Prendre le train des poètes

Prendre le train des poètes, Illustration numérique sur photographie, 2021, copyright Diane Alazet

Parfois le quotidien est impuissant à rivaliser avec la force de nos convictions, la masse de nos rêves. On observe autour de nous, tiens, une gare. Tiens, deux quais. Un rail pour la place que le monde attend de nous, un autre pour nos espoirs. Ils m’ont bien fait flipper ces trois derniers mois et j’ai bien failli le prendre le mauvais train du mauvais quai. J’ai retrouvé mes rêves dans un piteux état, semi-agonisants dans une ambiance d’enterrement où les rires s’étaient fait la malle. Mal barrée aussi l’estime personnelle, un mal fou à communiquer, bref, le mauvais quai quoi. Le train des normes bloquait la vue, j’avais oublié l’autre côté. Oublié qu’il y avait des rails créés juste pour moi, que mon train attendait depuis un petit moment. Il patientait sur le bon quai, prêt au départ : une locomotive à l’ancienne avec des compartiments. Les petites lampes s’illuminaient, les contrôleurs faisaient la ronde, le machiniste s’activait et s’impatientait du retard. C’est peut-être le record des lignes de cheminot, un train attend son passager durant plusieurs années, bloquant le quai à lui tout-seul. C’est qu’on n’abandonne pas une petite quête déboussolée, le chef de bord savait qu’elle reviendrait valises en main. Il connaissait sa propension à toujours arriver en retard.

Alors, j’ai pris quelques instants avant d’entrer dans la machine. J’ai observé les passagers pour le train des poètes. Ils étaient fascinants. Ils avaient l’habitude. Ils connaissaient le quai, le compartiment, la place et se mouvaient dans le décor avec une fluidité dingue. Des gens de tous les âges, de toutes les nationalités, des poètes, des artistes, des amoureux des mots, des représentants de l’audace, des révoltés, des passionnés. J’avais la conviction en les regardant passer qu’ils étaient les seuls pions à pouvoir faire changer l’histoire. C’était le train des marges. Je pouvais tout lire dans leur visage : cette confiance d’aujourd’hui résultait bien des doutes d’hier. Ils avaient dû en passer des journées maladroites, nerveuses, troublées, gâchées à questionner sans cesse leur différence aux yeux du monde, à souffrir d’un vide terrible, insatiable, inguérissable dont ils pensaient être les victimes. Et un jour, ils avaient compris que ce vide était leur roi, leur fidèle, leur plus grand guide. Ils avaient compris que ce vide était précisément le pass pour franchir le train des poètes. Alors, les troubles et les angoisses s’étaient progressivement métamorphosés en projets, en quêtes, en convictions, en idées. Ils étaient devenues du talent, abritait la beauté du monde.

Ils étaient prodigieusement beaux les passagers du train des poètes, d’une élégance écrasante, d’une confiance dénuée d’égo. J’approchais du marche pied en me disant « Aurais-je un jour leur grâce ? Et quand ce train deviendra-il mon trajet quotidien ? » Alors, comme une évidence, j’ai compris ce que je devais faire. Je jetais un dernier regard au mauvais quai, au train d’en face. Je me disais « C’est fou comme les rails impactent nos ressentis. Là-bas, je n’avais plus de sens, je me sentais perdue, j’étais tout à fait convaincue que tout était foutu, que j’avais tout gâché, pour toujours ». Sur le bon quai, je passe les portes du train des poètes, convaincue que désormais tout sera différent, mue par un cap nouveau et la dictature de l’audace, armée d’un sac de convictions qu’il faudra désormais brandir envers et contre tout si la boussole l’ordonne. Je m’installe à ma place et défait mes bagages, partout des sourires. Décidément, ils savent tout. Et je commence la route sans connaitre la destination, sans anxiété aucune, j’ai mes billets en poche.

D.A

Dans les nouveaux décors

On va où, illustration numérique sur photographie, 2021 © Diane Alazet

Quelle drôle de sensation, l’impression de se réveiller un matin dans un monde inconnu. J’ai quitté mon nid à Paris et toutes les habitudes, la maison familiale de Bretagne vient d’être vendue, j’arrive à Bordeaux. Plein centre ville, j’ai déjà travaillé ici. Quand je sors de chez moi, je suis sur nos spots professionnels. Il n’y a plus de dissociation entre l’intime et le travail. Je connais tellement ces carrefours pour y avoir travaillé des mois qu’ils me semblent être des décors, des murs en carton pâte qu’on a posé pour faire « réels ». Le centre ville de Bordeaux est pour moi devenu un studio, un lieu où l’on joue, où rien n’est « pour de vrai ». Je vagabonde dans les ruelles comme un parcours du septième art. Je me dis « , c’est fou comme ça a l’air réel, les boulangers qui sortent les viennoiseries du four, l’odeur des cannelés dans la rue Ste Catherine, les gens aux terrasses des cafés, les sans abris en surnombre. Ouais, c’est fou comme ils ont l’air vrais ».

