Inventer des mondes et des contes

Le terminal des poètes, live d’illustration en cours, aquarelle, planche 4, 2022 copyright Diane Alazet

Depuis quelques semaines maintenant, j’ai un cap en tête : la réalisation d’un livre d’illustration. Il aura fallu vingt huit ans pour comprendre que mes passions respectives pour l’écriture et le dessin pouvaient se fusionner en un médium commun. Alors, j’ai commencé ce travail de longue haleine. Première étape : déterminer l’histoire. Il faut imaginer proposer carte blanche à un esprit nourri de milles imaginaires, un esprit un peu fou, fasciné par l’absurde, déboussolé mais sur la route. Imaginer une injonction à inventer un monde avec ses propres règles et son propre système. Il faut tout repenser : les lois, la politique, la mentalité collective, le système pécunier, la monnaie, la valeur du temps et de l’argent, tout. Un monde où tout doit être re-programmé. Exercice fascinant. Lâcher sur du papier mon chaos créatif et l’organiser en histoire. Mettre de l’ordre dans les idées, les combiner, les agencer pour y bâtir une structure où les lecteurs iront vaquer. Créer un refuge pour les âmes écoeurées du monde, celles qui ne croient plus, celles qui ne rêvent plus. Injonction à l’espoir et à la résistance contre la fatalité du monde.

Puis, vient le travail d’illustration. Prodigieux exercice que celui-ci : une page blanche, des idées, un crayon, l’aquarelle. Et paf, une heure passe, un monde est apparu. Un monde bien vivant, visuel, quelque chose de tangible, plus réel que les mots. Il faut déterminer la charte graphique, la tête des personnages, l’épaisseur de leurs traits. Puis, les goûts vestimentaires. Puis la personnalité. Choisir l’univers global, sa structure, ses tons chromatiques et leur évolution dans le récit. Des recours répétés aux cours d’analyses filmiques où le petit moi du passé scrutait des successions de plans en les décortiquant pour leur trouver un sens. Cette fois, c’est pour ma pomme. Je dois créer mon propre monde. Dessiner les planches une à une comme on construit un story-board. Les angles de vue, les partis pris visuels, esthétiques, le choix des couleurs, des médiums. Ici, du crayon de couleur, là de l’aquarelle, plus loin de l’acrylique. La sensation d’avoir poussé les portes d’un royaume sans limites, imaginer des contes pour qu’ils voyagent dans d’autres yeux, dans d’autres bouches, dans d’autres têtes. Et l’espoir qu’ils existent pour un grand nombres de lecteurs, qu’ils vagabondent ailleurs. Le voeu (un peu mégalomane) qu’ils traversent le temps.

Alors, devant mes feuilles vierges, je rêve de ce nouveau monde à bâtir. Je rêve aux aventures qu’il reste encore à écrire, à raconter, à inventer, à construire. C’est l’injonction du rêve et je m’y plie sans négocier, car il est mon seul roi, le seul maître auquel j’obéis.

D.A

Nous, la matière moderne

En préparant une série de textes commandée par le photographe Jean Pierre Fleury (allez voir son travail, c’est génial), j’ai jeté mon dévolu sur une oeuvre intitulée « Vitraux de notre temps » où des milliers de déchets se compressent les uns aux autres dans une décharge gigantesque. L’artiste choisit une prise de vue éloignée qui associe curieusement le rectangle de détritus à un visuel de vitrail. Alors, derrière l’écran, observant les lignes et les formes, tout à fait concentrée sur les mots qu’il fallait produire, j’ai éjecté les pensées :

