Cette dalle de postérité

Planche de mon livre d’illustration en cours de réalisation, 2022, copyright Diane Alazet

Harpentant les chapitres de l’Immortalité de Kundera, de drôles de pensées me viennent. Valses de personnages humains submergés par la peur de devoir dire adieu au monde : caractère intranquille brûlant de laisser une empreinte, femme soucieuse de rester dans l’histoire par sa correspondance avec des artistes de génie (Goethe et Beethoven, rien que ça), allant jusque créer des lettres de toutes pièces, retoucher des extraits, prêter au poète Goethe des mots tout à fait passionnés lorsqu’ils n’étaient que vaguement tièdes. L’entreprise d’une vie pour rester dans l’histoire. Nous sommes une espèce bien étrange. Tout plutôt que l’oubli. Je me demande ce qui nous pousse à chercher la postérité. C’est sans doute la nécessité de devoir produire un sens, justifier toute cette expérience d’absurdité sublime. Parfois, je me dis que les dieux sont des entités peu clémentes : créer des êtres pensants pour qu’ils interrogent tout, sans trouver la moindre réponse. Un vague écho du ciel et toujours plus de doutes.

Alors, dans leur grande charité, deux ou trois fois par siècle, ils nous envoient des Kundera, des Gary, des Saint Exupéry, des London. Ils nous envoient quelques surhommes pour balancer quelques réponses aux petites existences humaines. Et dans cette lecture magistrale de L’Immortalité, au coeur d’un dialogue édifiant entre le poète Goethe et Ernest Hemingway, dans l’espace post-vie, une angoisse dingue s’est dissolue. Les deux artistes débattent du but de l’écrivain : laisser des livres au monde pour ne jamais vraiment mourir. Goethe est en désaccord. Pour lui, la postérité n’est rien d’autre qu’une situation où l’histoire te dérange, te déloge, éternellement, sans pause, sans honte. Il demande la mort en paix, le silence des hommes à son compte. Une vision prodigieusement poétique que je suis tout à fait inapte à retranscrire ici. Il vous faudra lire ce chef d’oeuvre.

Et puis, je pense au choix d’Achille : une vie longue et sereine, emplie de toutes les joies des hommes mais condamnée à l’oubli / une mort prématurée dans les rangs de la guerre de Troie mais la gloire éternelle promise. Si je condamne son choix – la mort glorieuse évidemment- je me dessine un joli leurre. C’est le choix le plus évident, le choix le plus humain. Nous sommes des êtres fascinants, objets d’études à l’infini, monstres complexes absolument subtils, des demi-dieux et des pourceaux, des génies et des bêtes, des élus et des damnés.

Dans l’exercice hypocrite d’ériger ces valeurs comme parfaitement universelles, personne n’est dupe, je suis en planque. Il est évident que cette soif d’immortalité, que cette dalle de postérité est réservée à un petit nombre d’élus égocentriques qui veulent rester dans l’histoire, appartenir aux pages des bibliothèques des autres, voir leurs oeuvres encadrées sur les murs des siècles, entendre prononcer leurs noms par des lèvres étrangères dans des temps inconnus, un quantique des quantiques, comme une formule magique pour exister encore, à tous prix, coûte que coûte, pour ne jamais quitter la surface du monde. Pour ne jamais quitter la surface du monde. J’appartiens aux égocentriques. Etrange que des temps si obscurs soient impuissants à nous ôter cette absolue soif d’exister – au passé, au présent – et pour certains – au futur. Des animaux fascinants, je vous dis.

D.A

De la solitude des poètes

De la solitude des poètes, illustration numérique, 2022, copyright Diane Alazet

L’humain est animal. On l’oublie trop souvent. Bouleversez son environnement, enlevez lui ses repères, barrez ses amis proches et il tournera dans sa cage, las et un peu perdu. Dans cette nouvelle ville, je cherche les âmes fiévreuses, les regards de poètes. Je cherche les arpenteurs du doute, ceux qui questionnent, ceux qui proposent. Et pourtant, je n’effleure que la marée de ceux qui ”savent”. Je me suis toujours méfiée de ceux qui affirment connaitre. Et là, tout de suite, ils sont partout.

Je me suis levée ce matin avec une gueule de bois du monde. Une redéscente violente. Vivre pendant des mois avec d’autres petits poètes où vous avez valeur d’exemple et où votre voix compte. Des soirées à refaire le monde, à échanger, à creuser. Des soirées pour parler de ce qui compte vraiment. Des soirées pour vibrer plus fort, pour nourrir la fureur de vivre. Et retour dans une ville inconnue où vous ne connaissez pas d’âmes poétiques pour dialoguer, où vous êtes juste seul, extraordinairement seul.

