Du pain et des jeux

Je me souviens d’un rêve : dans la lourdeur du monde où les rues étaient grises, où les dalles étaient tristes et les passants maussades, je vagabondais joyeusement dans les rires de mes camarades. Nous étions résistants. Le bruit de nos airs entonnés perçait le silence solitaire. Un petit groupe d’âmes en révolte luttait contre « ce qui n’est pas joie ». Après des semaines difficiles j’ai retrouvé la voie des jeux. Il fallait contrecarrer les plans des mentaux hyperactifs, réfléchir autrement et se contraindre au rire. Armée de mes fidèles outils, crayon, cartes à dessiner, marqueur, j’ai tenté d’annoter tout mon imaginaire. J’ai éjecté mon monde sur des rectangles cartonnés, transvaser tout un univers du cerveau au jeu de cartes.

C’est une cartographie intime de mes lieux de replis, une longue vue millimétrée de mes points cardinaux. Quatre jours durant lesquels la vie s’est soudain transmuée en terrain de jeu grandeur nature. Qu’il est bon de s’octroyer le droit d’agir comme un enfant. Chaque jour une nouvelle carte pour voir le monde sous d’autres yeux : mercredi j’ai réfléchi dans la langue italienne, jeudi, j’ai avancé sur la longue route vers Ba Sing Se (il faut avoir dévoré la série d’animation Avatar pour comprendre la référence), vendredi j’ai dû « Faire quelque chose que je n’avais jamais fait » (ce qui s’est rapidement transformé en « fais pleins de choses que tu n’as jamais faites ») et samedi, j’ai fêté mon non-anniversaire.

Rien à faire, je ne comprends pas que nos enseignants aient omis de nous apprendre la joie. Personne ne nous apprend à devenir des êtres libres, c’est la route sinueuse qu’emprunte les solitaires. Certains briseront leurs chaines dans l’activité sportive, d’autres dans la création, d’autres dans la vie de famille. Mais pourquoi personne ne m’a appris à raisonner en jeu de carte ? Un problème, un jeu de carte. Ça semble tellement simple. Il existe une règle néanmoins à ne jamais bafouer : il faut croire à la méthode. Comme un enfant visualise le terrain de son champs de bataille à l’heure où sonne les cors de brume, comme il voit les vagues déferler dans la tempête des mers du Nord, la Calle remplie de provisions et de bouteilles de rhum vieillies, comme il voit son armée s’entrechoquer aux ennemis lorsqu’il s’élance confiant derrière les bannières du pays – pour rêver, il faut croire.

Je dois croire viscéralement aux dieux des mondes imaginaires, croire – comme Alice – aux six choses impossibles. Voyons un peu. 1. Je crois que la terre est un triangle 2. Les mathématiques n’existent pas 3. Je suis capitaine de navire 4. J’ai découvert les Amériques 5. La viande est un légume 6. Les hommes sont tous bons 7. Les artistes sont des rois 8. Je possède un immense château et des hectares de végétation + des serres de botaniques exotiques 9. Je suis immortelle 10. Je peux tuer le Leviathan. Peut-être que le bonheur ne repose que sur l’absurde. Peut-être qu’il ne tient qu’à nous de redonner un sens au monde. Une rose des vents désorientée, sciemment redirigée.

Au nord, je place Le pain et les mets réconfortants, au sud les jeux et l’écho prolongé des rires. A l’ouest, je dessine les plaisirs de la création, à l’est ceux de la culture. Ma bouche a ri, bu et mangé – Mes mains ont travaillé, récolté et créé – mes yeux ont lu et contemplé et tout mon corps, en paix, s’en va remercier la clameur. Et mes cellule crient à tue-tête : « Que règne le pain et les jeux ! ».

D.A

Les guides de poche

L’Art (revisité), réinterprétation moderne des Iconologies, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange où les professionnels de santé nous prédisent des conséquences graves sur le mental des hommes, il semble fondamental de s’accrocher aux bons outils. Dans une ère où tout est trouble, l’avenir professionnel, les retours climatiques, comment refuser la panique et trouver la sérénité ? J’ai trouvé ma réponse dans un rayon de bibliothèque. Pour les besoins de mon roman, j’ai dû relire Les cerfs-volants de Gary, pensant n’y exploiter que des éléments théoriques. Premier chapitre, bim. Une jeune fille ambitieuse qui désespère de ne pas trouver la voie glorieuse qui lui incombe, les prémisses du nazisme, l’assassinat de l’insouciance, répression de l’espoir. Et dans les odes de résistance de la plume de Romain Gary quelque chose est revenue en moi, une soif inaltérable de rêve et de bataille contre la belle période de merde que nous sommes en train de vivre.

