Pour des armées d’idéalistes

Planche 22 de mon livre d’illustration en cours de réalisation, 2022, copyright Diane Alazet

Et une fois qu’on s’est dit : ”Bon, c’est une bonne époque de merde”, on fait quoi ? Pour ma part, j’essaie d’en creuser les singularités, les exceptions, tout ce qui fait de cette drôle de période une étape unique de l’histoire, tout ce qu’elle nous permet en propre, toutes les promesses qu’elle nous fait. Il y a sans doute un point qui émerge derechef : la multitude de causes derrière laquelle livrer bataille. Des multiplicités de bannières, de drapeaux où il suffit de se pencher pour saisir la lutte adéquate. L’égalité des sexes, la protection de l’environnement, la guerre pour une justice sociale, politique anti-armement.

On a coutume d’envier les militants des années soixante pour leur revendications fortes (lutte pour le droit des femmes, invectives contre la guerre du Vietnam, mai 68, etc.) mais ces militants là restaient minoritaires. On les voyait au mieux comme de joyeux hippies, étudiants attardés ou intellos idéalistes. Ils ne constituaient pas un danger pour la majorité sociale, on s’en moquait très gentiment et puis, on passait son chemin. (Oui, je grossis le tableau, ils ont quand même obtenu des victoires un peu dingues)

S’il faut chercher du positif, en voici peut-être un point clé : le bord du gouffre est perceptible et si les revendications des militants d’hier sonnaient partiellement dans le vide des systèmes trop bien huilés et tout à fait déterminés à ne pas dévier d’un iota – la parole des hommes d’aujourd’hui résonne dans un silence coupable que plus personne ne peut nier. Dans un monde où tous les supermarchés ont maintenant leurs rayons ”vracs” et ”bios”, où la chaine Burger King a doublé ses sandwichs classiques en variation végétarienne, à qui veut-on faire croire que nos voix sont imperceptibles ? Elles ont déjà semé leur premières graines dans l’engrenage.

Aux âmes passionnées en quête de combat, impossible aujourd’hui de ne pas trouver sa lutte. Le monde entier est à changer, tout le système est perfectible, il n’y a pas une journée qui passe sans qu’éclatent d’autres revendications, des manifs à travers le monde, des indignations en tous genres, des dénonciations, des appels à la résistance. Il suffira de se pencher pour choisir son combat et de s’armer consciencieusement pour rendre le monde moins honteux. Pour des armées d’idéalistes dont la parole porte plus loin qu’aucune autre génération avant elle, où les sourds seront les coupables et la justice saura trancher.

D.A

Ode à l’imperfection

C’est drôle comme on attend du monde qu’il soit absolument parfait, comme on traque la beauté dans les sinuosités les plus sombres. C’est fou ce que nous aimons la règle, l’ordre et l’exemple. Et pourtant, de vie d’homme, on ne l’a jamais croisée, cette icône que les textes ont nommé : Perfection. Difficile, en effet, d’entrechoquer cette ”vérité” au modèle d’éducation par lequel nous nous sommes formés. Si l’idéal n’existe pas, alors pourquoi se battre ? Pourquoi appréhender les formes d’apprentissages ? Décrypter le langage, apprendre à lire et à écrire ? Pourquoi dépenser sa jeunesse sur les vieux bancs des salles de classe ? Pourquoi faire des études ? Pourquoi choisir une vocation que l’on s’attellera jour après jour à rendre concrète et praticable ? Pourquoi obéir aux valeurs du travail ? A la servitude volontaire ? Pourquoi se plier aux schémas que d’autres ont édicté pour nous ? Alors, pourquoi tout ça, si la perfection n’existe pas et qu’elle est condamnée à n’être qu’une idée, de la bouffe en conserve pour les artistes et les penseurs ?

