La lumière danse

La lumière, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

C’est parfois quand on se confronte aux réflexions les plus difficiles, quand on accepte des vérités qu’on refusait d’appréhender qu’on discerne du fond du trou les clés les plus durables. J’ai la sensation d’avoir bataillé des mois, bataillé pour ne pas voir. Et en luttant contre moi-même, je me suis trompée d’ennemi. Il a suffi d’accepter le bilan de ma route, suffi de comprendre frontalement que mon trajet avait dévié pour venir rectifier le tir. Juste ça. Un gouvernail repositionné qui pointe un nouveau cap. Et soudainement, tout a changé. La pesanteur des jours s’est substantiellement allégée. Comme une arme métaphysique qui m’accompagne partout, le courage me talonne ; j’ai mon nouvel itinéraire.

Cette semaine, j’ai eu la chance d’exposer mes dessins à Bordeaux, aux halles des douves. Comme une bande annonce imprévue de mon projet d’Art thérapie, j’y ai tenu un atelier de dessin intuitif. C’est fou, parfois, comme on avance à contre-vent dans des quêtes secondaires et comme tout est facile quand on devine sa voie. Face à tous ces visages bienveillants et volontaires, je me suis sentie à ma place, profondément. Comme une évidence folle. Et plus étrange encore, je n’étais pas en retard, comme ces carrefours de vie que l’on découvre joyeusement en se demandant pourquoi nous ne les avons pas vu plus tôt. Ces carrefours que nous nous reprochons de ne pas avoir foulé avant. Je me sentais à l’heure au rendez-vous du temps. Une année plus tôt aurait été précoce, une année plus tard aurait signé le vide.

La lumière a son règne et sa rythmique propre. Elle apparait et disparait à l’aune des maux humains. Aujourd’hui elle préside mes petites décisions. Je la vois vaciller et trembler avec grâce. Peu importe la forme qu’elle prend, elle est en puissance en toute chose. Et la lumière m’accorde sa danse, tâchons de bien valser.

D.A

L’adieu aux détours chronophages

Les métairies, croquis, 110 x 165 cm, décembre 2021, copyright Diane Alazet

Se réveiller un matin convaincue de ne pas se trouver au bon endroit, au bon moment. Un rapide 360° pour constater les blessés sur l’immense champ de bataille. Drôle de période que celle qui précède la trentaine où l’urgence est partout. L’homme est capable de conserver le voile de l’illusion des mois et des années. Un jour ou l’autre, pourtant, le tissu se déchire. Alors, on aperçoit la vérité derrière la toile. Mon voile s’est déchiré. C’est une vision irréversible où vos choix successifs vous éclatent à la face. Je me demande, parfois, si c’est une question de nature ou si l’homme, en substance est condamné au doute. Se lever convaincue de ne pas être à sa place. Raisonner sur les causes et sur les conséquences. Retour à la saison des doutes. Il est difficile d’établir l’instant précis où l’on s’écarte de sa voie, où l’on négocie avec le destin, où l’on transige avec sa route. Une légère déviation puis une autre, puis une autre. Les jours s’écoulent, les mois, les années et l’on se réveille un matin dans un décor étranger, entourés des fantômes des rêves qui nous poursuivent.

L’approche de la trentaine comme un panneau stop au croisement. Un premier bilan maladroit des acquis et des expériences. Trop de cases non cochées. Des détours chronophages. Prendre part à la danse absurde du social, s’être laissée piégée sans émettre aucun cri. Contempler ses barreaux en souriant naïvement comme si tout cela avait un sens. Apprendre de mois en mois à aimer sa prison en raisonnant sans cohérence, une logique déréglée, déboussolée, informe. Le verdict est bien mitigé. Regarder en arrière et observer les victoires, regarder en avant et contempler tout ce qui reste. Qu’il nous faut du courage pour redresser la barre lorsque le gouvernail s’est laissé choir à la dérive, droit vers le cap du monde des autres.