Je me suis alors souvenue de ces milliers de guides qui trainent dans la poussière en attendant leur heure de gloire. Chaque fois que j’ai dû traverser une période difficile, la littérature était là. Elle m’est devenue si familière que selon la situation, je peux déterminer l’auteur qui saura le mieux m’aiguiller. Il y a des clés laissées dans les peintures d’histoire et dans les plans séquences des 35 mm. Nous vivons des temps difficiles mais les réseaux de résistance se sont déjà constitués à l’abri des regards. Tant qu’il nous restera ces malles aux trésors de l’histoire, nous nous battrons à armes égales. J’en viens à songer à me constituer une valise d’urgence remplie de guides de poche. Tout a beau mal tourner, on a beau perdre le contrôle, le monde ne m’effraie pas tant que mes sacs contiennent des pages. Chacun a ses guides propres, moi j’emmènerais avec moi L’éducation Européenne, Les Cerfs-volants, Lady L, Les racines du ciel, Martin Eden, Le vagabond des étoiles, Tous les hommes sont mortels, Jane Eyre, Le Petit prince. Il faudra La vie est ailleurs et l’Insoutenable légerté de l’être et Portrait de Femmes et Roderick Hudson, Le vieil homme et la mer, Pour qui sonne le Glas, Gatsby Le Magnifique et Tendre est la nuit. Il faudrait une valise qui fasse trois fois mon poids.

J’initie une série de dessins sur les modulations de l’iconographie à travers les âges – et tout particulièrement à notre époque. Ils reprendront chacun une grande thématique des Iconologies de Cesare Ripa, chercheur du XVIe siècle, revisité à l’aune de la période actuelle. Le premier de la liste est celui de l’article. La grande illustration centrale est l’allégorie de l’Art (numéroté XII comme dans l’œuvre de Ripa). J’ai tenté d’en proposer une définition plus complexe (puisque la crise contemporaine l’exige) : ainsi au symbole initial j’ai ajouté les masques de la comedia dell’arte, car je vois désormais l’art sous le prisme d’un aide-soignant dédié aux esprits abimés. Il reste une option viable pour ne pas sombrer dans le désespoir de l’avenir. De même pour le stéthoscope en haut à droite. Le tas de livres est une incarnation contemporaine et modernisée de l’art. Les grandes idées abstraites doivent bien trouver des corps pour exister et perdurer. La cible est une référence à la situation dramatique du monde de la culture en ce moment. C’est une valeur mise en danger. Ainsi, le dessin témoigne d’un changement de paradigme : d’un XVIe siècle enclin à la synthétisation d’une idée (où l’illustration de l’art comme une femme maniant des outils se suffisait à elle-même) à une époque qui revendique une recomplexification des valeurs abstraites en leur injectant des éléments de problématiques modernes. L’art a toujours été complexe mais on ne le montrait pas. Aujourd’hui, il l’est tout autant, mais on le revendique.

 D.A     

Quand on aspire à l’art

 

 

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Quand on aspire à l’art, dessin et collage, fusain, crayon, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Quand on aspire à être artiste, on est souvent un petit peu seul. On voit se dessiner lentement les carrières triomphantes des autres. On voit le monde évoluer au fil des ans, des lustres. La toile « Situation » se tisse avec délicatesse et très progressivement, vous sentez l’écart se creuser.

 

Quand on aspire à être artiste, on travaille par devoir. Les jobs sont des cases hasardeuses qu’on coche et qu’on décoche selon les phases d’inspiration et les allées/retours des muses. Parfois, pendant six mois, je suis incapable de produire. Alors, je lègue mon âme au job alimentaire. Un jour, des phrases et des idées re-bourdonnent dans ma tête, comme un mélange confus de pages à inventer. Alors, je sais qu’il faut reprendre la plume et le crayon.

 

Quand on aspire à être artiste, on est guidé par deux extrêmes. D’abord celui de réussir sa carrière artistique ; un jour être édité et que des lèvres prononcent vos noms. Rééxposer des oeuvres dans des événements plus solides. Mais tout ceci est un pari et vous le savez bien. Il se peut qu’à soixante cinq ans, Diane Alazet soit anonyme, que je ne sois pas auteur, que je ne sois pas photographe. Quand on aspire à être artiste, alors, sa vie entière repose sur une partie de pile ou face, une table de black jack où le jeu dure soixante dix ans. On gagne, on perd, on risque, on relance. C’est peut-être ça la vie quand on aspire à être artiste. Et le deuxième extrême s’insinuera bien malgré nous : on se dit que si on échoue, on aura tout perdu. Alors, on songe tout de même socialement à bâtir une carrière parallèle où le corps du réel pourra trouver son compte.