 » Des déchets empaquetés. Des détritus humains. Ce qu’on refuse de réparer. Ce qu’on donne en pâture au temps. Les choses, les bidules, les trucs, les anciens rêves. Les objets qu’on a aimé, qu’on a usé, qu’on a rejeté, qu’on a haï. Les biens d’une heure, d’un jour, les consommations à usage unique. La cannette qu’on avale, qu’on abandonne nonchalamment dans une poubelle du centre. Trente secondes d’existence pour des mois de préparation, pour des siècles de recyclages. C’est la culture de l’abandon, de l’entassement temporaire où le désir succède au désir, l’acquisition à l’acquisition, l’abandon à l’abandon, l’insatisfaction à la satisfaction. Tableau moderne urbain où la possession nous affole. Dans nos têtes, d’autres quêtes, des quêtes accessibles qui ne nécessitent aucun combat. Obtention immédiate. Alors, une autre quête, tout aussi simplifiée. Les images se succèdent dans nos cerveaux vrombissants. Personne ne sait comment éteindre la machine. Alors, les têtes fumantes rencontrent les têtes fumantes et se racontent pendant des heures leurs problèmes de machines usées. Des surchauffes consommables. Des discussions gazoils où les mots alimentent le moteur des hybrides. Vitraux contemporains, tableaux, fenêtres sur le monde de nouveaux matériaux, pigments d’artefacts modernes, qui creent de la beauté dans le chaos des choses. Résidus rejetés d’une société ultra-rapide où l’animal consommateur est la matière de l’artisan. On créait avec des pigments gorgés de feuilles d’or. On utilise maintenant les tout petits consommateurs. Aux fluides industriels. S’ils peuvent au moins créer du beau dans leurs manœuvres cacophoniques. On a toujours trouvé la grâce dans la peur et la destruction. La machine à broyer a remplacé les maîtres d’oeuvres « .

Il suffisait d’une photographie et d’un travail technique pour pouvoir relier l’art à mes préoccupations modernes. Travailler pour des associations environnementales accentue encore cette révolte. Les problèmes climatiques, la surconsommation, la fast fashion, l’agriculture intensive. Tout. Quelle difficulté pour l’homme du XXIe siècle de trouver un chemin éthique dans une route déjà minée. Comment informer le corps social de la nécessité de changer les choses ? Comment sensibiliser des millions d’individus qui peinent déjà à survivre, qui suffoquent ? Comment leur faire comprendre que le monde doit changer, lors même qu’il faut être privilégié pour se poser de tels constats. Comment faire des luttes sociales et écologiques une tangente concrète pour les hommes ? Comment les y intéresser ? Comment les y impliquer ?

Plus le temps passe, plus je pense que le changement doit venir du peuple. D’où la nécessité de lui faire prendre part au combat. Pour faire bouger les lignes, il faut user des armes ennemies, apprendre à mieux les aiguiser, les employer, les subvertir. Je crois que le changement est dans la force des citoyens, dans un contre-lobby qui interpelle les décideurs, qui les condamne, les montre du doigt. C’est par la loi que les combats se mènent au XXIe siècle, par la loi que le monde doit changer. La loi c’est le voeu du peuple. Le peuple est donc l’acteur majeur. C’est la meilleure raison de faire le choix du vote. La meilleure raison de s’efforcer de comprendre les programmes politiques, s’efforcer de les lire, de les questionner, de les partager, de les diffuser. Des lois fondamentales sont passées ces dernières années, presque toutes de l’initiatives des associations ou des citoyens. Des bribes de prises de conscience, des députés, des sénateurs parfois qui luttent avec nos armes, qui partent au front, qui osent gueuler. Ce sont des changements extraordinairement lents mais c’est à nous de les conquérir, à nous de demander, de choisir, de faire entendre nos voix. La révolution citoyenne c’est l’intelligence collective. Nous avons à ce titre une carte fondamentale à jouer pour les mois à venir. Il faut amorcer la bataille.

D.A

Dans l’échec du guerrier

Dans l’échec du guerrier, aquarelle, 14,8 x 21 cm, mars 2021, Copyright Diane Alazet

C’est un lundi complexe tout à la fois rempli de bilans et de promesses. J’avais repris le travail pour oublier le monde, un travail un peu fou où l’on est sur les routes, où l’on sillonne les villes pour collecter des Fonds à l’intention des associations. J’ai ressenti le besoin d’annihiler le réel, faire comme si ça n’existait pas, retrouver une équipe pour les bonnes bouteilles et les rires. Paradigme posé : l’excellence ou rien. C’est le besoin de briller qui m’a poussé à rembrayer, l’attrait de l’or, la gloire des gladiateurs. Je suis revenue pour exceller, me sentir à ma place un temps, devenir indispensable. C’est l’orgueil du guerrier qui m’a fait me mouvoir. Et cinq semaines plus tard, le bilan d’un échec cuisant.