Peut-être que l’on apprend trop tard le vrai statut du monde, qu’on gagnerait à se former dans l’idée qu’on ne peut pas tout faire et que ça n’est pas grave. On pourrait encourager les jeunes générations à batailler pour leurs convictions, à faire la guerre aux conventions et définir ensemble de nouvelles perspectives. On pourrait aussi leur expliquer que l’échec fait parti du plan et qu’on accède rarement à l’itinéraire d’origine sans les banqueroutes et les déviations. L’existence c’est la route, des sentiers escarpés aux autoroutes bondées, parfois des rues douteuses, parfois des nationales proprettes. Et le But dans tout ça n’est qu’une excuse à la déambulation. C’est l’Objectif qui justifie les décennies de randonnées, les marches rapides et le bivouac, les pauses, les accélérations. L’idéal qu’on s’était fixé devient cette croix étrange sur la vieille carte aux trésors. On en a entendu parler, ça nous a diablement plu et ça allumé en nous une soif irrationnelle, quelque chose de ténu caché tout au fond des tripes. Cette croix sur la carte aux trésors, on en a fait sa quête, on a choisi de la poursuivre contre le monde et les marées. Et pourtant, rien ne prouve qu’elle existe réellement, rien ne prouve qu’elle témoigne de la position du trésor. Au fond, personne ne sait si la croix est un mythe. Et pourtant, il y aura toujours des hommes pour la chercher.

Alors, je veux crier l’ode à l’imperfection, à tout ce qui n’est pas droit, à tout ce qui n’est pas beau, aux ratés, aux rendez-vous manqués, aux boussoles gâchées, à l’effort dans l’échec, à la foi dans la désillusion, à la rage d’exister dans l’antre de la défaite, à tout ce qui nous rend un peu plus acceptable, plus humain, moins lisse, moins léché. A tout ce qui fait de nous des êtres tolérables, à ce qui nous sublime. Ecrire l’ode aux perdants, aux laissés pour compte, aux inadaptés du système, aux êtres errants qui planent sur des rêves trop grands pour eux. A ces frères je veux dire et crier mon amour, les étreindre d’une force folle et leur dire ”Rien n’est grave”. ”Nous croyions à la perfection parce que d’autres nous l’avaient appris. Battons-nous pour l’imperfection, puisqu’aujourd’hui nous l’avons choisie”.

D.A

Adieu la paix du sablier

Planche 9, livre illustration en cours, avril 2022, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange, où la mort collective nous saute aux yeux chaque jour – de la pandémie mondiale à la guerre en Ukraine en passant par la crise climatique – je ne retiens qu’une chose : l’urgence de vivre. La forme est variable pour chacun. Je remarque dans mes projets artistiques que quelque chose a changé. J’en donne pour preuve le nombre invraisemblable d’alarmes qui rythme mes journées de création ces temps-ci. Tout doit être calibré, millimétré dans la fragmentation des heures et du plan d’invention. Vous le savez, j’ai commencé depuis quelques semaines la confection d’un livre d’illustration (qui me prend beaucoup beaucoup de temps). Alors, je me suis demandée pourquoi ? Pourquoi cette necessité absolue d’avancer coûte que coûte, de créer en temps et en heure, de tenir des délais serrés que personne ne n’impose ?

Et la réponse m’est apparue clairement : Nous n’avons pas le temps. Je pense à des générations (dont celles de nos parents) qui regardaient l’avenir avec la paix du sablier (pour eux et pour le monde). Notre boule de cristal à nous est tournée vers le passé. Tout concourt chaque seconde à nous faire appréhender le futur comme une vie en sursis. Le monde c’était hier. Alors, peut-être que les intellectuels, les artistes, les philosophes, les scientifiques, peut-être que les penseurs sentent nettement émerger la nécessité absolue de produire ; il faudra produire vite et bien.

Tout cela semble purement déconnecté des quêtes individuelles. C’est quelque chose de plus fort, de plus noble, quelque chose de glaçant : l’urgence ”quoi qu’il en coûte” de laisser des pistes à l’avenir, donner aux prochaines générations (qui vivront probablement dans des conditions déplorables par notre faute) des clés de lecture auxquelles se raccrocher, des issues pour comprendre, analyses du cerveau humain à un instant T de son histoire lorsque le retour en arrière était encore possible mais que nous avons choisi d’avancer, en doublant la vitesse de course. Les Usain Bolt d’un marathon effrénée vers le chaos du monde.