Alors, l’étrange poète en moi contemple ce spectacle et loue le réalisme de ces décors parfaits. Ils reprendront consistance à la prochaine mission, lorsque j’investirai ces rues, ces spots, ces dalles. C’est comme reparcourir les studios d’un film dans lequel on a joué. Tout est là, rien n’a bougé. les anciens acteurs continuent la danse nerveuse des « coupés », mais votre rôle à vous a quitté le scénario, jusqu’au prochain film. En attendant, vous vagabondez, vous déambulez, vous recroisez la route de vos anciens camarades, vous reconnaissez des visages.

Je me suis réveillée un matin, dénuée de repères, dans un lieu étranger, dans une ville étrangère, avec la sensation d’être complètement perdue, d’avoir abandonné ma Tour et de devoir tout reconstruire. Une question a popé, comme ça, de nulle part. Elle disait en substance : « Mais qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que t’as foutu ? Est-ce que t’as fait les bons choix ? Et maintenant, on fait quoi ? » Je dois bien avouer que ces derniers mois m’ont donné du fil à retordre sur les doutes existentiels. Il a fallu tout mettre à plat, tout sonder, tout trier. Et j’ai manqué de rigueur dans cet exercice délicat, j’ai laissé en désordre ce tiroir cauchemardesque, celui qu’on n’ose jamais ouvrir. Toute la maison est rutilante, mais le tiroir attend son heure, dans un bordel sans nom, planqué, latent. Pas vraiment sûre d’être armée pour ranger ce tiroir-là, un peu trop peur sans doute de ce que je pourrais y trouver.

Et le troisième matin, on s’arme de courage, on se dit qu’il faut une nouvelle ville pour entamer la construction. On se réveille lentement des vapes des jours précédents et on retrousse ses manches. Une nouvelle ville c’est une promesse, un lieu où vous n’avez pas de noms, où vous pouvez tout faire. S’atteler à faire la liste des lieux où s’imbriquer, reconstruire le palais rasé en plus majestueux. Cette fois, c’est la dernière chance, il faudra créer bien. Empiler une à une les pierres de la réussite, bien établir les matériaux pour un socle solide, cesser de fabriquer des oeuvres sur du sable. Concevoir une nouvelle base, un à un y poser ses pions. Si je suis étrangère, alors, je n’ai peur de rien. A l’aveugle, je construis dans des matériaux inconnus les conditions de mon avenir. Tout est possible, choisissons bien.

D.A

Dans les carrefours, sur les boulevards

Carnet de voyage du quotidien, juillet 2021, aquarelle.

Deux mois de vacances et tellement de choses ont changé. J’ai lâché mon petit appartement parisien pour vivre dans le centre de Bordeaux. Des déménagements à la pelle, des cartons à remplir, des cartons à vider, un lieu à quitter, un autre à investir, mes adieux à la capitale, mon bonjour à la Gironde. Au revoir les pains au chocolat. Bonjour, au revoir les doutes, des souvenirs à déplacer, à changer, à ranger. Trouver une place pour la mémoire sans empiéter sur le présent. Et réunir enfin mes piles de livres vagabondes, construire une bibliothèque de chefs d’oeuvres et de guides. Les fédérer, les coller, leur accorder un socle où Marcel Proust dialogue acec les femmes photographes du XXe siècle, où Jack London rencontre Melville, Romain Gary côtoie Perec.

Vous connaissez ces moment de vies, ces carrefours où vous savez pertinemment que tout pourrait changer ? Dans les carrefours, sur les boulevards, on observe les options, on sonde les choix, on se questionne, on se décide. Dans l’engrenage en marche, une seconde d’entre-acte, le temps d’un battement de cil où toute les conditions sont réunies pour le changement. On voit tout défiler : la vie A, la vie B. On comprend que le temps passe et que l’entre-acte est rare. Aurons-nous d’autres occasions d’opter pour la révolution ? Trouverons-nous le courage de mener l’existence à laquelle nous nous étions destinés ? Tic tac. Les appels à projet artistiques pour jeunes talents sont réservés aux 18-26 ans. Je suis passée de l’autre côté. Tic tac. Il faudra se battre deux fois plus pour poursuivre le but d’origine.

