Aux nouveaux compagnons

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, octobre 2021, Copyright Diane Alazet

J’ai toujours voulu trouver ma communauté, des camarades de route avec qui dialoguer de poésie et de littérature, de peinture et de philosophie, du cinéma, du monde. J’en ai rencontré quelques uns et souvent je les ai perdu. Qui aurait pu se douter qu’il me faudrait vagabonder au fin fond de la Normandie en projet de permaculture pour en dénicher un fragment. J’ai rencontré des frères de l’amour du savoir. Les soirs au coins du feu à découvrir de nouveaux noms, partager l’impact des mots, dialoguer des artistes, parler des luttes contemporaines, les nourrir, les faire vibrer. Faire voyager l’intelligence dans le cerveau les uns des autres et repartir les bras chargés de nouvelles oeuvres à découvrir. C’est fou ce que ça m’avait manqué l’excitation de l’intellect, le débat littéraire, la ré-impregnation de l’histoire de l’art et des noms. Une bibliothèque saturée de romans d’excellence. Des machines à créer datant du XIXe siècle. Le processus de création et les verres et les rires. J’ai senti quelque chose de tout à fait étrange ; l’impression que mon coeur avait su vivre dans l’arrêt, un cliquetis et paf… Redémarrage brutal. Tout bouillonnait et tout vibrait. Il retrouvait son univers et son environnement. C’est dans la création qu’il vit et dans le partage des idées, dans les débats, dans les dialogues, dans les rixes et les combustions. Dans ce fragment de rencontres intellectuelles, dans ce morceau de communauté où j’avais toujours souhaité vivre, quelque chose a tremblé, quelque chose a brûlé, le temps s’est consumé en un spectacle sublime. J’étais à la bonne place, avec ceux auxquels j’appartiens. Aux compagnons de route du savoir, aux amis de la connaissance, aux passionnés des oeuvres, aux amoureux des mots, aux collectionneurs de livres, aux fidèles du septième art, à tout ceux qui comprennent… Je lève mon verre. Aux nouveaux compagnons qui devaient bien remplir le monde mais qui ne croisaient jamais ma route, je vous ouvre les portes de ma vie. Il est aisé de se sentir stupide quand on ne partage plus son savoir. Et parfois, en une demi-seconde, toute la machine repart. Alors, un morceau de votre identité repointe le bout de son nez et vous trinquez à son retour.

J’ai vécu ces rencontres comme des scènes de roman. C’est une impression tout à fait étrange ; j’avais la sensation de déambuler dans une oeuvre d’Henry James dont j’étais la protagoniste. Alors, en bon personnage, je suivais la logique de l’oeuvre, vivant successivement les chapitres du séjour, entièrement dirigée par la plume américaine. Drôle d’expérience, tout à fait unique que je peine à bien reporter. J’ai vécu dans un Henry James durant dix jours de ma vie, j’ai même construit sa narration. Un peu de son Roderick Hudson, un peu de son Portrait de femme. Et dans ces réunions du soir où nous dialoguions des auteurs, de la langue russe, des artistes oubliés, des outsiders du monde et de la musique enterrée, je me sentais avec les miens, prodigieusement gâtée par l’heureux hasard des rencontres.

