Collectivisation des corps

Le corps et le collectif, croquis au marqueur, 14,8 x 21 cm, mars 2021, Copyright Diane Alazet

Qu’il est étrange de bifurquer d’un côté à l’autre du miroir. Nous sommes parfois si attachés à l’image que l’on a de nos proches qu’on en vient à les cataloguer comme des biens personnels. Ils deviennent l’équation du packaging maison/enfant/labrador. Et l’on considère malgré nous qu’ils nous appartiennent. Au détour des contextes, on passe de l’autre côté et la réalité vous éclabousse en pleine face. C’est bien le corps social et la manivelle collective qui dynamisent les hommes. Personne n’existe en soi, docilement, dans l’ombre des duos. Les duos deviennent des duels. On s’épuise à combattre le monde. Un jour, on comprend que la présence humaine est plus complexe qu’elle n’y parait. Le champ social analyse, subdivise, tronque les comportements humains. Et face à six contextes divers, nous serons six personnes distinctes. Drôle de sensation que celle-ci : re-découvrir ses proches à l’aune de tout nouveaux reflets. Boule à facettes humaine qui brille ou se ternit au contact des rayes et des ombres mobiles. On comprend que les corps ne nous appartiennent pas. Ni les pensées, ni les paroles, ni les souvenirs, ni les cellules.

On croyait naivement posséder quelque chose. Pas de propriétaire terrien pour la campagne des hommes. On croyait naivement exister juste pour soi mais c’est la chaine sociale qui nous confère une place. Des existences à manier l’art de fabriquer des bulles : des bulles intimes, des bulles sociales, des bulles professionnelles, familiales. Chaque bulle a son empire, on veille à ne pas les mélanger. Entremêler les bulles, c’est risquer de les faire éclater. Comprendre que si nos proches de nous appartiennent pas, on appartient pas à nos proches. Nous devenons, nous aussi, maillons des chaines sociales. Et d’absolument libres, nous devenons ligotés, condamnés à l’exil ou aux machines institutionnelles.

Institutionnaliser le moi. Collectiviser le je. Nous sommes aux autres. On ne possèdera pas. Et je comprends, troublée, qu’on ne peut pas faire semblant. On ne peut rien construire dans la sphère de l’intime car c’est la bulle sociale qui engouffre le monde. Je la vois se goinfrer de tous nos apparats, elle dévore et englobe les petites traces humaines. Gobées les illusions et les grandes lunettes déformantes. Bonjour, grosse bête sociale, c’est avec vous que je compose et je m’en vais construire de jolies choses en vous.

D.A

La vie devant soi, Romain Gary

La vie devant soi est un roman de Romain Gary publié en 1975 sous le pseudonyme (désormais illustre) d’Emile Ajar. Il obtient le Prix Goncourt la même année et ne révélera la supercherie de sa double identité littéraire que cinq ans plus tard. Ça fait un paquet d’années que je me le gardais de côté celui-là, comme une peur irrationnelle de manquer de chefs d’oeuvres de Romain Gary, de ne plus rien avoir devant soi. Et puis, après des semaines de questionnements et de nuits troublées, j’ai compris qu’il était temps de dévorer cette oeuvre. J’attendais une grande occasion, la pandémie mondiale fera l’affaire. Comme j’ai aimé me plonger dans l’univers de Momo, de ses expressions déformées, de son regard semi-adulte sur un monde semi-enfant. Quel bonheur de réaliser que les pépites littéraires existeront toujours. On ne peut pas manquer de chefs d’oeuvres.