Alors, dans mon ”atelier”, toute la journée, je crée. Je crée pour laisser quelque chose, je créé pour prouver au futur qu’il existait aussi des âmes fidèles à la beauté, les loyaux du sensible. Je crée pour gagner du temps sur le sablier des collapsologues, pour prendre de l’avance sur les climato-sceptiques. Je crée pour imaginer d’autres systèmes, d’autres options. Je crée pour laisser une empreinte aux âmes déboussolées qui nous regarderont le coeur empli de haine. Je crée pour adoucir leur peine, leur offrir une étreinte. Leur dire : ”Les gars, on a essayé. Je vous promets qu’on a essayé. Il n’y avait pas que des insensibles. Mais nous n’avions aucune manette. Nous avons brandi nos pancartes lors de manifs oubliées, nous nous sommes engagés auprès de décideurs plus fiables. Alors, ce qu’il restait c’était les oeuvres d’art, les textes raisonnés, les chiffres , les statistiques, les productions humaines. Voilà, maintenant nous vous léguons nos productions humaines”.

D.A

De la solitude des poètes

De la solitude des poètes, illustration numérique, 2022, copyright Diane Alazet

L’humain est animal. On l’oublie trop souvent. Bouleversez son environnement, enlevez lui ses repères, barrez ses amis proches et il tournera dans sa cage, las et un peu perdu. Dans cette nouvelle ville, je cherche les âmes fiévreuses, les regards de poètes. Je cherche les arpenteurs du doute, ceux qui questionnent, ceux qui proposent. Et pourtant, je n’effleure que la marée de ceux qui ”savent”. Je me suis toujours méfiée de ceux qui affirment connaitre. Et là, tout de suite, ils sont partout.

Je me suis levée ce matin avec une gueule de bois du monde. Une redéscente violente. Vivre pendant des mois avec d’autres petits poètes où vous avez valeur d’exemple et où votre voix compte. Des soirées à refaire le monde, à échanger, à creuser. Des soirées pour parler de ce qui compte vraiment. Des soirées pour vibrer plus fort, pour nourrir la fureur de vivre. Et retour dans une ville inconnue où vous ne connaissez pas d’âmes poétiques pour dialoguer, où vous êtes juste seul, extraordinairement seul.

Choisir la poésie, c’est toujours prendre le risque d’une solitude immense. Et c’est l’existence sur la route qui vous fait rencontrer la masse de vos semblables, ici ou là, de temps à autres. Difficile de vivre sans eux. Difficile de se taire, d’exister dans un monde où l’on ne mentionne que le réel, un monde de vérités assénées sans fondements, un monde purement factuel. Je cherche mes vieux amis, çà et là sur la mappemonde. Je pense à ces nuits enfiévrées où le sommeil semblait absurde, où il fallait créer et dialoguer avec ferveur. Je pense à ces points sur le globe qui mènent une quête identique – ceux que j’ai côtoyé, ceux que je ne connaîtrais jamais. Je pense aux assoiffées du savoir, aux traqueurs de la connaissance, esprits neufs ou ridés, les poètes peuplent le monde.

Puis, je cesse de contempler mon nombril une minute et j’attrape ma longue vue. Nous sommes nombreux mais isolés. Alors, regroupons nous. Je me suis dit ”Cette violente gueule de bois du monde, cette écrasante solitude, ce truc qui abime l’âme avec une brutalité dingue, il est possible de le contrer”. Je pense aux groupes d’artistes et d’intellectuels des XIX et XXe siècle, les peintres, les musiciens, les scientifiques, les philosophes. Je pense aux Picasso, aux Paul Eluard, Aragon, Triolet. Je pense aux Cézanne, aux Gauguin, aux Renoir, aux Monet. Je pense aux surréalistes, aux Dali, aux Man Ray, aux révolutionnaires, Khalo, Rivera. Même aux académiciens. Putain, il y a urgence à faire revivre les mouvements, spécifiquement dans une période si dramatique de l’histoire. Recreer des assemblées, se battre pour des idéaux, montrer l’art, putain, absolument partout. La Rue, les gars, réfléchir dans la rue. Changer les lignes, encore. L’homme ne pourra jamais dire ”Tout a déjà été fait”, ni en Art, ni nulle part. Il faut se rassembler, réfléchir ensemble, creuser, proposer des options. Des nouvelles écoles de pensées. De nouveaux mouvements artistiques. De nouveaux lieux où vivre ensemble, où fonder quelque chose avant que tout ne disparaisse. Garder la beauté pour la fin.

