Un autre système à bâtir

La république muette, série Surimpressions, photographie et dessin, OLYMPUS DIGITAL CAMERA, mars 2022, copyright Diane Alazet

Je me suis demandée ce que je pourrais bien vous raconter cette semaine. L’actualité politique en France semblait être une évidence. Pourtant, je dois admettre qu’après la défaite cuisante de la semaine dernière sur la troisième place du podium, je peine à trouver les mots. Je me dis qu’on est passé à 2% de quelque chose de nouveau, d’un autre système à bâtir. Oui, ça aurait été difficile, long, laborieux. Il aurait fallut retrousser ses manches de citoyen et décider ensemble de ce que nous voulons pour l’avenir. Il aurait fallut admettre le danger imminent des conséquences climatiques sur tout le globe – admettre que comme toujours, nous ne serions pas les premières victimes. Les premières victimes sont déjà en exil, les ”autres” du bout du globe, les réfugiés ”différents”. Alors, nous aurions dû pour la toute première fois, nous pays occidental fort, intégrer les précaires du monde dans l’équation nationale. Nous aurions dû entendre leur voix et composer ensemble de nouvelles alternatives.

Je pense à cette proposition de la ”régle verte” des Insoumis où nous aurions cessé de prendre à la planète davantage de ressources qu’elle n’est capable d’en produire. Un monde d’alternative végétarienne dans les cantines, un monde de circuit court et local. J’imagine que cela représenterait pour certains un recul de civilisation. S’était-on déjà figuré dans l’histoire devoir revenir en arrière dans un modèle de société ? Cette fois, les conséquences sont bien trop graves. Je me dis que ces 21%, ce sont les gens qui voient, qui savent, qui ne regardent plus à côté. Ce sont le gens qui se confrontent. C’est aussi vrai, je pense, pour les électeurs de Jadot.

Beaucoup pensent que l’écologie et la lutte pour l’environnement est une affaire de jeunes. Après tout, n’est-ce pas la tendance statistique ? Le résultat est si peu convainquant, un second tour 100 % mépris du peuple, des autres, de tout ce qui n’est pas soi. J’ai vécu l’échec de la semaine dernière comme une injustice terrible, un évènement manqué, un ”presque” en suspens. Alors, que faire maintenant ? J’ai mis des jours à redescendre, des jours à calmer ma colère (moi qui suis d’un naturel joyeux). Et puis, la solution m’est apparue : pour la toute première fois de ma vie, j’ai adhéré à un parti politique. J’ai appris, par la suite, que des milliers de citoyens avaient rejoint les Insoumis depuis dimanche dernier. Et là est peut-être la victoire. Un cap en tête : les législatives, auxquelles il faudra voter massivement pour recréer quelque chose de vivant, de complexe, de constructif dans le champs politique français, puisque de toutes manières, le duo final est chaotique.

D.A

De la résistance par l’espoir

Gare Saint Lazare dans les nuages, Série Surimpressions, photographie, mars 2022, copyright Diane Alazet

Inutile de le nier, nous naviguons en eaux sombres. Le climat international aura été mis à rude preuve ces dernières années : le covid, la guerre en Ukraine, la fissure des démocraties, la crise climatique. Nous avons dû nous confronter à mille et une idées de la mort – comme cela n’était pas arrivé depuis très très longtemps. La mort collective, en premier lieu, due à la pandémie par la transmission d’un virus, puis celle des batailles violentes orchestrées par un homme fou sur un peuple entier, nos voisins. Le risque d’une guerre atomique dans les négociations. Puis, la menace environnementale qui pèse chaque seconde plus fort sur nos têtes épuisées. Bref, pas jouasse la période. Pas très fun d’être un humain en 2022. (Sans compter qu’à l’heure où je vous parle, je ne connais pas encore les résultats des élections du 1e tour des Présidentielles car j’écris mes articles le samedi).

Alors, une fois ces constats dressés, que fait-on ? Difficile, en effet, pour un humain dépassé de ne pas tenter de s’aveugler ou pire se renfermer sur soi-même, terrassé par le fatalisme et le doute et la peur. Je crois fondamentalement qu’il existe de meilleures options. Se battre, par exemple. Il y a mille et une manières de lutter : l’une d’elle consiste en un refus de l’angoisse et de la passivité. Le combat par l’espoir et par la Résistance. On croit trop souvent qu’il y a des âmes nées pour être révolutionnaires et d’autres non. Ce me semble absolument faux. Il y a la vie, l’histoire, les gens et les évènements. Ensuite il y a des situations qui se prêtent ou non à devenir acteur du monde. Le courage n’est pas pré-inscrit dans le caractère d’un individu , il n’est pas dans son ADN, pas dans ses caractéristiques de naissance.