 

Quand on aspire à être artiste, on est tiraillé de partout, entre le pari de la création et le devoir de réussite. On se dit qu’il faudrait que les deux se rejoignent, oui mais en attendant… en attendant, il faut construire. C’est un étrange fatras dont j’ai grand peine à me sortir. Et des questions candides viennent surpeupler ma petite tête : que fait on dans la vie quand on n’est pas artiste ? Faut-il prendre le pari ou lutter contre l’art ? On n’est pas plus heureux quand on ne réfléchit pas ? Si pour une dose d’inspiration extrême, folle, tenace, merveilleusement extatique on doit connaitre des jours (voir des semaines) de troubles créatifs et de doutes d’existence, cela vaut-il la peine ? Malgré tous mes efforts pour me convaincre que non, si je suis aspirante artiste, je sais pourtant que si. Une cure de désintox pour les êtres qui créent, ça n’existe pas. Et cela reviendrait à opérer le monde, un acte chirurgical pour détruire les cellules du rêve.

 

Quand on aspire à être artiste, on vit un peu avec tout ça. Et si je me pose la question de prendre le pari ou non, la réponse résonne au centuple. Oui. C’est vrai, c’est une partie de poker. C’est vrai qu’on est sûr de rien. Mais c’est le rôle des funambules de savoir tenir sur le fil, le temps d’une représentation, du point A au point B. Et si on aspire à rien d’autre qu’à devenir artiste, il faut avoir la force de défier les schémas sociaux. Perdre ou gagner compte peu, c’est un bras de fer aux forces égales. Et si le public est vacant ou qu’on ne parie pas sur vous, souriez, jeunes artistes, et reprenez les armes. Un jour, ce même public vous acclamera peut-être. Et la beauté de ce pari est dans ce drôle d’aspect opaque : peut-être que oui, peut-être que non. Pour le savoir, il faut créer, produire, montrer, proposer et le monde décidera du reste.

 

D.A

Par les yeux des poètes

 

 

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Par les yeux des poètes, crayon, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

Dans ces rues bordelaises au milliers de passants, une vérité jaillit : il faut poétiser le monde. Trop de sourires et de bonjours qui partent dans le vide. Le réel est bien trop ennuyant pour mériter qu’on s’y attarde. Chaque jour, on rencontre des gens courbés sous le poids quotidien des tâches qu’on leur impose, des ordres administratifs, des impôts, des factures, des choix sociaux et affectifs. Ils ont l’air tristes et abattus et leur vision est monochrome.

 

Alors je viens prôner le retour aux yeux des poètes. La même réalité peut avoir mille filtres différents selon qu’on la contemple ou qu’on lui jette un bref regard. Pourtant, le fabuleux peut advenir partout. Il suffit, pour le voir de porter des lunettes spéciales. Leurs verres sont polychromes et elles révèlent le Beau même dans les scènes les plus banales et les discours les plus communs. Le monde est saturé de décorums à découvrir, mais il faut pour cela savoir se détacher du reste, quitter l’assignation du poids des bonnes manières, oser prétendre à un point de vue.

 

Je pense que les meilleurs poètes n’écrivent pas tous des vers. Et les meilleurs recueils se lisent dans les regards. Il existe des millions de façons de concevoir le monde. Il faut trouver la sienne et la cultiver joyeusement, l’aimer, la dépenser, la partager, la faire grandir. Nous avons tous un rôle à jouer dans ce réel multifacette. Surprenons nous, réinventons, empruntons les sentiers sauvages. Le quotidien est romanesque si on l’observe bien en face. Au fond, personne ne veut d’une masse aux lentilles monochromes. Nous cherchons l’expérience ; concevoir de nouvelles couleurs, trouver des pigments inconquis. Nous sommes des artisans, des lunetiers millénaires qui façonnent et adoptent les verres qu’ils ont eux-mêmes conçus. Alors concevons bien, beau, magistral, hors normes.

 

Car nous pouvons tout voir, tout faire, tout construire. Plutôt qu’une fabrique de masse, on pourrait chacun faire ses choix. On essaierait les verres de ses amis les plus loyaux. Comme les lunettes classiques, on les retirerait subitement, surpris par la divergence visuelle de nos lentilles respectives. On verrait dix, vingt, cent, mille vues contradictoires. Ce serait d’une richesse folle, voir le monde des yeux des poètes.