Je ne peux m’empêcher de comparer mon métier à l’avancée des troupes dans les batailles des temps anciens. Je pense au choix d’Achille : rester paisiblement en Grèce mais être condamné à l’oubli ou choisir la bataille de Troie et périr dans la gloire. Et le guerrier illustre choisira toujours la couronne – si éphémère soit elle. Qu’il est difficile de perdre quand on a su gagner. On cherche dans la métaphysique les pourquoi des comment. Mais on n’y trouve rien, que le constat d’un gladiateur qui s’est trop épuisé, que l’hybris d’un soldat qui s’est pensé trop haut. Après la perte de la bataille sonne l’heure du bilan. Le guerrier a deux choix : baisser les armes et quitter la piste mais son nom sera oublié ou revêtir l’armure pour reconquérir les étoiles.

C’est le repos du soldat, on panse les plaies, on reprend des forces. La voix confiante qui s’était tue revient tranquillement prendre sa place. Et l’on se rappelle qu’au départ c’est l’échec qui avait précédé le talent. Demain, je reprendrai les armes et durant six semaines, la bataille fera rage. Alors paisiblement, dans l’entre deux des luttes, je sculpte mon bouclier, dessinant ça et là les symboles de la gagne. Ce sont mes armes les plus secrètes que je grave au grand jour. Comme il est beau ce bouclier que je dresse devant moi. Il contient en substance tout ce que j’ai été, ce que je suis. Et il contient déjà les lendemains de bataille. Au revoir Berezina, je prends une autre route. C’est dans l’oeuvre d’Achille que je m’en vais piocher. La campagne sera longue et semée de mille fresques, des victoires, des échecs, des rebondissements en tous genres mais l’armée grecque a conquit Troie et partout dans les livres, on cite encore le nom de ses guerriers illustres.

D.A

Dans la grande toile du monde

Dans la grande toile du monde, fusain, 27,3 x 35,7 cm, novembre 2020, copyright Diane Alazet

Nous vivons une époque bien étrange et la vision du monde de notre génération me semble si différente de celle de nos anciens. Qui n’a jamais entendu ses parents, grands parents dépeindre leurs années folles, le plein emploi, les trente glorieuses, la liberté sexuelle, la naissance d’une révolte, d’une conscience politique forte. Le berceau des rebellions modernes. Pleins d’opportunités. On m’a souvent raconté qu’il y a encore trente ans, les diplômes avaient peu d’impact. Un novice pur pouvait monter en grade, rapidement, par l’ardeur et l’audace. Et je ne peux m’empêcher de dresser des comparaisons : de quel monde avons-nous hérité? 


Dure génération que la notre qui doit subir et endosser les responsabilités du passé. J’ai récemment visionné un documentaire sur l’impact dramatique des réseaux sociaux dans le monde, la protection des données etc. etc. A la fin du film, j’ai eu des envies de révolte, contemplant pour la toute première fois la grande toile d’araignée tissée par le monde moderne. Peu importe au fond l’insecte qui la créée. J’ai regardé la toile comme un moucheron terrifié et le spectacle que j’y ai vu m’a complètement glacé : des milliards d’êtres humains englués dans les fibres, soumis par l’empire de l' »évolution ». J’ai compris qu’être humain en 2020 c’est ne plus pouvoir faire un pas sans sombrer dans la culpabilité , et ce pour diverses raisons : Nous allons faire nos courses, nous sommes coupables, parce que nous broyons le monde à coup de plastiques, de déchets – parce que nous abattons des bêtes dans des charniers vivants – parce que l’industrie alimentaire nous sature d’additifs en tous genres qui façonneront bien tranquillement nos petits cancers de demain. Nous regardons la télé, nous sommes coupables : parce que d’innombrables documentaires nous assènent des vérités fortes desquelles nous voulons nous détourner, sans succès. Puis, vous matez un film sur les réseaux sociaux et là encore, over, vous vous sentez pris pour des cons, démunis, minuscules devant la sarabande de conneries que le monde nous sert depuis des décennies. Le coup de maitre de la communication des dernières années a été de mettre sur notre dos les conséquences de leurs propres actes. 