Contempler les cartographies marines, calculer les itinéraires, intégrer la force des marées, des vents, les golfs et les courants à ces drôles de plans tirés sur la comète. J’ai l’impression qu’il faut une vie pour apprendre à trouver sa place, une vie à creuser, à chercher, à multiplier les chutes. Je cherche l’itinéraire d’une liberté qui m’appartient. Je regrette qu’on ne m’ait pas appris à explorer plus activement. Je sens qu’il manque des maîtres à ma petite histoire, il manque des domaines de compétences, des acquis, des connaissances. Il manque des hectares de savoir, des kilomètres de rencontres, des langues, des cultures, des étincelles de vie. Je comprends qu’il est temps de m’en remettre aux guides, la liberté m’appelle, une invitation au voyage pour redresser le gouvernail et retracer les bons sentiers. L’ile aux trésors est proche, il faut tendre les voiles.

D.A

Dans la peau du navigateur

Navigateur, aquarelle, 21 x 29,7 cm, 2021, Copyright Diane Alazet

Je n’ai jamais très bien compris la nécessité de l’ordre. Partout où l’on m’assignait des objectifs de compétence, je dégainais une arme plus puissante qu’aucune autre, une longue vue double face pour observer le monde. On y apercevait deux visuels distincts. 1. l’image de la réalité 2. Un univers créé de toute pièces par la force de l’imagination. L’objectif : transgresser les habitudes, percevoir différemment, apprendre à regarder le monde avec d’autres yeux. Dans un drôle de système où il faut être performant, rentable, productif, un petit poète doit chercher à inventer d’autres termes, changer les chiffres en rêves, construire de nouvelles formes. Alors, j’ai dessiné une vieille carte du monde. Cinq semaines, un voyage. De recruteur de donateurs je suis devenue navigatrice, explorateur. Cinq semaines pour conquérir le monde, ramener des ressources, noircir les cartes de noms, de mots, de villes parcourues. Une journée productive = le passage d’un lieu à un autre. Apprendre à regarder le monde sous un regard décalé, biaisé, détourner le sens du système pour qu’il vous corresponde, qu’il fasse sens pour de bon. Nous pouvons changer la société, c’est une nécessité. Mais il faut aussi être capable de transmuer sa perception. Comme le monde est ennuyeux sans l’ajout de la création. Apposer au réel le sceau de l’imagination. Aucune limite n’est tolérée car l’extra-ordinaire est partout : dans la répétition des jours, dans l’attente, dans les chiffres, dans la quête d’un avenir, dans les rues, les salles de cinéma, les bars et les cafés bondés, dans l’ennui, dans la peur, dans le vide, dans l’excellence. L’ordinaire n’est qu’une moitié d’un tout.

Alors, je noircis tranquillement ma carte. Voyager de Paris à Londres, de Londres à Athènes, d’Athènes à Vienne en parcourant la Vendée. Plus rien n’est impossible. Les limites sont suspendues. Je peux faire le tour du monde en restant sur les terres françaises. Je peux devenir capitaine de navire en brandissant un kway associatif. L’inertie n’existe plus. Le mouvement est partout. Voir le monde sous d’autres yeux, c’est accepter d’être nomade, toujours, chaque fois. C’est ne plus jamais quitter la route même quand les pas sont à l’arrêt. On parle de l’importance du voyage physique, mais on ne mentionne jamais assez la nécessité du vagabondage de l’esprit. L’imagination produit ses propres cartes, ses univers distincts, ses couleurs, ses perceptions. Je parcours mes cartographies sur le pont du navire. Capitaine. Naturaliste. Explorateur. Navigateur. Il faut prendre la route pour mater l’ennui.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

Aux nouveaux compagnons

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, octobre 2021, Copyright Diane Alazet

