Inventer des mondes et des contes

Le terminal des poètes, live d’illustration en cours, aquarelle, planche 4, 2022 copyright Diane Alazet

Depuis quelques semaines maintenant, j’ai un cap en tête : la réalisation d’un livre d’illustration. Il aura fallu vingt huit ans pour comprendre que mes passions respectives pour l’écriture et le dessin pouvaient se fusionner en un médium commun. Alors, j’ai commencé ce travail de longue haleine. Première étape : déterminer l’histoire. Il faut imaginer proposer carte blanche à un esprit nourri de milles imaginaires, un esprit un peu fou, fasciné par l’absurde, déboussolé mais sur la route. Imaginer une injonction à inventer un monde avec ses propres règles et son propre système. Il faut tout repenser : les lois, la politique, la mentalité collective, le système pécunier, la monnaie, la valeur du temps et de l’argent, tout. Un monde où tout doit être re-programmé. Exercice fascinant. Lâcher sur du papier mon chaos créatif et l’organiser en histoire. Mettre de l’ordre dans les idées, les combiner, les agencer pour y bâtir une structure où les lecteurs iront vaquer. Créer un refuge pour les âmes écoeurées du monde, celles qui ne croient plus, celles qui ne rêvent plus. Injonction à l’espoir et à la résistance contre la fatalité du monde.

Puis, vient le travail d’illustration. Prodigieux exercice que celui-ci : une page blanche, des idées, un crayon, l’aquarelle. Et paf, une heure passe, un monde est apparu. Un monde bien vivant, visuel, quelque chose de tangible, plus réel que les mots. Il faut déterminer la charte graphique, la tête des personnages, l’épaisseur de leurs traits. Puis, les goûts vestimentaires. Puis la personnalité. Choisir l’univers global, sa structure, ses tons chromatiques et leur évolution dans le récit. Des recours répétés aux cours d’analyses filmiques où le petit moi du passé scrutait des successions de plans en les décortiquant pour leur trouver un sens. Cette fois, c’est pour ma pomme. Je dois créer mon propre monde. Dessiner les planches une à une comme on construit un story-board. Les angles de vue, les partis pris visuels, esthétiques, le choix des couleurs, des médiums. Ici, du crayon de couleur, là de l’aquarelle, plus loin de l’acrylique. La sensation d’avoir poussé les portes d’un royaume sans limites, imaginer des contes pour qu’ils voyagent dans d’autres yeux, dans d’autres bouches, dans d’autres têtes. Et l’espoir qu’ils existent pour un grand nombres de lecteurs, qu’ils vagabondent ailleurs. Le voeu (un peu mégalomane) qu’ils traversent le temps.

Alors, devant mes feuilles vierges, je rêve de ce nouveau monde à bâtir. Je rêve aux aventures qu’il reste encore à écrire, à raconter, à inventer, à construire. C’est l’injonction du rêve et je m’y plie sans négocier, car il est mon seul roi, le seul maître auquel j’obéis.

D.A

Retrouver la photographie

Palazzo Spinelli à l’eau du Finistère, Série Surimpressions, OLYMPUS DIGITAL CAMERA, mars 2022, copyright Diane Alazet

Cela faisait des années que je n’avais pas touché un appareil photo. Ça avait été comme une fièvre ; la découverte d’un médium fascinant vers l’âge de seize ans, des expérimentations, l’apprentissage. Puis, peu à peu, l’idée d’une piste plus politique, l’instrument comme preuve, comme objet de questionnement social. Il fallait aussi que la poésie vienne mettre son nez dans tout ça. J’ai eu la chance très tôt de pouvoir exposer mes travaux à Paris, durant mes études. Et puis l’échec d’un concours d’entrée à l’ENSP de Arles et puis le voyage et puis plus rien. Cinq années sans photographie, sans réelle production.