Résultat en 2020, une petite artiste sans voix ressent de la colère. On lui avait promis un marathon légendaire, un truc un peu dingue qu’on appelait « la vie ». On lui avait promis quelque chose de fantastique. Mais elle bute sur le pas de la porte, elle prend sur ses épaules toutes les erreurs des Immoraux, les grands groupes, le Dieu profit, les technologies avancées, tous les maillons de la chaine, Amazon et sa com éthique à deux balles, les mensonges, les contre-vérités, les lobbying, les actions, la crise des subprimes, tout.


J’ai l’impression de n’avoir jamais entendu que le mot « crise ». Voilà, les historiens diront que nous sommes dans l’ère des crises. La crise économique d’abord pendant ce qui m’a paru être des décennies (de mon regard d’enfant, d’ado), puis la prise de conscience sérieuse de nos délits répétés, la crise écologique (celle là elle dure encore et elle n’est pas prête de s’arrêter). Et la petite nouvelle, la crise sanitaire : les centaines de milliers de morts, l’émergence des théories du complot, la précipitations de milliers de foyers dans la misère. Cette crise là au fond, elle les synthétise toutes.


Et nous, petits moucherons englués dans la toile, nous tentons d’imaginer ce que le monde a été, imaginer une réalité où marcher est possible sans être sans cesse interrompu par mille et un obstacles. Ce qui nous distingue de la génération précédente c’est la prise de conscience. Ils faisaient tout comme nous, mais ils ignoraient, eux, la gravité de leurs actes. La responsabilité sera pour nos épaules. Et c’est notre devoir que d’observer la toile. Une succession d’étapes : la contempler d’abord sans chercher à nier, appréhender son environnement, chercher des yeux l’ennemi (si l’araignée est proche ou non), puis déployer ses forces pour se sortir de là. Personne ne veut crever dans une toile d’araignée et si toutes les proies réfléchissent et combinent un plan stratégique, nous pouvons la détruire et sortir du traquenard. Mais nous ne le ferons pas seul, elle est déjà trop imposante. Il faudra mille sursauts et le cerveau de toutes les proies. 

D.A

L’importance du point de vue

Journée de fête, photographie, 30 x 45 cm, Copyright Diane Alazet

Il y a mille et une manières de photographier une scène. A ras le sol. De face. De dessus. De dessous. On peut choisir d’isoler un élément. On peut magnifier tout le cadre. On peut même capter le décor du contre champ de la scène. Alors, amis lecteurs, à l’heure des réseaux sociaux, il est important plus que jamais d’avoir son regard propre. Ce peut-être, pourquoi pas, l’exercice de la journée ? Trouvez une scène quelle conque et prenez le temps d’observer. Prenez le temps d’appréhender votre propre poétique : dans les détails ? Dans le tout ? Dans les reflets ? Dans les formats ? Tout est bon à saisir pour la formation du regard. Je pense que cette approche fait partie intégrante de la construction de soi. La quête de la découverte du monde et des hommes passe par l’observation. C’est la première des grandes étapes dans tous les domaines existants : science, art, mathématique et j’en passe.

Vous savez comme moi que les réseaux sociaux sont déjà sur-saturés d’images identiques, d’iconographies semblables. Cela tient sans doute au fait que pour beaucoup d’entre nous, la mise en scène d’une photographie est précisément calculée pour correspondre à ces images déjà existantes. Peut-être qu’en retournant le processus, nous accéderions à quelque chose de plus intime, de plus vrai ? Et si le clic final materialise notre oeil plutôt que l’oeil social ou celui de la toile… On assiste à quelque chose de sublime. Soudain, plus d’Iconographie des réseaux mais une toile grandiose aux milliards de regards, aux milliards de points de vue, de sensibilités, aux milliards de poèmes. Les hashtags deviendraient des mots clés vide de sens, de simple termes de classification. Les images qui les contiendraient seraient merveilleusement variées.

