La balançoire et les pirates

La balançoire et les pirates, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, juin 2021, Copyright Diane Alazet

Je vadrouille pas mal en ce moment. J’aimerais vous raconter ma dernière aventure en date. Il y a quelques jours, je suis allée rendre visite à ma soeur, son futur mari, mon neveu et ma nièce. Une demi journée en mouvement, un Jack London flambant neuf dans le sac, la poésie des voyages en train, la succession des quais de gare avec l’envie irrépressible d’investir tous leurs noms, d’exister dans ces villes, d’y déposer une trace. Laisser l’esprit vagabonder vers des contrées métaphysiques, réfléchir en poète, regarder en artiste. En littérature, on dit que le propre d’une utopie est d’être un lieu difficile d’accès, loin, si possible saturé d’obstacles. Et j’en ai traversé pour arriver au petit paradis où j’ai établi mon baluchon quatre jours durant, dans le sud, chez ma soeur. Mon coeur tambourinait, comme aux heures où l’on s’apprête à rentrer au village ; c’est bien ce que ce lieu est devenu pour moi, un havre de joie où Le jeu est de mise.

Alors, après six mois, j’ai retrouvé mes deux lumières, petits bouts de chou d’existence qui m’inspirent prodigieusement. C’est fou comme nos plus grands maîtres sont loins des places où on les cherche. Mais à trois ans on sait la force de l’essentiel. On tâtonne, on tombe, on essaie, on triomphe. On apprend, on est frustré de nos approximations de langage, on communique différemment, on persévère. Alors, tranquillement installée dans ce salon remplie de jouets, j’ai suivi les deux petits guides. Ils m’ont fait voyager vers des cartographies anciennes, dans des mondes invisibles où ils sont seuls monarques. Dans les bruits et les rires et les jeux et les lectures, nous avons vadrouillé vers d’autres aventures. Le vélo du jardin est devenu un navire, j’étais le fidèle mousse et mon neveu le capitaine. Les trente degrés à l’ombre se sont transmués en tempête, les vagues rugissaient furieusement, nous avons tourné à tribord.

Dans sa petite marmite en fonte, nous avons préparé le repas à base d’ingrédients exotiques que les adultes ne mangent pas. Chaque fois, c’est la même chose et je crois que ça ne changera jamais. Je repars l’âme gonflée de leçons ineffables dont seuls les enfants ont la clé. Je me sens toute émue de ne pas avoir quitté le navire des imaginaires et d’y garder une place, malgré toutes ces années. Dans leurs aventures fabuleuses, je veux toujours avoir un rôle. Au fond ma vie n’a jamais eu d’autres buts que celui de jouer. J’ignorais qu’il était possible d’aimer des êtres si forts. Ils sont ma famille, ma meute, mes frères, mes camarades d’imagination. Et rien de tout cela ne serait possible sans la présence bienveillante, forte et poétique de ma soeur. Merci, petit havre de joie, merci petite meute agrandie, merci de me permettre de côtoyer les rires et ces regards tout pétillants qui me feraient soulever des montagnes. Merci.

D.A

Fouilles d’une petite vie

Les cordeliers, esquisse, 2010, Copyright Diane Alazet

Plus de dix années écoulée depuis la mise en vente de la maison familiale, finalement, le départ. Je suis arrivée en Bretagne le coeur tambourinant, impatiente de commencer les fouilles. Le décor de ma chambre devenait un lieu à déconstruire, inventorier, encartonner, empaqueter. Mettre une histoire en boite, emboîter les souvenirs. L’espoir au creux du ventre de connaitre un moment plus fort, tomber sur quelque chose qui vous fera voyager, sourire, pleurer. Tel un archéologue mandaté sur une fouille de renom, je me plongeais dans mon histoire avec l’adrénaline aux tripes. Je cherchais la pépite, le souvenir, le micro-élément, tout ce que le temps emporte loin de nos cerveaux surchargés. Je cherchais la surprise. Quel drôle de sentiment, vider un décor de tous ses composants, entreposés nonchalamment dans un capharnaüm sans nom. Puis, trier la mémoire, répertorier, écrire, noter. Déménager un lieu est une tâche de documentaliste. Etrange que cela soit si jouissif de pouvoir ranger son histoire, prendre les objets un à un, les reporter consciencieusement sur une note détaillée, les parquer en carton, sentir que tout est à sa place.

