De ville en ville

De ville en ville, je marche, sous les arcades piétonnes, près des enseignes closes, je marche. Parcourir la Bretagne, comme un vieux rêve dépoussiéré et collecter des fonds pour La Défense des océans. Ecouter Patti Smith sur la route de Perros et radio Alouette dans le pays de Vannes. Etat de l’itinéraire : mi chemin. St Brieuc. Lamballe. Brest. Quimper. Lorient. Vannes. Quiberon. Il reste tant de villes à explorer et sillonner. Je regarde les paysages se transmuer lentement : des forêts légendaires aux plages semi désertes. Difficile de ne pas penser à la mystique des celtes, l’armada des symboles, les guerres dévastatrices.

Et dans cette carte recomposée, je fais un chemin intérieur. Sur la route de Perros, je viens en conquérante ; sur celle du Morbihan, je repars battue. Tous ces schémas répétitifs me fascinent et me terrorisent. Sommes-nous donc si inaptes à débloquer nos schèmes par nous-mêmes ? Je reproduis sans cesse les mêmes situations, comme un peintre obstiné répète le même motif. Travailler, réussir, prendre conscience de la réussite, s’auto-saboter, échouer. Parfois, je me demande à quoi ressemble la vie de ceux qui ne doutent pas. Ça me parait complètement fou, à la limite du déraisonnable.

Dans ces journées de doutes et de nerfs distordus, où tout m’apparait soudainement comme tout à fait inaccessible, où la valeur de l’or grimpe juste dans ma tête, j’aimerais vagabonder dans la tête des autres. Ça aurait été bien de prévoir une tête de rechange, un cerveau différé pour les moments de doutes. Mais nous n’avons qu’une vie, qu’un corps, qu’un crâne. Pas de plan B. Il faudra régler ses problèmes. Je me dis que ça doit rendre fou de diriger quelqu’un qui fait ses preuves chaque jour et qui se réveille un matin, convaincu qu’il n’est plus capable, qu’il n’y parviendra plus.

Pourtant, ces doutes, je les chéris. Ils sont le matériaux de toute ma petite création, le garde fou qui me retient de la banalité du monde. Sans mes doutes, je ne suis rien. Sans mes nerfs distordus, je ne peux plus m’émouvoir, aimer rire et pleurer sur de la poésie. Ce sont des cycles émotionnels qui vont, partent et reviennent et bien souvent je ne suis qu’un baigneur sur la rive, secouée par les vagues déchainées qui m’emportent. Et je souhaite cette fois que tout soit différent. Le baigneur impuissant emprunte la voie du port et embarque lourdement sur une frégate solide. Qu’il devienne capitaine de l’océan des émotions.

D.A 

Du pain et des jeux

Je me souviens d’un rêve : dans la lourdeur du monde où les rues étaient grises, où les dalles étaient tristes et les passants maussades, je vagabondais joyeusement dans les rires de mes camarades. Nous étions résistants. Le bruit de nos airs entonnés perçait le silence solitaire. Un petit groupe d’âmes en révolte luttait contre « ce qui n’est pas joie ». Après des semaines difficiles j’ai retrouvé la voie des jeux. Il fallait contrecarrer les plans des mentaux hyperactifs, réfléchir autrement et se contraindre au rire. Armée de mes fidèles outils, crayon, cartes à dessiner, marqueur, j’ai tenté d’annoter tout mon imaginaire. J’ai éjecté mon monde sur des rectangles cartonnés, transvaser tout un univers du cerveau au jeu de cartes.

C’est une cartographie intime de mes lieux de replis, une longue vue millimétrée de mes points cardinaux. Quatre jours durant lesquels la vie s’est soudain transmuée en terrain de jeu grandeur nature. Qu’il est bon de s’octroyer le droit d’agir comme un enfant. Chaque jour une nouvelle carte pour voir le monde sous d’autres yeux : mercredi j’ai réfléchi dans la langue italienne, jeudi, j’ai avancé sur la longue route vers Ba Sing Se (il faut avoir dévoré la série d’animation Avatar pour comprendre la référence), vendredi j’ai dû « Faire quelque chose que je n’avais jamais fait » (ce qui s’est rapidement transformé en « fais pleins de choses que tu n’as jamais faites ») et samedi, j’ai fêté mon non-anniversaire.

Rien à faire, je ne comprends pas que nos enseignants aient omis de nous apprendre la joie. Personne ne nous apprend à devenir des êtres libres, c’est la route sinueuse qu’emprunte les solitaires. Certains briseront leurs chaines dans l’activité sportive, d’autres dans la création, d’autres dans la vie de famille. Mais pourquoi personne ne m’a appris à raisonner en jeu de carte ? Un problème, un jeu de carte. Ça semble tellement simple. Il existe une règle néanmoins à ne jamais bafouer : il faut croire à la méthode. Comme un enfant visualise le terrain de son champs de bataille à l’heure où sonne les cors de brume, comme il voit les vagues déferler dans la tempête des mers du Nord, la Calle remplie de provisions et de bouteilles de rhum vieillies, comme il voit son armée s’entrechoquer aux ennemis lorsqu’il s’élance confiant derrière les bannières du pays – pour rêver, il faut croire.

