Pour des armées d’idéalistes

Planche 22 de mon livre d’illustration en cours de réalisation, 2022, copyright Diane Alazet

Et une fois qu’on s’est dit : ”Bon, c’est une bonne époque de merde”, on fait quoi ? Pour ma part, j’essaie d’en creuser les singularités, les exceptions, tout ce qui fait de cette drôle de période une étape unique de l’histoire, tout ce qu’elle nous permet en propre, toutes les promesses qu’elle nous fait. Il y a sans doute un point qui émerge derechef : la multitude de causes derrière laquelle livrer bataille. Des multiplicités de bannières, de drapeaux où il suffit de se pencher pour saisir la lutte adéquate. L’égalité des sexes, la protection de l’environnement, la guerre pour une justice sociale, politique anti-armement.

On a coutume d’envier les militants des années soixante pour leur revendications fortes (lutte pour le droit des femmes, invectives contre la guerre du Vietnam, mai 68, etc.) mais ces militants là restaient minoritaires. On les voyait au mieux comme de joyeux hippies, étudiants attardés ou intellos idéalistes. Ils ne constituaient pas un danger pour la majorité sociale, on s’en moquait très gentiment et puis, on passait son chemin. (Oui, je grossis le tableau, ils ont quand même obtenu des victoires un peu dingues)

S’il faut chercher du positif, en voici peut-être un point clé : le bord du gouffre est perceptible et si les revendications des militants d’hier sonnaient partiellement dans le vide des systèmes trop bien huilés et tout à fait déterminés à ne pas dévier d’un iota – la parole des hommes d’aujourd’hui résonne dans un silence coupable que plus personne ne peut nier. Dans un monde où tous les supermarchés ont maintenant leurs rayons ”vracs” et ”bios”, où la chaine Burger King a doublé ses sandwichs classiques en variation végétarienne, à qui veut-on faire croire que nos voix sont imperceptibles ? Elles ont déjà semé leur premières graines dans l’engrenage.

Aux âmes passionnées en quête de combat, impossible aujourd’hui de ne pas trouver sa lutte. Le monde entier est à changer, tout le système est perfectible, il n’y a pas une journée qui passe sans qu’éclatent d’autres revendications, des manifs à travers le monde, des indignations en tous genres, des dénonciations, des appels à la résistance. Il suffira de se pencher pour choisir son combat et de s’armer consciencieusement pour rendre le monde moins honteux. Pour des armées d’idéalistes dont la parole porte plus loin qu’aucune autre génération avant elle, où les sourds seront les coupables et la justice saura trancher.

D.A

Adieu la paix du sablier

Planche 9, livre illustration en cours, avril 2022, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange, où la mort collective nous saute aux yeux chaque jour – de la pandémie mondiale à la guerre en Ukraine en passant par la crise climatique – je ne retiens qu’une chose : l’urgence de vivre. La forme est variable pour chacun. Je remarque dans mes projets artistiques que quelque chose a changé. J’en donne pour preuve le nombre invraisemblable d’alarmes qui rythme mes journées de création ces temps-ci. Tout doit être calibré, millimétré dans la fragmentation des heures et du plan d’invention. Vous le savez, j’ai commencé depuis quelques semaines la confection d’un livre d’illustration (qui me prend beaucoup beaucoup de temps). Alors, je me suis demandée pourquoi ? Pourquoi cette necessité absolue d’avancer coûte que coûte, de créer en temps et en heure, de tenir des délais serrés que personne ne n’impose ?

Et la réponse m’est apparue clairement : Nous n’avons pas le temps. Je pense à des générations (dont celles de nos parents) qui regardaient l’avenir avec la paix du sablier (pour eux et pour le monde). Notre boule de cristal à nous est tournée vers le passé. Tout concourt chaque seconde à nous faire appréhender le futur comme une vie en sursis. Le monde c’était hier. Alors, peut-être que les intellectuels, les artistes, les philosophes, les scientifiques, peut-être que les penseurs sentent nettement émerger la nécessité absolue de produire ; il faudra produire vite et bien.