Je rêverais qu’ensemble nous tentions ce jeu. Les règles sont ouvertes. Il faut juste observer avec un regard neuf. Tous les points de vue sont bons à prendre ! J’ouvre aujourd’hui un petit concours poétique. Je me dis qu’à notre échelle, nous pouvons créer des remous. La thématique est la suivante : Scène de repas. A vous, pour une semaine, de prendre une photo différente, composer quelque chose de beau par un simple recours au réel. L’extraordinaire viendra de vos choix. Je publierai vos photographies les plus poétiques sur mon compte Instagram. ajoutez les hashtag #journalduneartistedulundi et #moniconographie. L’image que je présente est celle de l’article.

à vos regards, prêts, partez ! Le concours prend fin lundi prochain. Inondons la toile de poésie !

D.A

L’art du combat

L’art du combat, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Il y a mille et une manières de se battre. Toutes sont importantes. Dans ce contexte étrange de privations du droit d’action, il faut savoir y recourir. Toutes ces mesures nous poussent à l’endormissement progressif des choix, des initiatives, des partis pris visionnaires, des tirs d’essais inattendus. Mais nous devons plus que jamais nous autoriser à rêver. Oui, c’est difficile. C’est difficile d’imaginer quand on avance à l’aveuglette, difficile de croire au sublime quand on a tout perdu. Mais c’est une question de choix. Ou on choisit la peur et on accepte n’importe quoi ou on décide de prendre les armes pour se forger tout un royaume.

Ces derniers mois ont vu émerger des multitudes de projets innovants, en tous lieux, dans de nombreux domaines. Des gens de tous horizons qui, pour leur raison propre, ont pris leur courage à deux mains pour aiguiller le monde : environnement, développement durable, art, poésie, théâtre, cinéma, commerce, e-tourisme. Et tous ces visionnaires ont ceci en commun : le constat d’insuffisance, le besoin de rebondissement et la préparation au combat. C’est une guerre déclarée contre la vie par habitude, contre l’admission de principes auxquels on n’a jamais souscrits. C’est une prise de pouvoir de l’homme sur sa nature, un appel à l’imagination.

Tout doit être réinventé et l’art du combat est partout : ceux qui préparent l’avenir, qui tirent un trait sur le passé. Ceux qui noircissent des pages de plans et de projets. Les gens qui déclenchent le changement. Ceux qui conduisent les troupes. Les soldats aguerris qui attendaient leur heure. Tout ceux, de près ou de loin, qui manifeste un « non » et qui enfilent leur attirail pour faire surgir le rêve.

Le jour se lève, il faut se battre : se battre pour construire quelque chose de plus beau, se battre pour refuser l’idée d’une demi-vie, lancer des projets forts, s’atteler à les réaliser. Se battre pour croire (vraiment) à une révolution que nous mènerons de front contre l’ennui de cette époque.

Rédigez vos traités sur l’art noble du combat. Anjou, feu !

D.A

La quête des bons modèles

La quête des bons modèles, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, copyright Diane Alazet

Comme en peinture, en sculpture et dans les arts classiques l’artiste a besoin de modèles pour produire des chefs d’oeuvre. La création ex nihilo n’existe pas ; il faut partir de quelque part. Je pense aux séances de pose dans les ateliers parisiens, aux modèles rémunérés, aux muses qu’on ne payait pas. Je pense à celles et ceux qui inspirent malgré eux. Et dans ma tête des pensées vagues : s’il faut recourir aux modèles pour la production d’oeuvres d’art, il faut recourir aux modèles pour toutes les toiles humaines. Ces modèles là ne se trouvent pas dans les ateliers sordides, pas dans les regroupements d’artistes enragés. On les cherche partout, sempiternellement, dans les empruntes du temps, les pages des manuels d’histoire, dans les textes fondateurs, dans les discours des hémicycles. On les cherche dans les livres des bibliothèques qu’on ne voit plus, dans les témoignages des anciens.