Alors, moi, tout petit artiste, tout petit poète, déclare vouloir une assemblée pour lier ces frères d’armes. Dans une ville qui m’est étrangère, je m’engage à les chercher, à les trouver, à les réunir dans un but tout à fait égoïste : celui de retrouver une meute. Un collectif pour le doute et la beauté, lutter intellect contre intellect contre la banalité du monde. Après une overdose de vide, laissez-nous gorger les contenants de tout ce qui fait de l’homme une entité sublime. Laissez nous créer la beauté.

Avis à vous, habitants bordelais.

D.A

Aux camarades de route

La vie à Soustons, croquis, 110 x 165 mm, mars 2022, copyright Diane Alazet

Cela faisait presque cinq mois que j’arpentais les villes de France pour rechercher des donateurs au profit de diverses causes (la lutte contre l’homophobie, puis la protection de la biodiversité et enfin le droit animal). Chaque mission est différente. Lorsqu’on est en « Itinérante », on vit cinq à six semaines en collectivité et petit à petit l’équipe se transmue en famille. Hier, je suis rentrée, saturée de la joie de ces rencontres. C’est fou comme parfois tout concourt à vous faire rencontrer les bonnes personnes, à vous axer sur les bonnes voies. J’en avais déjà faites des missions de collecte de fonds, mais jamais je n’avais rencontré des âmes si proches de mes valeurs. Chacun à sa manière a apporté sa pierre, a changé quelque chose pour moi. Il faudrait des dizaines d’articles pour vous expliquer qui ils sont. Je n’en dispose que d’un. Comme il m’est plutôt difficile de rendre des hommages oraux, je me dis que ce texte fera l’affaire.

Dans cette famille itinérante, j’ai rencontré des cellules soeurs, des frères de rire, des compagnons de voyage. Chacun m’a apporté la pièce du puzzle qui manquait. J’aimerais vous les conter comme le ferait un barde :