Tout cela semble purement déconnecté des quêtes individuelles. C’est quelque chose de plus fort, de plus noble, quelque chose de glaçant : l’urgence ”quoi qu’il en coûte” de laisser des pistes à l’avenir, donner aux prochaines générations (qui vivront probablement dans des conditions déplorables par notre faute) des clés de lecture auxquelles se raccrocher, des issues pour comprendre, analyses du cerveau humain à un instant T de son histoire lorsque le retour en arrière était encore possible mais que nous avons choisi d’avancer, en doublant la vitesse de course. Les Usain Bolt d’un marathon effrénée vers le chaos du monde.

Alors, dans mon ”atelier”, toute la journée, je crée. Je crée pour laisser quelque chose, je créé pour prouver au futur qu’il existait aussi des âmes fidèles à la beauté, les loyaux du sensible. Je crée pour gagner du temps sur le sablier des collapsologues, pour prendre de l’avance sur les climato-sceptiques. Je crée pour imaginer d’autres systèmes, d’autres options. Je crée pour laisser une empreinte aux âmes déboussolées qui nous regarderont le coeur empli de haine. Je crée pour adoucir leur peine, leur offrir une étreinte. Leur dire : ”Les gars, on a essayé. Je vous promets qu’on a essayé. Il n’y avait pas que des insensibles. Mais nous n’avions aucune manette. Nous avons brandi nos pancartes lors de manifs oubliées, nous nous sommes engagés auprès de décideurs plus fiables. Alors, ce qu’il restait c’était les oeuvres d’art, les textes raisonnés, les chiffres , les statistiques, les productions humaines. Voilà, maintenant nous vous léguons nos productions humaines”.

D.A

Un autre système à bâtir

La république muette, série Surimpressions, photographie et dessin, OLYMPUS DIGITAL CAMERA, mars 2022, copyright Diane Alazet

Je me suis demandée ce que je pourrais bien vous raconter cette semaine. L’actualité politique en France semblait être une évidence. Pourtant, je dois admettre qu’après la défaite cuisante de la semaine dernière sur la troisième place du podium, je peine à trouver les mots. Je me dis qu’on est passé à 2% de quelque chose de nouveau, d’un autre système à bâtir. Oui, ça aurait été difficile, long, laborieux. Il aurait fallut retrousser ses manches de citoyen et décider ensemble de ce que nous voulons pour l’avenir. Il aurait fallut admettre le danger imminent des conséquences climatiques sur tout le globe – admettre que comme toujours, nous ne serions pas les premières victimes. Les premières victimes sont déjà en exil, les ”autres” du bout du globe, les réfugiés ”différents”. Alors, nous aurions dû pour la toute première fois, nous pays occidental fort, intégrer les précaires du monde dans l’équation nationale. Nous aurions dû entendre leur voix et composer ensemble de nouvelles alternatives.

Je pense à cette proposition de la ”régle verte” des Insoumis où nous aurions cessé de prendre à la planète davantage de ressources qu’elle n’est capable d’en produire. Un monde d’alternative végétarienne dans les cantines, un monde de circuit court et local. J’imagine que cela représenterait pour certains un recul de civilisation. S’était-on déjà figuré dans l’histoire devoir revenir en arrière dans un modèle de société ? Cette fois, les conséquences sont bien trop graves. Je me dis que ces 21%, ce sont les gens qui voient, qui savent, qui ne regardent plus à côté. Ce sont le gens qui se confrontent. C’est aussi vrai, je pense, pour les électeurs de Jadot.