Je m’étais accoutumée à « couvrir » les évènements politiques par l’image, les manifs à Paris, les nuits debouts, les mouvements sociaux. Il y en aurait eu pourtant des occasions de partir vagabonder dans les cortèges furieux, entre les gilets jaunes, les manifs pour le climat et le black lives Matter. Mais rien. Pour les séries plus poétiques, intimes, artistiques, mille projets dans les tiroirs qui prenaient la poussière.

Alors en août dernier, en quittant Paris pour Bordeaux, j’ai refait mon site internet (www.dianealazet.com) et j’ai contacté toutes les galeries du coin pour repartir au combat. Drôle de constat pourtant : rien de neuf à montrer, je n’avais plus rien produit depuis cinq ans. Alors, j’ai ressorti mon vieux book en me disant : « voyons tout de même, on ne sais jamais ». Quelques jours plus tard, un appel de la Galerie Sixteen et de son directeur Jean Pierre Fleury, un projet d’exposition et l’idée de réaliser conjointement un livre avec ses photographies et mes textes. Une condition néanmoins : « Tu dois produire une nouvelle série ».

Alors, un peu la peur au ventre, j’ai réouvert mon photoshop et je me suis remise au travail. J’avais oublié ce que c’était… Ce sentiment de chimiste dans son laboratoire quand on confronte des centaines d’images pour les faire fusionner avec d’autres consoeurs, quand on est responsable de tout mais coupable de rien, quand on joue, qu’on travaille, qu’on module, qu’on transforme. Car il s’agit bien de cela, faire des surimpressions en photographie, c’est de la métamorphose. C’est l’aptitude à voyager dans le temps, être à deux endroits à la fois. Vous les choisissez, elles, parce que vous captez quelque chose que vous n’aviez jamais décelé, une ressemblance, un point commun, une émotion assimilée. Dans le laboratoire, vous vous amusez des souvenirs et vous faites danser la mémoire. Aucun contrôle mais un terrain de jeu infini aux millions de possibilités. Toutes ces combinaisons vous donneront parfois le vertige, surtout ne pas s’arrêter, pousser le curseur toujours plus loin. Tout doit être testé. Et parfois, sans crier gare, quelque chose jaillit, une surprise, une bonne combinaison, le tube à essais prend et ça vous dépasse complètement. La composition ou la couleur, le mélange de deux formes, n’importe quoi. Parfois, vous l’avez et ça vous saute aux yeux. Il faut parfois des heures d’expérimentations pour avoir la bonne prise et croyez-moi, ça vaut le coup. Ce moment extraordinaire où vous avez saisi quelque chose du monde et de vous-même, ce moment où le coeur tambourine à tout rompre, où le cerveau éructe, où le corps est en sueur. Et vous tenez votre eurêka. Alors, bien installée, je me sens reconnaissante, reconnaissante d’avoir la chance de connaitre ce sentiment et viscéralement fière d’avoir repris les armes.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

Dans le miroir du géniteur

Des généalogies, fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2021, copyright Diane Alazet

Cela faisait quatre ans que je n’avais pas vu mon père. En nous retrouvant sur le quai de gare, même réaction des deux partis : « Mon Dieu, ce qu’il/elle a changé ». Un détail flagrant m’a troublé, on avait retiré du père l’épaisse barbe de patriarche. Son visage était nu. Ses cheveux devenus blancs. Il se déplaçait lentement. Le temps lui accordait sa danse. Un peu sans crier gare, j’ai versé une larme minuscule, dévalant par surprise les petites bosses de mon visage. Pas facile d’être confronté à la vieillesse de ceux qu’on aime, de voir le temps déambuler sur les détails les plus infimes. La peau, les gestes, le rythme, la démarche, les cheveux, les rides. Tout indique la vie qu’ils ont un jour su dévorer. Quand cela fait quatre ans qu’on ne les ai pas vu, tout indique les années qu’on n’a pas sû alimenter. Drôle de tableau que celui-ci : un homme de soixante quinze ans contemple dans son miroir une jeune fille dans la fleur de l’âge. Et le reflet est réversible, la jeune fille dans la fleur de l’âge voit dans la glace un homme vieilli. Alors, je me demande que faire de tout ce matériau.