D.A

Reconquérir le temps

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, septembre 2021 Copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai renoué avec l’une de mes plus belles traditions : le workaway. Pour ceux qui ne connaissent pas, l’idée est de vivre chez des gens aux projets en devenir. Vous donnez un coup de main, en échange vous ne payez rien durant votre séjour, vous êtes nourris, logés. Sans doute la plus belle manière de voyager. Ça faisait une éternité que je n’avais pas fait ça, quatre ans je crois ; huit mois en Italie à traverser le pays, un mois travaillant en auberge de jeunesse, le suivant offrant mes services de jardinier, stagiaire en inventaire d’art, cuisinière en centre de méditation. Cette fois, n’ayant qu’une dizaine de jours devant moi, j’ai choisi la Normandie. Deux hectares de terrain, un projet art/éco-responsable. J’avais oublié tout ça… Le travail concret de la terre, le sens de la main d’oeuvre. J’ai pris conscience de choses que j’avais enterrées : ma vie est une compétition où il faut être premier partout. En tant que femme, professionnellement, dans mes loisirs, dans les rencontres. Et je crois que ce système a atteint ses limites. Ça fait un bien dément de simplement penser en « tâches », accomplir les pas un à un sans devoir les évaluer, les comparer, les dépasser. Et le système du workaway est tellement proche de mes valeurs : j’ai toujours trouvé le travail – tel qu’il est pratiqué dans nos sociétés – parfaitement avilissant, il laisse trop peu de place à l’épanouissement de l’humain. Autrefois, au sein du village, chacun avait son rôle et le travail n’était qu’un « moyen » pour faire tourner la vie collective. Aujourd’hui le travail est devenu une fin en soi et ses esclaves sont épuisés. J’aime savoir que chacun de mes gestes – préparer les semences ou le tas de bois pour l’hiver – aura un impact dans plusieurs mois. C’est une belle manière de reconquérir son propre rythme. C’est un système de résistance où l’argent n’a pas sa place. La monnaie, c’est le temps.

Chaque matin, le temps de se reposer. Petit déjeuner dans la verrière avec un thé brûlant, tout le monde lit. On accepte le silence. Tolstoi, Bronte et Boulgakov réunis dans une même pièce pour des regards différents. Le temps semble s’étirer tant tout est calme et silencieux. Tout le monde voyage de son côté dans des barques parallèles. Puis le temps du jardin où nous préparons la terre, puis le bois, puis les projets à venir dans ce paradis gigantesque. Nous devenons des petits corps au service du terreau, redécouvrir les courbatures du dos et des articulations, pétrir le monde avec ses mains pour le rendre propice. Finir la journée par un apéro devant le coucher de soleil dans ces terres glacées où nous aimons nous perdre. Puis préparer ensemble le repas, parler dans diverses langues car il y a d’autres volontaires, l’anglais, le français, l’espagnol. Se noyer dans les expressions du monde, enseigner et apprendre. Sentir le corps se réchauffer dans les gros tas de couvertures le soir, alors que dehors, le monde gèle. La pluie sur la véranda. L’odeur du pain grillé. Le thé artisanal qui infuse dans la machine. Et puis, encore les rires, puis les projets, puis les rencontres. Et tout le reste ne semble être que littérature. Pourquoi penser productivité, compétitivité quand on peut expérimenter la simplicité de l’action, la bienveillance, l’utilité brute ? Il n’y a plus à se sentir bon ou médiocre, plus ou moins. Il suffit d’accomplir, c’est bien plus constructif. Ici, je peux sentir la poésie partout. Et je tâcherai de m’en souvenir…

D.A

Prendre le train des poètes

Prendre le train des poètes, Illustration numérique sur photographie, 2021, copyright Diane Alazet

Parfois le quotidien est impuissant à rivaliser avec la force de nos convictions, la masse de nos rêves. On observe autour de nous, tiens, une gare. Tiens, deux quais. Un rail pour la place que le monde attend de nous, un autre pour nos espoirs. Ils m’ont bien fait flipper ces trois derniers mois et j’ai bien failli le prendre le mauvais train du mauvais quai. J’ai retrouvé mes rêves dans un piteux état, semi-agonisants dans une ambiance d’enterrement où les rires s’étaient fait la malle. Mal barrée aussi l’estime personnelle, un mal fou à communiquer, bref, le mauvais quai quoi. Le train des normes bloquait la vue, j’avais oublié l’autre côté. Oublié qu’il y avait des rails créés juste pour moi, que mon train attendait depuis un petit moment. Il patientait sur le bon quai, prêt au départ : une locomotive à l’ancienne avec des compartiments. Les petites lampes s’illuminaient, les contrôleurs faisaient la ronde, le machiniste s’activait et s’impatientait du retard. C’est peut-être le record des lignes de cheminot, un train attend son passager durant plusieurs années, bloquant le quai à lui tout-seul. C’est qu’on n’abandonne pas une petite quête déboussolée, le chef de bord savait qu’elle reviendrait valises en main. Il connaissait sa propension à toujours arriver en retard.