Beaucoup pensent que l’écologie et la lutte pour l’environnement est une affaire de jeunes. Après tout, n’est-ce pas la tendance statistique ? Le résultat est si peu convainquant, un second tour 100 % mépris du peuple, des autres, de tout ce qui n’est pas soi. J’ai vécu l’échec de la semaine dernière comme une injustice terrible, un évènement manqué, un ”presque” en suspens. Alors, que faire maintenant ? J’ai mis des jours à redescendre, des jours à calmer ma colère (moi qui suis d’un naturel joyeux). Et puis, la solution m’est apparue : pour la toute première fois de ma vie, j’ai adhéré à un parti politique. J’ai appris, par la suite, que des milliers de citoyens avaient rejoint les Insoumis depuis dimanche dernier. Et là est peut-être la victoire. Un cap en tête : les législatives, auxquelles il faudra voter massivement pour recréer quelque chose de vivant, de complexe, de constructif dans le champs politique français, puisque de toutes manières, le duo final est chaotique.

D.A

De la résistance par l’espoir

Gare Saint Lazare dans les nuages, Série Surimpressions, photographie, mars 2022, copyright Diane Alazet

Inutile de le nier, nous naviguons en eaux sombres. Le climat international aura été mis à rude preuve ces dernières années : le covid, la guerre en Ukraine, la fissure des démocraties, la crise climatique. Nous avons dû nous confronter à mille et une idées de la mort – comme cela n’était pas arrivé depuis très très longtemps. La mort collective, en premier lieu, due à la pandémie par la transmission d’un virus, puis celle des batailles violentes orchestrées par un homme fou sur un peuple entier, nos voisins. Le risque d’une guerre atomique dans les négociations. Puis, la menace environnementale qui pèse chaque seconde plus fort sur nos têtes épuisées. Bref, pas jouasse la période. Pas très fun d’être un humain en 2022. (Sans compter qu’à l’heure où je vous parle, je ne connais pas encore les résultats des élections du 1e tour des Présidentielles car j’écris mes articles le samedi).

Alors, une fois ces constats dressés, que fait-on ? Difficile, en effet, pour un humain dépassé de ne pas tenter de s’aveugler ou pire se renfermer sur soi-même, terrassé par le fatalisme et le doute et la peur. Je crois fondamentalement qu’il existe de meilleures options. Se battre, par exemple. Il y a mille et une manières de lutter : l’une d’elle consiste en un refus de l’angoisse et de la passivité. Le combat par l’espoir et par la Résistance. On croit trop souvent qu’il y a des âmes nées pour être révolutionnaires et d’autres non. Ce me semble absolument faux. Il y a la vie, l’histoire, les gens et les évènements. Ensuite il y a des situations qui se prêtent ou non à devenir acteur du monde. Le courage n’est pas pré-inscrit dans le caractère d’un individu , il n’est pas dans son ADN, pas dans ses caractéristiques de naissance.

Agir et résister c’est avant tout un choix. Il y a des milliers de manières de le faire : certains montent au front et choisissent d’être utiles physiquement (soldats pour la guerre, activistes pour l’environnement, militants en politiques etc.). Certains préfèrent combattre le désespoir mental (artistes, intellectuels, psychologues). Certains risquent leurs vies pour porter des informations véraces, montrer au monde les faits, produire des discours et des images sur l’irracontable (journalistes, reporters, photographes etc.).

Peut-être devrait on se questionner sur sa propre force ? Qu’est-ce que chacun d’entre-nous peut apporter à cette (étrange) époque. Aucune réponse n’est faible. Chacun combat avec ses armes. Dans une horde équilibrée, nous trouvons des archers, des guérilleros, des stratéges, des chefs de files. Mais aussi des cuisiniers, des gardes, des éclaireurs, des soignants. Une bonne horde se doit de contenir tous les profils, tous les outils, toute la diversité. Nous devrons être cette horde, avec ses désaccords et ses contradictions, ses peurs, ses doutes.

Quelle sera votre outil dans la résistance moderne ? J’ouvre l”’éducation européenne”, ”les Racines du ciel” et ”Les cerfs volants” de Gary et je comprends que la mienne sera certainement dans la lutte contre le fatalisme. Toujours, il restera de la lumière dans ce monde. Les torches doivent rester bien vivantes.