Dès les toutes premières pages, on retrouve les ingrédients phares de l’auteur : une situation de crise, un regard différé et le début d’une aventure. Gary tourne en dérision les sujets de société les plus polémiqués : la religion, la prostitution et l’éducation en tête. Il incombe de remettre en contexte cette oeuvre incontournable : à cette époque, la critique se désolidarise de Romain Gary. On dit qu’il a molli, on juge son écriture devenue vieillissante et désillusionnée. Tandis qu’il fait paraitre des oeuvres aux noms révélateur (« au-delà de cette limite, le ticket n’est plus valable »), l’écrivain oeuvre dans l’ombre à forger sa légende. Il faudra attendre 1980 au lendemain de la publication des Cerfs-volants et du suicide de l’écrivain pour apprendre toute la vérité. Il laissera une lettre à la Presse, dans laquelle il écrit :

« 30 août 1979. Pour la presse. Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs.On peut mettre cela évidemment sur le compte d’une dépression nerveuse. Mais alors il faut admettre que celle-ci dure depuis que j’ai l’âge d’homme et m’aura permis de mener à bien mon œuvre littéraire. Alors, pourquoi? Peut-être faut-il chercher la réponse dans le titre de mon ouvrage autobiographique, La nuit sera calme, et dans les derniers mots de mon dernier roman: « Car on ne saurait mieux dire ».Je me suis enfin exprimé entièrement. »

Dans La vie devant soi, nous faisons la connaissance de Momo, jeune enfant d’origine maghrébine adopté par Madame Rosa, ex-prostituée parisienne. Madame Rosa a prit l’habitude des enfants abandonnés par des collègues à elle parties vivre d’autres aventures ou tenter un avenir plus libre. On lui envoie une rente, elle élève les bambins. La maquerelle a une vision tout à elle du bonheur, traumatisée par son passage express aux camps de la mort. Avec le temps, la dame vieillit. Elle essaie, comme aux premiers jours, de faire survivre la séduction mais l’épaisse couche de maquillage sur ce visage trop buriné n’est plus qu’un masque de carnaval. Momo assiste à la déchéance de cette femme, mère d’adoption et aux vicissitudes des ironies du monde adulte. Il reproduit le dialecte déformé de Madame Rosa et fait ses pas dans le monde des hommes. Comme bien des lecteurs, je suis ressortie bouleversée de cette lecture. Fabuleux de pouvoir dire d’une même oeuvre qu’elle est absolument drôle et tragique à la fois.

D.A

Le régime des images

Iconocratie (réinterprétation des Iconologies), 27,3 x 35,7 cm, fusain et marqueur, janvier 2021, Copyright Diane Alazet

Cette succession de confinements aura laissé des traces. On a souvent parlé des conséquences de l’enfermement sur le poids des français, peu d’exercices, flemme, repas copieux, gourmandise. Puisque la société se soucie du visible, on l’a vite exhorté à refaire du cardio, à manger plus sainement, à retrouver la ligne. C’est d’un autre type de régime que je souhaite vous parler. Ces mois de confinement ont sans doute exacerbé quelque chose que la toile subissait depuis des années : la consommation abusive de contenus abrutissants : chaines d’infos continues, fake news, liens putaclics et j’en passe. Comme les effets d’un manque d’exercice ou de la mal bouffe sur le corps, la consommation d’images a un impact non négligeable sur le fonctionnement du cerveau. Sans réflexion, sans analyse, noyée dans le divertissement, le champ cognitif, lui aussi, voit apparaitre son bide à bière. C’est en apportant au cerveau des contradictions qu’il se muscle et qu’il s’active. Dans un monde où les paramètres YouTube offre un contenu adapté à votre propre vision du monde, on oublie les avis contraires ou bien on tente de les faire taire.