Alors, j’ai pris quelques instants avant d’entrer dans la machine. J’ai observé les passagers pour le train des poètes. Ils étaient fascinants. Ils avaient l’habitude. Ils connaissaient le quai, le compartiment, la place et se mouvaient dans le décor avec une fluidité dingue. Des gens de tous les âges, de toutes les nationalités, des poètes, des artistes, des amoureux des mots, des représentants de l’audace, des révoltés, des passionnés. J’avais la conviction en les regardant passer qu’ils étaient les seuls pions à pouvoir faire changer l’histoire. C’était le train des marges. Je pouvais tout lire dans leur visage : cette confiance d’aujourd’hui résultait bien des doutes d’hier. Ils avaient dû en passer des journées maladroites, nerveuses, troublées, gâchées à questionner sans cesse leur différence aux yeux du monde, à souffrir d’un vide terrible, insatiable, inguérissable dont ils pensaient être les victimes. Et un jour, ils avaient compris que ce vide était leur roi, leur fidèle, leur plus grand guide. Ils avaient compris que ce vide était précisément le pass pour franchir le train des poètes. Alors, les troubles et les angoisses s’étaient progressivement métamorphosés en projets, en quêtes, en convictions, en idées. Ils étaient devenues du talent, abritait la beauté du monde.

Ils étaient prodigieusement beaux les passagers du train des poètes, d’une élégance écrasante, d’une confiance dénuée d’égo. J’approchais du marche pied en me disant « Aurais-je un jour leur grâce ? Et quand ce train deviendra-il mon trajet quotidien ? » Alors, comme une évidence, j’ai compris ce que je devais faire. Je jetais un dernier regard au mauvais quai, au train d’en face. Je me disais « C’est fou comme les rails impactent nos ressentis. Là-bas, je n’avais plus de sens, je me sentais perdue, j’étais tout à fait convaincue que tout était foutu, que j’avais tout gâché, pour toujours ». Sur le bon quai, je passe les portes du train des poètes, convaincue que désormais tout sera différent, mue par un cap nouveau et la dictature de l’audace, armée d’un sac de convictions qu’il faudra désormais brandir envers et contre tout si la boussole l’ordonne. Je m’installe à ma place et défait mes bagages, partout des sourires. Décidément, ils savent tout. Et je commence la route sans connaitre la destination, sans anxiété aucune, j’ai mes billets en poche.

D.A

La balançoire et les pirates

La balançoire et les pirates, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, juin 2021, Copyright Diane Alazet

Je vadrouille pas mal en ce moment. J’aimerais vous raconter ma dernière aventure en date. Il y a quelques jours, je suis allée rendre visite à ma soeur, son futur mari, mon neveu et ma nièce. Une demi journée en mouvement, un Jack London flambant neuf dans le sac, la poésie des voyages en train, la succession des quais de gare avec l’envie irrépressible d’investir tous leurs noms, d’exister dans ces villes, d’y déposer une trace. Laisser l’esprit vagabonder vers des contrées métaphysiques, réfléchir en poète, regarder en artiste. En littérature, on dit que le propre d’une utopie est d’être un lieu difficile d’accès, loin, si possible saturé d’obstacles. Et j’en ai traversé pour arriver au petit paradis où j’ai établi mon baluchon quatre jours durant, dans le sud, chez ma soeur. Mon coeur tambourinait, comme aux heures où l’on s’apprête à rentrer au village ; c’est bien ce que ce lieu est devenu pour moi, un havre de joie où Le jeu est de mise.