Agir et résister c’est avant tout un choix. Il y a des milliers de manières de le faire : certains montent au front et choisissent d’être utiles physiquement (soldats pour la guerre, activistes pour l’environnement, militants en politiques etc.). Certains préfèrent combattre le désespoir mental (artistes, intellectuels, psychologues). Certains risquent leurs vies pour porter des informations véraces, montrer au monde les faits, produire des discours et des images sur l’irracontable (journalistes, reporters, photographes etc.).

Peut-être devrait on se questionner sur sa propre force ? Qu’est-ce que chacun d’entre-nous peut apporter à cette (étrange) époque. Aucune réponse n’est faible. Chacun combat avec ses armes. Dans une horde équilibrée, nous trouvons des archers, des guérilleros, des stratéges, des chefs de files. Mais aussi des cuisiniers, des gardes, des éclaireurs, des soignants. Une bonne horde se doit de contenir tous les profils, tous les outils, toute la diversité. Nous devrons être cette horde, avec ses désaccords et ses contradictions, ses peurs, ses doutes.

Quelle sera votre outil dans la résistance moderne ? J’ouvre l”’éducation européenne”, ”les Racines du ciel” et ”Les cerfs volants” de Gary et je comprends que la mienne sera certainement dans la lutte contre le fatalisme. Toujours, il restera de la lumière dans ce monde. Les torches doivent rester bien vivantes.

D.A

Hier, les femmes

Hier, les femmes, fusain, 27,3 x 37,5 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

Drôle d’expérience pour une femme du XXIe siècle d’ouvrir les pages de l’illustre « Quatre filles du Dr March ». Ça faisait des années que je voulais m’y plonger, un sacré classique. Mollat, le bon rayon, le bon moment, les fêtes de Noël ; il n’en fallait pas plus. Quelle étrange expérience que celle de se retrouver projetée dans un XIXe siècle américain au comble du machisme où les femmes sont réduites à leur misérable statut marital. Ne vous méprenez pas, je suis accoutumée aux oeuvres littéraires de cette époque. J’ignore pourquoi, cette fois, l’indignation est à son comble. Je pense aux oeuvres d’Henry James, des soeurs Bronte, de Thomas Hardy, de Tolstoi. Cependant, dans les lignes des écrivains susmentionnés, l’héroïne prenait les armes contre les diktats sociaux. Elle réclamait un absolu, une justice, quelque chose de tangible. La lecture des Quatre filles du Dr March m’a partiellement révoltée parce qu’il n’existe qu’une figure qui fait le choix de la bataille (et quelle figure fabuleuse que le personnage de Jo). Le machisme est parfaitement toléré et le roman est truffé de « bons conseils pratiques » pour devenir une parfaite petite épouse, du genre : « Surveille-toi, sois la première à demander pardon si vous avez tous deux commis une faute » et autres joyeusetés stéréotypées sur le rôle de la femme dans la cuisine et dans la bonne gestion du foyer.

Alors, je me suis questionnée sur les conséquences de tout ça sur les femmes de nos générations. Comment tous ces préceptes de docilité, de douceur, de soumission et d’obéissance ont pu laissé leur marque même dans les esprits les plus farouchement libres et émancipés ? Comment éduquer une jeune fille au XXIe siècle, en la tenant le plus possible éloignée de ces clichés à la vie dure ? Dans quelle mesure une femme elle-même soumise à ces préceptes est-elle susceptible de pouvoir élever sa fille sans lui en transmettre les valeurs ? Quelles sont les méthodes aujourd’hui susceptibles de pouvoir former des femmes absolument libres ? Il y a bien sûr l’importance des lectures classiques, les grands textes fondateurs du féminisme, les essais philosophiques et sociologiques. Il y a les activités pédagogiques pour les enfants, l’importance des exemples que l’on donne. Mais que faire de tout le reste ? Ce qui n’est pas conscientisé, ce qui n’est pas analysé, ce qui existe depuis des générations et qui refait surface à un moment ou à un autre ? Comment éduque on à la liberté ?

Sans avoir encore terminé la lecture de ce roman, il aura eu le mérite de me faire me poser un milliard de questions sur ces problématiques. Je pense à ma nièce, aux jeunes femmes de mon entourage. Je me dis que c’est dans l’effort collectif qu’on arrivera à déplacer les frontières. Je réfléchis à des méthodes pédagogiques pour les aider dans ce cheminement tout en luttant moi-même pour me dépêtrer de mes propres stéréotypes. Englués. Rien à faire, la liberté est l’affaire de tous. Il n’y a pas d’âge pour se battre. C’est une lutte de générations.