Trouvées des correspondances anciennes, des mots d’amours d’un autre temps, des cadeaux oubliés, post it et cartes d’anniversaire, cartons à dessins à foison, dont voici un exemple (cf dessin de l’article). Je devais avoir seize ans quand j’ai fait ce dessin, une après midi de promenade solennelle dans mon lycée de Dinan, l’option art plastique du mercredi après midi. Les vieilles pierres, la Tour de la bibliothèque où j’ai vécu tant d’aventures. Retrouvée une lettre très ancienne que je m’étais auto-adressée pour m’assurer que le temps n’aurait pas brisé ma boussole. Un petit être inquiet écrivait à son avenir pour lui mettre un coup de pied au cul si elle avait chassé ses rêves. Retrouvées des preuves d’éclairs de voeux réalisés. Des catalogues d’expos. Un ancien contrat d’édition. Je me dis que les fouilles d’une petit vie sont peut être les mêmes pour tout le monde. J’aurais cru me sentir démunie devant mon histoire mise en cartons, mais ce fut tout le contraire. Tout semblait à sa place avec pour seule pensée, « Où iront ces paquets ? Vite une autre aventure « . Il faudra vivre fort.

En rangeant mon histoire, j’en ai ôté le poids. Il est resté dans les cartons de ma petite ville médiévale. Depuis quelques semaines déjà, la liberté talonne ma route. Et je la sens partout, dans ma tête, dans mon souffle, dans cette adrénaline constante. Comme si on m’avait subitement passé en mode « facile » après des centaines de parties jouées en mode « difficiles ». Tout est là. Et tranquillement, la vie me murmure des poèmes. Elle glisse des mots à mon oreille pour traquer la beauté du monde. Des fêtes, des rires, des voyages, des lectures. Je veux manquer de temps pour expirer entre deux aventures, avoir le coeur à mille à l’heure, devenir l’intensité. Ouais, voilà, je veux devenir l’intensité. Ces fouilles d’une petite vie, ces mises en carton d’une mémoire, ils m’ont offert cela, un pacte de légèreté. Ils ont fait craquer en substance ce qui me restait de fardeau. Mes choses sont à leurs places. Je peux continuer ma route. Je veux lever mon verre aux milliards d’aventures qui restent, aux points de côtés qui m’attendent, aux rencontres fabuleuses, aux entre-actes, aux milliers d’options qui existent, à celles auxquelles je n’ai pas pensé, à ma vie telle que je la voudrais, à celle telle qu’elle sera à la fin. Rien n’est écrit, rien n’est proscrit. Tout est absolument possible.

D.A

Ce truc au creux du ventre

En nomade, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2021, Copyright Diane Alazet

Une nouvelle fin de mission ; hier je suis rentrée de cinq semaines de parcours itinérant dans les régions Pays Basque, Landes et Pyrénées. Objectif : récolter des fonds dans la rue en face à face pour le GSCF (sapeurs pompiers humanitaires). Cinq semaines à sillonner des villes de toutes tailles, à rencontrer des locaux et des gens de passage. Hier soir, en me couchant, j’ai ressenti quelque chose : un sentiment faramineux de ventre dénoué, d’épaules libres. On avait écrit « annulé » sur mon tableau des angoisses. Moi qui n’ai d’ordinaire de cesse d’analyser, de craindre, de regretter, d’attendre, j’étais simplement libre. Alors, je me suis souvenue que je connaissais cet état. Quatre ans plus tôt, retour de voyage. Poser mes sacs saturés de souvenirs sur l’esplanade du Centre Pompidou, puis de l’hôtel de ville. Allongée sur cette mémoire, j’avais les épaules libres. Hier, je me suis souvenue de cet état étrange où le poids du monde avait choisi d’autres carcasses où se poser. J’avais vécu huit mois dans le mouvement des vagabonds, à errer et danser, rencontrer et quitter. J’avais vécu huit mois comme on vit en nomade. Hier, près du sommeil, c’est cet état que j’ai touché, celui des âmes libres qui ne se posent jamais.