Choisir la poésie, c’est toujours prendre le risque d’une solitude immense. Et c’est l’existence sur la route qui vous fait rencontrer la masse de vos semblables, ici ou là, de temps à autres. Difficile de vivre sans eux. Difficile de se taire, d’exister dans un monde où l’on ne mentionne que le réel, un monde de vérités assénées sans fondements, un monde purement factuel. Je cherche mes vieux amis, çà et là sur la mappemonde. Je pense à ces nuits enfiévrées où le sommeil semblait absurde, où il fallait créer et dialoguer avec ferveur. Je pense à ces points sur le globe qui mènent une quête identique – ceux que j’ai côtoyé, ceux que je ne connaîtrais jamais. Je pense aux assoiffées du savoir, aux traqueurs de la connaissance, esprits neufs ou ridés, les poètes peuplent le monde.

Puis, je cesse de contempler mon nombril une minute et j’attrape ma longue vue. Nous sommes nombreux mais isolés. Alors, regroupons nous. Je me suis dit ”Cette violente gueule de bois du monde, cette écrasante solitude, ce truc qui abime l’âme avec une brutalité dingue, il est possible de le contrer”. Je pense aux groupes d’artistes et d’intellectuels des XIX et XXe siècle, les peintres, les musiciens, les scientifiques, les philosophes. Je pense aux Picasso, aux Paul Eluard, Aragon, Triolet. Je pense aux Cézanne, aux Gauguin, aux Renoir, aux Monet. Je pense aux surréalistes, aux Dali, aux Man Ray, aux révolutionnaires, Khalo, Rivera. Même aux académiciens. Putain, il y a urgence à faire revivre les mouvements, spécifiquement dans une période si dramatique de l’histoire. Recreer des assemblées, se battre pour des idéaux, montrer l’art, putain, absolument partout. La Rue, les gars, réfléchir dans la rue. Changer les lignes, encore. L’homme ne pourra jamais dire ”Tout a déjà été fait”, ni en Art, ni nulle part. Il faut se rassembler, réfléchir ensemble, creuser, proposer des options. Des nouvelles écoles de pensées. De nouveaux mouvements artistiques. De nouveaux lieux où vivre ensemble, où fonder quelque chose avant que tout ne disparaisse. Garder la beauté pour la fin.

Alors, moi, tout petit artiste, tout petit poète, déclare vouloir une assemblée pour lier ces frères d’armes. Dans une ville qui m’est étrangère, je m’engage à les chercher, à les trouver, à les réunir dans un but tout à fait égoïste : celui de retrouver une meute. Un collectif pour le doute et la beauté, lutter intellect contre intellect contre la banalité du monde. Après une overdose de vide, laissez-nous gorger les contenants de tout ce qui fait de l’homme une entité sublime. Laissez nous créer la beauté.

Avis à vous, habitants bordelais.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

La beauté s’était tue

Chasseur de poésie, fusain, 27,3 x 35,7 cm, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Me voilà de retour après quelques semaines un peu compliquées. C’est peut-être la première fois que je n’avais rien à dire. Etrange période pour un petit poète que celle où vous oubliez la beauté. Je me suis réveillée un matin, il manquait quelque chose. Il manquait la succession des rituels qui font d’une journée un spectacle. Il manquait la littérature. Il manquait le temps. Il manquait la création, le dessin, la sagesse, la méditation. Il manquait la soif de savoir, la détermination à apprendre. Drôle de moment d’une vie où la beauté devient muette, elle ne vous attire plus, vous êtes trop occupé au reste. Quand un petit poète tourne le dos au Beau et qu’il reste fixé sur la banalité du monde, il perd un peu de lui, il doute, il tremble. Il fallait sortir de l’arène pour comprendre une chose aussi simple : le bonheur ne va pas de soi. Il doit être cherché, conquis, soigné, choyé. Pour chercher le bonheur, il faut être un athlète et ne rien laisser au hasard. Nous arrivons au monde avec un maigre trousseau de clés. Au hasard des années, des rencontres, des expériences, des découvertes, nous le rendons plus dense, plus lourd, plus complet. Un jour, le maigre trousseau se change en un immense jeu de clés. Elles qui ouvraient autrefois de toutes petites portes pénètrent des serrures dorées. Ce trousseau contient tout ; il possède en substance votre alchimie complète. Pourtant parfois, nous l’oublions au fond d’une poche usée, dans un sac au placard. Et dans ce laps de temps, toutes les portes sont fermées. Drôles d’animaux que les Sapiens, brillants dans de nombreux domaines mais tout à fait hébétés de ne pouvoir ouvrir une porte sans avoir apporter leur clé.