D.A

Du pain et des jeux

Je me souviens d’un rêve : dans la lourdeur du monde où les rues étaient grises, où les dalles étaient tristes et les passants maussades, je vagabondais joyeusement dans les rires de mes camarades. Nous étions résistants. Le bruit de nos airs entonnés perçait le silence solitaire. Un petit groupe d’âmes en révolte luttait contre « ce qui n’est pas joie ». Après des semaines difficiles j’ai retrouvé la voie des jeux. Il fallait contrecarrer les plans des mentaux hyperactifs, réfléchir autrement et se contraindre au rire. Armée de mes fidèles outils, crayon, cartes à dessiner, marqueur, j’ai tenté d’annoter tout mon imaginaire. J’ai éjecté mon monde sur des rectangles cartonnés, transvaser tout un univers du cerveau au jeu de cartes.

C’est une cartographie intime de mes lieux de replis, une longue vue millimétrée de mes points cardinaux. Quatre jours durant lesquels la vie s’est soudain transmuée en terrain de jeu grandeur nature. Qu’il est bon de s’octroyer le droit d’agir comme un enfant. Chaque jour une nouvelle carte pour voir le monde sous d’autres yeux : mercredi j’ai réfléchi dans la langue italienne, jeudi, j’ai avancé sur la longue route vers Ba Sing Se (il faut avoir dévoré la série d’animation Avatar pour comprendre la référence), vendredi j’ai dû « Faire quelque chose que je n’avais jamais fait » (ce qui s’est rapidement transformé en « fais pleins de choses que tu n’as jamais faites ») et samedi, j’ai fêté mon non-anniversaire.

Rien à faire, je ne comprends pas que nos enseignants aient omis de nous apprendre la joie. Personne ne nous apprend à devenir des êtres libres, c’est la route sinueuse qu’emprunte les solitaires. Certains briseront leurs chaines dans l’activité sportive, d’autres dans la création, d’autres dans la vie de famille. Mais pourquoi personne ne m’a appris à raisonner en jeu de carte ? Un problème, un jeu de carte. Ça semble tellement simple. Il existe une règle néanmoins à ne jamais bafouer : il faut croire à la méthode. Comme un enfant visualise le terrain de son champs de bataille à l’heure où sonne les cors de brume, comme il voit les vagues déferler dans la tempête des mers du Nord, la Calle remplie de provisions et de bouteilles de rhum vieillies, comme il voit son armée s’entrechoquer aux ennemis lorsqu’il s’élance confiant derrière les bannières du pays – pour rêver, il faut croire.

Je dois croire viscéralement aux dieux des mondes imaginaires, croire – comme Alice – aux six choses impossibles. Voyons un peu. 1. Je crois que la terre est un triangle 2. Les mathématiques n’existent pas 3. Je suis capitaine de navire 4. J’ai découvert les Amériques 5. La viande est un légume 6. Les hommes sont tous bons 7. Les artistes sont des rois 8. Je possède un immense château et des hectares de végétation + des serres de botaniques exotiques 9. Je suis immortelle 10. Je peux tuer le Leviathan. Peut-être que le bonheur ne repose que sur l’absurde. Peut-être qu’il ne tient qu’à nous de redonner un sens au monde. Une rose des vents désorientée, sciemment redirigée.

Au nord, je place Le pain et les mets réconfortants, au sud les jeux et l’écho prolongé des rires. A l’ouest, je dessine les plaisirs de la création, à l’est ceux de la culture. Ma bouche a ri, bu et mangé – Mes mains ont travaillé, récolté et créé – mes yeux ont lu et contemplé et tout mon corps, en paix, s’en va remercier la clameur. Et mes cellule crient à tue-tête : « Que règne le pain et les jeux ! ».

D.A

C’est quoi déjà l’Avenir ?

L’Avenir, réinterprétation des Iconologies, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2021, Copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai regardé une émission de grande écoute dans laquelle un psychologue expliquait les effets dramatiques qu’aurait la crise sanitaire sur la jeune génération. Il rappelle que dans son enfance, le futur était synonyme de progrès, au sortir d’une guerre déplorable où tout était à reconstruire. Nos parents ont vécu un âge d’or de l’emploi et propulsé l’avènement de revendications fondamentales pour la société moderne. C’est sous leur règne qu’est apparue l’émancipation des femmes, ainsi qu’une plus grande considération des soucis des minorités. L’identité a changé. Le monde a changé. Ils se sont levés pour le droit à l’avortement, pour la conscience climatique, contre les massacres au Vietnam. Et le changement à cette époque semblait quelque chose de possible. La lutte avait un sens.