Etrange de toujours choisir les rêves que l’on doit bâtir sur du sable. Peut-être que ça donne une excuse en cas d’échec. C’est plus commode. Maintenant, tout va changer. J’ai laissé passé le train du luxe du temps. Désormais chaque année « comme ça » sera une année perdue dans la quête de mon absolu. Tout doit être réinventé. Il faut construire d’autres routes, empreintes des sentiers sauvages, déblayer, creuser, proposer, forcer le passage. Aménager sa route. Bientôt vingt huit années de matière accumulée. On peut poser les bases, dresser les premières fondations. Mettre bout à bout tous les rêves, les acquis, les savoirs, les connaissances. Reporter les erreurs, les lacunes, ce qui nous a amusé, ce qu’on ne refera plus.

Choisir de bâtir son futur avec des armes plus réalistes, appréhender la logique, l’analyse, les comparatifs, le bon sens, autant de mots jusqu’ici parfaitement vides de sens pour moi. Dans les carrefours, sur les boulevards, je prépare des projets, j’amène un à un les outils qui feront la différence. Micro-fissure de l’existence qui laisse passer la lumière d’un avenir nouveau à construire. Je fais ma tambouille existentielle : on ouvre les placards, ça je garde, ça je garde, ça c’est top, ça je jette, ça, qu’est-ce que ça fait là, plus jamais. Non, plus jamais. Dans les carrefours, on trace sa route, on trace des lignes indélébiles d’un pas lourd ou léger. De toutes manières, il faut danser.

Diane.A

Danse sur le fil du funambule

La danse du funambule, 27,5 x 35, 7 cm, marqueur et fusain, juin 2021, copyright Diane Alazet

Voilà plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois que ma vie a changé assez radicalement. Ça a commencé un peu innocemment avec la découverte de la naturopathie, les changements d’alimentation, le travail de respiration, une meilleure connaissance de soi, des tests de plantes en tous genres, une quête de petit herboriste. Et puis, la deuxième strate, celle d’un changement plus profond : arracher un à un les baobabs les plus tenaces. Quelle meilleure métaphore que celle du Petit Prince pour témoigner de ce cheminement. Comme l’enfant éclairé sur son astéroïde et sans l’avoir rationnellement cherché, j’ai déterré les racines qui moisissaient sur ma planète. Je ne peux résister à l’envie de reporter les mots de Saint Exupéry :  » S’il s’agit d’une mauvaise plante, il faut l’arracher aussitôt, dès qu’on a su la reconnaitre. or il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince… C’étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or, un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut plus jamais s’en débarrasser. Il encombre toute la planète, il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater. C’est une question de discipline, me disait plus tard le petit prince. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète.Il faut s’astreindre régulièrement à arracher les baobabs. »

Ces étapes prises une à une ont comme transfiguré ma vie et ont arraché un à un mes doutes les plus enracinés. Tout a changé. Pourtant, je me questionne sur la durée de cet état. Je me demande s’il est possible de vivre absolument heureux, absolument accompli, absolument guerri pour un temps infini. Je me demande si le propre de ce sentiment de liberté n’est pas d’appartenir à son statut d’errance. Peut-être que l’état dont je parle ne doit pas être possédé, contrôlé, muselé. Peut-être qu’il danse, qu’il vagabonde d’un esprit à un autre et que le retenir captif c’est priver l’autre de sa présence. Ces derniers jours, dans cet état, j’ai senti le fil vaciller. Moi, petit funambule profondément serein, j’ai interrompu la danse tout au dessus du vide. J’ai regardé le vide comme un ancien ennemi. je me suis dit tout bas « Comme je suis montée haut, comme la chute sera dure ». Tout au dessus du vide, dans cette danse interrompue, j’ai observé « l’en bas ». Une petite voix m’a dit « tout cet espace n’est qu’illusion, ô petit funambule, tu n’as jamais cessé de danser tout en bas, tu n’as jamais cessé de danser tout en haut. Le bonheur n’existe pas sans sa part de doutes. Personne n’est libre pour toujours. Mais il existe une méthode, un filet de sécurité qui te préservera des chutes, qui te fera danser que tu vives en haut ou en bas. Garde tes rituels et cultive ta planète, arrache les baobabs et pense avec le ventre. N’ai plus jamais peur du changement, positif ou non. Désirer la stagnation d’un état, c’est désirer la mort. Et toi, tout petit funambule, tu es viscéralement vivant. Il est plus facile d’éclairer quand la lumière est allumée, plus difficile de briller quand la nuit te talonne. Ce fil qui vacille, il est constitué d’acier. Jamais il ne rompra, mais tu peux le consolider en lui accordant ta confiance. C’est l’étape suprême de ce que l’on nomme « liberté ».