  • Une guerrière inébranlable au physique puissant qu’on appelait Boriane. Il faut vous la représenter comme une Boadicée moderne, des cheveux longs et roux, un bonnet sea Shepheard, capitaine vagabond d’un navire volant où le rock et les arts font office d’équipage. Elle m’a offert l’exemple d’une femme extraordinairement forte qui a l’audace de ses convictions, une femme qui a appris à tout verbaliser, qui sait nommer, juger sans se mettre au second plan. Je me suis souvent surprise à être incapable de cela, à craindre de dire les choses, les taire, laisser passer, m’effacer dans certains contextes. Boriane m’a transmis l’exemple fort d’une femme capable de tout assumer, capable de dire à voix haute. Sublime image de vie dont je sors bouleversée, qui m’a profondément aidée à me tenir debout.
  • Puis, le barde/musicien, son compagnon de route. A boire et reboire des matés en créant le partage, à gueuler contre le monde et toutes ses dérives politiques, à rire et rire encore, chercheur de calembours. Pris d’un élan soudain, attraper son accordéon pour abreuver le monde de mélodies intemporelles. Un instant le silence, celui d’après, les chants. Il nous a fait taper du pied et danser et chanter aux sons des vieilles guinguettes et des paroles de saltimbanques. Il m’a transmis quelque chose qui tient du lâcher prise, de la bienveillance collective et de l’amour inconditionnel de tout ce qui n’est pas soi.
  • Un autre guerrier noble à qui je dois beaucoup. Il est devenu, les mois passants, comme un frère du quotidien. À débattre de politique, à rire énormément et sans interruption du matin jusqu’au soir. Maitre des étoiles de l’humour, il m’en a gentiment données. Il a su m’aiguiller lorsque près de contrées plus sombres je me suis retrouvée perdue et sans boussole. Petits électrochocs qui m’ont fait progresser dans mes cheminements personnels. Il m’a transmis quelque chose que je pensais perdu : l’intérêt pour la politique et la force du pouvoir du peuple. L’espoir d’un avenir plus démocratique où l’hémicycle redeviendrait le reflet des citoyens. Une rencontre extraordinaire.
  • Une femme qui a su avec les années garder la même passion pour son travail, ne jamais faiblir, faillir, user du quotidien comme une arme pour avancer, tenir bon. Elle m’a transmis l’amour des paillettes et surtout la force de regarder tout droit sans siller.
  • Et pour la dernière arrivante, une silhouette d’existence à la lisière de l’imaginaire. Un elfe rieur venu rendre visite aux hommes. Je ne pensais pas qu’il était possible de pouvoir vivre si fort. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi vivant, jamais, même dans ma vie de voyageuse, même dans mes rencontres les plus folles. Vagabonde. Aventurière. Une femme libre qui crache sur les codes et sur les peurs et sur les devoirs. Vous pouvez l’écouter des heures raconter tous ses contes, rapporter la centaine de fois où elle a failli y passer. C’est un être magique ; Il lui suffira de prononcer un seul mot de ses aventures pour reconnecter en vous ce désir brûlant d’exister. Elle m’a transmis la soif de vivre qui hibernait bien tranquillement, le besoin de reprendre la route, de parcourir de nouvelles terres, de m’abreuver de rencontres, d’en saisir la matière et de la reporter de mille manières possibles. « Les gens qui brulent, qui brulent, qui brulent », ces gens là, c’est elle. Inoubliable élan de liberté qui transcende tout sur son passage et qui vous rappelle votre voie.
  • Je me sens profondément honorée d’avoir pu traverser leur route, reconnaissante de tout l’héritage qu’ils m’ont transmis, chacun à leur manière. Ils m’ont aidé à me sentir un peu plus solide, un peu plus debout à un moment où tout en moi réclamait cette évolution. Ils m’ont rappelé qu’un humain seul n’accomplit que de petites tâches mais que l’addition des regards, des points de vue, des conseils, des observations créaient une oeuvre plus riche. Peut-être qu’ils m’ont rendu un peu plus curieuse du monde, plus partageuse, moins égoïste. Ils m’ont offert leur poésie, chaque jour et chaque minute. Ils ont offert au petit poète que je suis des blocs de matières pour créer. A ceux de l’équipe que j’ai cité, ceux que je n’ai pas cité, merci infiniment…
  • D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

Aux nouveaux compagnons

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, octobre 2021, Copyright Diane Alazet