Difficile en 2021 pour la jeune génération de ne pas sombrer dans une forme aiguë de désespoir face à l’avenir. La crise sanitaire a emporté de nombreux rêves, le sort des étudiants en est la preuve irrévocable. A ce temps où le futur était synonyme de progrès, nous opposons l’idée d’un avenir troublé, sans emploi immédiat, sans possibilité de construire des projets viables, avec la certitude que la situation climatique nous poussera très bientôt dans nos tout derniers retranchements. Nos parents dressaient des barricades avec l’espoir au ventre, nous menons nos manifs avec la peur aux tripes. Nous sommes la génération de ceux qui ne peuvent plus reculer et j’ai peine à imaginer ce que ressentiront nos héritiers.

Il y a quelques semaines, j’ai rêvé d’une scène bien étrange. L’humanité vivait dans un monde apocalyptique. Nous comprenions que cet état de prise de conscience aiguë des problèmes climatiques – d’ordinaire éprouvé deux heures par semaine lorsqu’on check un documentaire alarmiste – était devenu normalisé. Nous avions oublié l’insouciance et l’aveuglement, car le chaos était là matérialisé sous nos yeux. Puis, tout a coup l’humanité prenait conscience de l’inéluctabilité des faits : nous y passerions tous. Alors, quelque chose de sublime vint recouvrir tout ce bordel. C’était la masse humaine qui faisait vibrer sur le monde son action la plus généreuse. Un immense amas de lumière qui sait qu’il s’apprête à s’éteindre. La fulgurance sublime de l’éclair final.

Je me suis réveillée en sursaut dans un état d’esprit serein. Ce cauchemars apparent était un très beau rêve. Je sais que tout cela est étrange, que pour la première fois de l’histoire le futur est synonyme de doute et surtout… de pire. Mais il existe tant d’outils pour briller avant le dernier acte. C’est peut-être le moment de créer quelque chose de beau et de bâtir des solutions à la hauteur de nos espoirs. Il est peut-être temps de penser à ce que nous laisserons. Ne laissons pas dire que nous n’étions qu’une vaste espèce de dégénérés. Ne laissons pas entendre que la beauté n’existait pas : faisons survivre les chefs d’oeuvres et créons-en de nouveaux. Montrons la partie éclairée de ce que peut être l’homme.

D.A

Les guides de poche

L’Art (revisité), réinterprétation moderne des Iconologies, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange où les professionnels de santé nous prédisent des conséquences graves sur le mental des hommes, il semble fondamental de s’accrocher aux bons outils. Dans une ère où tout est trouble, l’avenir professionnel, les retours climatiques, comment refuser la panique et trouver la sérénité ? J’ai trouvé ma réponse dans un rayon de bibliothèque. Pour les besoins de mon roman, j’ai dû relire Les cerfs-volants de Gary, pensant n’y exploiter que des éléments théoriques. Premier chapitre, bim. Une jeune fille ambitieuse qui désespère de ne pas trouver la voie glorieuse qui lui incombe, les prémisses du nazisme, l’assassinat de l’insouciance, répression de l’espoir. Et dans les odes de résistance de la plume de Romain Gary quelque chose est revenue en moi, une soif inaltérable de rêve et de bataille contre la belle période de merde que nous sommes en train de vivre.

Je me suis alors souvenue de ces milliers de guides qui trainent dans la poussière en attendant leur heure de gloire. Chaque fois que j’ai dû traverser une période difficile, la littérature était là. Elle m’est devenue si familière que selon la situation, je peux déterminer l’auteur qui saura le mieux m’aiguiller. Il y a des clés laissées dans les peintures d’histoire et dans les plans séquences des 35 mm. Nous vivons des temps difficiles mais les réseaux de résistance se sont déjà constitués à l’abri des regards. Tant qu’il nous restera ces malles aux trésors de l’histoire, nous nous battrons à armes égales. J’en viens à songer à me constituer une valise d’urgence remplie de guides de poche. Tout a beau mal tourner, on a beau perdre le contrôle, le monde ne m’effraie pas tant que mes sacs contiennent des pages. Chacun a ses guides propres, moi j’emmènerais avec moi L’éducation Européenne, Les Cerfs-volants, Lady L, Les racines du ciel, Martin Eden, Le vagabond des étoiles, Tous les hommes sont mortels, Jane Eyre, Le Petit prince. Il faudra La vie est ailleurs et l’Insoutenable légerté de l’être et Portrait de Femmes et Roderick Hudson, Le vieil homme et la mer, Pour qui sonne le Glas, Gatsby Le Magnifique et Tendre est la nuit. Il faudrait une valise qui fasse trois fois mon poids.