Alors, après six mois, j’ai retrouvé mes deux lumières, petits bouts de chou d’existence qui m’inspirent prodigieusement. C’est fou comme nos plus grands maîtres sont loins des places où on les cherche. Mais à trois ans on sait la force de l’essentiel. On tâtonne, on tombe, on essaie, on triomphe. On apprend, on est frustré de nos approximations de langage, on communique différemment, on persévère. Alors, tranquillement installée dans ce salon remplie de jouets, j’ai suivi les deux petits guides. Ils m’ont fait voyager vers des cartographies anciennes, dans des mondes invisibles où ils sont seuls monarques. Dans les bruits et les rires et les jeux et les lectures, nous avons vadrouillé vers d’autres aventures. Le vélo du jardin est devenu un navire, j’étais le fidèle mousse et mon neveu le capitaine. Les trente degrés à l’ombre se sont transmués en tempête, les vagues rugissaient furieusement, nous avons tourné à tribord.

Dans sa petite marmite en fonte, nous avons préparé le repas à base d’ingrédients exotiques que les adultes ne mangent pas. Chaque fois, c’est la même chose et je crois que ça ne changera jamais. Je repars l’âme gonflée de leçons ineffables dont seuls les enfants ont la clé. Je me sens toute émue de ne pas avoir quitté le navire des imaginaires et d’y garder une place, malgré toutes ces années. Dans leurs aventures fabuleuses, je veux toujours avoir un rôle. Au fond ma vie n’a jamais eu d’autres buts que celui de jouer. J’ignorais qu’il était possible d’aimer des êtres si forts. Ils sont ma famille, ma meute, mes frères, mes camarades d’imagination. Et rien de tout cela ne serait possible sans la présence bienveillante, forte et poétique de ma soeur. Merci, petit havre de joie, merci petite meute agrandie, merci de me permettre de côtoyer les rires et ces regards tout pétillants qui me feraient soulever des montagnes. Merci.

D.A

Ce truc au creux du ventre

En nomade, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2021, Copyright Diane Alazet

Une nouvelle fin de mission ; hier je suis rentrée de cinq semaines de parcours itinérant dans les régions Pays Basque, Landes et Pyrénées. Objectif : récolter des fonds dans la rue en face à face pour le GSCF (sapeurs pompiers humanitaires). Cinq semaines à sillonner des villes de toutes tailles, à rencontrer des locaux et des gens de passage. Hier soir, en me couchant, j’ai ressenti quelque chose : un sentiment faramineux de ventre dénoué, d’épaules libres. On avait écrit « annulé » sur mon tableau des angoisses. Moi qui n’ai d’ordinaire de cesse d’analyser, de craindre, de regretter, d’attendre, j’étais simplement libre. Alors, je me suis souvenue que je connaissais cet état. Quatre ans plus tôt, retour de voyage. Poser mes sacs saturés de souvenirs sur l’esplanade du Centre Pompidou, puis de l’hôtel de ville. Allongée sur cette mémoire, j’avais les épaules libres. Hier, je me suis souvenue de cet état étrange où le poids du monde avait choisi d’autres carcasses où se poser. J’avais vécu huit mois dans le mouvement des vagabonds, à errer et danser, rencontrer et quitter. J’avais vécu huit mois comme on vit en nomade. Hier, près du sommeil, c’est cet état que j’ai touché, celui des âmes libres qui ne se posent jamais.