Comme dans une petite annonce, je cherche les bons modèles. Je cherche les ombres projetées au mur qui inspireront mes personnages, qui me feront créer bien, qui feront de moi une femme meilleure et une artiste accomplie. C’était facile avant… On entendait parler d’un modèle parisien, il entrait dans le cercle et basta, il posait des journées entières pour la production des artistes. Mes ombres projetées au mur sont des modèles sans corps. Je cherche des modèles de voix. Oui, voilà, je cherche des voix puissantes qui ont raisonné fort. En tant que femme, je cherche des modèles insatiables qui vous mettent un coup de pied au cul par leur simple souvenir.

Et je les imagine poser librement des jours, des nuits entières pour m’inculquer la source. Mon atelier est là, quelque part dans la tête et il vagabonde avec moi, comme un lieu portatif. Je pense à la masse de savoir que nous abritons dans nos crânes. Mes modèles posent là, indociles, anarchiques, sans respect des règles et des codes, selon leur bon vouloir. Et j’aimerais les nommer ces âmes qui posent encore : La Reine Boadicée. Virginia Woolf. De Beauvoir. Simone Weil. Virginie Despentes. Marguerite Duras. Niki de Saint Phalle. Nathalie de Saint Phalle. Louise Bourgeois. Emily Dickinson. Juliette Greco. Hannah Arendt. Orlan. Charlotte Bronte. Emily Bronte. Jane Austen. Gala. Dora Maar. Sofia Coppola. Marina Abramovic. Sophie Calle. Ovidie. Gertrude Stein. Colette. Vita Sackwille-West. Elsa Triolet. Kiki de Montparnasse. Sarah Bernhardt. Isadora Duncan. LoÏe Fuller. Et bien sûr Agnès Varda. Tapis rouge pour Agnès Varda. J’en oublie des centaines.

Et tranquillement installée derrière mon clavier d’ordinateur, je pense aux muses illustres qui ont voix au chapitre. Je me repose un peu sur leur savoir faire de modèle, leurs postures professionnelles, leurs anticipations. Et toutes ensembles elles me dirigent, des savantes à l’oeil bienveillant. Les modèles sont les maîtres, les artistes copient. Mon atelier abonde de mémoires féminines qui dialoguent en cacophonie dans un flot créatif. Et je leur dis merci pour le capharnaüm. Merci.

D.A

Et dans leur voix, le temps

Les nouveaux bâtisseurs, marqueur et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

Ça y’est, les effets du confinement se font inéluctablement ressentir. Et pour la première fois, je l’entends dans les mots des amis retrouvés, des connaissances de passage, de ceux qui comptent et de ceux qui ne comptent pas. Dans leur regard, on aperçoit par micro-éclair d’une seconde des vagues de gravité qu’on ne leur connaissait pas. Et ils racontent leur confinement comme les anciens parlent d’une vie. C’est beau et tragique à la fois, ce moment où ton ami compare son existence à la réussite des autres. Ça lui fait un peu mal. Là je comprends maladroitement que nous, les petits hommes, traversons les mêmes aléas depuis la nuit des temps. Et si la toile se file, c’est peut-être à cause du silence.

Car cet ami avait raison. Le temps jette indifféremment sur le sort des uns et des autres des poignées de succès et d’échecs mal-définis. A nous d’apprendre à manoeuvrer et à façonner ces matières. Pour certains, c’est plus simple. Subitement, je me rends compte sous le regard de mon ami, que mon confinement était beau, merveilleusement épanouissant, aux abords du sublime, entourée des plus beaux matériaux. Lui a dû affronter des choses incroyablement dures, lutter contre lui même et les cartes de base. Alors on a deux choix : chuter plus bas ou grimper la pente. La chute est presque synonyme de profession de foi d’abandon. L’ascension fait reset. Et lorsque je créais sans me soucier du monde, des hommes sur tout le globe luttaient fiévreusement pour la vie.