Alors j’ai regardé le vide et déambuler sur le fil, petit fil invisible aux apparences fragiles et mon corps sans réfléchir s’est remis à danser. Pour être vraiment libre il faut abandonner la peur, la peur de quitter un état, la peur de changer d’habitudes, la peur des abandons, des échecs, des triomphes, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de revenir en arrière, de régresser, de craindre encore. Moi, petit funambule, j’ai soif de nouvelles aventures. Je ne pourrai les parcourir que sur le fil de la sagesse. Alors, en haut du vide j’accepte de pouvoir tomber, j’accepte de ne pas emprisonner cet état de félicité, j’accepte ses départs, j’accepte ses retours et toutes mes cellules dansent, danse le prince funambule.

D.A

Fouilles d’une petite vie

Les cordeliers, esquisse, 2010, Copyright Diane Alazet

Plus de dix années écoulée depuis la mise en vente de la maison familiale, finalement, le départ. Je suis arrivée en Bretagne le coeur tambourinant, impatiente de commencer les fouilles. Le décor de ma chambre devenait un lieu à déconstruire, inventorier, encartonner, empaqueter. Mettre une histoire en boite, emboîter les souvenirs. L’espoir au creux du ventre de connaitre un moment plus fort, tomber sur quelque chose qui vous fera voyager, sourire, pleurer. Tel un archéologue mandaté sur une fouille de renom, je me plongeais dans mon histoire avec l’adrénaline aux tripes. Je cherchais la pépite, le souvenir, le micro-élément, tout ce que le temps emporte loin de nos cerveaux surchargés. Je cherchais la surprise. Quel drôle de sentiment, vider un décor de tous ses composants, entreposés nonchalamment dans un capharnaüm sans nom. Puis, trier la mémoire, répertorier, écrire, noter. Déménager un lieu est une tâche de documentaliste. Etrange que cela soit si jouissif de pouvoir ranger son histoire, prendre les objets un à un, les reporter consciencieusement sur une note détaillée, les parquer en carton, sentir que tout est à sa place.

Trouvées des correspondances anciennes, des mots d’amours d’un autre temps, des cadeaux oubliés, post it et cartes d’anniversaire, cartons à dessins à foison, dont voici un exemple (cf dessin de l’article). Je devais avoir seize ans quand j’ai fait ce dessin, une après midi de promenade solennelle dans mon lycée de Dinan, l’option art plastique du mercredi après midi. Les vieilles pierres, la Tour de la bibliothèque où j’ai vécu tant d’aventures. Retrouvée une lettre très ancienne que je m’étais auto-adressée pour m’assurer que le temps n’aurait pas brisé ma boussole. Un petit être inquiet écrivait à son avenir pour lui mettre un coup de pied au cul si elle avait chassé ses rêves. Retrouvées des preuves d’éclairs de voeux réalisés. Des catalogues d’expos. Un ancien contrat d’édition. Je me dis que les fouilles d’une petit vie sont peut être les mêmes pour tout le monde. J’aurais cru me sentir démunie devant mon histoire mise en cartons, mais ce fut tout le contraire. Tout semblait à sa place avec pour seule pensée, « Où iront ces paquets ? Vite une autre aventure « . Il faudra vivre fort.

En rangeant mon histoire, j’en ai ôté le poids. Il est resté dans les cartons de ma petite ville médiévale. Depuis quelques semaines déjà, la liberté talonne ma route. Et je la sens partout, dans ma tête, dans mon souffle, dans cette adrénaline constante. Comme si on m’avait subitement passé en mode « facile » après des centaines de parties jouées en mode « difficiles ». Tout est là. Et tranquillement, la vie me murmure des poèmes. Elle glisse des mots à mon oreille pour traquer la beauté du monde. Des fêtes, des rires, des voyages, des lectures. Je veux manquer de temps pour expirer entre deux aventures, avoir le coeur à mille à l’heure, devenir l’intensité. Ouais, voilà, je veux devenir l’intensité. Ces fouilles d’une petite vie, ces mises en carton d’une mémoire, ils m’ont offert cela, un pacte de légèreté. Ils ont fait craquer en substance ce qui me restait de fardeau. Mes choses sont à leurs places. Je peux continuer ma route. Je veux lever mon verre aux milliards d’aventures qui restent, aux points de côtés qui m’attendent, aux rencontres fabuleuses, aux entre-actes, aux milliers d’options qui existent, à celles auxquelles je n’ai pas pensé, à ma vie telle que je la voudrais, à celle telle qu’elle sera à la fin. Rien n’est écrit, rien n’est proscrit. Tout est absolument possible.