Un peu avant le départ final, un peu après le retour définitif, il y a quatre ans, j’ai eu peur. J’ai eu peur de perdre ce sentiment de funambule, peur de retrouver en propre les harnachements sociaux, de douter à nouveau, de craindre. Le monde contient assez de chaines pour tous les êtres humains, donc comment y couperai-je ? Et c’est la mort dans l’âme que je reprenais la route de la vie dite « civilisée ». Depuis, quatre ans de quête. C’est une lutte féroce entre l’intime et le social, les voeux profonds et les attentes, les rêves et les devoirs. Ces derniers mois, j’ai déclenché beaucoup de changements dans ma vie. J’ai quitté la vie de sédentaire pour être sans cesse sur les routes, j’ai appris à me connaitre, cherché des clés pour tempérer, exister mieux. On ne sais jamais vraiment quand on se lance dans ce type de démarche si l’équation aura un sens. Elle en a un. Vingt-sept années à tenter de résoudre un problème de santé. Six mois d’un mode de vie pour le faire disparaitre.

Comment ne pas en arriver à la conclusion que c’est le mouvement constant qui nous fait vivre plus fort ? Je me souviens de cette théorie développée dans Homo Sapiens de Harari : Dans les gênes de l’homme se trouve le nomadisme. Avec le temps et ses avancées, nous avons commencé à dresser des cités, des villes, des buildings, autant de barrières de sécurité contre ce qui n’est pas nous. Pour Harari, c’est la sédentarité qui est responsable des dépressions profondes de l’homme contemporain. Toutes nos cellules ont en mémoire la graine du voyage, le mouvement efficace. Il faut vagabonder. Autrefois vagabonder pour le rôle de chasseur/cueilleur. Quel âge d’or : un temps où le travail servait à nourrir strictement la vie du village. On ne vivait pas pour travailler, on travaillait pour vivre. Quelques heures dans la semaine, énormément de temps libre. Chacun sa place dans le collectif et un système humain.

Hier, je me suis endormie libre. Ce truc au creux du ventre, mon devoir est de le garder.

D.A

Et partout, des empreintes

J’ai toujours été fascinée par les traces, les traces sciemment laissées, celles qu’on dépose négligemment. Tout un monde de souvenirs humains, un amas d’instants, de matières composites. Je voyage beaucoup en France avec mon travail et les gites se succèdent comme autant d’histoires esquissées. Dans le dernier en date, une bibliothèque dissolue, des coins, des étagères éparses saturées de chefs d’oeuvres. Première exploration et premier butin, un exemplaire des « Choses » de Georges Perec, du Marguerite Duras, Truman Capote, Jules Verne, Murakami. Sur l’exemplaire des « Choses », mille indices d’une vie passée : la couverture est déchirée, le livre est tout vieilli, dedans quelques ratures au stylo plume, un nom partiellement effacé, des chiffres, des lettres. Me plongeant dans l’exploration de cette pépite littéraire, je ne peux m’empêcher de songer à ses anciens propriétaires. Je me dis que leurs yeux se sont posés sur les mêmes mots que les miens. Une page cornée au coeur du livre, une seule, pourquoi ? Un moment important ? Absence de marque page ?