J’initie une série de dessins sur les modulations de l’iconographie à travers les âges – et tout particulièrement à notre époque. Ils reprendront chacun une grande thématique des Iconologies de Cesare Ripa, chercheur du XVIe siècle, revisité à l’aune de la période actuelle. Le premier de la liste est celui de l’article. La grande illustration centrale est l’allégorie de l’Art (numéroté XII comme dans l’œuvre de Ripa). J’ai tenté d’en proposer une définition plus complexe (puisque la crise contemporaine l’exige) : ainsi au symbole initial j’ai ajouté les masques de la comedia dell’arte, car je vois désormais l’art sous le prisme d’un aide-soignant dédié aux esprits abimés. Il reste une option viable pour ne pas sombrer dans le désespoir de l’avenir. De même pour le stéthoscope en haut à droite. Le tas de livres est une incarnation contemporaine et modernisée de l’art. Les grandes idées abstraites doivent bien trouver des corps pour exister et perdurer. La cible est une référence à la situation dramatique du monde de la culture en ce moment. C’est une valeur mise en danger. Ainsi, le dessin témoigne d’un changement de paradigme : d’un XVIe siècle enclin à la synthétisation d’une idée (où l’illustration de l’art comme une femme maniant des outils se suffisait à elle-même) à une époque qui revendique une recomplexification des valeurs abstraites en leur injectant des éléments de problématiques modernes. L’art a toujours été complexe mais on ne le montrait pas. Aujourd’hui, il l’est tout autant, mais on le revendique.

 D.A     

Le sens de la fête

Le sens de la fête, photographie, 30 X 45 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Quand on était enfant, tout était prétexte à la fête : une visite au magasin But où les centaines de canapés devenaient des labyrinthes géants dont il fallait s’extraire, l’arrivée d’un nouveau tissu qui nous servait de toile pour la confection de cabanes dans lesquelles nous dormions en cachette. Et puis il y avait Noël et Pâques et les anniversaires. Je sais que la période est difficile, nous ne savons pas encore s’il nous sera possible de passer les fêtes en famille cette année. Et ça fait très bizarre. Mais nous sommes enfermés avec beaucoup de temps. Quel luxe… Le temps qui nous tourmente, qui accélère et ralentit au gré de ses caprices est maintenant à notre merci, condamné entre quatre murs à nous obéir docilement.

Plus que jamais, nous pouvons revenir à ce sens inné de la fête. Vous vous souvenez comme nos coeurs battaient vite quand les parents criaient : « à table » et que nous terminions une partie. Chaque instant était crucial. Chaque seconde était occupée et la succession des étapes étaient chaque fois suivie d’un petit rituel de fête. Nous avons oublié le triomphe des goûters. l’odeur des biscuits chauds dans le four encore brûlant. La musique vagabonde qui nous tenait jusqu’au diner, parcourant toutes les pièces pour unifier la meute.

Il est urgent de renouer avec le sens de la fête, sans cela nous ne tiendront pas. La période est trop chaotique pour laisser gagner l’autre camp. Il faut offrir une résistance. Nous devons prendre les armes que nous avons à disposition et elles sont incroyablement simples : la joie, les rires, se féliciter des petites victoires, instaurer l’apéro de fin de journée de confinement, célébrer les jours, célébrer les nuits. Il faut réinventer la fête et nous avons des semaines pour cela. Des semaines gratuites, pour du beurre, pour rien, sans d’autres prérogatives que de « tenir le coup ». Mais on peut faire bien mieux que de « tenir le coup ». Honorons heure par heure le sens de la fête.

Construisez des cabanes sous les bureaux de télétravail. Cuisinez des plats gastronomiques si c’est votre truc. Créez des objectifs. Donnez vous les moyens de rêver. Alimentez vos idéaux. Lâchez le superflu et tout ce qui divise. Fédérez vous (et votre famille) autour d’un but commun. Il y a déjà trop d’ombres dehors, inutile de leur ouvrir la porte. Nous devons résister. Inventez des idées qui feront barrage à l’ennemi. Préparez vos plus beaux projets et mettez les sur pause pour trinquer.

D.A