D.A

Dans l’échec du guerrier

Dans l’échec du guerrier, aquarelle, 14,8 x 21 cm, mars 2021, Copyright Diane Alazet

C’est un lundi complexe tout à la fois rempli de bilans et de promesses. J’avais repris le travail pour oublier le monde, un travail un peu fou où l’on est sur les routes, où l’on sillonne les villes pour collecter des Fonds à l’intention des associations. J’ai ressenti le besoin d’annihiler le réel, faire comme si ça n’existait pas, retrouver une équipe pour les bonnes bouteilles et les rires. Paradigme posé : l’excellence ou rien. C’est le besoin de briller qui m’a poussé à rembrayer, l’attrait de l’or, la gloire des gladiateurs. Je suis revenue pour exceller, me sentir à ma place un temps, devenir indispensable. C’est l’orgueil du guerrier qui m’a fait me mouvoir. Et cinq semaines plus tard, le bilan d’un échec cuisant.

Je ne peux m’empêcher de comparer mon métier à l’avancée des troupes dans les batailles des temps anciens. Je pense au choix d’Achille : rester paisiblement en Grèce mais être condamné à l’oubli ou choisir la bataille de Troie et périr dans la gloire. Et le guerrier illustre choisira toujours la couronne – si éphémère soit elle. Qu’il est difficile de perdre quand on a su gagner. On cherche dans la métaphysique les pourquoi des comment. Mais on n’y trouve rien, que le constat d’un gladiateur qui s’est trop épuisé, que l’hybris d’un soldat qui s’est pensé trop haut. Après la perte de la bataille sonne l’heure du bilan. Le guerrier a deux choix : baisser les armes et quitter la piste mais son nom sera oublié ou revêtir l’armure pour reconquérir les étoiles.

C’est le repos du soldat, on panse les plaies, on reprend des forces. La voix confiante qui s’était tue revient tranquillement prendre sa place. Et l’on se rappelle qu’au départ c’est l’échec qui avait précédé le talent. Demain, je reprendrai les armes et durant six semaines, la bataille fera rage. Alors paisiblement, dans l’entre deux des luttes, je sculpte mon bouclier, dessinant ça et là les symboles de la gagne. Ce sont mes armes les plus secrètes que je grave au grand jour. Comme il est beau ce bouclier que je dresse devant moi. Il contient en substance tout ce que j’ai été, ce que je suis. Et il contient déjà les lendemains de bataille. Au revoir Berezina, je prends une autre route. C’est dans l’oeuvre d’Achille que je m’en vais piocher. La campagne sera longue et semée de mille fresques, des victoires, des échecs, des rebondissements en tous genres mais l’armée grecque a conquit Troie et partout dans les livres, on cite encore le nom de ses guerriers illustres.

D.A

La fureur de vivre

Place du poids public,Vannes, croquis, 16×24 cm, février 2021, copyright Diane Alazet

Je me demande ce que cette pandémie nous laissera en substance. Après de longues semaines à douter, cogiter, après les nuits troublées et la caresse des nerfs bancals, il fallait changer d’air. J’ai avidement cherché les conditions de mon bonheur, le retour progressif à la douce succession des jours, freiner l’agitation d’un esprit en surchauffe, retrouver les rires et les jeux. C’est contre toute attente dans le retour au travail que j’ai trouvé ces conditions. Il fallait que sans cesse, les lieux succèdent aux lieux, que mon champ visuel imbibe de collectif, il fallait des visages et des voix et des rires pour que cette chienne de solitude rebrousse un temps chemin. Nietzsche en parlait toujours avec beaucoup d’affection, il voyait le trouble de l’âme comme l’animal sauvage d’une vie, qui erre et rode, vient, disparait. Plutôt d’avis de l’apprivoiser que de le fuir ou de le craindre. Alors, après des semaines en compagnie du chien errant, j’ai repris la route de la vie.

Il fallait baigner dans le monde pour retoucher l’embrun, les visages successifs, le grand plongeon ludique. Il fallait épuiser le corps à force de marche et d’efforts pour qu’il oublie le reste. Il fallait enfin que l’esprit retrouve ses anciens troubles pour apaiser les ecchymoses des angoisses naissantes. J’ai traversé les villes comme on parcourt les âges, j’ai découvert les gens comme on déloge les solitaires. Et plus rien ne comptait que le remplissage du temps. Il fallait que les heures soient remplies de bonjours, habiter les ruelles, piétiner les pavés. Les colombages de Vannes, la vue de Pornic sous la neige, l’ère de jeu aux dragons du centre ville de Saint Nazaire. La perspective des cités qu’il reste encore à découvrir. Il fallait reprendre les outils du dieu explorateur et repartir en quête de la fureur de vivre.