Les objets sont les meilleurs témoins de nos existences humaines. Ils gardent toute la sève, les odeurs, les marques, rehaussés de l’empreinte du temps. Impossible pour un homme de ne rien laisser sur son passage, car même les vides recèlent un sens. A l’instar de nos pas sur les blocs de neige granuleux, nous traversons la vie en laissant mille et une empreintes. Certaines sont parfaitement lisibles, d’autres n’ont de sens que pour nous mêmes. Nous creusons le monde de nos pas, des milliards et des milliards de pas, des empruntes en 22, des traces en 48. Comme des mailles de souvenirs dans le grand engrenage. Et nous sommes si nombreux, nos pas ont tant marché qu’inéluctablement nous trouvons les empreintes des autres. Nous les observons tranquillement, comme des archéologues novices, nous les palpons, nous les questionnons. Une fois achevée minutieusement la quête stratigraphique, nous y déposons notre marque. Ainsi nous posons nos empruntes dans les empreintes des autres.

Je me dis que c’est peut être cela finalement, « l’histoire », un amas d’empreintes empruntées. Plongée dans ma lecture des « Choses », je fais connaissance avec ces yeux qui ont su précéder mes yeux. Je voudrais les rencontrer, les questionner, les faire rire. Peut être que le monde est une boite de pandore. Nous ouvrons des objets épars, ici et là. Parfois, c’est le Jackpot, nous délogeons les pas d’humains qui nous ressemblent. Je voudrais collectionner ces boites d’explorateurs, une à une les répertorier dans une valise gigantesque que j’étiquetterais : « boite à souvenirs des autres ».

D.A

D’aventures en aventures

J’ai oublié le premier livre que j’ai tenu entre mes mains. Parfois, je comprends que ce jour a été décisif. Comme des millions d’enfants, il en a fallu des leçons pour parvenir un jour à discerner les caractères, comprendre qu’un signe noir doit s’appeler une lettre, apprendre à les mêler, à les construire, à les distordre, comprendre qu’une lettre suivie d’une autre constitue un symbole et qu’un livre n’est rien qu’un album de collectionneur. Il a fallu comprendre la force des mots, articuler les signes pour leur donner un sens. Alors, bien installée dans ma chaise d’enfant, j’étais fière de tenir ce premier livre entre mes mains, fière d’en comprendre l’impact, d’en saisir le vieil héritage. Il a fallu des siècles pour que l’homme invente l’écriture et que les contes oraux se transforment en langage. Il a fallu des siècles pour apprendre à nommer…

Je me rends compte que tout le monde ne sait pas jouir de la lecture. Je me rends compte parfois de ma chance insolente. En deux semaines passer de la langue crue de Virginie Despentes à la poésie lente de Jon Kalman Stefansson. Passer de l’errance parisienne d’un vieux disquaire ruiné au vagabondage islandais d’un gamin endeuillé. Vernon Subutex VS Entre ciel et terre. Traverser les histoires de cul d’un homme anciennement In, puis parcourir les troubles d’un village de marins, le souvenir des hommes que la mer a emporté, le souvenir des corps que la jeunesse a possédé.

Et d’aventures en aventures, j’ai traversé le monde. J’ai sillonné les routes des grands états américains, conduit des vieux tacots un pétard à la bouche, Kerouac, Hemingway. J’ai baroudé en France avec dix cents en poche, été tour à tour prisonnier et multi millionnaire. J’ai été la plume de London, de Kundera. J’ai été un Romain Gary, un Woolf, un Henry James. Nous autres lecteurs compulsifs sommes des apatrides vagabonds. Nul pays caractéristique, nulle culture, nulle patrie, nous sommes des inconstants, des omniscients, des rois de l’ombre. J’ai été une tailleuse chinoise, visité le Yunnan, j’ai récolté le thé près des camphriers odorants, j’ai parcouru les siècles dans les pas d’une oeuvre de Beauvoir. Les plumes nous apprennent tout. Elles sont de grands oracles. Parfois, elles mettent en garde, souvent nous y sommes sourds mais elles nous guident pourtant vers des promenades familières.