Alors, derrière mon petit écran d’ordinateur Apple, je me dis que je mérite un peu mieux que tout ça. Je repense aux kilos en trop stockés au premier confinement et aux semaines qui ont suivi, lorsque je m’appliquais à me sentir mieux dans mon corps, à l’alimenter plus sainement. Pourquoi n’avons-nous pas un raisonnement analogue concernant l’impact des images ? Notre cerveau ne mérite-il pas de consommer de bons apports ? Après des mois d’excès de jeux et de divertissements, de vidéos dogmatiques calées sur nos propres vérités, peut-être est-il temps de reprendre la route du réel. Dans la réalité, un événement a mille facettes et l’on peut tour à tour croire deux avis contraires sans qu’aucun des deux camps ne profère de mensonges. Dans la réalité, on accepte qu’on ne sait pas tout et que l’étendue écrasante des connaissances humaines ne sera jamais synthétisée dans un petit cerveau humain. Alors, on accepte également que l’erreur est possible ; on interroge les vérités et on ne les assène pas. On accepte qu’une thèse vérace sera peut-être fausse demain. Ce sont toutes ces contradictions que nous effaçons tranquillement. Nous laissons les écrans devenir nos précepteurs en oubliant que les écrans ne sont que des courbes sur des lignes.

Etrange d’imaginer un Alexandre Le Grand formé et éduqué par une nouvelle technologie. Twitter est le nouveau Socrate. Les images ont prit une place démentielle dans nos vies. Il est peut être temps d’en faire quelque chose. Je pense à la bedaine qu’à du prendre mon « intelligence ». C’est décidé, je me mets au régime des images. Je veux tenter de rééduquer ce petit cerveau ramolli. Comme un régime alimentaire, il faudra être fort et les tentations seront légions. J’imagine mes synapses travailler l’élasticité, puis réaliser douloureusement leurs cinq séries de gainage. J’imagine le travail des mois sur le drôle d’organe oublié. Ça n’empêchera jamais les quelques rechutes d’usage, il ne s’agit pas d’extrémisme. J’ai une fringale de connaissances j’espère en devenir affamée et trouver méticuleusement les meilleures sources pour les nourrir.

D.A

Dans la boutique des inventions

Cartographie intime I, dessin sur parchemin, 21 x 29,7, décembre 2020, Copyright Diane Alazet

Il est une chose extraordinaire avec la création ; elle ne s’épuise jamais. Oh parfois on se laisse dépasser par les doutes et les questionnements mais la roue tourne toujours. Un matin, on se réveille, le cœur battant à mille à l’heure, les pensées se succèdent avec vivacité, on sait que c’est reparti. Dans ces moments d’adrénaline, on contemple à nouveau la grande boutique des inventions. On entre sagement mais bien décidé à dénicher des ingrédients qui nous feront tout réinventer. Les étagères sont pleines de milliers de composants, des familiers, des moins connus. Je suis toujours tentée d’attraper mes compagnons de route, quelques blocs de fusain, un crayon noir tout simple. Mais cette fois, j’ai trainé dans la boutique des inventions pour pouvoir contempler la pluralité matérielle.

Et je fus toute émue de son immense richesse : dans les rayons étroits, il y avait tous les instruments des créateurs, des artisans, des peintres et des dessinateurs. Là, des pastels par milliers. Ils contenaient des couleurs que je n’avais jamais vues. Ici, de l’aquarelle. A gauche des matériaux aux textures enchanteresses, à droite, de drôle de collages et des superpositions d’objets. C’est bien la boutique du renouveau d’inspiration. Il suffisait d’ouvrir les yeux, tout était à portée de main, à portée d’imagination. Alors, je remarquais un petit tas de vieux papiers. Tiens, des parchemins. Mais à quoi cela peut-il bien servir ? Comment créer-t-on sur parchemin ? J’attrapai l’une des feuilles et elle fit chauffer mes deux mains. « Je reconnais le signe, c’est donc mon matériau ». 

Je payais le propriétaire et m’en retournai chez moi. Tout juste arrivée, je déballai mes emplettes. « Mmmh, que vais-je faire de toi ? ». Soudain, je me remémorais les vieilles cartographies qui m’avaient fasciné lorsque j’étais enfant. « Voilà, c’est ça. Je vais créer une carte, ce sera ma première expérience de dessin sur parchemin ». Alors il fallut s’activer et ne rien laisser au hasard pour esquisser mon petit monde. Ces milliers d’étagères contenait un trésor et elles ont le mérite de faire vibrer l’âme des artistes. Je terminais ma petite œuvre, toute contente à l’idée d’avoir expérimenté une création nouvelle.

