Dans l’échec du guerrier

Dans l’échec du guerrier, aquarelle, 14,8 x 21 cm, mars 2021, Copyright Diane Alazet

C’est un lundi complexe tout à la fois rempli de bilans et de promesses. J’avais repris le travail pour oublier le monde, un travail un peu fou où l’on est sur les routes, où l’on sillonne les villes pour collecter des Fonds à l’intention des associations. J’ai ressenti le besoin d’annihiler le réel, faire comme si ça n’existait pas, retrouver une équipe pour les bonnes bouteilles et les rires. Paradigme posé : l’excellence ou rien. C’est le besoin de briller qui m’a poussé à rembrayer, l’attrait de l’or, la gloire des gladiateurs. Je suis revenue pour exceller, me sentir à ma place un temps, devenir indispensable. C’est l’orgueil du guerrier qui m’a fait me mouvoir. Et cinq semaines plus tard, le bilan d’un échec cuisant.

Je ne peux m’empêcher de comparer mon métier à l’avancée des troupes dans les batailles des temps anciens. Je pense au choix d’Achille : rester paisiblement en Grèce mais être condamné à l’oubli ou choisir la bataille de Troie et périr dans la gloire. Et le guerrier illustre choisira toujours la couronne – si éphémère soit elle. Qu’il est difficile de perdre quand on a su gagner. On cherche dans la métaphysique les pourquoi des comment. Mais on n’y trouve rien, que le constat d’un gladiateur qui s’est trop épuisé, que l’hybris d’un soldat qui s’est pensé trop haut. Après la perte de la bataille sonne l’heure du bilan. Le guerrier a deux choix : baisser les armes et quitter la piste mais son nom sera oublié ou revêtir l’armure pour reconquérir les étoiles.

C’est le repos du soldat, on panse les plaies, on reprend des forces. La voix confiante qui s’était tue revient tranquillement prendre sa place. Et l’on se rappelle qu’au départ c’est l’échec qui avait précédé le talent. Demain, je reprendrai les armes et durant six semaines, la bataille fera rage. Alors paisiblement, dans l’entre deux des luttes, je sculpte mon bouclier, dessinant ça et là les symboles de la gagne. Ce sont mes armes les plus secrètes que je grave au grand jour. Comme il est beau ce bouclier que je dresse devant moi. Il contient en substance tout ce que j’ai été, ce que je suis. Et il contient déjà les lendemains de bataille. Au revoir Berezina, je prends une autre route. C’est dans l’oeuvre d’Achille que je m’en vais piocher. La campagne sera longue et semée de mille fresques, des victoires, des échecs, des rebondissements en tous genres mais l’armée grecque a conquit Troie et partout dans les livres, on cite encore le nom de ses guerriers illustres.

D.A

La quête des bons modèles

La quête des bons modèles, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, copyright Diane Alazet

Comme en peinture, en sculpture et dans les arts classiques l’artiste a besoin de modèles pour produire des chefs d’oeuvre. La création ex nihilo n’existe pas ; il faut partir de quelque part. Je pense aux séances de pose dans les ateliers parisiens, aux modèles rémunérés, aux muses qu’on ne payait pas. Je pense à celles et ceux qui inspirent malgré eux. Et dans ma tête des pensées vagues : s’il faut recourir aux modèles pour la production d’oeuvres d’art, il faut recourir aux modèles pour toutes les toiles humaines. Ces modèles là ne se trouvent pas dans les ateliers sordides, pas dans les regroupements d’artistes enragés. On les cherche partout, sempiternellement, dans les empruntes du temps, les pages des manuels d’histoire, dans les textes fondateurs, dans les discours des hémicycles. On les cherche dans les livres des bibliothèques qu’on ne voit plus, dans les témoignages des anciens.

Comme dans une petite annonce, je cherche les bons modèles. Je cherche les ombres projetées au mur qui inspireront mes personnages, qui me feront créer bien, qui feront de moi une femme meilleure et une artiste accomplie. C’était facile avant… On entendait parler d’un modèle parisien, il entrait dans le cercle et basta, il posait des journées entières pour la production des artistes. Mes ombres projetées au mur sont des modèles sans corps. Je cherche des modèles de voix. Oui, voilà, je cherche des voix puissantes qui ont raisonné fort. En tant que femme, je cherche des modèles insatiables qui vous mettent un coup de pied au cul par leur simple souvenir.