Un peu avant le départ final, un peu après le retour définitif, il y a quatre ans, j’ai eu peur. J’ai eu peur de perdre ce sentiment de funambule, peur de retrouver en propre les harnachements sociaux, de douter à nouveau, de craindre. Le monde contient assez de chaines pour tous les êtres humains, donc comment y couperai-je ? Et c’est la mort dans l’âme que je reprenais la route de la vie dite « civilisée ». Depuis, quatre ans de quête. C’est une lutte féroce entre l’intime et le social, les voeux profonds et les attentes, les rêves et les devoirs. Ces derniers mois, j’ai déclenché beaucoup de changements dans ma vie. J’ai quitté la vie de sédentaire pour être sans cesse sur les routes, j’ai appris à me connaitre, cherché des clés pour tempérer, exister mieux. On ne sais jamais vraiment quand on se lance dans ce type de démarche si l’équation aura un sens. Elle en a un. Vingt-sept années à tenter de résoudre un problème de santé. Six mois d’un mode de vie pour le faire disparaitre.

Comment ne pas en arriver à la conclusion que c’est le mouvement constant qui nous fait vivre plus fort ? Je me souviens de cette théorie développée dans Homo Sapiens de Harari : Dans les gênes de l’homme se trouve le nomadisme. Avec le temps et ses avancées, nous avons commencé à dresser des cités, des villes, des buildings, autant de barrières de sécurité contre ce qui n’est pas nous. Pour Harari, c’est la sédentarité qui est responsable des dépressions profondes de l’homme contemporain. Toutes nos cellules ont en mémoire la graine du voyage, le mouvement efficace. Il faut vagabonder. Autrefois vagabonder pour le rôle de chasseur/cueilleur. Quel âge d’or : un temps où le travail servait à nourrir strictement la vie du village. On ne vivait pas pour travailler, on travaillait pour vivre. Quelques heures dans la semaine, énormément de temps libre. Chacun sa place dans le collectif et un système humain.

Hier, je me suis endormie libre. Ce truc au creux du ventre, mon devoir est de le garder.

D.A

Le rusé vent du Nord

Le Parthénon, esquisse, 14,8 x 21 cm, mai 2021, copyright Diane Alazet

Difficile en ces temps de confinement généralisé de ne pas être nostalgique des souvenirs de voyage. Je pense au temps où nous pouvions traverser les frontières sans passeport vaccinal, où les trains au long court ne contenaient aucun masque. Je n’ai fait qu’un gros voyage, le tour de l’Italie et je me souviens de l’arrivée comme si c’était hier. Premier pas sur le sol italien. Le trajet vers l’auberge de jeunesse. La découverte de Naples, de ses misères splendides. L’appréhension du dialecte local. Les volontaires venus des quatre coins du monde. Je me souviens de l’adrénaline qui précède les départs, ces papillons dans le bide quand on quitte une aventure pour en rejoindre une autre. Je garde les trajets en train, les heures de pensées griffonnées sur mon petit carnet de cuir. Je me souviens des premières impressions, des visages, des arrivées. Les rencontres qu’on oublie et celles qu’on n’oublie pas. Je me dis que c’était sacrément bien de partir comme ça, solo, avec un sac comme camarade. C’était bien, le voyage.

Puis, je pense à ce film fabuleux, Le Chocolat, découvert il y a des années grâce à ma soeur ainée. Une mère et sa fille vagabondes, vaquant de lieu en lieu, de ville en ville, de pays en pays. Chaque fois l’intention claire de s’installer temporairement, d’investir un espace, d’y apporter sa pierre. Et chaque fois pourtant « Le rusé vent du Nord » revient siffler à leurs oreilles. Il leur murmure des promesses de bonheur à conquérir, de peuples à libérer, de mondes à explorer. Je me sens attachée à expression là. Et souvent, je l’entends, ce rusé vent du nord, aux premiers jours de mai. Il m’exhorte à raviver des quêtes enfouies sous les années, des rêves d’aventure dans des navires d’explorateur.