Je remercie les mots de saturer mes étagères, je remercie les écrivains de peupler ces milliards de pages, je remercie les traducteurs d’avoir su les rendre accessibles. Et jamais je ne cesserai ce doux vagabondage. Dans ce monde de papier, je suis une grande exploratrice, capitaine de navire sur des golfes de mots.

Carnet de voyage du quotidien

En ces temps difficiles où il n’est plus possible de voyager, où le dépaysement de l’autre bout du monde est sans cesse reporté et reporté et reporté, j’ai eu l’idée d’un nouveau projet. Un carnet de voyage du quotidien. Je voulais élargir la notion de journal de route, je voulais la questionner, l’enrichir, la distendre, la transformer. Et pourquoi pas réfléchir à l’élaboration d’un carnet plus abstrait ? Puisque les frontières sont fermées, autant élargir nos imaginaires et donner la Belle part aux histoires dans nos têtes.

Alors, j’ai pris des notes sur mes préoccupations du mois, les films que je regarde, les sources d’inspiration du moment, les livres lus, aimés ou non, les sentiments récurrents, les obstacles rencontrés, les clés débloquées pour y remédier. Bref, toute la matière que j’ai pu trouver à disposition, je l’ai éjecté mois par mois sur mon petit carnet de poche. Après une première ébauche pour le mois de janvier que j’avais publiée il y a quelques semaines sur mon compte Instagram de Journal d’une artiste du lundi, voici le carnet de bord des mois de mars/avril.

J’y ai dessiné et peint à l’aquarelle une carte de la Bretagne avec la mention « Itinérante Bretagne Surfrider » parce que durant ces deux mois, j’étais en mission de collecte de fonds pour la Fondation Surfrider Europe (pour la protection des Océans) et j’y est retracé le parcours que nous avons effectué avec l’équipe (un bon tour de la région quand même). Sur la double page, j’ai recopié mon poème aléatoire du mois de mars et la moitié de celui d’avril (pour rappel les poèmes aléatoires consistent pour moi à noter çà et là dans le mois des phrases entendues dans divers contextes, les mettre bout à bout pour en faire un poème – ils sont dispo sur mon wordpress et chaque mois sur mon compte Instagram). Le logo de Sufrider est en milieu de page car c’est la cause qui a occupé la majeure partie de cette période pour moi mentalement. Aux quatre coins de la page, j’ai tracé les sigles du dessin animé Avatar, le dernier maître de l’air, que j’ai goulûment re-avalé ces dernières semaines et qui m’a ramené bien arrière, pour mon plus grand plaisir. Les noms des auteurs lus parcourent également la feuille. Enfin, en bas, un dessin de pierres alignées car nous avons eu l’occasion de visiter le site sacré celte de Carnac et je souhaitais en garder une trace.

J’ai toujours été obsédée par le besoin de tout garder, les souvenirs, les post it, les dessins, les lectures, les brochures, les petits mots, les objets, bref…. Toutes les traces d’un présent voué à devenir passé. Je suis incapable de jeter, j’ai l’impression de trahir, d’abandonner, de perdre. Comme s’il fallait à tous prix accumuler les souvenirs, garder des preuves de son histoire pour pouvoir s’émouvoir encore, s’accorder le droit à la nostalgie. Comment créer-on le spleen quand on jette le passé ? C’est un amas de preuves qui dit :  » tu as vécu », peut être que je les garde pour le temps des vieux jours, ce sont peut être les trophées d’une vie sans cesse mouvante. Et ce carnet du quotidien est la méthode que j’ai choisie pour reporter mon univers et me souvenir de tout. L’album photo ne suffit pas. Il omet les aspirations, les doutes, les sources d’inspirations profondes. Je voulais quelque chose qui me permette de mieux comprendre, de me remémorer vraiment, comme une boîte à souvenirs visuelle, quelque chose qui imprime, qui infuse totalement.

Dans un bloc encore vierge, j’ai éjecté du moi – tranquillement mois par mois, je voudrais l’enrichir.