J’ai toujours perçu l’existence comme une matière première pour la création. il y a des matériaux primaires (les expériences ordinaires) et des surfaces plus rares, précieuses, parfois mêmes légendaires (les sentiments confus, les réflexions mystiques, un parent qu’on connait à peine). Alors, il faut les combiner pour produire quelque chose de beau. Ce peut-être une oeuvre plastique, un film, un scénario, un livre. Mon père a mené une vie parfaitement romanesque. Il m’a tendu la matière noble sur un plateau d’argent. Commencer son existence dans la jeunesse dorée parisienne, la terminer reclu dans un HLM d’île de France. Un livre à la Dostoievski, un roman d’apprentissage. A défaut d’avoir été un bon paternel, mon père sera un excellent personnage. C’est sans doute le plus bel héritage que je recevrai de ses mains. C’est peut-être inhabituel, mais un très beau cadeau pour moi. Parfois, je me dis que sans cette petite graine poétique, je serai devenue quelqu’un d’aigri, un être revanchard, en guerre contre la terre entière. Mais heureusement pour moi, j’ai fait la connaissance de l’art. Un processus presque alchimique qui transforme le trivial en or, le quotidien en oeuvre, l’expérience en matière.

Alors dans ce miroir aux tempes blanchies et amaigries, je contemple le roman que j’écrirai un jour. Dans ces traits et ces rides, ces petits trous épars, je repars à la chasse de la beauté du monde. Dans ces yeux pleins d’amour et de reconnaissance, je vois derrière l’humeur, les nerfs qui perçoivent et qui créent. Et je me dis « soit rassuré, petit artiste créateur, il n’y a pas d’âge pour inspirer. Même les muses peuvent vieillir mais elle connaissent leur tâche. Et quand elles respirent, elles produisent les echos des chefs d’oeuvres futurs ».

D.A

Carnet de voyage du quotidien

En ces temps difficiles où il n’est plus possible de voyager, où le dépaysement de l’autre bout du monde est sans cesse reporté et reporté et reporté, j’ai eu l’idée d’un nouveau projet. Un carnet de voyage du quotidien. Je voulais élargir la notion de journal de route, je voulais la questionner, l’enrichir, la distendre, la transformer. Et pourquoi pas réfléchir à l’élaboration d’un carnet plus abstrait ? Puisque les frontières sont fermées, autant élargir nos imaginaires et donner la Belle part aux histoires dans nos têtes.

Alors, j’ai pris des notes sur mes préoccupations du mois, les films que je regarde, les sources d’inspiration du moment, les livres lus, aimés ou non, les sentiments récurrents, les obstacles rencontrés, les clés débloquées pour y remédier. Bref, toute la matière que j’ai pu trouver à disposition, je l’ai éjecté mois par mois sur mon petit carnet de poche. Après une première ébauche pour le mois de janvier que j’avais publiée il y a quelques semaines sur mon compte Instagram de Journal d’une artiste du lundi, voici le carnet de bord des mois de mars/avril.

J’y ai dessiné et peint à l’aquarelle une carte de la Bretagne avec la mention « Itinérante Bretagne Surfrider » parce que durant ces deux mois, j’étais en mission de collecte de fonds pour la Fondation Surfrider Europe (pour la protection des Océans) et j’y est retracé le parcours que nous avons effectué avec l’équipe (un bon tour de la région quand même). Sur la double page, j’ai recopié mon poème aléatoire du mois de mars et la moitié de celui d’avril (pour rappel les poèmes aléatoires consistent pour moi à noter çà et là dans le mois des phrases entendues dans divers contextes, les mettre bout à bout pour en faire un poème – ils sont dispo sur mon wordpress et chaque mois sur mon compte Instagram). Le logo de Sufrider est en milieu de page car c’est la cause qui a occupé la majeure partie de cette période pour moi mentalement. Aux quatre coins de la page, j’ai tracé les sigles du dessin animé Avatar, le dernier maître de l’air, que j’ai goulûment re-avalé ces dernières semaines et qui m’a ramené bien arrière, pour mon plus grand plaisir. Les noms des auteurs lus parcourent également la feuille. Enfin, en bas, un dessin de pierres alignées car nous avons eu l’occasion de visiter le site sacré celte de Carnac et je souhaitais en garder une trace.