J’ai toujours voulu trouver ma communauté, des camarades de route avec qui dialoguer de poésie et de littérature, de peinture et de philosophie, du cinéma, du monde. J’en ai rencontré quelques uns et souvent je les ai perdu. Qui aurait pu se douter qu’il me faudrait vagabonder au fin fond de la Normandie en projet de permaculture pour en dénicher un fragment. J’ai rencontré des frères de l’amour du savoir. Les soirs au coins du feu à découvrir de nouveaux noms, partager l’impact des mots, dialoguer des artistes, parler des luttes contemporaines, les nourrir, les faire vibrer. Faire voyager l’intelligence dans le cerveau les uns des autres et repartir les bras chargés de nouvelles oeuvres à découvrir. C’est fou ce que ça m’avait manqué l’excitation de l’intellect, le débat littéraire, la ré-impregnation de l’histoire de l’art et des noms. Une bibliothèque saturée de romans d’excellence. Des machines à créer datant du XIXe siècle. Le processus de création et les verres et les rires. J’ai senti quelque chose de tout à fait étrange ; l’impression que mon coeur avait su vivre dans l’arrêt, un cliquetis et paf… Redémarrage brutal. Tout bouillonnait et tout vibrait. Il retrouvait son univers et son environnement. C’est dans la création qu’il vit et dans le partage des idées, dans les débats, dans les dialogues, dans les rixes et les combustions. Dans ce fragment de rencontres intellectuelles, dans ce morceau de communauté où j’avais toujours souhaité vivre, quelque chose a tremblé, quelque chose a brûlé, le temps s’est consumé en un spectacle sublime. J’étais à la bonne place, avec ceux auxquels j’appartiens. Aux compagnons de route du savoir, aux amis de la connaissance, aux passionnés des oeuvres, aux amoureux des mots, aux collectionneurs de livres, aux fidèles du septième art, à tout ceux qui comprennent… Je lève mon verre. Aux nouveaux compagnons qui devaient bien remplir le monde mais qui ne croisaient jamais ma route, je vous ouvre les portes de ma vie. Il est aisé de se sentir stupide quand on ne partage plus son savoir. Et parfois, en une demi-seconde, toute la machine repart. Alors, un morceau de votre identité repointe le bout de son nez et vous trinquez à son retour.

J’ai vécu ces rencontres comme des scènes de roman. C’est une impression tout à fait étrange ; j’avais la sensation de déambuler dans une oeuvre d’Henry James dont j’étais la protagoniste. Alors, en bon personnage, je suivais la logique de l’oeuvre, vivant successivement les chapitres du séjour, entièrement dirigée par la plume américaine. Drôle d’expérience, tout à fait unique que je peine à bien reporter. J’ai vécu dans un Henry James durant dix jours de ma vie, j’ai même construit sa narration. Un peu de son Roderick Hudson, un peu de son Portrait de femme. Et dans ces réunions du soir où nous dialoguions des auteurs, de la langue russe, des artistes oubliés, des outsiders du monde et de la musique enterrée, je me sentais avec les miens, prodigieusement gâtée par l’heureux hasard des rencontres.

D.A

Reconquérir le temps

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, septembre 2021 Copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai renoué avec l’une de mes plus belles traditions : le workaway. Pour ceux qui ne connaissent pas, l’idée est de vivre chez des gens aux projets en devenir. Vous donnez un coup de main, en échange vous ne payez rien durant votre séjour, vous êtes nourris, logés. Sans doute la plus belle manière de voyager. Ça faisait une éternité que je n’avais pas fait ça, quatre ans je crois ; huit mois en Italie à traverser le pays, un mois travaillant en auberge de jeunesse, le suivant offrant mes services de jardinier, stagiaire en inventaire d’art, cuisinière en centre de méditation. Cette fois, n’ayant qu’une dizaine de jours devant moi, j’ai choisi la Normandie. Deux hectares de terrain, un projet art/éco-responsable. J’avais oublié tout ça… Le travail concret de la terre, le sens de la main d’oeuvre. J’ai pris conscience de choses que j’avais enterrées : ma vie est une compétition où il faut être premier partout. En tant que femme, professionnellement, dans mes loisirs, dans les rencontres. Et je crois que ce système a atteint ses limites. Ça fait un bien dément de simplement penser en « tâches », accomplir les pas un à un sans devoir les évaluer, les comparer, les dépasser. Et le système du workaway est tellement proche de mes valeurs : j’ai toujours trouvé le travail – tel qu’il est pratiqué dans nos sociétés – parfaitement avilissant, il laisse trop peu de place à l’épanouissement de l’humain. Autrefois, au sein du village, chacun avait son rôle et le travail n’était qu’un « moyen » pour faire tourner la vie collective. Aujourd’hui le travail est devenu une fin en soi et ses esclaves sont épuisés. J’aime savoir que chacun de mes gestes – préparer les semences ou le tas de bois pour l’hiver – aura un impact dans plusieurs mois. C’est une belle manière de reconquérir son propre rythme. C’est un système de résistance où l’argent n’a pas sa place. La monnaie, c’est le temps.