Je m’endormais paisiblement, sereine, joyeuse. Je connaissais maintenant l’existence de la boutique des inventions et je me disais simplement « Les artistes ne sont pas seuls ». Alors je me blottis contre ma muse ensommeillée.  

D.A

Je veux être écrivain

La naissance des oeuvres d’art, fusain, 27,3 X 35,7 cm, décembre 2020, Copyright Diane Alazet

On le connait bien ce sentiment quand on a l’habitude d’écrire ; c’est une conviction un peu folle et parfaitement déraisonnable. Elle arpente l’imagination et le domaine des rêves pour venir déposer ses graines. En premier lieu, c’est une idée. On pense à un contexte ou à une situation, une phrase interceptée quelque part dans le réel, un idéal, une lutte, un fantasme, qu’importe. Les personnages hypothétiques ne sont que des noms dans une tête et tout est à construire. Il leur faut un décor pour exister un peu, un caractère, des connaissances, des peurs, un dialecte. Au fil des mois de réflexion, l’univers se peaufine. Ce sera une femme, vingt huit ans environ. Physiquement, je la vois bien comme ça. Elle pourrait avoir pour parents des gens de telle classe sociale. Ce type d’étude lui irait bien. Et ses rapports sociaux dans tout ça ?

Dès lors, après des semaines, des mois, voir parfois des années, les personnages dans nos caboches sortent peu à peu des synapses. Les idées deviennent des mots, les mots des pages, puis les pages des chapitres. Et les protagonistes se laissent raconter. Ils se métamorphosent en flots d’encre ordonnés. C’est comme une sculpture à l’ancienne. D’abord un gros bloc tout brut. Certains le choisiront dans les carrières de Carrare, d’autres dans le ravin d’à côté. Peu importe. En second lieu, durant la taille, une appropriation douce, une familiarisation. Le visage qu’on imaginait se dessine lentement dans la pierre et le sculpteur peaufine et peaufine et peaufine. Un jour, le visage est acté et le marbre reproduit fidèlement ce que le cerveau avait peint. Alors le personnage décide de prendre sa place et vagabonde très librement dans votre vie du quotidien.

On espère qu’il aura quelques idées à lui, des scènes improvisées, dictées par un je ne sais quoi. On espère secrètement le jaillissement de l’inattendu. Et parfois dix minutes d’inspiration fiévreuse rattrapent le retard de deux heures de création poussive. On voudrait que les personnages décident eux mêmes de leur destin et qu’ils introduisent habilement mille nuances de caractères. Au fond, tant de choses nous échappent dans l’élaboration de ces centaines de petits mondes voués à une poignée de lecteurs. A moins d’être Romain Gary ou Eric Orsenna, on écrit pour peu de regards. Et combien se poseront sur mon modeste récit ? Des dizaines ? Des centaines ?

J’ai horreur d’entendre des gens me dire « Ah oui tu écris pour le plaisir ». Les gens qui déclarent cela n’ont probablement jamais pondu une ligne. On n’écrit pas par plaisir. En fait, la quête d’écriture est une activité bien souvent douloureuse. Elle est contraignante, demande beaucoup de discipline et se ponctue parfois de fortes phases de questionnement. On ne peut pas être sûr. C’est un laboratoire, rien de plus. Sur les étagères poussiéreuses des milliards de possibilités, des millions de combinaisons, des flacons et des flacons étiquetés en hiéroglyphes. On ne comprend rien, on doit tester. La création est le protocole scientifique de l’artiste. Il faut tout essayer. L’apprenti écrivain fait jaillir des histoires de terre, des histoires que liront d’autres hommes après lui. Il faudra mettre un point d’honneur à y faire germer des idées. Je pense aux traits de mon personnage, à son caractère, son destin. Je pense à ce que l’écrivain lui réserve. Les mots sont des outils extrêmement efficaces, bout à bout ils suffisent à bâtir des cités, les remplir, les vider de villageois et de soldats. Ils ont droit de vie ou de mort sur les choses. Les mots sont les rois des récits. Ils embellissent ou pulvérisent. Nous ne sommes que des plumes qui tentent le pile ou face. Pile j’ai du talent, face je suis leurré. Et pourtant nous rejouons, inlassablement.

