monnaie, c’est le temps.

Chaque matin, le temps de se reposer. Petit déjeuner dans la verrière avec un thé brûlant, tout le monde lit. On accepte le silence. Tolstoi, Bronte et Boulgakov réunis dans une même pièce pour des regards différents. Le temps semble s’étirer tant tout est calme et silencieux. Tout le monde voyage de son côté dans des barques parallèles. Puis le temps du jardin où nous préparons la terre, puis le bois, puis les projets à venir dans ce paradis gigantesque. Nous devenons des petits corps au service du terreau, redécouvrir les courbatures du dos et des articulations, pétrir le monde avec ses mains pour le rendre propice. Finir la journée par un apéro devant le coucher de soleil dans ces terres glacées où nous aimons nous perdre. Puis préparer ensemble le repas, parler dans diverses langues car il y a d’autres volontaires, l’anglais, le français, l’espagnol. Se noyer dans les expressions du monde, enseigner et apprendre. Sentir le corps se réchauffer dans les gros tas de couvertures le soir, alors que dehors, le monde gèle. La pluie sur la véranda. L’odeur du pain grillé. Le thé artisanal qui infuse dans la machine. Et puis, encore les rires, puis les projets, puis les rencontres. Et tout le reste ne semble être que littérature. Pourquoi penser productivité, compétitivité quand on peut expérimenter la simplicité de l’action, la bienveillance, l’utilité brute ? Il n’y a plus à se sentir bon ou médiocre, plus ou moins. Il suffit d’accomplir, c’est bien plus constructif. Ici, je peux sentir la poésie partout. Et je tâcherai de m’en souvenir…

D.A

Carthographie des amours

L’amour est à réinventer, fusain, 27,3 x 35,7 cm, septembre 2021, Copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai assisté au mariage de ma soeur. Elle a eu le génie de tout organiser par elle-même, quand je dis tout, c’est absolument tout. Et mon esprit a vagabondé dans des considérations amoureuses (vous me connaissez maintenant). Je les regardais tous les deux – eux sur qui tout le monde ne pariait pas au départ, eux qui ont tout vécu ensemble, la joie, la colère, l’agacement profond, le voyage, l’inconfort, la tristesse, le malaise, eux qui connaissent mieux que personne les bons et les mauvais côtés de l’autre – et je les ai trouvé sublimes. J’ai trouvé prodigieusement beau le fait de voir unis deux êtres qui se sont haïs autant qu’ils se sont aimés et qui ont su pourtant trouver des clés nouvelles. « L’amour est à réinventer » disait notre ami Rimbaud, le monde n’a pas idée comme cette formule est importante. En les observant, j’ai compris quelque chose. Ces deux-là m’ont ouvert une voie : l’autre ne nous appartient pas, il ne nous appartiendra jamais. C’est une âme libre qu’il faut laisser au vent, un trésor extraordinairement précieux qu’il nous incombe de protéger, d’aimer, de faire briller pour notre plaisir, le sien et celui du reste du monde. L’amour est à réinventer et c’était l’axe de mon discours. Je crois qu’au fond tout cela n’est qu’une aventure d’enfants, peut-être qu’un couple heureux est un couple qui n’oublie jamais de jouer sur son bateau pirate, de découvrir des continents, de parcourir de nouvelles terres, des golfes, des îles aux trésors, des mers inconquises. Je les ai regardé et j’ai admiré leur courage. Dans un monde accoutumé aux objets à cycle courts, où l’on achète, on use, on jette, ces deux là sont des résistants. J’ai longtemps appartenu aux amours éphémères, longtemps choisi les hommes pour la curiosité des corps. Et pour moi, tout était propice à enrichir la collection, les caractères, les traits, les nationalités, les professions, les parfums, tout. La petite quête d’un petit être qui cherche des boussoles. Je comprends aujourd’hui que sous couvert d’un immense sentiment de liberté se logeait une course effrénée vers les normes sociales. Je les regardais en me disant « Les âmes libres, c’est eux. Face au schéma du plaisir et de l’éphémère, face à l’acceptation générale de l’obsolescence programmée, ils ont brandi les armes et ils ont refusé ». Je me souviens d’un vieil ami qui disait souvent : « le meilleur test pour savoir si vous pouvez durer, c’est un séjour en voilier dans les pires conditions. Parce qu’on ne peut rien cacher dans les méandres de la mer quand les vagues se déchainent, quand l’intimité disparait, lorsqu’on voit tout de l’autre, lorsqu’on sait, qu’on ne peut plus revenir en arrière ». Alors, devant l’autel, ces deux-là se sont regardé en ayant pris mille fois le navire en tempête et ils se sont dit oui sans un souffle de doute. Et le sens profond du mariage m’a mis une bonne claquasse. Il fallait que ce soit eux pour que je ressente un truc pareil, ç’aurait été très différent avec deux amants lisses. Il fallait que la cérémonie se métamorphose tranquillement en rite initiatique humain comme ils ont su le faire ; je ne voyais plus deux amants, mais deux êtres qui se faisaient face l’un à l’autre, deux êtres humains soucieux de naviguer ensemble, de définir les cartographies de leur itinéraire commun. Deux explorateurs prêts à un nouveau voyage. Putain, que c’était beau.