J’ai toujours voulu trouver ma communauté, des camarades de route avec qui dialoguer de poésie et de littérature, de peinture et de philosophie, du cinéma, du monde. J’en ai rencontré quelques uns et souvent je les ai perdu. Qui aurait pu se douter qu’il me faudrait vagabonder au fin fond de la Normandie en projet de permaculture pour en dénicher un fragment. J’ai rencontré des frères de l’amour du savoir. Les soirs au coins du feu à découvrir de nouveaux noms, partager l’impact des mots, dialoguer des artistes, parler des luttes contemporaines, les nourrir, les faire vibrer. Faire voyager l’intelligence dans le cerveau les uns des autres et repartir les bras chargés de nouvelles oeuvres à découvrir. C’est fou ce que ça m’avait manqué l’excitation de l’intellect, le débat littéraire, la ré-impregnation de l’histoire de l’art et des noms. Une bibliothèque saturée de romans d’excellence. Des machines à créer datant du XIXe siècle. Le processus de création et les verres et les rires. J’ai senti quelque chose de tout à fait étrange ; l’impression que mon coeur avait su vivre dans l’arrêt, un cliquetis et paf… Redémarrage brutal. Tout bouillonnait et tout vibrait. Il retrouvait son univers et son environnement. C’est dans la création qu’il vit et dans le partage des idées, dans les débats, dans les dialogues, dans les rixes et les combustions. Dans ce fragment de rencontres intellectuelles, dans ce morceau de communauté où j’avais toujours souhaité vivre, quelque chose a tremblé, quelque chose a brûlé, le temps s’est consumé en un spectacle sublime. J’étais à la bonne place, avec ceux auxquels j’appartiens. Aux compagnons de route du savoir, aux amis de la connaissance, aux passionnés des oeuvres, aux amoureux des mots, aux collectionneurs de livres, aux fidèles du septième art, à tout ceux qui comprennent… Je lève mon verre. Aux nouveaux compagnons qui devaient bien remplir le monde mais qui ne croisaient jamais ma route, je vous ouvre les portes de ma vie. Il est aisé de se sentir stupide quand on ne partage plus son savoir. Et parfois, en une demi-seconde, toute la machine repart. Alors, un morceau de votre identité repointe le bout de son nez et vous trinquez à son retour.

J’ai vécu ces rencontres comme des scènes de roman. C’est une impression tout à fait étrange ; j’avais la sensation de déambuler dans une oeuvre d’Henry James dont j’étais la protagoniste. Alors, en bon personnage, je suivais la logique de l’oeuvre, vivant successivement les chapitres du séjour, entièrement dirigée par la plume américaine. Drôle d’expérience, tout à fait unique que je peine à bien reporter. J’ai vécu dans un Henry James durant dix jours de ma vie, j’ai même construit sa narration. Un peu de son Roderick Hudson, un peu de son Portrait de femme. Et dans ces réunions du soir où nous dialoguions des auteurs, de la langue russe, des artistes oubliés, des outsiders du monde et de la musique enterrée, je me sentais avec les miens, prodigieusement gâtée par l’heureux hasard des rencontres.

D.A

Ce truc au creux du ventre

En nomade, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2021, Copyright Diane Alazet

Une nouvelle fin de mission ; hier je suis rentrée de cinq semaines de parcours itinérant dans les régions Pays Basque, Landes et Pyrénées. Objectif : récolter des fonds dans la rue en face à face pour le GSCF (sapeurs pompiers humanitaires). Cinq semaines à sillonner des villes de toutes tailles, à rencontrer des locaux et des gens de passage. Hier soir, en me couchant, j’ai ressenti quelque chose : un sentiment faramineux de ventre dénoué, d’épaules libres. On avait écrit « annulé » sur mon tableau des angoisses. Moi qui n’ai d’ordinaire de cesse d’analyser, de craindre, de regretter, d’attendre, j’étais simplement libre. Alors, je me suis souvenue que je connaissais cet état. Quatre ans plus tôt, retour de voyage. Poser mes sacs saturés de souvenirs sur l’esplanade du Centre Pompidou, puis de l’hôtel de ville. Allongée sur cette mémoire, j’avais les épaules libres. Hier, je me suis souvenue de cet état étrange où le poids du monde avait choisi d’autres carcasses où se poser. J’avais vécu huit mois dans le mouvement des vagabonds, à errer et danser, rencontrer et quitter. J’avais vécu huit mois comme on vit en nomade. Hier, près du sommeil, c’est cet état que j’ai touché, celui des âmes libres qui ne se posent jamais.

Un peu avant le départ final, un peu après le retour définitif, il y a quatre ans, j’ai eu peur. J’ai eu peur de perdre ce sentiment de funambule, peur de retrouver en propre les harnachements sociaux, de douter à nouveau, de craindre. Le monde contient assez de chaines pour tous les êtres humains, donc comment y couperai-je ? Et c’est la mort dans l’âme que je reprenais la route de la vie dite « civilisée ». Depuis, quatre ans de quête. C’est une lutte féroce entre l’intime et le social, les voeux profonds et les attentes, les rêves et les devoirs. Ces derniers mois, j’ai déclenché beaucoup de changements dans ma vie. J’ai quitté la vie de sédentaire pour être sans cesse sur les routes, j’ai appris à me connaitre, cherché des clés pour tempérer, exister mieux. On ne sais jamais vraiment quand on se lance dans ce type de démarche si l’équation aura un sens. Elle en a un. Vingt-sept années à tenter de résoudre un problème de santé. Six mois d’un mode de vie pour le faire disparaitre.