D.A

Jouer les fins de parties

Jouer les fins de partie, photographie, 30 X45 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

En cette période de doutes, de misère, de peur, de perte, il me semblait fondamental de souligner la nécessité de continuer à jouer. Bien sûr c’est difficile, difficile de laisser son pion sur le plateau, difficile de battre les cartes quand tout semble déjà joué. A ce stade, il existe deux joueurs : ceux qui changent de stratégie et qui rattrapent leur retard et ceux qui baissent les bras et boudent le gagnant. Je vous propose seulement de re-jeter les dés. Rien n’est fait, rien n’est dit, rien n’est figé. Certains commerces se sont pris une claque monumentale, les restaurateurs, les emplois précaires, oui… Mais comme au jeu de l’oie, il reste maintenant deux options.

Il y a de la poésie dans les fins de parties. Beckett en a même fait un titre. Encore faut- il les jouer et leur donner leur chance. Je pense plus largement à la beauté folle des après. On parle toujours de l’évènement, jamais de l’instant d’après, on parle des batailles, jamais du lendemain. Vous savez cette minute qui sonne le gong final. Vous allez au resto, vous avez très très faim, vous commandez un plat bien bien fat et vous le dévorez derechef. Je parle de ce moment où vous devenez repu, où la faim violemment est remplacée par le trop plein. C’est un sentiment sans pareil, indélébile, insolite, étrange, incroyablement troublant. Je me demande naïvement pourquoi personne ne parle de ces instants là. Les secondes qui succèdent à une baise sauvage. La fin d’un repas arrosé. Les minutes qui achèvent des retrouvailles entre amis, lorsque chacun reprend sa route et qu’on se quitte tous au virage.

Les fins de parties c’est à la fois la satisfaction d’un désir et l’anticipation d’un futur. L’après contient en acte la prise en main des armes pour aller conquérir d’autres évènements, pour aller vivre d’autres après. Et je me demande si nos quêtes n’existent pas essentiellement pour la satisfaction de ces lendemains de batailles – encore bien davantage que pour l’événement en lui même. Quand on perd une partie, il suffit de recommencer et un jour, la roue tourne, comme elle l’a toujours fait. Il y a tant de beauté dans ces instants d’après que le monde semble se courber pour honorer le temps des hommes. Tout est stagné, figé, mis sur pause – entre le coeur battant de la minute d’avant et les bras au combat de la minute suivante. Les temporalités changent et la quête éternelle des hommes à mettre le présent sur pause est brutalement réalisée, pour une minute ou deux.

C’est une exhortation à relancer les dés. Jouez les fins de partie, résistez, jouez les, ne serait ce que pour vivre la splendeur d’après jeu.

D.A

Les phases de création

Le printemps du daguerréotype, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Il est une chose étrange pour un artiste du lundi : la perte d’appétit créatif. Ce phénomène advient lorsqu’on a délaissé la pratique artistique pendant bien trop longtemps. Ce peut être pour différentes raisons : un travail très prenant, une priorité pécuniaire. Le risque encouru est le même : la panne d’inspiration. Il est parfois difficile de sortir du sentier. C’est pourtant le lot des artistes de devoir sans cesse osciller entre la vie réelle et les chemins sauvages. J’ai connu ce passage à vide pour un art spécifique : la photographie.