J’ai toujours été obsédée par le besoin de tout garder, les souvenirs, les post it, les dessins, les lectures, les brochures, les petits mots, les objets, bref…. Toutes les traces d’un présent voué à devenir passé. Je suis incapable de jeter, j’ai l’impression de trahir, d’abandonner, de perdre. Comme s’il fallait à tous prix accumuler les souvenirs, garder des preuves de son histoire pour pouvoir s’émouvoir encore, s’accorder le droit à la nostalgie. Comment créer-on le spleen quand on jette le passé ? C’est un amas de preuves qui dit :  » tu as vécu », peut être que je les garde pour le temps des vieux jours, ce sont peut être les trophées d’une vie sans cesse mouvante. Et ce carnet du quotidien est la méthode que j’ai choisie pour reporter mon univers et me souvenir de tout. L’album photo ne suffit pas. Il omet les aspirations, les doutes, les sources d’inspirations profondes. Je voulais quelque chose qui me permette de mieux comprendre, de me remémorer vraiment, comme une boîte à souvenirs visuelle, quelque chose qui imprime, qui infuse totalement.

Dans un bloc encore vierge, j’ai éjecté du moi – tranquillement mois par mois, je voudrais l’enrichir.

D.A

Du pain et des jeux

Je me souviens d’un rêve : dans la lourdeur du monde où les rues étaient grises, où les dalles étaient tristes et les passants maussades, je vagabondais joyeusement dans les rires de mes camarades. Nous étions résistants. Le bruit de nos airs entonnés perçait le silence solitaire. Un petit groupe d’âmes en révolte luttait contre « ce qui n’est pas joie ». Après des semaines difficiles j’ai retrouvé la voie des jeux. Il fallait contrecarrer les plans des mentaux hyperactifs, réfléchir autrement et se contraindre au rire. Armée de mes fidèles outils, crayon, cartes à dessiner, marqueur, j’ai tenté d’annoter tout mon imaginaire. J’ai éjecté mon monde sur des rectangles cartonnés, transvaser tout un univers du cerveau au jeu de cartes.

C’est une cartographie intime de mes lieux de replis, une longue vue millimétrée de mes points cardinaux. Quatre jours durant lesquels la vie s’est soudain transmuée en terrain de jeu grandeur nature. Qu’il est bon de s’octroyer le droit d’agir comme un enfant. Chaque jour une nouvelle carte pour voir le monde sous d’autres yeux : mercredi j’ai réfléchi dans la langue italienne, jeudi, j’ai avancé sur la longue route vers Ba Sing Se (il faut avoir dévoré la série d’animation Avatar pour comprendre la référence), vendredi j’ai dû « Faire quelque chose que je n’avais jamais fait » (ce qui s’est rapidement transformé en « fais pleins de choses que tu n’as jamais faites ») et samedi, j’ai fêté mon non-anniversaire.

Rien à faire, je ne comprends pas que nos enseignants aient omis de nous apprendre la joie. Personne ne nous apprend à devenir des êtres libres, c’est la route sinueuse qu’emprunte les solitaires. Certains briseront leurs chaines dans l’activité sportive, d’autres dans la création, d’autres dans la vie de famille. Mais pourquoi personne ne m’a appris à raisonner en jeu de carte ? Un problème, un jeu de carte. Ça semble tellement simple. Il existe une règle néanmoins à ne jamais bafouer : il faut croire à la méthode. Comme un enfant visualise le terrain de son champs de bataille à l’heure où sonne les cors de brume, comme il voit les vagues déferler dans la tempête des mers du Nord, la Calle remplie de provisions et de bouteilles de rhum vieillies, comme il voit son armée s’entrechoquer aux ennemis lorsqu’il s’élance confiant derrière les bannières du pays – pour rêver, il faut croire.