D.A

Nous, la matière moderne

En préparant une série de textes commandée par le photographe Jean Pierre Fleury (allez voir son travail, c’est génial), j’ai jeté mon dévolu sur une oeuvre intitulée « Vitraux de notre temps » où des milliers de déchets se compressent les uns aux autres dans une décharge gigantesque. L’artiste choisit une prise de vue éloignée qui associe curieusement le rectangle de détritus à un visuel de vitrail. Alors, derrière l’écran, observant les lignes et les formes, tout à fait concentrée sur les mots qu’il fallait produire, j’ai éjecté les pensées :

 » Des déchets empaquetés. Des détritus humains. Ce qu’on refuse de réparer. Ce qu’on donne en pâture au temps. Les choses, les bidules, les trucs, les anciens rêves. Les objets qu’on a aimé, qu’on a usé, qu’on a rejeté, qu’on a haï. Les biens d’une heure, d’un jour, les consommations à usage unique. La cannette qu’on avale, qu’on abandonne nonchalamment dans une poubelle du centre. Trente secondes d’existence pour des mois de préparation, pour des siècles de recyclages. C’est la culture de l’abandon, de l’entassement temporaire où le désir succède au désir, l’acquisition à l’acquisition, l’abandon à l’abandon, l’insatisfaction à la satisfaction. Tableau moderne urbain où la possession nous affole. Dans nos têtes, d’autres quêtes, des quêtes accessibles qui ne nécessitent aucun combat. Obtention immédiate. Alors, une autre quête, tout aussi simplifiée. Les images se succèdent dans nos cerveaux vrombissants. Personne ne sait comment éteindre la machine. Alors, les têtes fumantes rencontrent les têtes fumantes et se racontent pendant des heures leurs problèmes de machines usées. Des surchauffes consommables. Des discussions gazoils où les mots alimentent le moteur des hybrides. Vitraux contemporains, tableaux, fenêtres sur le monde de nouveaux matériaux, pigments d’artefacts modernes, qui creent de la beauté dans le chaos des choses. Résidus rejetés d’une société ultra-rapide où l’animal consommateur est la matière de l’artisan. On créait avec des pigments gorgés de feuilles d’or. On utilise maintenant les tout petits consommateurs. Aux fluides industriels. S’ils peuvent au moins créer du beau dans leurs manœuvres cacophoniques. On a toujours trouvé la grâce dans la peur et la destruction. La machine à broyer a remplacé les maîtres d’oeuvres « .

Il suffisait d’une photographie et d’un travail technique pour pouvoir relier l’art à mes préoccupations modernes. Travailler pour des associations environnementales accentue encore cette révolte. Les problèmes climatiques, la surconsommation, la fast fashion, l’agriculture intensive. Tout. Quelle difficulté pour l’homme du XXIe siècle de trouver un chemin éthique dans une route déjà minée. Comment informer le corps social de la nécessité de changer les choses ? Comment sensibiliser des millions d’individus qui peinent déjà à survivre, qui suffoquent ? Comment leur faire comprendre que le monde doit changer, lors même qu’il faut être privilégié pour se poser de tels constats. Comment faire des luttes sociales et écologiques une tangente concrète pour les hommes ? Comment les y intéresser ? Comment les y impliquer ?