Durant presque cinq ans, j’exposais régulièrement dans des évènements collectifs animés par diverses structures. Et je saisissais tout. L’appareil photo devenait comme un prolongement de mon bras, un sixième sens, un aide mémoire, un troisième oeil rechargeable. Chaque année, le même rituel : un nouveau projet, une nouvelle série, appel à candidature, exposition collective sur une thématique donnée. Le centre culturel de Bercy. La Galerie Vendôme. Le cloître ouvert. L’espace des arts sans frontières. L’internationale.

Et puis, le voyage. Huit mois de vagabondage sur les terres italiennes. Tout. Du sud au nord. Et l’appareil photo a passé le relais à l’outil d’écriture. Ce n’était pas la première fois. Mais cela dura presque cinq ans. Pendant presque cinq ans, j’abandonnais mon oeil et le ressortais poliment pour les grands événements. Comme un petit jouet qui aurait fait son temps et qu’on ré-emploie tristement les jours de nostalgie. Puis j’étudiais le cinéma et je prenais conscience que la photographie ne semblait être qu’un demi-art, quelque part à mi chemin entre le dessin et le film. Maintenant les clichés bougent et on peut les faire dialoguer. Le montage. L’analyse filmique. Le scénario. Les comédiens. Tout. Et je ne comprenais plus l’intérêt des photos qui ne faisaient que recopier l’apparence simplifiée du monde. On dit bien un « cliché ». Je renonçais solennellement à les véhiculer.

Comme un signe additionnel, mon Olympus a rendu l’âme. Des années ont passé et depuis quelques semaines, je ressens à nouveau l’attrait des plans photographiques. Les phases de création sont parfois mystérieuses. elles offrent tour à tour abondance et famine. C’est le rôle de l’artiste d’apprendre à en manier les rênes pour ne jamais dépendre de la bonne fortune. C’est le printemps, profitons-en.

D.A

La quête des bons modèles

La quête des bons modèles, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, copyright Diane Alazet

Comme en peinture, en sculpture et dans les arts classiques l’artiste a besoin de modèles pour produire des chefs d’oeuvre. La création ex nihilo n’existe pas ; il faut partir de quelque part. Je pense aux séances de pose dans les ateliers parisiens, aux modèles rémunérés, aux muses qu’on ne payait pas. Je pense à celles et ceux qui inspirent malgré eux. Et dans ma tête des pensées vagues : s’il faut recourir aux modèles pour la production d’oeuvres d’art, il faut recourir aux modèles pour toutes les toiles humaines. Ces modèles là ne se trouvent pas dans les ateliers sordides, pas dans les regroupements d’artistes enragés. On les cherche partout, sempiternellement, dans les empruntes du temps, les pages des manuels d’histoire, dans les textes fondateurs, dans les discours des hémicycles. On les cherche dans les livres des bibliothèques qu’on ne voit plus, dans les témoignages des anciens.

Comme dans une petite annonce, je cherche les bons modèles. Je cherche les ombres projetées au mur qui inspireront mes personnages, qui me feront créer bien, qui feront de moi une femme meilleure et une artiste accomplie. C’était facile avant… On entendait parler d’un modèle parisien, il entrait dans le cercle et basta, il posait des journées entières pour la production des artistes. Mes ombres projetées au mur sont des modèles sans corps. Je cherche des modèles de voix. Oui, voilà, je cherche des voix puissantes qui ont raisonné fort. En tant que femme, je cherche des modèles insatiables qui vous mettent un coup de pied au cul par leur simple souvenir.