Je dois croire viscéralement aux dieux des mondes imaginaires, croire – comme Alice – aux six choses impossibles. Voyons un peu. 1. Je crois que la terre est un triangle 2. Les mathématiques n’existent pas 3. Je suis capitaine de navire 4. J’ai découvert les Amériques 5. La viande est un légume 6. Les hommes sont tous bons 7. Les artistes sont des rois 8. Je possède un immense château et des hectares de végétation + des serres de botaniques exotiques 9. Je suis immortelle 10. Je peux tuer le Leviathan. Peut-être que le bonheur ne repose que sur l’absurde. Peut-être qu’il ne tient qu’à nous de redonner un sens au monde. Une rose des vents désorientée, sciemment redirigée.

Au nord, je place Le pain et les mets réconfortants, au sud les jeux et l’écho prolongé des rires. A l’ouest, je dessine les plaisirs de la création, à l’est ceux de la culture. Ma bouche a ri, bu et mangé – Mes mains ont travaillé, récolté et créé – mes yeux ont lu et contemplé et tout mon corps, en paix, s’en va remercier la clameur. Et mes cellule crient à tue-tête : « Que règne le pain et les jeux ! ».

D.A

Dans l’échec du guerrier

Dans l’échec du guerrier, aquarelle, 14,8 x 21 cm, mars 2021, Copyright Diane Alazet

C’est un lundi complexe tout à la fois rempli de bilans et de promesses. J’avais repris le travail pour oublier le monde, un travail un peu fou où l’on est sur les routes, où l’on sillonne les villes pour collecter des Fonds à l’intention des associations. J’ai ressenti le besoin d’annihiler le réel, faire comme si ça n’existait pas, retrouver une équipe pour les bonnes bouteilles et les rires. Paradigme posé : l’excellence ou rien. C’est le besoin de briller qui m’a poussé à rembrayer, l’attrait de l’or, la gloire des gladiateurs. Je suis revenue pour exceller, me sentir à ma place un temps, devenir indispensable. C’est l’orgueil du guerrier qui m’a fait me mouvoir. Et cinq semaines plus tard, le bilan d’un échec cuisant.

Je ne peux m’empêcher de comparer mon métier à l’avancée des troupes dans les batailles des temps anciens. Je pense au choix d’Achille : rester paisiblement en Grèce mais être condamné à l’oubli ou choisir la bataille de Troie et périr dans la gloire. Et le guerrier illustre choisira toujours la couronne – si éphémère soit elle. Qu’il est difficile de perdre quand on a su gagner. On cherche dans la métaphysique les pourquoi des comment. Mais on n’y trouve rien, que le constat d’un gladiateur qui s’est trop épuisé, que l’hybris d’un soldat qui s’est pensé trop haut. Après la perte de la bataille sonne l’heure du bilan. Le guerrier a deux choix : baisser les armes et quitter la piste mais son nom sera oublié ou revêtir l’armure pour reconquérir les étoiles.

C’est le repos du soldat, on panse les plaies, on reprend des forces. La voix confiante qui s’était tue revient tranquillement prendre sa place. Et l’on se rappelle qu’au départ c’est l’échec qui avait précédé le talent. Demain, je reprendrai les armes et durant six semaines, la bataille fera rage. Alors paisiblement, dans l’entre deux des luttes, je sculpte mon bouclier, dessinant ça et là les symboles de la gagne. Ce sont mes armes les plus secrètes que je grave au grand jour. Comme il est beau ce bouclier que je dresse devant moi. Il contient en substance tout ce que j’ai été, ce que je suis. Et il contient déjà les lendemains de bataille. Au revoir Berezina, je prends une autre route. C’est dans l’oeuvre d’Achille que je m’en vais piocher. La campagne sera longue et semée de mille fresques, des victoires, des échecs, des rebondissements en tous genres mais l’armée grecque a conquit Troie et partout dans les livres, on cite encore le nom de ses guerriers illustres.

D.A

Les guides de poche

L’Art (revisité), réinterprétation moderne des Iconologies, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange où les professionnels de santé nous prédisent des conséquences graves sur le mental des hommes, il semble fondamental de s’accrocher aux bons outils. Dans une ère où tout est trouble, l’avenir professionnel, les retours climatiques, comment refuser la panique et trouver la sérénité ? J’ai trouvé ma réponse dans un rayon de bibliothèque. Pour les besoins de mon roman, j’ai dû relire Les cerfs-volants de Gary, pensant n’y exploiter que des éléments théoriques. Premier chapitre, bim. Une jeune fille ambitieuse qui désespère de ne pas trouver la voie glorieuse qui lui incombe, les prémisses du nazisme, l’assassinat de l’insouciance, répression de l’espoir. Et dans les odes de résistance de la plume de Romain Gary quelque chose est revenue en moi, une soif inaltérable de rêve et de bataille contre la belle période de merde que nous sommes en train de vivre.