D.A

Prendre le train des poètes

Prendre le train des poètes, Illustration numérique sur photographie, 2021, copyright Diane Alazet

Parfois le quotidien est impuissant à rivaliser avec la force de nos convictions, la masse de nos rêves. On observe autour de nous, tiens, une gare. Tiens, deux quais. Un rail pour la place que le monde attend de nous, un autre pour nos espoirs. Ils m’ont bien fait flipper ces trois derniers mois et j’ai bien failli le prendre le mauvais train du mauvais quai. J’ai retrouvé mes rêves dans un piteux état, semi-agonisants dans une ambiance d’enterrement où les rires s’étaient fait la malle. Mal barrée aussi l’estime personnelle, un mal fou à communiquer, bref, le mauvais quai quoi. Le train des normes bloquait la vue, j’avais oublié l’autre côté. Oublié qu’il y avait des rails créés juste pour moi, que mon train attendait depuis un petit moment. Il patientait sur le bon quai, prêt au départ : une locomotive à l’ancienne avec des compartiments. Les petites lampes s’illuminaient, les contrôleurs faisaient la ronde, le machiniste s’activait et s’impatientait du retard. C’est peut-être le record des lignes de cheminot, un train attend son passager durant plusieurs années, bloquant le quai à lui tout-seul. C’est qu’on n’abandonne pas une petite quête déboussolée, le chef de bord savait qu’elle reviendrait valises en main. Il connaissait sa propension à toujours arriver en retard.

Alors, j’ai pris quelques instants avant d’entrer dans la machine. J’ai observé les passagers pour le train des poètes. Ils étaient fascinants. Ils avaient l’habitude. Ils connaissaient le quai, le compartiment, la place et se mouvaient dans le décor avec une fluidité dingue. Des gens de tous les âges, de toutes les nationalités, des poètes, des artistes, des amoureux des mots, des représentants de l’audace, des révoltés, des passionnés. J’avais la conviction en les regardant passer qu’ils étaient les seuls pions à pouvoir faire changer l’histoire. C’était le train des marges. Je pouvais tout lire dans leur visage : cette confiance d’aujourd’hui résultait bien des doutes d’hier. Ils avaient dû en passer des journées maladroites, nerveuses, troublées, gâchées à questionner sans cesse leur différence aux yeux du monde, à souffrir d’un vide terrible, insatiable, inguérissable dont ils pensaient être les victimes. Et un jour, ils avaient compris que ce vide était leur roi, leur fidèle, leur plus grand guide. Ils avaient compris que ce vide était précisément le pass pour franchir le train des poètes. Alors, les troubles et les angoisses s’étaient progressivement métamorphosés en projets, en quêtes, en convictions, en idées. Ils étaient devenues du talent, abritait la beauté du monde.

Ils étaient prodigieusement beaux les passagers du train des poètes, d’une élégance écrasante, d’une confiance dénuée d’égo. J’approchais du marche pied en me disant « Aurais-je un jour leur grâce ? Et quand ce train deviendra-il mon trajet quotidien ? » Alors, comme une évidence, j’ai compris ce que je devais faire. Je jetais un dernier regard au mauvais quai, au train d’en face. Je me disais « C’est fou comme les rails impactent nos ressentis. Là-bas, je n’avais plus de sens, je me sentais perdue, j’étais tout à fait convaincue que tout était foutu, que j’avais tout gâché, pour toujours ». Sur le bon quai, je passe les portes du train des poètes, convaincue que désormais tout sera différent, mue par un cap nouveau et la dictature de l’audace, armée d’un sac de convictions qu’il faudra désormais brandir envers et contre tout si la boussole l’ordonne. Je m’installe à ma place et défait mes bagages, partout des sourires. Décidément, ils savent tout. Et je commence la route sans connaitre la destination, sans anxiété aucune, j’ai mes billets en poche.

D.A