Je me dis que maintenant tout est différent. De nouveaux bouts de papier pour pouvoir découvrir le monde ; des preuves de santé tamponnées. J’ai soif de cultures à aimer, de connaissances à dévorer, soif de rencontres insolites. Retrouver le carnet de croquis et croquer toutes les places, noircir la carte du monde de mes pas trop pressés. Il est temps de revivre après cette période à l’arrêt. Mais par où commencer ? Une planète de choix. Je veux traquer encore la poésie du monde. Trop de boites fabuleuses restées fermées à ma raison. Mes jambes ont des fourmis à force de piétiner dans un pays aux frontières closes. Reprendre la vie sur la route. Il faut retrouver le voyage, le Rusé vent du Nord l’a dit.

D.A

Et partout, des empreintes

J’ai toujours été fascinée par les traces, les traces sciemment laissées, celles qu’on dépose négligemment. Tout un monde de souvenirs humains, un amas d’instants, de matières composites. Je voyage beaucoup en France avec mon travail et les gites se succèdent comme autant d’histoires esquissées. Dans le dernier en date, une bibliothèque dissolue, des coins, des étagères éparses saturées de chefs d’oeuvres. Première exploration et premier butin, un exemplaire des « Choses » de Georges Perec, du Marguerite Duras, Truman Capote, Jules Verne, Murakami. Sur l’exemplaire des « Choses », mille indices d’une vie passée : la couverture est déchirée, le livre est tout vieilli, dedans quelques ratures au stylo plume, un nom partiellement effacé, des chiffres, des lettres. Me plongeant dans l’exploration de cette pépite littéraire, je ne peux m’empêcher de songer à ses anciens propriétaires. Je me dis que leurs yeux se sont posés sur les mêmes mots que les miens. Une page cornée au coeur du livre, une seule, pourquoi ? Un moment important ? Absence de marque page ?

Les objets sont les meilleurs témoins de nos existences humaines. Ils gardent toute la sève, les odeurs, les marques, rehaussés de l’empreinte du temps. Impossible pour un homme de ne rien laisser sur son passage, car même les vides recèlent un sens. A l’instar de nos pas sur les blocs de neige granuleux, nous traversons la vie en laissant mille et une empreintes. Certaines sont parfaitement lisibles, d’autres n’ont de sens que pour nous mêmes. Nous creusons le monde de nos pas, des milliards et des milliards de pas, des empruntes en 22, des traces en 48. Comme des mailles de souvenirs dans le grand engrenage. Et nous sommes si nombreux, nos pas ont tant marché qu’inéluctablement nous trouvons les empreintes des autres. Nous les observons tranquillement, comme des archéologues novices, nous les palpons, nous les questionnons. Une fois achevée minutieusement la quête stratigraphique, nous y déposons notre marque. Ainsi nous posons nos empruntes dans les empreintes des autres.

Je me dis que c’est peut être cela finalement, « l’histoire », un amas d’empreintes empruntées. Plongée dans ma lecture des « Choses », je fais connaissance avec ces yeux qui ont su précéder mes yeux. Je voudrais les rencontrer, les questionner, les faire rire. Peut être que le monde est une boite de pandore. Nous ouvrons des objets épars, ici et là. Parfois, c’est le Jackpot, nous délogeons les pas d’humains qui nous ressemblent. Je voudrais collectionner ces boites d’explorateurs, une à une les répertorier dans une valise gigantesque que j’étiquetterais : « boite à souvenirs des autres ».

D.A

D’aventures en aventures

J’ai oublié le premier livre que j’ai tenu entre mes mains. Parfois, je comprends que ce jour a été décisif. Comme des millions d’enfants, il en a fallu des leçons pour parvenir un jour à discerner les caractères, comprendre qu’un signe noir doit s’appeler une lettre, apprendre à les mêler, à les construire, à les distordre, comprendre qu’une lettre suivie d’une autre constitue un symbole et qu’un livre n’est rien qu’un album de collectionneur. Il a fallu comprendre la force des mots, articuler les signes pour leur donner un sens. Alors, bien installée dans ma chaise d’enfant, j’étais fière de tenir ce premier livre entre mes mains, fière d’en comprendre l’impact, d’en saisir le vieil héritage. Il a fallu des siècles pour que l’homme invente l’écriture et que les contes oraux se transforment en langage. Il a fallu des siècles pour apprendre à nommer…