Il y a ceux que le confinement a tout à fait enrichi. On réfléchit, on tire les lois et on s’active pour le changement. Il y a ceux que le confinement a tout à fait appauvri (au sens propre comme au sens figuré). Il y a ceux qui ont fait le choix d’embrayer, ceux qui ont préféré le sur-place. Et dans les traits des hommes, sur leurs demi-visages masqués, on voit les résidus des actes. Les destinées tracées qui filent sans accrocs. Les épaules encombrées du poids des décennies. Les graines libres. Les nouveaux bâtisseurs. On ne parle peut-être pas assez de ceux qui doivent tout reconstruire. Il faut tout reprendre de zéro, comme un l’an 1 de l’existence et elles font le pari, ces âmes fortes et courageuses.

Je lève mon verre ce jour aux nouveaux bâtisseurs ! Ceux qui croient et qui luttent pour réclamer leur dû. Ceux qui n’acceptent pas les cartes de jeu du destin, qui cherchent des matières plus solides pour mieux façonner leur futur. Je lève mon verre à ceux que le temps a marqué. Les paris sont ouverts pour tout refabriquer. Petits héros modernes aux épaules tenaces, merci d’inaugurer l’arène.

D.A

La vie des gens qui doutent

Les tout premiers mots d’un roman, illustration, 37,5 X 27,3 cm, copyright Diane Alazet

Un jour, un ami m’a parlé des vies des gens qui doutent. Il étudiait le comportement des divers groupes humains en fonction de leur caractère et de leur nature propre. Et il en ressortait de manière évidente que les êtres confiants raflaient tous les mérites. Ceux qui vivent à moitié debout mettront plus de temps que les autres. Et si leur questionnement persiste, ils baissent parfois leurs exigences. Je me souviens précisément de l’exemple de mon ami : Une jeune femme intelligente au talent prometteur. Elle passe par les circuits classiques et devient chercheuse en université. Pourtant, cette jeune fille se sent illégitime. Elle pense que ses amis et que ses professeurs voient en elle des talents qu’elle ne possèderait qu’en surface. Le temps passe, la toile de la vie se file. La jeune fille fait des choix bien en deçà de ses aptitudes. Normal, elle pense être incapable. Finalement, elle devient secrétaire mal payée, mariée à un homme qui la violente parfois.

Je me souviens du regard que m’avait lancé mon ami. Il disait en substance : « Fais attention, Diane. Parfois, le sentiment d’illégitimité peut servir de terreau à une existence misérable ». Il disait « Tu peux tout faire. Tout. Oui, c’est plus difficile quand on réfléchit trop, mais tes doutes, un beau jour, il faudra mieux les exploiter ». Et en ces temps étranges, je me remémore ce dialogue – du temps où je foulais les bancs des grands amphis d’histoire de l’art. J’avais la certitude que je serai artiste (quel mot abstrait) et pourtant j’angoissais de ne pas y parvenir. Je savais et je ne savais pas. Je croyais en doutant. A cette époque déjà, j’avais la certitude que la première des exigences serait la combativité. Peut-être qu’un homme qui doute doit se battre deux fois plus. Et c’est peut-être injuste. Mais s’il ne le fait pas, il échouera sur toute la ligne.

Il faut un peu de temps pour s’avouer ces choses là et mieux vaux qu’elles adviennent avant que l’acide les imbibe. Pour ma part donc, j’ai fait un choix. Un choix pour me couper l’herbe sous le pied. Un choix pour me contraindre à croire. Un choix pour empêcher la naissance des excuses, puis l’acceptation de l’échec. Dans quelques semaines je fêterai mes vingt sept ans. Dès la première seconde de cette nouvelle année, un compte à rebours sera lancé. Je disposerai d’un an pour être finalement éditée, proprement, officiellement, sans voie détournée et dans les règles de l’art. Un an pour subtiliser le statut d’écrivain, pour que « Diane Alazet » soit en fronton des librairies – pas pour la gloire, mais pour la validation effective d’une trajectoire donnée.

