Réintégrer la danse du monde

 

 

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Réintégrer la danse du monde, dessin et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Reprendre le travail après des mois de pause « forcée » et se sentir catapultée dans un univers parallèle. Il faut réadapter son rythme à la respiration du monde. Je crois ne jamais vous avoir parlé de mon travail alimentaire – ce que je fais quand je ne créer pas. On nous appelle communément les « recruteurs de donateurs » et sur les places de toutes les villes ou à la sortie des métros, pour Aides, Médecins du monde, Amnesty International (etc.), nous stoppons des passants et nous leur proposons d’agir. C’est un métier difficile mais merveilleusement gratifiant, lorsque vous y êtes efficace.

 

D’ordinaire, je l’exerce dans les rues parisiennes mais pour cette fois, ce sera Bordeaux, (dans la rue Sainte Catherine saturée de passants). Des centaines de bonjours, quelques discussions opérantes et l’impression pourtant étrange d’être dépassée par le monde. Joyeusement cloitrée dans ma bulle artistique, j’en avais oublié la cadence effrénée des hommes. Il faut réadapter tout son rythme cardiaque, se caler aux marches rapides et aux âmes indécises. Il faut réapprendre à lutter, quitter le rôle d’observateur et changer le poète en gladiateur associatif.

 

C’est dur d’abandonner le regard de l’artiste au profit de l’oeil social. Adieu vagabondage, errances méditatives car il faut réapprendre à voir le monde concret. Alors bien docilement, j’enlève un à un tous les filtres. Et le décor que j’aperçois me semble tellement faible. On y a levé les couleurs des masques que je viens d’ôter. C’est une scène sans poésie, incolore et cruelle. Et moi qui place si haut la stature idéale de l’homme, j’avais oublié dans les faits qu’il étaient tous si prévisibles. On entend dix mille fois par jour les mêmes phrases-justificatives : « J’ai pas le temps », « j’ai déjà mes oeuvres », « je le ferai sur internet » et on s’accroche pour les pépites qui valent tous les refus du monde.

 

Alors, la mort dans l’âme, après deux jours peu concluants, je comprends ce qu’il me reste à faire. Il faut, comme les passants, prendre les armes sociales et redevenir le guerrier qu’on avait cessé d’être. Triste constat, sans lutte, rien n’est possible. Et pour qu’il y ai réussite dans une société moderne, il faut qu’il y ait entrechoquement. J’aurais tellement aimé que le dialogue suffise.

 

Le jour se lève, il faut se battre.

La boussole du mois de juillet

 

 

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La boussole du mois de juillet, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Petite, ma mère nous racontait ses voyages de jeunesse – les roads trips, les week ends, la vie d’expat et les retours. Et puis, chaque fois, elle ajoutait  » c’est fou comme rien ne change. C’est quelque chose d’inexplicable, ce besoin fou de tout quitter quand apparait le mois de mai ». C’était dans ses racines et tout au fond de sa mémoire, souvenir de nomade heureux auquel le corps s’accroche. Des décennies plus tard, j’ai fait mon Grand Tour italien et je suis rentrée tranquillement. Mais au printemps suivant, entre juin et juillet, un drôle de sentiment a élu domicile en moi. Un sentiment intense et court, indocile, libertaire, comme une voix atone qui soufflerait « Il faut partir ». Sans le savoir, ma mère m’avait transmis la rage de vivre. C’est l’état extatique de la liberté du voyage qui vous traverse subrepticement pour vous transmettre son bon souvenir. La vie sur la route. l’adrénaline à la seconde. Une existence où la rétine est perpétuellement surprise, à tel point qu’elle sature de la beauté du monde.

 

Alors chaque année, comme on peut, on tente d’apaiser la soif par des alternatives précaires qui ne dupent que le corps. Et tous les ans, à cette période, je travaille en itinérance, sillonnant des régions pour les causes humanitaires. Mais cette année, c’est impossible, covid19 oblige. Alors, comme vous le savez, j’ai (temporairement) investi la ville de Bordeaux. Après les lieux monumentaux, parcourir les espaces vivants en quête de rituels à soi. Vagabonder près des enseignes en cherchant les noms familiers. Les trouver. Découvrir l’Utopia, y élire domicile pour une après midi studieuse entre rédaction et lecture, sur fond de lait à la cannelle.