Chaque matin, le temps de se reposer. Petit déjeuner dans la verrière avec un thé brûlant, tout le monde lit. On accepte le silence. Tolstoi, Bronte et Boulgakov réunis dans une même pièce pour des regards différents. Le temps semble s’étirer tant tout est calme et silencieux. Tout le monde voyage de son côté dans des barques parallèles. Puis le temps du jardin où nous préparons la terre, puis le bois, puis les projets à venir dans ce paradis gigantesque. Nous devenons des petits corps au service du terreau, redécouvrir les courbatures du dos et des articulations, pétrir le monde avec ses mains pour le rendre propice. Finir la journée par un apéro devant le coucher de soleil dans ces terres glacées où nous aimons nous perdre. Puis préparer ensemble le repas, parler dans diverses langues car il y a d’autres volontaires, l’anglais, le français, l’espagnol. Se noyer dans les expressions du monde, enseigner et apprendre. Sentir le corps se réchauffer dans les gros tas de couvertures le soir, alors que dehors, le monde gèle. La pluie sur la véranda. L’odeur du pain grillé. Le thé artisanal qui infuse dans la machine. Et puis, encore les rires, puis les projets, puis les rencontres. Et tout le reste ne semble être que littérature. Pourquoi penser productivité, compétitivité quand on peut expérimenter la simplicité de l’action, la bienveillance, l’utilité brute ? Il n’y a plus à se sentir bon ou médiocre, plus ou moins. Il suffit d’accomplir, c’est bien plus constructif. Ici, je peux sentir la poésie partout. Et je tâcherai de m’en souvenir…

D.A

Prendre le train des poètes

Prendre le train des poètes, Illustration numérique sur photographie, 2021, copyright Diane Alazet

Parfois le quotidien est impuissant à rivaliser avec la force de nos convictions, la masse de nos rêves. On observe autour de nous, tiens, une gare. Tiens, deux quais. Un rail pour la place que le monde attend de nous, un autre pour nos espoirs. Ils m’ont bien fait flipper ces trois derniers mois et j’ai bien failli le prendre le mauvais train du mauvais quai. J’ai retrouvé mes rêves dans un piteux état, semi-agonisants dans une ambiance d’enterrement où les rires s’étaient fait la malle. Mal barrée aussi l’estime personnelle, un mal fou à communiquer, bref, le mauvais quai quoi. Le train des normes bloquait la vue, j’avais oublié l’autre côté. Oublié qu’il y avait des rails créés juste pour moi, que mon train attendait depuis un petit moment. Il patientait sur le bon quai, prêt au départ : une locomotive à l’ancienne avec des compartiments. Les petites lampes s’illuminaient, les contrôleurs faisaient la ronde, le machiniste s’activait et s’impatientait du retard. C’est peut-être le record des lignes de cheminot, un train attend son passager durant plusieurs années, bloquant le quai à lui tout-seul. C’est qu’on n’abandonne pas une petite quête déboussolée, le chef de bord savait qu’elle reviendrait valises en main. Il connaissait sa propension à toujours arriver en retard.

Alors, j’ai pris quelques instants avant d’entrer dans la machine. J’ai observé les passagers pour le train des poètes. Ils étaient fascinants. Ils avaient l’habitude. Ils connaissaient le quai, le compartiment, la place et se mouvaient dans le décor avec une fluidité dingue. Des gens de tous les âges, de toutes les nationalités, des poètes, des artistes, des amoureux des mots, des représentants de l’audace, des révoltés, des passionnés. J’avais la conviction en les regardant passer qu’ils étaient les seuls pions à pouvoir faire changer l’histoire. C’était le train des marges. Je pouvais tout lire dans leur visage : cette confiance d’aujourd’hui résultait bien des doutes d’hier. Ils avaient dû en passer des journées maladroites, nerveuses, troublées, gâchées à questionner sans cesse leur différence aux yeux du monde, à souffrir d’un vide terrible, insatiable, inguérissable dont ils pensaient être les victimes. Et un jour, ils avaient compris que ce vide était leur roi, leur fidèle, leur plus grand guide. Ils avaient compris que ce vide était précisément le pass pour franchir le train des poètes. Alors, les troubles et les angoisses s’étaient progressivement métamorphosés en projets, en quêtes, en convictions, en idées. Ils étaient devenues du talent, abritait la beauté du monde.