Je veux m’octroyer le droit de ne jamais être la femme de l’exemple. Je veux m’octroyer le devoir de réussir. Oh oui, il faudra se battre et la route est semée d’embuches. C’est un pari osé, mais il fallait qu’un jour je franchisse les portes du black jack. Parfois, c’est trop facile d’échouer en gardant en têtes ses projets. Le temps les éteint tranquillement sans qu’on s’en aperçoive. Alors aujourd’hui, furieusement, je frappe ces mots à l’encre noire. Je vais me battre. Car même les gens qui doutent peuvent être des gens heureux.

D.A

Quand on aspire à l’art

 

 

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Quand on aspire à l’art, dessin et collage, fusain, crayon, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Quand on aspire à être artiste, on est souvent un petit peu seul. On voit se dessiner lentement les carrières triomphantes des autres. On voit le monde évoluer au fil des ans, des lustres. La toile « Situation » se tisse avec délicatesse et très progressivement, vous sentez l’écart se creuser.

 

Quand on aspire à être artiste, on travaille par devoir. Les jobs sont des cases hasardeuses qu’on coche et qu’on décoche selon les phases d’inspiration et les allées/retours des muses. Parfois, pendant six mois, je suis incapable de produire. Alors, je lègue mon âme au job alimentaire. Un jour, des phrases et des idées re-bourdonnent dans ma tête, comme un mélange confus de pages à inventer. Alors, je sais qu’il faut reprendre la plume et le crayon.

 

Quand on aspire à être artiste, on est guidé par deux extrêmes. D’abord celui de réussir sa carrière artistique ; un jour être édité et que des lèvres prononcent vos noms. Rééxposer des oeuvres dans des événements plus solides. Mais tout ceci est un pari et vous le savez bien. Il se peut qu’à soixante cinq ans, Diane Alazet soit anonyme, que je ne sois pas auteur, que je ne sois pas photographe. Quand on aspire à être artiste, alors, sa vie entière repose sur une partie de pile ou face, une table de black jack où le jeu dure soixante dix ans. On gagne, on perd, on risque, on relance. C’est peut-être ça la vie quand on aspire à être artiste. Et le deuxième extrême s’insinuera bien malgré nous : on se dit que si on échoue, on aura tout perdu. Alors, on songe tout de même socialement à bâtir une carrière parallèle où le corps du réel pourra trouver son compte.

 

Quand on aspire à être artiste, on est tiraillé de partout, entre le pari de la création et le devoir de réussite. On se dit qu’il faudrait que les deux se rejoignent, oui mais en attendant… en attendant, il faut construire. C’est un étrange fatras dont j’ai grand peine à me sortir. Et des questions candides viennent surpeupler ma petite tête : que fait on dans la vie quand on n’est pas artiste ? Faut-il prendre le pari ou lutter contre l’art ? On n’est pas plus heureux quand on ne réfléchit pas ? Si pour une dose d’inspiration extrême, folle, tenace, merveilleusement extatique on doit connaitre des jours (voir des semaines) de troubles créatifs et de doutes d’existence, cela vaut-il la peine ? Malgré tous mes efforts pour me convaincre que non, si je suis aspirante artiste, je sais pourtant que si. Une cure de désintox pour les êtres qui créent, ça n’existe pas. Et cela reviendrait à opérer le monde, un acte chirurgical pour détruire les cellules du rêve.

 

Quand on aspire à être artiste, on vit un peu avec tout ça. Et si je me pose la question de prendre le pari ou non, la réponse résonne au centuple. Oui. C’est vrai, c’est une partie de poker. C’est vrai qu’on est sûr de rien. Mais c’est le rôle des funambules de savoir tenir sur le fil, le temps d’une représentation, du point A au point B. Et si on aspire à rien d’autre qu’à devenir artiste, il faut avoir la force de défier les schémas sociaux. Perdre ou gagner compte peu, c’est un bras de fer aux forces égales. Et si le public est vacant ou qu’on ne parie pas sur vous, souriez, jeunes artistes, et reprenez les armes. Un jour, ce même public vous acclamera peut-être. Et la beauté de ce pari est dans ce drôle d’aspect opaque : peut-être que oui, peut-être que non. Pour le savoir, il faut créer, produire, montrer, proposer et le monde décidera du reste.

 

D.A