Et je les imagine poser librement des jours, des nuits entières pour m’inculquer la source. Mon atelier est là, quelque part dans la tête et il vagabonde avec moi, comme un lieu portatif. Je pense à la masse de savoir que nous abritons dans nos crânes. Mes modèles posent là, indociles, anarchiques, sans respect des règles et des codes, selon leur bon vouloir. Et j’aimerais les nommer ces âmes qui posent encore : La Reine Boadicée. Virginia Woolf. De Beauvoir. Simone Weil. Virginie Despentes. Marguerite Duras. Niki de Saint Phalle. Nathalie de Saint Phalle. Louise Bourgeois. Emily Dickinson. Juliette Greco. Hannah Arendt. Orlan. Charlotte Bronte. Emily Bronte. Jane Austen. Gala. Dora Maar. Sofia Coppola. Marina Abramovic. Sophie Calle. Ovidie. Gertrude Stein. Colette. Vita Sackwille-West. Elsa Triolet. Kiki de Montparnasse. Sarah Bernhardt. Isadora Duncan. LoÏe Fuller. Et bien sûr Agnès Varda. Tapis rouge pour Agnès Varda. J’en oublie des centaines.

Et tranquillement installée derrière mon clavier d’ordinateur, je pense aux muses illustres qui ont voix au chapitre. Je me repose un peu sur leur savoir faire de modèle, leurs postures professionnelles, leurs anticipations. Et toutes ensembles elles me dirigent, des savantes à l’oeil bienveillant. Les modèles sont les maîtres, les artistes copient. Mon atelier abonde de mémoires féminines qui dialoguent en cacophonie dans un flot créatif. Et je leur dis merci pour le capharnaüm. Merci.

D.A

La vie des gens qui doutent

Les tout premiers mots d’un roman, illustration, 37,5 X 27,3 cm, copyright Diane Alazet

Un jour, un ami m’a parlé des vies des gens qui doutent. Il étudiait le comportement des divers groupes humains en fonction de leur caractère et de leur nature propre. Et il en ressortait de manière évidente que les êtres confiants raflaient tous les mérites. Ceux qui vivent à moitié debout mettront plus de temps que les autres. Et si leur questionnement persiste, ils baissent parfois leurs exigences. Je me souviens précisément de l’exemple de mon ami : Une jeune femme intelligente au talent prometteur. Elle passe par les circuits classiques et devient chercheuse en université. Pourtant, cette jeune fille se sent illégitime. Elle pense que ses amis et que ses professeurs voient en elle des talents qu’elle ne possèderait qu’en surface. Le temps passe, la toile de la vie se file. La jeune fille fait des choix bien en deçà de ses aptitudes. Normal, elle pense être incapable. Finalement, elle devient secrétaire mal payée, mariée à un homme qui la violente parfois.

Je me souviens du regard que m’avait lancé mon ami. Il disait en substance : « Fais attention, Diane. Parfois, le sentiment d’illégitimité peut servir de terreau à une existence misérable ». Il disait « Tu peux tout faire. Tout. Oui, c’est plus difficile quand on réfléchit trop, mais tes doutes, un beau jour, il faudra mieux les exploiter ». Et en ces temps étranges, je me remémore ce dialogue – du temps où je foulais les bancs des grands amphis d’histoire de l’art. J’avais la certitude que je serai artiste (quel mot abstrait) et pourtant j’angoissais de ne pas y parvenir. Je savais et je ne savais pas. Je croyais en doutant. A cette époque déjà, j’avais la certitude que la première des exigences serait la combativité. Peut-être qu’un homme qui doute doit se battre deux fois plus. Et c’est peut-être injuste. Mais s’il ne le fait pas, il échouera sur toute la ligne.

Il faut un peu de temps pour s’avouer ces choses là et mieux vaux qu’elles adviennent avant que l’acide les imbibe. Pour ma part donc, j’ai fait un choix. Un choix pour me couper l’herbe sous le pied. Un choix pour me contraindre à croire. Un choix pour empêcher la naissance des excuses, puis l’acceptation de l’échec. Dans quelques semaines je fêterai mes vingt sept ans. Dès la première seconde de cette nouvelle année, un compte à rebours sera lancé. Je disposerai d’un an pour être finalement éditée, proprement, officiellement, sans voie détournée et dans les règles de l’art. Un an pour subtiliser le statut d’écrivain, pour que « Diane Alazet » soit en fronton des librairies – pas pour la gloire, mais pour la validation effective d’une trajectoire donnée.

Je veux m’octroyer le droit de ne jamais être la femme de l’exemple. Je veux m’octroyer le devoir de réussir. Oh oui, il faudra se battre et la route est semée d’embuches. C’est un pari osé, mais il fallait qu’un jour je franchisse les portes du black jack. Parfois, c’est trop facile d’échouer en gardant en têtes ses projets. Le temps les éteint tranquillement sans qu’on s’en aperçoive. Alors aujourd’hui, furieusement, je frappe ces mots à l’encre noire. Je vais me battre. Car même les gens qui doutent peuvent être des gens heureux.

D.A