D.A

De ville en ville

De ville en ville, je marche, sous les arcades piétonnes, près des enseignes closes, je marche. Parcourir la Bretagne, comme un vieux rêve dépoussiéré et collecter des fonds pour La Défense des océans. Ecouter Patti Smith sur la route de Perros et radio Alouette dans le pays de Vannes. Etat de l’itinéraire : mi chemin. St Brieuc. Lamballe. Brest. Quimper. Lorient. Vannes. Quiberon. Il reste tant de villes à explorer et sillonner. Je regarde les paysages se transmuer lentement : des forêts légendaires aux plages semi désertes. Difficile de ne pas penser à la mystique des celtes, l’armada des symboles, les guerres dévastatrices.

Et dans cette carte recomposée, je fais un chemin intérieur. Sur la route de Perros, je viens en conquérante ; sur celle du Morbihan, je repars battue. Tous ces schémas répétitifs me fascinent et me terrorisent. Sommes-nous donc si inaptes à débloquer nos schèmes par nous-mêmes ? Je reproduis sans cesse les mêmes situations, comme un peintre obstiné répète le même motif. Travailler, réussir, prendre conscience de la réussite, s’auto-saboter, échouer. Parfois, je me demande à quoi ressemble la vie de ceux qui ne doutent pas. Ça me parait complètement fou, à la limite du déraisonnable.

Dans ces journées de doutes et de nerfs distordus, où tout m’apparait soudainement comme tout à fait inaccessible, où la valeur de l’or grimpe juste dans ma tête, j’aimerais vagabonder dans la tête des autres. Ça aurait été bien de prévoir une tête de rechange, un cerveau différé pour les moments de doutes. Mais nous n’avons qu’une vie, qu’un corps, qu’un crâne. Pas de plan B. Il faudra régler ses problèmes. Je me dis que ça doit rendre fou de diriger quelqu’un qui fait ses preuves chaque jour et qui se réveille un matin, convaincu qu’il n’est plus capable, qu’il n’y parviendra plus.

Pourtant, ces doutes, je les chéris. Ils sont le matériaux de toute ma petite création, le garde fou qui me retient de la banalité du monde. Sans mes doutes, je ne suis rien. Sans mes nerfs distordus, je ne peux plus m’émouvoir, aimer rire et pleurer sur de la poésie. Ce sont des cycles émotionnels qui vont, partent et reviennent et bien souvent je ne suis qu’un baigneur sur la rive, secouée par les vagues déchainées qui m’emportent. Et je souhaite cette fois que tout soit différent. Le baigneur impuissant emprunte la voie du port et embarque lourdement sur une frégate solide. Qu’il devienne capitaine de l’océan des émotions.

D.A 

Du pain et des jeux

Je me souviens d’un rêve : dans la lourdeur du monde où les rues étaient grises, où les dalles étaient tristes et les passants maussades, je vagabondais joyeusement dans les rires de mes camarades. Nous étions résistants. Le bruit de nos airs entonnés perçait le silence solitaire. Un petit groupe d’âmes en révolte luttait contre « ce qui n’est pas joie ». Après des semaines difficiles j’ai retrouvé la voie des jeux. Il fallait contrecarrer les plans des mentaux hyperactifs, réfléchir autrement et se contraindre au rire. Armée de mes fidèles outils, crayon, cartes à dessiner, marqueur, j’ai tenté d’annoter tout mon imaginaire. J’ai éjecté mon monde sur des rectangles cartonnés, transvaser tout un univers du cerveau au jeu de cartes.

C’est une cartographie intime de mes lieux de replis, une longue vue millimétrée de mes points cardinaux. Quatre jours durant lesquels la vie s’est soudain transmuée en terrain de jeu grandeur nature. Qu’il est bon de s’octroyer le droit d’agir comme un enfant. Chaque jour une nouvelle carte pour voir le monde sous d’autres yeux : mercredi j’ai réfléchi dans la langue italienne, jeudi, j’ai avancé sur la longue route vers Ba Sing Se (il faut avoir dévoré la série d’animation Avatar pour comprendre la référence), vendredi j’ai dû « Faire quelque chose que je n’avais jamais fait » (ce qui s’est rapidement transformé en « fais pleins de choses que tu n’as jamais faites ») et samedi, j’ai fêté mon non-anniversaire.