Je dois croire viscéralement aux dieux des mondes imaginaires, croire – comme Alice – aux six choses impossibles. Voyons un peu. 1. Je crois que la terre est un triangle 2. Les mathématiques n’existent pas 3. Je suis capitaine de navire 4. J’ai découvert les Amériques 5. La viande est un légume 6. Les hommes sont tous bons 7. Les artistes sont des rois 8. Je possède un immense château et des hectares de végétation + des serres de botaniques exotiques 9. Je suis immortelle 10. Je peux tuer le Leviathan. Peut-être que le bonheur ne repose que sur l’absurde. Peut-être qu’il ne tient qu’à nous de redonner un sens au monde. Une rose des vents désorientée, sciemment redirigée.

Au nord, je place Le pain et les mets réconfortants, au sud les jeux et l’écho prolongé des rires. A l’ouest, je dessine les plaisirs de la création, à l’est ceux de la culture. Ma bouche a ri, bu et mangé – Mes mains ont travaillé, récolté et créé – mes yeux ont lu et contemplé et tout mon corps, en paix, s’en va remercier la clameur. Et mes cellule crient à tue-tête : « Que règne le pain et les jeux ! ».

D.A

De L’iconologie

L’Autorité (réinterprétation des Iconologies), 27,3 x 35,7 cm, fusain et marqueur, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Cela fait plusieurs semaines maintenant que je m’attèle à ré-employer les Iconologies de Cesare Ripa. Chaque semaine, un article et son thème attitré, chaque semaine un dessin qui vient l’illustrer. Après La Connaissance, L’Avenir et l’Iconographie, donnons voix au chapitre au thème de l’Autorité. Rappelons ici le but de l’oeuvre de Ripa : il fallait fonder des emblèmes pour simplifier les grandes idées, pour l’opinion, pour les artistes (un peu pour tout le monde en fait). J’aimerais vous parler de la genèse de mon projet. Pourquoi se lever un matin avec l’idée saugrenue de ré-interpréter les images d’un documentaliste de la fin du XVI e siècle ? Je me souviens du jour où j’ai entendu pour la première fois le nom de Cesare Ripa, j’étais jeune étudiante sur les bancs de l’université. Je débutais à peine ma licence en histoire de l’art. Ce nom là m’a marqué – comme tant d’autres – pour revenir me visiter dans les travaux photographiques. Un jour, j’ai fait de la lutte contre la simplification des images une sorte de guerre personnelle ; avec l’idée que dans un monde où tout est déjà prémâché, il est indispensable de maintenir la complexité des choses. Les images sont devenues les premiers vecteurs de la connaissance. 

Et puis, il y a eu toutes ces crises successives, les violences policières, puis le Covid en tête. Je me suis amusée à comparer les significations des Grandes Allégories du temps de Ripa jusqu’au notre – en lui ajoutant, néanmoins, une complexité plus marquée. C’est une idée un peu maso dans une période comme la nôtre puisque toutes les idées sont vouées à sembler dégradées. Pour ce nouveau chapitre, l’autorité donc, la tâche a été plutôt simple. L’illustration au centre reprend l’image de Ripa. On distingue en haut à gauche un papyrus griffonné de hiéroglyphes anciens. Ce symbole a pout but de témoigner du caractère illisible et incompréhensible que revête pour nous aujourd’hui l’exercice du pouvoir. Car l’Autorité avec un grand A est indissociable des mesures gouvernementales et des décisions politiques. On ne comprends plus rien aux discours prônés par l’état sur la crise, entendant quotidiennement une chose et son contraire. L’autorité de Ripa était représentée comme une entité toute puissante et juste. Cette idée est encore soulignée dans le propos qu’il développe (chaque illustration de l’ouvrage est accompagnée d’un petit texte explicatif). Cette vision semble loin de l’opinion contemporaine. Bien au contraire, l’autorité a subi de sérieux assauts – en témoignent partout dans le monde les émeutes anti-confinement.