Comment ne pas en arriver à la conclusion que c’est le mouvement constant qui nous fait vivre plus fort ? Je me souviens de cette théorie développée dans Homo Sapiens de Harari : Dans les gênes de l’homme se trouve le nomadisme. Avec le temps et ses avancées, nous avons commencé à dresser des cités, des villes, des buildings, autant de barrières de sécurité contre ce qui n’est pas nous. Pour Harari, c’est la sédentarité qui est responsable des dépressions profondes de l’homme contemporain. Toutes nos cellules ont en mémoire la graine du voyage, le mouvement efficace. Il faut vagabonder. Autrefois vagabonder pour le rôle de chasseur/cueilleur. Quel âge d’or : un temps où le travail servait à nourrir strictement la vie du village. On ne vivait pas pour travailler, on travaillait pour vivre. Quelques heures dans la semaine, énormément de temps libre. Chacun sa place dans le collectif et un système humain.

Hier, je me suis endormie libre. Ce truc au creux du ventre, mon devoir est de le garder.

D.A

Collectivisation des corps

Le corps et le collectif, croquis au marqueur, 14,8 x 21 cm, mars 2021, Copyright Diane Alazet

Qu’il est étrange de bifurquer d’un côté à l’autre du miroir. Nous sommes parfois si attachés à l’image que l’on a de nos proches qu’on en vient à les cataloguer comme des biens personnels. Ils deviennent l’équation du packaging maison/enfant/labrador. Et l’on considère malgré nous qu’ils nous appartiennent. Au détour des contextes, on passe de l’autre côté et la réalité vous éclabousse en pleine face. C’est bien le corps social et la manivelle collective qui dynamisent les hommes. Personne n’existe en soi, docilement, dans l’ombre des duos. Les duos deviennent des duels. On s’épuise à combattre le monde. Un jour, on comprend que la présence humaine est plus complexe qu’elle n’y parait. Le champ social analyse, subdivise, tronque les comportements humains. Et face à six contextes divers, nous serons six personnes distinctes. Drôle de sensation que celle-ci : re-découvrir ses proches à l’aune de tout nouveaux reflets. Boule à facettes humaine qui brille ou se ternit au contact des rayes et des ombres mobiles. On comprend que les corps ne nous appartiennent pas. Ni les pensées, ni les paroles, ni les souvenirs, ni les cellules.

On croyait naivement posséder quelque chose. Pas de propriétaire terrien pour la campagne des hommes. On croyait naivement exister juste pour soi mais c’est la chaine sociale qui nous confère une place. Des existences à manier l’art de fabriquer des bulles : des bulles intimes, des bulles sociales, des bulles professionnelles, familiales. Chaque bulle a son empire, on veille à ne pas les mélanger. Entremêler les bulles, c’est risquer de les faire éclater. Comprendre que si nos proches de nous appartiennent pas, on appartient pas à nos proches. Nous devenons, nous aussi, maillons des chaines sociales. Et d’absolument libres, nous devenons ligotés, condamnés à l’exil ou aux machines institutionnelles.

Institutionnaliser le moi. Collectiviser le je. Nous sommes aux autres. On ne possèdera pas. Et je comprends, troublée, qu’on ne peut pas faire semblant. On ne peut rien construire dans la sphère de l’intime car c’est la bulle sociale qui engouffre le monde. Je la vois se goinfrer de tous nos apparats, elle dévore et englobe les petites traces humaines. Gobées les illusions et les grandes lunettes déformantes. Bonjour, grosse bête sociale, c’est avec vous que je compose et je m’en vais construire de jolies choses en vous.

D.A