Plus le temps passe, plus je pense que le changement doit venir du peuple. D’où la nécessité de lui faire prendre part au combat. Pour faire bouger les lignes, il faut user des armes ennemies, apprendre à mieux les aiguiser, les employer, les subvertir. Je crois que le changement est dans la force des citoyens, dans un contre-lobby qui interpelle les décideurs, qui les condamne, les montre du doigt. C’est par la loi que les combats se mènent au XXIe siècle, par la loi que le monde doit changer. La loi c’est le voeu du peuple. Le peuple est donc l’acteur majeur. C’est la meilleure raison de faire le choix du vote. La meilleure raison de s’efforcer de comprendre les programmes politiques, s’efforcer de les lire, de les questionner, de les partager, de les diffuser. Des lois fondamentales sont passées ces dernières années, presque toutes de l’initiatives des associations ou des citoyens. Des bribes de prises de conscience, des députés, des sénateurs parfois qui luttent avec nos armes, qui partent au front, qui osent gueuler. Ce sont des changements extraordinairement lents mais c’est à nous de les conquérir, à nous de demander, de choisir, de faire entendre nos voix. La révolution citoyenne c’est l’intelligence collective. Nous avons à ce titre une carte fondamentale à jouer pour les mois à venir. Il faut amorcer la bataille.

D.A

La lumière danse

La lumière, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

C’est parfois quand on se confronte aux réflexions les plus difficiles, quand on accepte des vérités qu’on refusait d’appréhender qu’on discerne du fond du trou les clés les plus durables. J’ai la sensation d’avoir bataillé des mois, bataillé pour ne pas voir. Et en luttant contre moi-même, je me suis trompée d’ennemi. Il a suffi d’accepter le bilan de ma route, suffi de comprendre frontalement que mon trajet avait dévié pour venir rectifier le tir. Juste ça. Un gouvernail repositionné qui pointe un nouveau cap. Et soudainement, tout a changé. La pesanteur des jours s’est substantiellement allégée. Comme une arme métaphysique qui m’accompagne partout, le courage me talonne ; j’ai mon nouvel itinéraire.

Cette semaine, j’ai eu la chance d’exposer mes dessins à Bordeaux, aux halles des douves. Comme une bande annonce imprévue de mon projet d’Art thérapie, j’y ai tenu un atelier de dessin intuitif. C’est fou, parfois, comme on avance à contre-vent dans des quêtes secondaires et comme tout est facile quand on devine sa voie. Face à tous ces visages bienveillants et volontaires, je me suis sentie à ma place, profondément. Comme une évidence folle. Et plus étrange encore, je n’étais pas en retard, comme ces carrefours de vie que l’on découvre joyeusement en se demandant pourquoi nous ne les avons pas vu plus tôt. Ces carrefours que nous nous reprochons de ne pas avoir foulé avant. Je me sentais à l’heure au rendez-vous du temps. Une année plus tôt aurait été précoce, une année plus tard aurait signé le vide.

La lumière a son règne et sa rythmique propre. Elle apparait et disparait à l’aune des maux humains. Aujourd’hui elle préside mes petites décisions. Je la vois vaciller et trembler avec grâce. Peu importe la forme qu’elle prend, elle est en puissance en toute chose. Et la lumière m’accorde sa danse, tâchons de bien valser.

D.A

Hier, les femmes

Hier, les femmes, fusain, 27,3 x 37,5 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

Drôle d’expérience pour une femme du XXIe siècle d’ouvrir les pages de l’illustre « Quatre filles du Dr March ». Ça faisait des années que je voulais m’y plonger, un sacré classique. Mollat, le bon rayon, le bon moment, les fêtes de Noël ; il n’en fallait pas plus. Quelle étrange expérience que celle de se retrouver projetée dans un XIXe siècle américain au comble du machisme où les femmes sont réduites à leur misérable statut marital. Ne vous méprenez pas, je suis accoutumée aux oeuvres littéraires de cette époque. J’ignore pourquoi, cette fois, l’indignation est à son comble. Je pense aux oeuvres d’Henry James, des soeurs Bronte, de Thomas Hardy, de Tolstoi. Cependant, dans les lignes des écrivains susmentionnés, l’héroïne prenait les armes contre les diktats sociaux. Elle réclamait un absolu, une justice, quelque chose de tangible. La lecture des Quatre filles du Dr March m’a partiellement révoltée parce qu’il n’existe qu’une figure qui fait le choix de la bataille (et quelle figure fabuleuse que le personnage de Jo). Le machisme est parfaitement toléré et le roman est truffé de « bons conseils pratiques » pour devenir une parfaite petite épouse, du genre : « Surveille-toi, sois la première à demander pardon si vous avez tous deux commis une faute » et autres joyeusetés stéréotypées sur le rôle de la femme dans la cuisine et dans la bonne gestion du foyer.