Car il s’agit bien de cela : c’est la peur du silence qui m’a ramené au bruit. Se dessine la nécessité d’investir le brouhaha, de redevenir la comédienne d’un monde qui manque de joueurs. Chaque jour, je récite mon texte, chaque jour, les gens y répondent. Et c’est ensemble que nous créons quelque chose de nouveau, une pièce, une oeuvre dont je redeviens l’héroïne. La fureur de vivre est devenue une nécessité. Exister pour saturer le cerveau de pensées, ne pas laisser une seule zone vide, faire tourner la machine encore et encore pour désapprendre à réfléchir et ne plus vivre qu’au présent, sans but, sans poids, sans rien d’autre que la vie.

D.A

Les cerveaux insatiables

 

 

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Les cerveaux insatiables, crayon et fusain, 27, 3 x35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

On est toujours petits face à la connaissance. il y a ceux qui ne savent pas et qui l’admettront volontiers, ceux qui en savent beaucoup et qui s’en contenteront, ceux qui ignorent le monde tout en se pensant érudits. Et la plupart du temps, pour les plus honnêtes d’entre nous, une quatrième catégorie vient subtilement se dessiner : ceux qui comprennent, un peu la mort dans l’âme, que plus le cerveau se nourrit, plus il en demande davantage. En outre, la propriété même du savant est de prendre conscience que plus il en apprend, plus il en reste à découvrir. Plus le cerveau se déplace dans des zones encore inconquises, plus son entendement réalise qu’il ne pourra pas tout connaitre. Et cette prise de conscience, comme un leitmotiv martelé, suffira au meilleur des hommes pour devoir faire des choix. C’est ainsi qu’apparait la spécialisation. Pour devenir érudit, il faut se choisir un domaine. Sans cela, personne n’excelle.

 

Depuis quelques semaines maintenant, je dépense mes journées à l’apprentissage de la connaissance. Roman, dessin, écriture, documentaire à foison me font tranquillement redouter le retour au travail. Ce quotidien me remémore les vieux cours d’histoire du lycée, lorsque nos jeunes esprits en friche appréhendaient le temps de la Renaissance et de l’humanisme en Europe. Le but des deux courants : faire émerger un homme nouveau, apte à l’esprit critique, à l’instar des grands modèles grecs. On pense que l’homme est prêt à ne dépendre que de lui-même, on lui apprend à rejeter les vieux textes scolastiques, à juger sévèrement les traductions bibliques et à ne chercher les clés que de son propre chef.

 

Dès lors, les programmes quotidiens sont tout à fait repensés (vous en trouvez un très bon exemple dans le Gargantua de Rabelais) : l’homme nouveau doit forger son esprit, un esprit libre et critique à l’égard des institutions qui le gouvernent. Pour cela, le précepteur se fera une joie de lui faire étudier les textes de philosophie, littérature, les mathématiques appliqués et parfois même les arts. L’homme nouveau ne doit pas pour autant en délaisser le corps, Un esprit sain dans un corps sain oblige. Et ce modèle universel prend racine dans les textes antiques. On réhabilite peu à peu la notion de l’homme bon, intelligent, savant, libre, émancipé, concepteur, entrepreneur, beau, idéal et surtout maître de lui-même.

 

Les sociétés contemporaines condamnent prodigieusement ce type de mode de vie (à moins bien sûr d’appartenir à une riche famille du 16e arrondissement de Paris). L’éducation nationale dans une large majorité ne pousse pas la jeunesse à la boulimie du savoir. Elle l’en écoeurerait plutôt. Plus tard, la pression est mise sur le travail bien fait et on oubliera jusqu’au nom de ce qu’on nomme « esprit critique ». Ajoutons à cela les médias et leur utilisation tout à fait biaisée des images, l’avènement de YouTube où les suggestions de contenu sont entièrement calquées sur vos goûts établis (impossible donc de sortir du dogmatisme puisque tout vous ramène à vos certitudes et qu’aucune nuance n’est permise) et le constat sera vite fait…

 

Je rêverais d’Ecoles accessibles, sans distinction d’élites, qui passionnent et questionnent les petites âmes en construction, qui apportent un contraste aux préjugés culturels et qui nous donnent le temps d’apprendre sans encombre. Essayez de prendre ce temps une fois l’université passée et vous serez montrés du doigt et sévèrement jugés. Je crois fondamentalement que pour jeter son dévolu sur un métier ou sur un autre et démarrer la vie active, il faut avoir eu le temps de nourrir son intelligence. Une Ecole de la sorte ferait naitre des esprits libres, diplomates, nuancés, solides et nous serions peut-être gouvernés par des hommes plus soucieux du bien commun, moins de leur petit « je ».