Ils étaient prodigieusement beaux les passagers du train des poètes, d’une élégance écrasante, d’une confiance dénuée d’égo. J’approchais du marche pied en me disant « Aurais-je un jour leur grâce ? Et quand ce train deviendra-il mon trajet quotidien ? » Alors, comme une évidence, j’ai compris ce que je devais faire. Je jetais un dernier regard au mauvais quai, au train d’en face. Je me disais « C’est fou comme les rails impactent nos ressentis. Là-bas, je n’avais plus de sens, je me sentais perdue, j’étais tout à fait convaincue que tout était foutu, que j’avais tout gâché, pour toujours ». Sur le bon quai, je passe les portes du train des poètes, convaincue que désormais tout sera différent, mue par un cap nouveau et la dictature de l’audace, armée d’un sac de convictions qu’il faudra désormais brandir envers et contre tout si la boussole l’ordonne. Je m’installe à ma place et défait mes bagages, partout des sourires. Décidément, ils savent tout. Et je commence la route sans connaitre la destination, sans anxiété aucune, j’ai mes billets en poche.

D.A

Dans les nouveaux décors

On va où, illustration numérique sur photographie, 2021 © Diane Alazet

Quelle drôle de sensation, l’impression de se réveiller un matin dans un monde inconnu. J’ai quitté mon nid à Paris et toutes les habitudes, la maison familiale de Bretagne vient d’être vendue, j’arrive à Bordeaux. Plein centre ville, j’ai déjà travaillé ici. Quand je sors de chez moi, je suis sur nos spots professionnels. Il n’y a plus de dissociation entre l’intime et le travail. Je connais tellement ces carrefours pour y avoir travaillé des mois qu’ils me semblent être des décors, des murs en carton pâte qu’on a posé pour faire « réels ». Le centre ville de Bordeaux est pour moi devenu un studio, un lieu où l’on joue, où rien n’est « pour de vrai ». Je vagabonde dans les ruelles comme un parcours du septième art. Je me dis « , c’est fou comme ça a l’air réel, les boulangers qui sortent les viennoiseries du four, l’odeur des cannelés dans la rue Ste Catherine, les gens aux terrasses des cafés, les sans abris en surnombre. Ouais, c’est fou comme ils ont l’air vrais ».

Alors, l’étrange poète en moi contemple ce spectacle et loue le réalisme de ces décors parfaits. Ils reprendront consistance à la prochaine mission, lorsque j’investirai ces rues, ces spots, ces dalles. C’est comme reparcourir les studios d’un film dans lequel on a joué. Tout est là, rien n’a bougé. les anciens acteurs continuent la danse nerveuse des « coupés », mais votre rôle à vous a quitté le scénario, jusqu’au prochain film. En attendant, vous vagabondez, vous déambulez, vous recroisez la route de vos anciens camarades, vous reconnaissez des visages.

Je me suis réveillée un matin, dénuée de repères, dans un lieu étranger, dans une ville étrangère, avec la sensation d’être complètement perdue, d’avoir abandonné ma Tour et de devoir tout reconstruire. Une question a popé, comme ça, de nulle part. Elle disait en substance : « Mais qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que t’as foutu ? Est-ce que t’as fait les bons choix ? Et maintenant, on fait quoi ? » Je dois bien avouer que ces derniers mois m’ont donné du fil à retordre sur les doutes existentiels. Il a fallu tout mettre à plat, tout sonder, tout trier. Et j’ai manqué de rigueur dans cet exercice délicat, j’ai laissé en désordre ce tiroir cauchemardesque, celui qu’on n’ose jamais ouvrir. Toute la maison est rutilante, mais le tiroir attend son heure, dans un bordel sans nom, planqué, latent. Pas vraiment sûre d’être armée pour ranger ce tiroir-là, un peu trop peur sans doute de ce que je pourrais y trouver.