Je me rends compte que tout le monde ne sait pas jouir de la lecture. Je me rends compte parfois de ma chance insolente. En deux semaines passer de la langue crue de Virginie Despentes à la poésie lente de Jon Kalman Stefansson. Passer de l’errance parisienne d’un vieux disquaire ruiné au vagabondage islandais d’un gamin endeuillé. Vernon Subutex VS Entre ciel et terre. Traverser les histoires de cul d’un homme anciennement In, puis parcourir les troubles d’un village de marins, le souvenir des hommes que la mer a emporté, le souvenir des corps que la jeunesse a possédé.

Et d’aventures en aventures, j’ai traversé le monde. J’ai sillonné les routes des grands états américains, conduit des vieux tacots un pétard à la bouche, Kerouac, Hemingway. J’ai baroudé en France avec dix cents en poche, été tour à tour prisonnier et multi millionnaire. J’ai été la plume de London, de Kundera. J’ai été un Romain Gary, un Woolf, un Henry James. Nous autres lecteurs compulsifs sommes des apatrides vagabonds. Nul pays caractéristique, nulle culture, nulle patrie, nous sommes des inconstants, des omniscients, des rois de l’ombre. J’ai été une tailleuse chinoise, visité le Yunnan, j’ai récolté le thé près des camphriers odorants, j’ai parcouru les siècles dans les pas d’une oeuvre de Beauvoir. Les plumes nous apprennent tout. Elles sont de grands oracles. Parfois, elles mettent en garde, souvent nous y sommes sourds mais elles nous guident pourtant vers des promenades familières.

Je remercie les mots de saturer mes étagères, je remercie les écrivains de peupler ces milliards de pages, je remercie les traducteurs d’avoir su les rendre accessibles. Et jamais je ne cesserai ce doux vagabondage. Dans ce monde de papier, je suis une grande exploratrice, capitaine de navire sur des golfes de mots.

à nos Ithaques

Dinan, croquis, 16 X 24 cm, février 2021, Copyright Diane Alazet

Dans le train qui me conduit à Dinan, je pense au périple d’Ulysse. En quittant sa patrie, le roi d’Ithaque se souvient des prémonitions des Pythies. Il sait que s’il quitte son royaume s’écoulera une éternité avant qu’il ne retrouve son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Il sait qu’il reviendra seul et pauvre. Pourtant, Mélénas ne lui laisse pas le choix. Il doit partir pour Troie venger l’honneur des grecs et remettre la main sur la sublime Hélène. Alors, la mort dans l’âme, Ulysse quitte son pays. Sur les eaux déchainées, les flottes avancent fièrement. C’est l’armée la plus puissante que le monde grec a pu créer : Agamemnon et ses sujets, Ménélas, Ulysse, Diomède, Achille et ses redoutables myrmidons…

Ulysse mettra plus de dix ans à retrouver sa douce Ithaque. Dix ans c’est le temps nécessaire pour fantasmer un lieu, pour dresser des souvenirs sur les souvenirs vieillis. A quelques pas de ma cité médiévale, je pense aux mois d’absence, au Covid, à tout le temps qui me sépare de la dernière visite. Arrivée dans cette chambre aux doux accents adolescents, je retrouve mes idoles : une bibliothèque pleine à craquer de chefs d’oeuvres inconquis, une boite à souvenir de voyages, des écrits oubliés dans un coin poussiéreux, des cadeaux redécouverts. Ma chambre est devenue un terrain de fouilles archéologiques : comme si dans ce fatras de couches stratigraphiques se trouvaient en puissance les bonnes formules magiques. La sensation que dans ce tas de mémoire « ordonnée » se cache la solution à mes angoisses les plus profondes. Alors, un à un, je démonte tous mes souvenirs, j’essaie de remonter à la source du spleen. Retrouvés les tableaux de jeunesse grand format où la peinture à l’huile est devenue toute sèche. Retrouvés les écrits de prime adolescence et leurs passions violentes. Les lectures inachevées, les butins soigneusement cachés.