 

La chance extraordinaire d’avoir pu – des semaines durant – éffleurer du bout des doigts les préceptes de la connaissance. Et constater très rapidement que nos cerveaux sont insatiables ; affamés, assoiffés, en quête de dépassement des lignes. Nos cerveaux cherchent le savoir dans des étuves trop étroites et ne peuvent y trouver que des lambeaux vieillis. Mais dès l’instant où vous choisissez de vous y investir vraiment, l’étuve se transforme en un énorme conteneur et on apprend et on apprend et on apprend, toujours. J’aimerais tellement avant ma mort connaitre une telle société, être témoin de l’homme libre – même si tout cela semble de l’ordre de l’utopie absolue.

 

Nos cerveaux cherchent éperdument à dépasser leurs bornes, à creuser, à chercher, enquêter, s’alimenter. Et comme le corps, pour survivre, il doit être nourri. Un crâne repu vous le rendra bien au centuple. La société condamne l’obésité du corps, pourquoi ne prônerait-elle pas l’obésité de l’esprit. Il faut remplir les têtes à outrance et les appâter tranquillement avec des mets venus des quatre coins du monde. Il dévorera tout, le petit organe boulimique. C’est peut-être comme ça qu’on est libre, car les cerveaux sont insatiables.

 

D.A

Lettre au mois de décembre

 

 

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Lettre à Décembre 2019, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

C’est tellement dingue ;  cette période, la vitesse à laquelle le monde s’est révolté, les changements, les promesses, les manqués, les « et si ». Ça me donne l’envie un peu absurde d’écrire une lettre au mois de décembre, à 2019, une lettre aux petits « nous » d’il y a encore quelques mois. ça commencerait sans doute comme ça :

 

« Cher hiver 2019, Je ne sais pas vraiment pourquoi je t’écris. Tu t’apprêtes à vivre des heures sombres et j’ignore s’il faut t’alarmer. J’ignore si tout ce chaos aurait pu être évité avec une meilleure préparation. Je ne sais pas par où commencer. Dans quelques mois, le monde connaîtra une pandémie gérontocide telle que les hommes de ta génération n’en ont jamais vécu. Dans les foyers, on laissera la télé en boucle sur les dossiers spéciaux « contagion », on jaugera les graphiques sur le pile ou face de la mort, les yeux rougis par les médias dans une fascination morbide.

Dans quelques mois, décembre, tu entendras des mots abstraits devenir violemment terre à terre. Si je dis « confinement », décembre, tu ne comprends pas. Pourtant,  bientôt, tu sais, à toutes les heures du jour, quand tu déambuleras dans les rues de Paris, que tu vagabonderas dans les cités européennes, tu ne trouveras plus rien et tu ne verras personne. Les villes du monde seront vidées et les appartements seront pleins. Décembre, tu entendras des phrases un peu étranges, telle que : « Tu as bien ton attestation? ». Au début, ça te choquera et puis tu t’en formaliseras.

Les gens changeront de trottoir quand ils t’apercevront. Ils auront peur de toi et tu auras peur d’eux. Peu à peu, les jeux télévisés se videront de leur public, les pubs tireront profit du confinement à la maison, tout te paraitra plus intime. Tu entendras parler de l’horreur italienne, du nombre de décès en Espagne, des partis pris révoltants de certains gouvernements mondiaux. De cette période complètement dingue, émergeront des super stars, médecins/Narcisse, traitements polémiques. Tu ne sauras plus qui croire, alors 2019, les complotistes émergeront – ils foisonneront dans toute l’Europe et bien au delà des frontières pour prendre tranquillement tous les gens pour des cons.

Ne t’inquiète pas, décembre si les prérogatives sont absurdes. Si un jour les pouvoirs publics t’expliquent l’inefficacité des masques chirurgicaux et que le lendemain ils décrètent leur port obligatoire dans les transports en commun. Bon, depuis quelques années, toi tu connais les grèves du personnel hospitalier pour l’obtention de plus de moyens. Bientôt, tu pourras voir leur rage droit dans le blanc des yeux. Ils risqueront leur vie chaque jour, à cause d’un état sourd.