Rien à faire, je ne comprends pas que nos enseignants aient omis de nous apprendre la joie. Personne ne nous apprend à devenir des êtres libres, c’est la route sinueuse qu’emprunte les solitaires. Certains briseront leurs chaines dans l’activité sportive, d’autres dans la création, d’autres dans la vie de famille. Mais pourquoi personne ne m’a appris à raisonner en jeu de carte ? Un problème, un jeu de carte. Ça semble tellement simple. Il existe une règle néanmoins à ne jamais bafouer : il faut croire à la méthode. Comme un enfant visualise le terrain de son champs de bataille à l’heure où sonne les cors de brume, comme il voit les vagues déferler dans la tempête des mers du Nord, la Calle remplie de provisions et de bouteilles de rhum vieillies, comme il voit son armée s’entrechoquer aux ennemis lorsqu’il s’élance confiant derrière les bannières du pays – pour rêver, il faut croire.

Je dois croire viscéralement aux dieux des mondes imaginaires, croire – comme Alice – aux six choses impossibles. Voyons un peu. 1. Je crois que la terre est un triangle 2. Les mathématiques n’existent pas 3. Je suis capitaine de navire 4. J’ai découvert les Amériques 5. La viande est un légume 6. Les hommes sont tous bons 7. Les artistes sont des rois 8. Je possède un immense château et des hectares de végétation + des serres de botaniques exotiques 9. Je suis immortelle 10. Je peux tuer le Leviathan. Peut-être que le bonheur ne repose que sur l’absurde. Peut-être qu’il ne tient qu’à nous de redonner un sens au monde. Une rose des vents désorientée, sciemment redirigée.

Au nord, je place Le pain et les mets réconfortants, au sud les jeux et l’écho prolongé des rires. A l’ouest, je dessine les plaisirs de la création, à l’est ceux de la culture. Ma bouche a ri, bu et mangé – Mes mains ont travaillé, récolté et créé – mes yeux ont lu et contemplé et tout mon corps, en paix, s’en va remercier la clameur. Et mes cellule crient à tue-tête : « Que règne le pain et les jeux ! ».

D.A

Dans l’échec du guerrier

Dans l’échec du guerrier, aquarelle, 14,8 x 21 cm, mars 2021, Copyright Diane Alazet

C’est un lundi complexe tout à la fois rempli de bilans et de promesses. J’avais repris le travail pour oublier le monde, un travail un peu fou où l’on est sur les routes, où l’on sillonne les villes pour collecter des Fonds à l’intention des associations. J’ai ressenti le besoin d’annihiler le réel, faire comme si ça n’existait pas, retrouver une équipe pour les bonnes bouteilles et les rires. Paradigme posé : l’excellence ou rien. C’est le besoin de briller qui m’a poussé à rembrayer, l’attrait de l’or, la gloire des gladiateurs. Je suis revenue pour exceller, me sentir à ma place un temps, devenir indispensable. C’est l’orgueil du guerrier qui m’a fait me mouvoir. Et cinq semaines plus tard, le bilan d’un échec cuisant.

Je ne peux m’empêcher de comparer mon métier à l’avancée des troupes dans les batailles des temps anciens. Je pense au choix d’Achille : rester paisiblement en Grèce mais être condamné à l’oubli ou choisir la bataille de Troie et périr dans la gloire. Et le guerrier illustre choisira toujours la couronne – si éphémère soit elle. Qu’il est difficile de perdre quand on a su gagner. On cherche dans la métaphysique les pourquoi des comment. Mais on n’y trouve rien, que le constat d’un gladiateur qui s’est trop épuisé, que l’hybris d’un soldat qui s’est pensé trop haut. Après la perte de la bataille sonne l’heure du bilan. Le guerrier a deux choix : baisser les armes et quitter la piste mais son nom sera oublié ou revêtir l’armure pour reconquérir les étoiles.