 

Je pense à tout ce qu’une ville choisit sciemment de nous cacher – par orgueil ou pudeur, lorsque parfois les dalles se taisent. Et si les pierres ne parlent plus, les vrais garants seraient les hommes. Alors, tranquillement installée à la terrasse de l’Utopia, je regarde le monde qui fourmille place Camille Jullian. J’entends des bribes de discussions de ci de là. Je vois au fil des heures les tables changer de maitres, un couple passionné transmué en bande de jeunes filles, une commande d’Aloe Vera devenir quatre bières pression. Si les voix se succèdent, les dialogues se complètent. On en sort plus humain. Je regardais la place et ses nombreux témoins, les terrasses bondées aux premiers rayons de juillet et je vibrais plus fort, devant ces garants de la ville. Peut être qu’une mégapole sans hommes n’est qu’une mégapole vide. Peut être qu’une ville n’est rien si personne ne l’habite. Et pour la première fois depuis très très longtemps, j’ai compris la place de ces gens. Mieux, j’y ai trouvé du Beau. En remplissant le lieu, aux prémisses de l’été, ils étaient les ambassadeurs des passants de demain, les témoins agréés, les portes paroles des pierres. Ils faisaient le tableau plus coloré et plus vivant.

 

Et ce besoin irrépressible de partir en vagabondage, de quitter son pays pour aller explorer le monde s’apaisait tranquillement à la vue du spectacle. La place Camille Jullian avait des secrets à défendre. Et elle faisait de nos présences de nouveaux mystères pour demain. Peut être qu’on voyage partout et que chaque rue à son histoire, témoin de millénaires auxquels nous mêlons nos empruntes.

 

D.A

La quête des nouveaux lieux

 

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Croquis de la Cathédrale St André, place Pey Berland, Bordeaux, crayon, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Quitter Paris pour plusieurs mois. Parcourir de nouvelles frontières. Arrivée : Bordeaux Saint Jean.

 

On a le coeur à mille à l’heure quand on découvre une nouvelle ville. On entend les habitués parler du nom des rues, des quartiers, des arrêts, des cafés, des grandes places. Et pour vous, ce sont des noms vierges. Peu importe les millions de piétons à en avoir foulé l’asphalte, les touristes, les bordelais, les provinciaux, les arrivants. Pour vous, ce ne sont que des noms vierges. Tenter maladroitement d’imaginer les lieux en entendant de ci-de là « Rue Sainte Catherine », « Place Saint Projet », « Les Quinconces », « La grosse cloche ». Très vite les mécanismes de l’imaginaire s’enclenchent bruyamment pour dessiner quelques contours. Car il est impossible de concevoir un lieu 0. Prenez n’importe quel homme. Dites un nom de rue qu’il ignore. Il sera incapable de ne rien imaginer, incapable de concevoir un espace non conçu.

 

On a tous ses méthodes pour découvrir une ville. Un peu intuitivement et sans trop réfléchir, j’ai retrouvé la mienne – recouverte de poussière ; se perdre dans les rues avec l’esthétique pour boussole. Marcher, marcher longtemps jusqu’à l’emplacement idéal. Un monument de pierre, une cathédrale ou une église. Quelque chose d’emblématique et de savamment travaillé. Là, se poser nonchalamment sur le sol aux milliers d’empruntes. Sortir le matériel de dessin. Un grand bloc, un crayon et une gomme misérable. Prendre un temps consacré pour observer l’édifice : d’abord dans sa globalité (l’échelle, la forme, le cadrage à envisager), puis dans son infinie précision (les ombres, les gargouilles, la géométrie, les vitraux).

 

Et ce temps de contemplation vous fait sentir le lieu plus fort. Alors, seulement, assise un peu en vrac sur la place Pey Berland, observant, fascinée la cathédrale Saint André, je me suis remémorée la découverte de Paris. Dix huit ans, je quittais ma Bretagne ( et tous ceux qui comptaient pour moi) pour investir la capitale et étudier l’Histoire de l’art. Paris m’intimidait. Je ne connaissais personne. J’ai eu la drôle d’idée d’interroger des gens, questionnaire en main, sur n’importe quel sujet, à la recherche de poètes. Et simultanément, je passais des après midis à esquisser l’église de la place Saint Sulpice. Alors, à Pey Berland, aux premiers coups de crayon, j’ai cerné ma méthode d’apprivoisement des villes. Elle commence par la pierre pour se terminer au fusain. Et la cathédrale esquissée, après cinq heures sous le soleil, je sentais que le lieu n’avait plus grand chose d’étranger. Bribes de conversations de passants bordelais avaient sauté à mes oreilles durant tout le temps du croquis. J’appréhendais les lieux. j’appréhendais les gens.

 

Retrouver le plaisir du dessin réaliste. S’attarder sur la géométrie des pierres. Passer la précision des figures. Les commentaires semi-discrets des familles en vadrouille quand ils aperçoivent ton croquis. Les compliments d’enfants. Brèves discussions. Les jeunes qui discutent au café des turpitudes adolescentes. Une place vivante qui vibre au son du mouvement retrouvé. Des petites âmes  – comme partout- qui ressortent d’une vie mise sur pause.

 

Comme aux temps doux de l’aventure, boite de pandore canonisée, j’ai retrouvé mes rites à la conquête des lieux.

 

D.A