En haut à droite, nous apercevons un soldat en armure. Il reprend en fait les attributs donnés par Ripa à l’allégorie de la discorde, cela pour témoigner encore du changement de paradigme entre nos deux visions respectives. L’image en bas à droite est évidemment l’un des nombreux responsables de ce craquèlement de l’autorité, le coronavirus tandis que le marteau en bas à gauche reprend avec humour la formule de Macron qui consiste à comparer les français à « des millions de procureurs ». En surface, tout diffère et l’idée de l’Autorité des XVI et XXIe siècle semblent fondamentalement s’opposer. Mais rappelons que l’enjeu de Ripa n’était pas à l’époque de représenter le monde tel qu’il était mais bien de dresser des simplifications de grandes allégories afin d’apporter une aide aux artistes dans leurs représentations multiples. Les Idées ont toujours été plus complexes qu’on ne le pense mais toujours les hommes ont pris le pli de les simplifier. Au fond, cette démarche 1. de recomplexification 2. de modernisation des valeurs n’est pas une quête nouvelle, elle s’inscrit parfaitement dans la pensée des historiens d’art (et des artistes quelquefois).

Les périodes exceptionnelles méritent leur représentation propres. C’était aussi le point de départ de Cesare Ripa mais ces deux démarches, pourtant, s’inscrivent dans des desseins contraires. Dans le cas italien, la mise à disposition d’un inventaire de symboles simplifiés pour la création des artistes, dans le mien d’une recomplexification des allégories dans une époque étrange où tous nos repères sont perdus.

D.A

Les guides de poche

L’Art (revisité), réinterprétation moderne des Iconologies, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange où les professionnels de santé nous prédisent des conséquences graves sur le mental des hommes, il semble fondamental de s’accrocher aux bons outils. Dans une ère où tout est trouble, l’avenir professionnel, les retours climatiques, comment refuser la panique et trouver la sérénité ? J’ai trouvé ma réponse dans un rayon de bibliothèque. Pour les besoins de mon roman, j’ai dû relire Les cerfs-volants de Gary, pensant n’y exploiter que des éléments théoriques. Premier chapitre, bim. Une jeune fille ambitieuse qui désespère de ne pas trouver la voie glorieuse qui lui incombe, les prémisses du nazisme, l’assassinat de l’insouciance, répression de l’espoir. Et dans les odes de résistance de la plume de Romain Gary quelque chose est revenue en moi, une soif inaltérable de rêve et de bataille contre la belle période de merde que nous sommes en train de vivre.

Je me suis alors souvenue de ces milliers de guides qui trainent dans la poussière en attendant leur heure de gloire. Chaque fois que j’ai dû traverser une période difficile, la littérature était là. Elle m’est devenue si familière que selon la situation, je peux déterminer l’auteur qui saura le mieux m’aiguiller. Il y a des clés laissées dans les peintures d’histoire et dans les plans séquences des 35 mm. Nous vivons des temps difficiles mais les réseaux de résistance se sont déjà constitués à l’abri des regards. Tant qu’il nous restera ces malles aux trésors de l’histoire, nous nous battrons à armes égales. J’en viens à songer à me constituer une valise d’urgence remplie de guides de poche. Tout a beau mal tourner, on a beau perdre le contrôle, le monde ne m’effraie pas tant que mes sacs contiennent des pages. Chacun a ses guides propres, moi j’emmènerais avec moi L’éducation Européenne, Les Cerfs-volants, Lady L, Les racines du ciel, Martin Eden, Le vagabond des étoiles, Tous les hommes sont mortels, Jane Eyre, Le Petit prince. Il faudra La vie est ailleurs et l’Insoutenable légerté de l’être et Portrait de Femmes et Roderick Hudson, Le vieil homme et la mer, Pour qui sonne le Glas, Gatsby Le Magnifique et Tendre est la nuit. Il faudrait une valise qui fasse trois fois mon poids.