J’ai mis de côté les rituels que j’avais créé depuis des mois, j’ai abandonné ma tour, par fatigue de l’effort. On peut dire que j’ai été en vacances du bonheur. Maintenant, c’est la rentrée, il faut remettre en place les pions. Je n’aurais jamais imaginé que l’épanouissement personnel était une affaire de rigueur, que pour être véritablement heureux, l’artiste devait s’astreindre à la création. Que s’il faisait le choix de la flemme, la vie continuerait son cours mais qu’elle le ratraperait par la fatalité du vide. Et me voilà, petit être tout désorganisé à chercher à construire une méthode pour le Beau. Je n’ai jamais été qu’un chasseur poétique. Si le chasseur arrête sa traque, il lui manque deux trophées : 1. L’adrénaline du cheminement 2. La victuaille.

C’est un exercice de rigueur, je l’apprends en notant ces lignes. Il faut relancer la machine, traquer la poésie du monde. Ajuster les lentilles, ré-aiguiser la vue. Il faut reprendre la route des conditions du rire, du beau, des fabulations absurdes. Je cherche mon trousseau, il m’attendait sagement où je l’avais laissé, extraordinairement excité à l’idée d’ouvrir d’autres portes, un peu ensommeillé par ces semaines d’oubli. J’ouvre la serrure, je pars en chasse. La beauté peut être partout.

D.A

La quête des bons modèles

La quête des bons modèles, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, copyright Diane Alazet

Comme en peinture, en sculpture et dans les arts classiques l’artiste a besoin de modèles pour produire des chefs d’oeuvre. La création ex nihilo n’existe pas ; il faut partir de quelque part. Je pense aux séances de pose dans les ateliers parisiens, aux modèles rémunérés, aux muses qu’on ne payait pas. Je pense à celles et ceux qui inspirent malgré eux. Et dans ma tête des pensées vagues : s’il faut recourir aux modèles pour la production d’oeuvres d’art, il faut recourir aux modèles pour toutes les toiles humaines. Ces modèles là ne se trouvent pas dans les ateliers sordides, pas dans les regroupements d’artistes enragés. On les cherche partout, sempiternellement, dans les empruntes du temps, les pages des manuels d’histoire, dans les textes fondateurs, dans les discours des hémicycles. On les cherche dans les livres des bibliothèques qu’on ne voit plus, dans les témoignages des anciens.

Comme dans une petite annonce, je cherche les bons modèles. Je cherche les ombres projetées au mur qui inspireront mes personnages, qui me feront créer bien, qui feront de moi une femme meilleure et une artiste accomplie. C’était facile avant… On entendait parler d’un modèle parisien, il entrait dans le cercle et basta, il posait des journées entières pour la production des artistes. Mes ombres projetées au mur sont des modèles sans corps. Je cherche des modèles de voix. Oui, voilà, je cherche des voix puissantes qui ont raisonné fort. En tant que femme, je cherche des modèles insatiables qui vous mettent un coup de pied au cul par leur simple souvenir.

Et je les imagine poser librement des jours, des nuits entières pour m’inculquer la source. Mon atelier est là, quelque part dans la tête et il vagabonde avec moi, comme un lieu portatif. Je pense à la masse de savoir que nous abritons dans nos crânes. Mes modèles posent là, indociles, anarchiques, sans respect des règles et des codes, selon leur bon vouloir. Et j’aimerais les nommer ces âmes qui posent encore : La Reine Boadicée. Virginia Woolf. De Beauvoir. Simone Weil. Virginie Despentes. Marguerite Duras. Niki de Saint Phalle. Nathalie de Saint Phalle. Louise Bourgeois. Emily Dickinson. Juliette Greco. Hannah Arendt. Orlan. Charlotte Bronte. Emily Bronte. Jane Austen. Gala. Dora Maar. Sofia Coppola. Marina Abramovic. Sophie Calle. Ovidie. Gertrude Stein. Colette. Vita Sackwille-West. Elsa Triolet. Kiki de Montparnasse. Sarah Bernhardt. Isadora Duncan. LoÏe Fuller. Et bien sûr Agnès Varda. Tapis rouge pour Agnès Varda. J’en oublie des centaines.

Et tranquillement installée derrière mon clavier d’ordinateur, je pense aux muses illustres qui ont voix au chapitre. Je me repose un peu sur leur savoir faire de modèle, leurs postures professionnelles, leurs anticipations. Et toutes ensembles elles me dirigent, des savantes à l’oeil bienveillant. Les modèles sont les maîtres, les artistes copient. Mon atelier abonde de mémoires féminines qui dialoguent en cacophonie dans un flot créatif. Et je leur dis merci pour le capharnaüm. Merci.

D.A