Je me suis alors souvenue de ces milliers de guides qui trainent dans la poussière en attendant leur heure de gloire. Chaque fois que j’ai dû traverser une période difficile, la littérature était là. Elle m’est devenue si familière que selon la situation, je peux déterminer l’auteur qui saura le mieux m’aiguiller. Il y a des clés laissées dans les peintures d’histoire et dans les plans séquences des 35 mm. Nous vivons des temps difficiles mais les réseaux de résistance se sont déjà constitués à l’abri des regards. Tant qu’il nous restera ces malles aux trésors de l’histoire, nous nous battrons à armes égales. J’en viens à songer à me constituer une valise d’urgence remplie de guides de poche. Tout a beau mal tourner, on a beau perdre le contrôle, le monde ne m’effraie pas tant que mes sacs contiennent des pages. Chacun a ses guides propres, moi j’emmènerais avec moi L’éducation Européenne, Les Cerfs-volants, Lady L, Les racines du ciel, Martin Eden, Le vagabond des étoiles, Tous les hommes sont mortels, Jane Eyre, Le Petit prince. Il faudra La vie est ailleurs et l’Insoutenable légerté de l’être et Portrait de Femmes et Roderick Hudson, Le vieil homme et la mer, Pour qui sonne le Glas, Gatsby Le Magnifique et Tendre est la nuit. Il faudrait une valise qui fasse trois fois mon poids.

J’initie une série de dessins sur les modulations de l’iconographie à travers les âges – et tout particulièrement à notre époque. Ils reprendront chacun une grande thématique des Iconologies de Cesare Ripa, chercheur du XVIe siècle, revisité à l’aune de la période actuelle. Le premier de la liste est celui de l’article. La grande illustration centrale est l’allégorie de l’Art (numéroté XII comme dans l’œuvre de Ripa). J’ai tenté d’en proposer une définition plus complexe (puisque la crise contemporaine l’exige) : ainsi au symbole initial j’ai ajouté les masques de la comedia dell’arte, car je vois désormais l’art sous le prisme d’un aide-soignant dédié aux esprits abimés. Il reste une option viable pour ne pas sombrer dans le désespoir de l’avenir. De même pour le stéthoscope en haut à droite. Le tas de livres est une incarnation contemporaine et modernisée de l’art. Les grandes idées abstraites doivent bien trouver des corps pour exister et perdurer. La cible est une référence à la situation dramatique du monde de la culture en ce moment. C’est une valeur mise en danger. Ainsi, le dessin témoigne d’un changement de paradigme : d’un XVIe siècle enclin à la synthétisation d’une idée (où l’illustration de l’art comme une femme maniant des outils se suffisait à elle-même) à une époque qui revendique une recomplexification des valeurs abstraites en leur injectant des éléments de problématiques modernes. L’art a toujours été complexe mais on ne le montrait pas. Aujourd’hui, il l’est tout autant, mais on le revendique.

 D.A     

L’art du combat

L’art du combat, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Il y a mille et une manières de se battre. Toutes sont importantes. Dans ce contexte étrange de privations du droit d’action, il faut savoir y recourir. Toutes ces mesures nous poussent à l’endormissement progressif des choix, des initiatives, des partis pris visionnaires, des tirs d’essais inattendus. Mais nous devons plus que jamais nous autoriser à rêver. Oui, c’est difficile. C’est difficile d’imaginer quand on avance à l’aveuglette, difficile de croire au sublime quand on a tout perdu. Mais c’est une question de choix. Ou on choisit la peur et on accepte n’importe quoi ou on décide de prendre les armes pour se forger tout un royaume.

Ces derniers mois ont vu émerger des multitudes de projets innovants, en tous lieux, dans de nombreux domaines. Des gens de tous horizons qui, pour leur raison propre, ont pris leur courage à deux mains pour aiguiller le monde : environnement, développement durable, art, poésie, théâtre, cinéma, commerce, e-tourisme. Et tous ces visionnaires ont ceci en commun : le constat d’insuffisance, le besoin de rebondissement et la préparation au combat. C’est une guerre déclarée contre la vie par habitude, contre l’admission de principes auxquels on n’a jamais souscrits. C’est une prise de pouvoir de l’homme sur sa nature, un appel à l’imagination.

Tout doit être réinventé et l’art du combat est partout : ceux qui préparent l’avenir, qui tirent un trait sur le passé. Ceux qui noircissent des pages de plans et de projets. Les gens qui déclenchent le changement. Ceux qui conduisent les troupes. Les soldats aguerris qui attendaient leur heure. Tout ceux, de près ou de loin, qui manifeste un « non » et qui enfilent leur attirail pour faire surgir le rêve.

Le jour se lève, il faut se battre : se battre pour construire quelque chose de plus beau, se battre pour refuser l’idée d’une demi-vie, lancer des projets forts, s’atteler à les réaliser. Se battre pour croire (vraiment) à une révolution que nous mènerons de front contre l’ennui de cette époque.

Rédigez vos traités sur l’art noble du combat. Anjou, feu !

D.A