J’initie une série de dessins sur les modulations de l’iconographie à travers les âges – et tout particulièrement à notre époque. Ils reprendront chacun une grande thématique des Iconologies de Cesare Ripa, chercheur du XVIe siècle, revisité à l’aune de la période actuelle. Le premier de la liste est celui de l’article. La grande illustration centrale est l’allégorie de l’Art (numéroté XII comme dans l’œuvre de Ripa). J’ai tenté d’en proposer une définition plus complexe (puisque la crise contemporaine l’exige) : ainsi au symbole initial j’ai ajouté les masques de la comedia dell’arte, car je vois désormais l’art sous le prisme d’un aide-soignant dédié aux esprits abimés. Il reste une option viable pour ne pas sombrer dans le désespoir de l’avenir. De même pour le stéthoscope en haut à droite. Le tas de livres est une incarnation contemporaine et modernisée de l’art. Les grandes idées abstraites doivent bien trouver des corps pour exister et perdurer. La cible est une référence à la situation dramatique du monde de la culture en ce moment. C’est une valeur mise en danger. Ainsi, le dessin témoigne d’un changement de paradigme : d’un XVIe siècle enclin à la synthétisation d’une idée (où l’illustration de l’art comme une femme maniant des outils se suffisait à elle-même) à une époque qui revendique une recomplexification des valeurs abstraites en leur injectant des éléments de problématiques modernes. L’art a toujours été complexe mais on ne le montrait pas. Aujourd’hui, il l’est tout autant, mais on le revendique.

 D.A     

L’importance du point de vue

Journée de fête, photographie, 30 x 45 cm, Copyright Diane Alazet

Il y a mille et une manières de photographier une scène. A ras le sol. De face. De dessus. De dessous. On peut choisir d’isoler un élément. On peut magnifier tout le cadre. On peut même capter le décor du contre champ de la scène. Alors, amis lecteurs, à l’heure des réseaux sociaux, il est important plus que jamais d’avoir son regard propre. Ce peut-être, pourquoi pas, l’exercice de la journée ? Trouvez une scène quelle conque et prenez le temps d’observer. Prenez le temps d’appréhender votre propre poétique : dans les détails ? Dans le tout ? Dans les reflets ? Dans les formats ? Tout est bon à saisir pour la formation du regard. Je pense que cette approche fait partie intégrante de la construction de soi. La quête de la découverte du monde et des hommes passe par l’observation. C’est la première des grandes étapes dans tous les domaines existants : science, art, mathématique et j’en passe.

Vous savez comme moi que les réseaux sociaux sont déjà sur-saturés d’images identiques, d’iconographies semblables. Cela tient sans doute au fait que pour beaucoup d’entre nous, la mise en scène d’une photographie est précisément calculée pour correspondre à ces images déjà existantes. Peut-être qu’en retournant le processus, nous accéderions à quelque chose de plus intime, de plus vrai ? Et si le clic final materialise notre oeil plutôt que l’oeil social ou celui de la toile… On assiste à quelque chose de sublime. Soudain, plus d’Iconographie des réseaux mais une toile grandiose aux milliards de regards, aux milliards de points de vue, de sensibilités, aux milliards de poèmes. Les hashtags deviendraient des mots clés vide de sens, de simple termes de classification. Les images qui les contiendraient seraient merveilleusement variées.