Alors, profondément émue par ces fragments d’histoires, je me dis que Dinan est devenu mon Ithaque, que ces royaumes peuplent le monde pour venir surpasser leurs maîtres. Une fièvre d’archéologue où tout doit être analysé. Ma petite chambre est devenue un chantier balisé. Couche après couche, j’ai délivré le suc des années successives : les images et les mots, les passions dévorantes, les désillusions distancées. Cette pièce me semble être le temple des préoccupations humaines. Alors, je pense à nos Ithaques et à leur drôle de statut. L’histoire des hommes semble être faite de la mémoire des lieux. D’abord, on les bâti, on y existe, on les oublie. Alors, on se souvient des vers de Du Bellay : « Mais quand reverrais-je de mon petit village fumer la cheminée et en quelle saison ? Heureux qui comme Ulysse, a fait un long voyage… »

D.A

Les itinéraires poétiques

Les itinéraires poétiques, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Les murs ont une mémoire et je reste convaincue que là où passent nos pas nous laissons une emprunte. C’est une emprunte profonde, invisible, intraçable que nos pas reconnaissent lorsqu’ils reparcourent les mêmes places. Nous laissons des souvenirs partout, nous semons la mémoire et tout notre corps se souvient lorsque plus tard, nous revenons. Passer un mois à Rennes pour le travail. Retracer les ruelles que je parcourais autrefois, deux ou trois fois par an, étrangère à la ville, pour retrouver mes amis bretons. M’approprier les lieux, cette fois, et faire de Rennes mon terrain de jeu. Le souvenir de noms de places que je ne faisais que traverser. Le nom des bars d’un soir. Et le parcours rennais avait gardé en propre le sac oublié des souvenirs que je lui avais confié. Les sentiers se métamorphosent au fil de nos parcours de vie. La mémoire de la fête et des nouvels ans répétés s’est progressivement transmuée en briefs professionnels à la croisée de La Brioche dorée et de la rue Le Bastard. Et pour mes pas, Rennes a changé.

Puis, la question du confinement. Où ? On me propose La Roche sur Yon, où mes pas sont déjà passés. Je me souviens d’une mission de collecte de fonds pour Amnesty Internationale. Je me souviens d’un sentiment confus de remontada de confiance. Je me souviens de rencontres extraordinairement enrichissantes. Je me souviens du spot et de la longue rue aux cafés-terrasses. Tous nos pas laissent des traces et je les ramasse tendrement lorsqu’au retour je les retrouve. Etrange impression que nos existences se résument à l’exploration de nouveaux parcours que nous transformerons au fil de nos allers/retours. Les itinéraires poétiques, extraordinairement poétiques.

Je clame l’importance du mouvement, même en ces temps de fixité. Découvrir de nouveaux lieux. Y laisser des empruntes. Noircir les carnets de voyage, peu importe la distance : une autre rue, une autre ville, une autre région, un autre pays. Tous les sentiers se valent dans la terre des souvenirs. Déposez la mémoire dans la pierre des ruelles, au coeur des places et des carrefours, dans les chemins de randonnées ou dans les studios des grandes villes. La carte des itinéraires poétiques est toujours demi-vierge parce qu’il y aura toujours des lieux à explorer, toujours des mémoires à construire, toujours des topoi où revenir.

Mon itinéraire poétique est encore enrichi et je trinque solennellement aux cartographies à noircir, griffonner, aux flèches, aux pas, aux noms de villes qu’on entoure, aux esquisses, aux parcours, à tout ce qui fait de nous de grands explorateurs. Le voyage est l’affaire des hommes, à chaque minute nous parcourons, à chaque trajet, nous dessinons. Gribouillons le monde de nos pas.

D.A