C’est le repos du soldat, on panse les plaies, on reprend des forces. La voix confiante qui s’était tue revient tranquillement prendre sa place. Et l’on se rappelle qu’au départ c’est l’échec qui avait précédé le talent. Demain, je reprendrai les armes et durant six semaines, la bataille fera rage. Alors paisiblement, dans l’entre deux des luttes, je sculpte mon bouclier, dessinant ça et là les symboles de la gagne. Ce sont mes armes les plus secrètes que je grave au grand jour. Comme il est beau ce bouclier que je dresse devant moi. Il contient en substance tout ce que j’ai été, ce que je suis. Et il contient déjà les lendemains de bataille. Au revoir Berezina, je prends une autre route. C’est dans l’oeuvre d’Achille que je m’en vais piocher. La campagne sera longue et semée de mille fresques, des victoires, des échecs, des rebondissements en tous genres mais l’armée grecque a conquit Troie et partout dans les livres, on cite encore le nom de ses guerriers illustres.

D.A

La fureur de vivre

Place du poids public,Vannes, croquis, 16×24 cm, février 2021, copyright Diane Alazet

Je me demande ce que cette pandémie nous laissera en substance. Après de longues semaines à douter, cogiter, après les nuits troublées et la caresse des nerfs bancals, il fallait changer d’air. J’ai avidement cherché les conditions de mon bonheur, le retour progressif à la douce succession des jours, freiner l’agitation d’un esprit en surchauffe, retrouver les rires et les jeux. C’est contre toute attente dans le retour au travail que j’ai trouvé ces conditions. Il fallait que sans cesse, les lieux succèdent aux lieux, que mon champ visuel imbibe de collectif, il fallait des visages et des voix et des rires pour que cette chienne de solitude rebrousse un temps chemin. Nietzsche en parlait toujours avec beaucoup d’affection, il voyait le trouble de l’âme comme l’animal sauvage d’une vie, qui erre et rode, vient, disparait. Plutôt d’avis de l’apprivoiser que de le fuir ou de le craindre. Alors, après des semaines en compagnie du chien errant, j’ai repris la route de la vie.

Il fallait baigner dans le monde pour retoucher l’embrun, les visages successifs, le grand plongeon ludique. Il fallait épuiser le corps à force de marche et d’efforts pour qu’il oublie le reste. Il fallait enfin que l’esprit retrouve ses anciens troubles pour apaiser les ecchymoses des angoisses naissantes. J’ai traversé les villes comme on parcourt les âges, j’ai découvert les gens comme on déloge les solitaires. Et plus rien ne comptait que le remplissage du temps. Il fallait que les heures soient remplies de bonjours, habiter les ruelles, piétiner les pavés. Les colombages de Vannes, la vue de Pornic sous la neige, l’ère de jeu aux dragons du centre ville de Saint Nazaire. La perspective des cités qu’il reste encore à découvrir. Il fallait reprendre les outils du dieu explorateur et repartir en quête de la fureur de vivre.

Car il s’agit bien de cela : c’est la peur du silence qui m’a ramené au bruit. Se dessine la nécessité d’investir le brouhaha, de redevenir la comédienne d’un monde qui manque de joueurs. Chaque jour, je récite mon texte, chaque jour, les gens y répondent. Et c’est ensemble que nous créons quelque chose de nouveau, une pièce, une oeuvre dont je redeviens l’héroïne. La fureur de vivre est devenue une nécessité. Exister pour saturer le cerveau de pensées, ne pas laisser une seule zone vide, faire tourner la machine encore et encore pour désapprendre à réfléchir et ne plus vivre qu’au présent, sans but, sans poids, sans rien d’autre que la vie.

D.A