Je rêverais qu’ensemble nous tentions ce jeu. Les règles sont ouvertes. Il faut juste observer avec un regard neuf. Tous les points de vue sont bons à prendre ! J’ouvre aujourd’hui un petit concours poétique. Je me dis qu’à notre échelle, nous pouvons créer des remous. La thématique est la suivante : Scène de repas. A vous, pour une semaine, de prendre une photo différente, composer quelque chose de beau par un simple recours au réel. L’extraordinaire viendra de vos choix. Je publierai vos photographies les plus poétiques sur mon compte Instagram. ajoutez les hashtag #journalduneartistedulundi et #moniconographie. L’image que je présente est celle de l’article.

à vos regards, prêts, partez ! Le concours prend fin lundi prochain. Inondons la toile de poésie !

D.A

La vie des gens qui doutent

Les tout premiers mots d’un roman, illustration, 37,5 X 27,3 cm, copyright Diane Alazet

Un jour, un ami m’a parlé des vies des gens qui doutent. Il étudiait le comportement des divers groupes humains en fonction de leur caractère et de leur nature propre. Et il en ressortait de manière évidente que les êtres confiants raflaient tous les mérites. Ceux qui vivent à moitié debout mettront plus de temps que les autres. Et si leur questionnement persiste, ils baissent parfois leurs exigences. Je me souviens précisément de l’exemple de mon ami : Une jeune femme intelligente au talent prometteur. Elle passe par les circuits classiques et devient chercheuse en université. Pourtant, cette jeune fille se sent illégitime. Elle pense que ses amis et que ses professeurs voient en elle des talents qu’elle ne possèderait qu’en surface. Le temps passe, la toile de la vie se file. La jeune fille fait des choix bien en deçà de ses aptitudes. Normal, elle pense être incapable. Finalement, elle devient secrétaire mal payée, mariée à un homme qui la violente parfois.

Je me souviens du regard que m’avait lancé mon ami. Il disait en substance : « Fais attention, Diane. Parfois, le sentiment d’illégitimité peut servir de terreau à une existence misérable ». Il disait « Tu peux tout faire. Tout. Oui, c’est plus difficile quand on réfléchit trop, mais tes doutes, un beau jour, il faudra mieux les exploiter ». Et en ces temps étranges, je me remémore ce dialogue – du temps où je foulais les bancs des grands amphis d’histoire de l’art. J’avais la certitude que je serai artiste (quel mot abstrait) et pourtant j’angoissais de ne pas y parvenir. Je savais et je ne savais pas. Je croyais en doutant. A cette époque déjà, j’avais la certitude que la première des exigences serait la combativité. Peut-être qu’un homme qui doute doit se battre deux fois plus. Et c’est peut-être injuste. Mais s’il ne le fait pas, il échouera sur toute la ligne.

Il faut un peu de temps pour s’avouer ces choses là et mieux vaux qu’elles adviennent avant que l’acide les imbibe. Pour ma part donc, j’ai fait un choix. Un choix pour me couper l’herbe sous le pied. Un choix pour me contraindre à croire. Un choix pour empêcher la naissance des excuses, puis l’acceptation de l’échec. Dans quelques semaines je fêterai mes vingt sept ans. Dès la première seconde de cette nouvelle année, un compte à rebours sera lancé. Je disposerai d’un an pour être finalement éditée, proprement, officiellement, sans voie détournée et dans les règles de l’art. Un an pour subtiliser le statut d’écrivain, pour que « Diane Alazet » soit en fronton des librairies – pas pour la gloire, mais pour la validation effective d’une trajectoire donnée.

Je veux m’octroyer le droit de ne jamais être la femme de l’exemple. Je veux m’octroyer le devoir de réussir. Oh oui, il faudra se battre et la route est semée d’embuches. C’est un pari osé, mais il fallait qu’un jour je franchisse les portes du black jack. Parfois, c’est trop facile d’échouer en gardant en têtes ses projets. Le temps les éteint tranquillement sans qu’on s’en aperçoive. Alors aujourd’hui, furieusement, je frappe ces mots à l’encre noire. Je vais me battre. Car même les gens qui doutent peuvent être des gens heureux.

D.A