Alors, je me suis questionnée sur les conséquences de tout ça sur les femmes de nos générations. Comment tous ces préceptes de docilité, de douceur, de soumission et d’obéissance ont pu laissé leur marque même dans les esprits les plus farouchement libres et émancipés ? Comment éduquer une jeune fille au XXIe siècle, en la tenant le plus possible éloignée de ces clichés à la vie dure ? Dans quelle mesure une femme elle-même soumise à ces préceptes est-elle susceptible de pouvoir élever sa fille sans lui en transmettre les valeurs ? Quelles sont les méthodes aujourd’hui susceptibles de pouvoir former des femmes absolument libres ? Il y a bien sûr l’importance des lectures classiques, les grands textes fondateurs du féminisme, les essais philosophiques et sociologiques. Il y a les activités pédagogiques pour les enfants, l’importance des exemples que l’on donne. Mais que faire de tout le reste ? Ce qui n’est pas conscientisé, ce qui n’est pas analysé, ce qui existe depuis des générations et qui refait surface à un moment ou à un autre ? Comment éduque on à la liberté ?

Sans avoir encore terminé la lecture de ce roman, il aura eu le mérite de me faire me poser un milliard de questions sur ces problématiques. Je pense à ma nièce, aux jeunes femmes de mon entourage. Je me dis que c’est dans l’effort collectif qu’on arrivera à déplacer les frontières. Je réfléchis à des méthodes pédagogiques pour les aider dans ce cheminement tout en luttant moi-même pour me dépêtrer de mes propres stéréotypes. Englués. Rien à faire, la liberté est l’affaire de tous. Il n’y a pas d’âge pour se battre. C’est une lutte de générations.

D.A

La bataille des cellules

Après plusieurs semaines d’absence (joli combo de fêtes, travail et ordinateur HS), me revoici pour de nouvelles aventures. Cette année commence pour moi avec la charmante compagnie du Covid, joyeux luron en fête promu au rang d’ennemi public n°1 par les autorités sanitaires compétentes. Je me souviens de la première nuit de fièvre comme d’un souvenir étrange et prodigieusement poétique. Peut-être que la température (et la déshydratation du corps) produit des effets différents selon les organismes. Mon expérience a été proche de l’hallucination. La fièvre et le froid. Se faire réveiller par l’accélération des battements de son coeur, comme un truc qui s’accroche organiquement à la vie. Dans mon délire fiévreux, j’ai pensé aux poètes romantiques, Keats en tête. Emporté par la grippe et l’asthme. Les progrès de la médecine ont résolument annihilé la mort des poètes. Aujourd’hui, Keats serait ressorti de la pharmacie avec des dolipranes et de l’ibuprofen et il se serait activé à la rédaction d’un nouveau recueil.

Je n’avais pas été malade depuis des années. J’avais oublié la fragilité folle d’un organisme à plat. Oublié le sentiment de faiblesse que procure un corps étranger. Oublié la bataille que livre les cellules au monde. Dans ma semi-hallucination, les grelotements et les migraines, j’ai ressenti la nécessité de mobiliser mon organisme, un discours de guerre aux cellules armées, une exhortation à se battre contre un ennemi légendaire (on ne parle que de lui depuis deux ans). Parés au poste, crier en chef de guerre les ordres militaires, les stratégies des troupes. Je me suis couchée en pensant « accroche toi mon pote, cette nuit va être une bataille telle que nous n’en avons sans doute jamais menée ».