Et le troisième matin, on s’arme de courage, on se dit qu’il faut une nouvelle ville pour entamer la construction. On se réveille lentement des vapes des jours précédents et on retrousse ses manches. Une nouvelle ville c’est une promesse, un lieu où vous n’avez pas de noms, où vous pouvez tout faire. S’atteler à faire la liste des lieux où s’imbriquer, reconstruire le palais rasé en plus majestueux. Cette fois, c’est la dernière chance, il faudra créer bien. Empiler une à une les pierres de la réussite, bien établir les matériaux pour un socle solide, cesser de fabriquer des oeuvres sur du sable. Concevoir une nouvelle base, un à un y poser ses pions. Si je suis étrangère, alors, je n’ai peur de rien. A l’aveugle, je construis dans des matériaux inconnus les conditions de mon avenir. Tout est possible, choisissons bien.

D.A

Dans les carrefours, sur les boulevards

Carnet de voyage du quotidien, juillet 2021, aquarelle.

Deux mois de vacances et tellement de choses ont changé. J’ai lâché mon petit appartement parisien pour vivre dans le centre de Bordeaux. Des déménagements à la pelle, des cartons à remplir, des cartons à vider, un lieu à quitter, un autre à investir, mes adieux à la capitale, mon bonjour à la Gironde. Au revoir les pains au chocolat. Bonjour, au revoir les doutes, des souvenirs à déplacer, à changer, à ranger. Trouver une place pour la mémoire sans empiéter sur le présent. Et réunir enfin mes piles de livres vagabondes, construire une bibliothèque de chefs d’oeuvres et de guides. Les fédérer, les coller, leur accorder un socle où Marcel Proust dialogue acec les femmes photographes du XXe siècle, où Jack London rencontre Melville, Romain Gary côtoie Perec.

Vous connaissez ces moment de vies, ces carrefours où vous savez pertinemment que tout pourrait changer ? Dans les carrefours, sur les boulevards, on observe les options, on sonde les choix, on se questionne, on se décide. Dans l’engrenage en marche, une seconde d’entre-acte, le temps d’un battement de cil où toute les conditions sont réunies pour le changement. On voit tout défiler : la vie A, la vie B. On comprend que le temps passe et que l’entre-acte est rare. Aurons-nous d’autres occasions d’opter pour la révolution ? Trouverons-nous le courage de mener l’existence à laquelle nous nous étions destinés ? Tic tac. Les appels à projet artistiques pour jeunes talents sont réservés aux 18-26 ans. Je suis passée de l’autre côté. Tic tac. Il faudra se battre deux fois plus pour poursuivre le but d’origine.

Etrange de toujours choisir les rêves que l’on doit bâtir sur du sable. Peut-être que ça donne une excuse en cas d’échec. C’est plus commode. Maintenant, tout va changer. J’ai laissé passé le train du luxe du temps. Désormais chaque année « comme ça » sera une année perdue dans la quête de mon absolu. Tout doit être réinventé. Il faut construire d’autres routes, empreintes des sentiers sauvages, déblayer, creuser, proposer, forcer le passage. Aménager sa route. Bientôt vingt huit années de matière accumulée. On peut poser les bases, dresser les premières fondations. Mettre bout à bout tous les rêves, les acquis, les savoirs, les connaissances. Reporter les erreurs, les lacunes, ce qui nous a amusé, ce qu’on ne refera plus.

Choisir de bâtir son futur avec des armes plus réalistes, appréhender la logique, l’analyse, les comparatifs, le bon sens, autant de mots jusqu’ici parfaitement vides de sens pour moi. Dans les carrefours, sur les boulevards, je prépare des projets, j’amène un à un les outils qui feront la différence. Micro-fissure de l’existence qui laisse passer la lumière d’un avenir nouveau à construire. Je fais ma tambouille existentielle : on ouvre les placards, ça je garde, ça je garde, ça c’est top, ça je jette, ça, qu’est-ce que ça fait là, plus jamais. Non, plus jamais. Dans les carrefours, on trace sa route, on trace des lignes indélébiles d’un pas lourd ou léger. De toutes manières, il faut danser.