 

Paisible mois de décembre, dans quelques semaines, le monde que tu connais va changer. Après de nombreuses mises en garde et maintes tentatives de dialogue de la part de la communauté noire aux Etats-Unis et face à une énième bavure policière, le vase va déborder. Un agent récidiviste plaquera un homme au sol à Minneapolis. L’homme – de couleur noir – Georges Floyd, dira à l’agonie « I can’t breathe » et perdra la vie. Alors, tu connaitras quelque chose de flamboyant, la révolte d’un peuple sur une oppression ancestrale, la justice réclamée, des milliers et des milliers de gens dans les rues qui crient « égalité », aux Etats-Unis pour Floyd, en France pour Adama.

 

Eh décembre, je te le dis, à ce moment tu hésiteras. Toute ton âme aspirera à croire à un changement, tes cellules te diront : « Tout peut évoluer. On peut recommencer à zéro. on peut voter pour un candidat écolo. On peut consommer mieux, mais vraiment, putain, pas comme hier. On peut tout repenser. On peut tout changer. La dette est élevée, on peut encore emprunter et construire quelque chose de beau ». Mais ta tête te dira  : « c’est une utopie bien naïve. On ne les changera pas. Les états sont les états et les gens sont les gens. Tu n’y peux rien. Personne n’y peut rien. C’est foutu. » Alors, hiver 2019, il faudra te lever et croire éperdument la pensée optimiste. Hiver 2019, il faudra se battre.

 

Bon je passe la répression militaire en France, ça, t’es plutôt au courant. J’ai tellement de choses à te dire, décembre. Au fond si je t’écris c’est pour te supplier de profiter de ta période. Dans quelques mois, 2019, rien ne sera plus pareil. On ne se touchera plus. On y pensera à deux fois avant de visiter ceux qu’on aime, on sera toujours vigilant, nerveux, sur le qui vive. On nous aura volé le naturel du monde. Je t’écris de l’aube de juin. Il t’envoie ses meilleures pensées, en priant qu’un miracle annule le cycle de l’histoire et que tu ne connaisses pas ces heures folles d’où je t’écris. »

 

D.A

La machine sociale au travail

 

 

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Le travail, crayon, marqueur et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Je me souviens du monde pré-pandémique comme d’une prodigieuse machine sociale superactive et bien huilée. Je me souviens du métro parisien bondé aux heures de pointe,  parfois plus tard, des gens pénétrant dans les rames sans avoir eu le temps d’ ôter leur masque professionnel. Sur le visage de celui-là, on voyait de la suffisance (que les appels aux associés venaient bien souvent souligner). On parle fort au téléphone quand on a un job important. C’est la règle du métro parisien, pour que tout le wagon puisse bien en profiter. Et puis il y a les autres, les gens lassés et épuisés de leur labeur du jour. On voit se dessiner sur leur visage creusés des cernes de fatigue, parfois un certain abandon. Peut-être que ça me manque un peu de contempler tous ces visages. Les fiers, les humbles, les tickets gagnants, les laissés pour compte. Et les masques en plastique ont remplacé les rides. Aujourd’hui on ne voit plus. Et on ne regarde plus. L’atmosphère des transports est devenu anxiogène et on cherche l’humain dans ce costume chirurgical.

 

Mais ce n’est pas de cela dont je voulais parler. Je voulais parler du travail. On a vu se métamorphoser de manière spectaculaire le statut du travail en seulement quelques mois. D’abord, en février dernier, elle était le maillon logique d’une chaine soigneusement orchestrée. On la respectait sans la respecter, on la mettait en marche sans trop la questionner. Le confinement est arrivé. On a dû tout stoppé. et pour la première fois de notre mémoire d’homme, on nous a déculpabilisé de ne rien faire du tout. On a fermé un grand nombre d’industries, bloqué tous les secteurs – ou presque – et clamé haut et fort :  » Arrêtez tout. prenez du temps pour vous. Cultivez vous. Faites vous plaisir. Prenez une pause. Ne faites rien ». Un, deux, trois soleil des industries où certaines ont cherché à feinter. Le roi du silence appliqué au travail. La grande machine huilée est devenue muette.

 

Et puis, contre tout avis médical, les gouvernants ont tranquillement forcé le retour à la « vie normale ». Et ce farniente temporaire en a pris un coup. La brève interruption de la machine sociale a laissé passer quelques grains dans les rouages polis. Et l’image du travail s’est progressivement hybridée. Aujourd’hui, la majorité des salariés en télétravail veulent le rester encore un temps, par sécurité et confort. On a découvert une nouvelle manière d’opérer, plus intime, moins fragmentée. On a découvert du plaisir dans cette abondance de temps libre. La machine bien huilée rappelle à l’ordre ses ouvriers, mais pour beaucoup d’entre eux, les ouvriers ont réfléchi. Et les soldats du monde social amorce tranquillement l’une des plus grande manif du siècle.

 

D.A