Dans la folie fiévreuse, je me suis réveillée au milieu de la nuit, en paix, à l’idée que j’avais déjà vécu des milliers d’existences ; j’ai vécu pour quinze vies, j’ai voyagé, j’ai aimé, j’ai créé avec passion. J’ai existé si fort, j’ai laissé ma trace, humblement, à ma manière. Au milieu de la nuit, moi l’être aux mille doutes qui pense sans cesse à ce qui lui reste à accomplir, j’étais en paix. Je me suis dit « ça peut finir comme ça ». Mon coeur accélérait, accélérait, accélérait. Je me suis dit « il va lâcher, on ne peut pas soutenir cette cadence ». Mais c’était mal connaitre le coeur des artistes. Ils en veulent toujours plus. ils en ont toujours plus. L’intensité est notre lot. L’adrénaline d’une fin possible m’a contrainte au bilan. Et sous les tremblements de froid, je me suis dit « c’est pas si mal, putain c’est pas si mal ». Je pense, face au bilan, à ceux qui songeront le contraire. Je pense à ceux qui n’ont pas vécu, les âmes aux cartographies vierges. Je pense à ceux qui ne sont mûs par aucune quête, qui contournent les aventures. Il est urgent de vivre. Nous n’avons rien à perdre. C’est tout ce que je vous souhaite face à cette fièvre de l’enfer : sourire du chemin parcouru et se dire « putain, j’ai bien vécu. J’ai créé un spectacle sublime, une oeuvre à mon image qui aurait pu être mieux ciselée, mais mon dieu ce qu’elle est belle. Mon oeuvre à moi est belle ».

D.A

De ville en ville

De ville en ville, je marche, sous les arcades piétonnes, près des enseignes closes, je marche. Parcourir la Bretagne, comme un vieux rêve dépoussiéré et collecter des fonds pour La Défense des océans. Ecouter Patti Smith sur la route de Perros et radio Alouette dans le pays de Vannes. Etat de l’itinéraire : mi chemin. St Brieuc. Lamballe. Brest. Quimper. Lorient. Vannes. Quiberon. Il reste tant de villes à explorer et sillonner. Je regarde les paysages se transmuer lentement : des forêts légendaires aux plages semi désertes. Difficile de ne pas penser à la mystique des celtes, l’armada des symboles, les guerres dévastatrices.

Et dans cette carte recomposée, je fais un chemin intérieur. Sur la route de Perros, je viens en conquérante ; sur celle du Morbihan, je repars battue. Tous ces schémas répétitifs me fascinent et me terrorisent. Sommes-nous donc si inaptes à débloquer nos schèmes par nous-mêmes ? Je reproduis sans cesse les mêmes situations, comme un peintre obstiné répète le même motif. Travailler, réussir, prendre conscience de la réussite, s’auto-saboter, échouer. Parfois, je me demande à quoi ressemble la vie de ceux qui ne doutent pas. Ça me parait complètement fou, à la limite du déraisonnable.

Dans ces journées de doutes et de nerfs distordus, où tout m’apparait soudainement comme tout à fait inaccessible, où la valeur de l’or grimpe juste dans ma tête, j’aimerais vagabonder dans la tête des autres. Ça aurait été bien de prévoir une tête de rechange, un cerveau différé pour les moments de doutes. Mais nous n’avons qu’une vie, qu’un corps, qu’un crâne. Pas de plan B. Il faudra régler ses problèmes. Je me dis que ça doit rendre fou de diriger quelqu’un qui fait ses preuves chaque jour et qui se réveille un matin, convaincu qu’il n’est plus capable, qu’il n’y parviendra plus.

Pourtant, ces doutes, je les chéris. Ils sont le matériaux de toute ma petite création, le garde fou qui me retient de la banalité du monde. Sans mes doutes, je ne suis rien. Sans mes nerfs distordus, je ne peux plus m’émouvoir, aimer rire et pleurer sur de la poésie. Ce sont des cycles émotionnels qui vont, partent et reviennent et bien souvent je ne suis qu’un baigneur sur la rive, secouée par les vagues déchainées qui m’emportent. Et je souhaite cette fois que tout soit différent. Le baigneur impuissant emprunte la voie du port et embarque lourdement sur une frégate solide. Qu’il devienne capitaine de l’océan des émotions.