Diane.A

Danse sur le fil du funambule

La danse du funambule, 27,5 x 35, 7 cm, marqueur et fusain, juin 2021, copyright Diane Alazet

Voilà plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois que ma vie a changé assez radicalement. Ça a commencé un peu innocemment avec la découverte de la naturopathie, les changements d’alimentation, le travail de respiration, une meilleure connaissance de soi, des tests de plantes en tous genres, une quête de petit herboriste. Et puis, la deuxième strate, celle d’un changement plus profond : arracher un à un les baobabs les plus tenaces. Quelle meilleure métaphore que celle du Petit Prince pour témoigner de ce cheminement. Comme l’enfant éclairé sur son astéroïde et sans l’avoir rationnellement cherché, j’ai déterré les racines qui moisissaient sur ma planète. Je ne peux résister à l’envie de reporter les mots de Saint Exupéry :  » S’il s’agit d’une mauvaise plante, il faut l’arracher aussitôt, dès qu’on a su la reconnaitre. or il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince… C’étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or, un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut plus jamais s’en débarrasser. Il encombre toute la planète, il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater. C’est une question de discipline, me disait plus tard le petit prince. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète.Il faut s’astreindre régulièrement à arracher les baobabs. »

Ces étapes prises une à une ont comme transfiguré ma vie et ont arraché un à un mes doutes les plus enracinés. Tout a changé. Pourtant, je me questionne sur la durée de cet état. Je me demande s’il est possible de vivre absolument heureux, absolument accompli, absolument guerri pour un temps infini. Je me demande si le propre de ce sentiment de liberté n’est pas d’appartenir à son statut d’errance. Peut-être que l’état dont je parle ne doit pas être possédé, contrôlé, muselé. Peut-être qu’il danse, qu’il vagabonde d’un esprit à un autre et que le retenir captif c’est priver l’autre de sa présence. Ces derniers jours, dans cet état, j’ai senti le fil vaciller. Moi, petit funambule profondément serein, j’ai interrompu la danse tout au dessus du vide. J’ai regardé le vide comme un ancien ennemi. je me suis dit tout bas « Comme je suis montée haut, comme la chute sera dure ». Tout au dessus du vide, dans cette danse interrompue, j’ai observé « l’en bas ». Une petite voix m’a dit « tout cet espace n’est qu’illusion, ô petit funambule, tu n’as jamais cessé de danser tout en bas, tu n’as jamais cessé de danser tout en haut. Le bonheur n’existe pas sans sa part de doutes. Personne n’est libre pour toujours. Mais il existe une méthode, un filet de sécurité qui te préservera des chutes, qui te fera danser que tu vives en haut ou en bas. Garde tes rituels et cultive ta planète, arrache les baobabs et pense avec le ventre. N’ai plus jamais peur du changement, positif ou non. Désirer la stagnation d’un état, c’est désirer la mort. Et toi, tout petit funambule, tu es viscéralement vivant. Il est plus facile d’éclairer quand la lumière est allumée, plus difficile de briller quand la nuit te talonne. Ce fil qui vacille, il est constitué d’acier. Jamais il ne rompra, mais tu peux le consolider en lui accordant ta confiance. C’est l’étape suprême de ce que l’on nomme « liberté ».

Alors j’ai regardé le vide et déambuler sur le fil, petit fil invisible aux apparences fragiles et mon corps sans réfléchir s’est remis à danser. Pour être vraiment libre il faut abandonner la peur, la peur de quitter un état, la peur de changer d’habitudes, la peur des abandons, des échecs, des triomphes, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de revenir en arrière, de régresser, de craindre encore. Moi, petit funambule, j’ai soif de nouvelles aventures. Je ne pourrai les parcourir que sur le fil de la sagesse. Alors, en haut du vide j’accepte de pouvoir tomber, j’accepte de ne pas emprisonner cet état de félicité, j’accepte ses départs, j’accepte ses retours et toutes mes cellules dansent, danse le prince funambule.

D.A