Et je les imagine poser librement des jours, des nuits entières pour m’inculquer la source. Mon atelier est là, quelque part dans la tête et il vagabonde avec moi, comme un lieu portatif. Je pense à la masse de savoir que nous abritons dans nos crânes. Mes modèles posent là, indociles, anarchiques, sans respect des règles et des codes, selon leur bon vouloir. Et j’aimerais les nommer ces âmes qui posent encore : La Reine Boadicée. Virginia Woolf. De Beauvoir. Simone Weil. Virginie Despentes. Marguerite Duras. Niki de Saint Phalle. Nathalie de Saint Phalle. Louise Bourgeois. Emily Dickinson. Juliette Greco. Hannah Arendt. Orlan. Charlotte Bronte. Emily Bronte. Jane Austen. Gala. Dora Maar. Sofia Coppola. Marina Abramovic. Sophie Calle. Ovidie. Gertrude Stein. Colette. Vita Sackwille-West. Elsa Triolet. Kiki de Montparnasse. Sarah Bernhardt. Isadora Duncan. LoÏe Fuller. Et bien sûr Agnès Varda. Tapis rouge pour Agnès Varda. J’en oublie des centaines.

Et tranquillement installée derrière mon clavier d’ordinateur, je pense aux muses illustres qui ont voix au chapitre. Je me repose un peu sur leur savoir faire de modèle, leurs postures professionnelles, leurs anticipations. Et toutes ensembles elles me dirigent, des savantes à l’oeil bienveillant. Les modèles sont les maîtres, les artistes copient. Mon atelier abonde de mémoires féminines qui dialoguent en cacophonie dans un flot créatif. Et je leur dis merci pour le capharnaüm. Merci.

D.A

Tout est inspiration

La matière première du monde, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, Diane Alazet

Un jour on se réveille et on se remémore les kilomètres déroulés de mémoire poétique. On comprend que tout est prétexte à la création, tout. Et les traces qu’on ne saisit pas deviennent de la matière gâchée. Matière première sculptée dans la glaise du monde. C’est un patrimoine qu’on ne voit pas. Les pointillés solides qui constituent la pluie, qui immergent les rues. La tombée du soir au travail. Les abords de l’hiver. Les souvenirs qui vous lèvent. Les souvenirs qui vous couchent. Les rires. Et les reflets des boulevards sur les vitrines trop propres. Les masques sales au sol piétinés par la capitale. Les fous du métro parisien qui vous inquiètent un court trajet. Voir les mêmes scènes se répéter dans le théâtre du monde, des actes parallèles joués dans deux dimensions.

Les mots qu’on surprend ça et là, dans des conversations, près des hordes d’inconnus qui vous semblent familières. La poésie est dans leur bouche, dans leur mot et dans leur inconscience à détenir en substance toute la beauté des choses, naïvement, sans le savoir, presque avec insolence. L’inspiration est partout. Dans leur langage, dans leur geste, dans l’accent de leur voix, dans l’assurance des jeunesses libres et dans les pas lourds des anciens. Je crois qu’un artiste ne créer rien. Il dépose ses hameçons dans la mer agitée des hommes, puis il attend sagement que les matériaux parlent. Un artiste ne créer rien. Il saisit des fragments qu’il capture jalousement. Rentré chez lui, il les expose dans l’attente de son « Eureka », puis un matin il se réveille et tout est évident. Il sait à quelle oeuvre appartiendra le matériau pêché. Alors, tout joyeusement, le coeur battant à mille à l’heure, il commencera l’ouvrage.

Et combien d’inconnus ont prononcé devant moi des phrases merveilleusement poétiques sans s’en apercevoir ? Combien de lèvres ont éclairé le sens d’un théorème que je m’étais posé, dix, quinze, vingt fois ? Je pense aux rituels de saison qui rythment nos jeunes rides : l’automne arrive et l’on retrouve les mêmes scènes successives. Un vingt septième automne. Les ballades du dimanche quand on a rien à faire. Le rien à faire après le trop plein et avant le début de la course. La nuit qui tombe plus vite. La langue italienne entendue dans une laverie des quartiers riches. Des enfants qui s’en foutent du climat actuel et qui jouent à être malades. La danse des pas pressés sur l’asphalte glissant.