D.A 

Du pain et des jeux

Je me souviens d’un rêve : dans la lourdeur du monde où les rues étaient grises, où les dalles étaient tristes et les passants maussades, je vagabondais joyeusement dans les rires de mes camarades. Nous étions résistants. Le bruit de nos airs entonnés perçait le silence solitaire. Un petit groupe d’âmes en révolte luttait contre « ce qui n’est pas joie ». Après des semaines difficiles j’ai retrouvé la voie des jeux. Il fallait contrecarrer les plans des mentaux hyperactifs, réfléchir autrement et se contraindre au rire. Armée de mes fidèles outils, crayon, cartes à dessiner, marqueur, j’ai tenté d’annoter tout mon imaginaire. J’ai éjecté mon monde sur des rectangles cartonnés, transvaser tout un univers du cerveau au jeu de cartes.

C’est une cartographie intime de mes lieux de replis, une longue vue millimétrée de mes points cardinaux. Quatre jours durant lesquels la vie s’est soudain transmuée en terrain de jeu grandeur nature. Qu’il est bon de s’octroyer le droit d’agir comme un enfant. Chaque jour une nouvelle carte pour voir le monde sous d’autres yeux : mercredi j’ai réfléchi dans la langue italienne, jeudi, j’ai avancé sur la longue route vers Ba Sing Se (il faut avoir dévoré la série d’animation Avatar pour comprendre la référence), vendredi j’ai dû « Faire quelque chose que je n’avais jamais fait » (ce qui s’est rapidement transformé en « fais pleins de choses que tu n’as jamais faites ») et samedi, j’ai fêté mon non-anniversaire.

Rien à faire, je ne comprends pas que nos enseignants aient omis de nous apprendre la joie. Personne ne nous apprend à devenir des êtres libres, c’est la route sinueuse qu’emprunte les solitaires. Certains briseront leurs chaines dans l’activité sportive, d’autres dans la création, d’autres dans la vie de famille. Mais pourquoi personne ne m’a appris à raisonner en jeu de carte ? Un problème, un jeu de carte. Ça semble tellement simple. Il existe une règle néanmoins à ne jamais bafouer : il faut croire à la méthode. Comme un enfant visualise le terrain de son champs de bataille à l’heure où sonne les cors de brume, comme il voit les vagues déferler dans la tempête des mers du Nord, la Calle remplie de provisions et de bouteilles de rhum vieillies, comme il voit son armée s’entrechoquer aux ennemis lorsqu’il s’élance confiant derrière les bannières du pays – pour rêver, il faut croire.

Je dois croire viscéralement aux dieux des mondes imaginaires, croire – comme Alice – aux six choses impossibles. Voyons un peu. 1. Je crois que la terre est un triangle 2. Les mathématiques n’existent pas 3. Je suis capitaine de navire 4. J’ai découvert les Amériques 5. La viande est un légume 6. Les hommes sont tous bons 7. Les artistes sont des rois 8. Je possède un immense château et des hectares de végétation + des serres de botaniques exotiques 9. Je suis immortelle 10. Je peux tuer le Leviathan. Peut-être que le bonheur ne repose que sur l’absurde. Peut-être qu’il ne tient qu’à nous de redonner un sens au monde. Une rose des vents désorientée, sciemment redirigée.

Au nord, je place Le pain et les mets réconfortants, au sud les jeux et l’écho prolongé des rires. A l’ouest, je dessine les plaisirs de la création, à l’est ceux de la culture. Ma bouche a ri, bu et mangé – Mes mains ont travaillé, récolté et créé – mes yeux ont lu et contemplé et tout mon corps, en paix, s’en va remercier la clameur. Et mes cellule crient à tue-tête : « Que règne le pain et les jeux ! ».

D.A