Tout est inspiration. Tout. Etre reconnaissant, au fond, de le savoir et remercier les voix des milliards d’êtres humains qui continueront de vibrer pour le bon vouloir des artistes. Et parfois, au détour d’une route on rencontre un poète dont la voix porte plus fort que tous ses congénères. Alors, il faut en faire une oeuvre et prendre soin de lui comme un trésor précieux qu’on se doit d’honorer. Peut être que les artistes sont les seuls à voir cela. L’inspiration est partout.

D.A

La vie des gens qui doutent

Les tout premiers mots d’un roman, illustration, 37,5 X 27,3 cm, copyright Diane Alazet

Un jour, un ami m’a parlé des vies des gens qui doutent. Il étudiait le comportement des divers groupes humains en fonction de leur caractère et de leur nature propre. Et il en ressortait de manière évidente que les êtres confiants raflaient tous les mérites. Ceux qui vivent à moitié debout mettront plus de temps que les autres. Et si leur questionnement persiste, ils baissent parfois leurs exigences. Je me souviens précisément de l’exemple de mon ami : Une jeune femme intelligente au talent prometteur. Elle passe par les circuits classiques et devient chercheuse en université. Pourtant, cette jeune fille se sent illégitime. Elle pense que ses amis et que ses professeurs voient en elle des talents qu’elle ne possèderait qu’en surface. Le temps passe, la toile de la vie se file. La jeune fille fait des choix bien en deçà de ses aptitudes. Normal, elle pense être incapable. Finalement, elle devient secrétaire mal payée, mariée à un homme qui la violente parfois.

Je me souviens du regard que m’avait lancé mon ami. Il disait en substance : « Fais attention, Diane. Parfois, le sentiment d’illégitimité peut servir de terreau à une existence misérable ». Il disait « Tu peux tout faire. Tout. Oui, c’est plus difficile quand on réfléchit trop, mais tes doutes, un beau jour, il faudra mieux les exploiter ». Et en ces temps étranges, je me remémore ce dialogue – du temps où je foulais les bancs des grands amphis d’histoire de l’art. J’avais la certitude que je serai artiste (quel mot abstrait) et pourtant j’angoissais de ne pas y parvenir. Je savais et je ne savais pas. Je croyais en doutant. A cette époque déjà, j’avais la certitude que la première des exigences serait la combativité. Peut-être qu’un homme qui doute doit se battre deux fois plus. Et c’est peut-être injuste. Mais s’il ne le fait pas, il échouera sur toute la ligne.

Il faut un peu de temps pour s’avouer ces choses là et mieux vaux qu’elles adviennent avant que l’acide les imbibe. Pour ma part donc, j’ai fait un choix. Un choix pour me couper l’herbe sous le pied. Un choix pour me contraindre à croire. Un choix pour empêcher la naissance des excuses, puis l’acceptation de l’échec. Dans quelques semaines je fêterai mes vingt sept ans. Dès la première seconde de cette nouvelle année, un compte à rebours sera lancé. Je disposerai d’un an pour être finalement éditée, proprement, officiellement, sans voie détournée et dans les règles de l’art. Un an pour subtiliser le statut d’écrivain, pour que « Diane Alazet » soit en fronton des librairies – pas pour la gloire, mais pour la validation effective d’une trajectoire donnée.

Je veux m’octroyer le droit de ne jamais être la femme de l’exemple. Je veux m’octroyer le devoir de réussir. Oh oui, il faudra se battre et la route est semée d’embuches. C’est un pari osé, mais il fallait qu’un jour je franchisse les portes du black jack. Parfois, c’est trop facile d’échouer en gardant en têtes ses projets. Le temps les éteint tranquillement sans qu’on s’en aperçoive. Alors aujourd’hui, furieusement, je frappe ces mots à l’encre noire. Je vais me battre. Car même les gens qui doutent peuvent être des gens heureux.

D.A