 

D.A

La quête des nouveaux lieux

 

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Croquis de la Cathédrale St André, place Pey Berland, Bordeaux, crayon, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Quitter Paris pour plusieurs mois. Parcourir de nouvelles frontières. Arrivée : Bordeaux Saint Jean.

 

On a le coeur à mille à l’heure quand on découvre une nouvelle ville. On entend les habitués parler du nom des rues, des quartiers, des arrêts, des cafés, des grandes places. Et pour vous, ce sont des noms vierges. Peu importe les millions de piétons à en avoir foulé l’asphalte, les touristes, les bordelais, les provinciaux, les arrivants. Pour vous, ce ne sont que des noms vierges. Tenter maladroitement d’imaginer les lieux en entendant de ci-de là « Rue Sainte Catherine », « Place Saint Projet », « Les Quinconces », « La grosse cloche ». Très vite les mécanismes de l’imaginaire s’enclenchent bruyamment pour dessiner quelques contours. Car il est impossible de concevoir un lieu 0. Prenez n’importe quel homme. Dites un nom de rue qu’il ignore. Il sera incapable de ne rien imaginer, incapable de concevoir un espace non conçu.

 

On a tous ses méthodes pour découvrir une ville. Un peu intuitivement et sans trop réfléchir, j’ai retrouvé la mienne – recouverte de poussière ; se perdre dans les rues avec l’esthétique pour boussole. Marcher, marcher longtemps jusqu’à l’emplacement idéal. Un monument de pierre, une cathédrale ou une église. Quelque chose d’emblématique et de savamment travaillé. Là, se poser nonchalamment sur le sol aux milliers d’empruntes. Sortir le matériel de dessin. Un grand bloc, un crayon et une gomme misérable. Prendre un temps consacré pour observer l’édifice : d’abord dans sa globalité (l’échelle, la forme, le cadrage à envisager), puis dans son infinie précision (les ombres, les gargouilles, la géométrie, les vitraux).

 

Et ce temps de contemplation vous fait sentir le lieu plus fort. Alors, seulement, assise un peu en vrac sur la place Pey Berland, observant, fascinée la cathédrale Saint André, je me suis remémorée la découverte de Paris. Dix huit ans, je quittais ma Bretagne ( et tous ceux qui comptaient pour moi) pour investir la capitale et étudier l’Histoire de l’art. Paris m’intimidait. Je ne connaissais personne. J’ai eu la drôle d’idée d’interroger des gens, questionnaire en main, sur n’importe quel sujet, à la recherche de poètes. Et simultanément, je passais des après midis à esquisser l’église de la place Saint Sulpice. Alors, à Pey Berland, aux premiers coups de crayon, j’ai cerné ma méthode d’apprivoisement des villes. Elle commence par la pierre pour se terminer au fusain. Et la cathédrale esquissée, après cinq heures sous le soleil, je sentais que le lieu n’avait plus grand chose d’étranger. Bribes de conversations de passants bordelais avaient sauté à mes oreilles durant tout le temps du croquis. J’appréhendais les lieux. j’appréhendais les gens.

 

Retrouver le plaisir du dessin réaliste. S’attarder sur la géométrie des pierres. Passer la précision des figures. Les commentaires semi-discrets des familles en vadrouille quand ils aperçoivent ton croquis. Les compliments d’enfants. Brèves discussions. Les jeunes qui discutent au café des turpitudes adolescentes. Une place vivante qui vibre au son du mouvement retrouvé. Des petites âmes  – comme partout- qui ressortent d’une vie mise sur pause.

 

Comme aux temps doux de l’aventure, boite de pandore canonisée, j’ai retrouvé mes rites à la conquête des lieux.

 

D.A

La pellicule perdue

 

 

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La pellicule perdue I, photographie, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Il y a quelques jours, en allant chez le photographe pour développer ma première pellicule argentique, il m’est arrivée une drôle d’aventure. Je crois qu’il faut d’abord vous en raconter la genèse ; j’ai acheté cet appareil il y a environ quatre ans, convaincue qu’un bon artiste se devait d’être multi-médiums (ce qui est tout à fait réfutable). Un an plus tard, me voilà dans les rues italiennes à longer le pays pour huit mois de voyage. Dans l’entre-deux du Grand Tour, quelque part à Naples, un ami photographe propose de m’initier à la prise argentique. Il prend mon appareil et m’offre généreusement l’une de ses pellicules personnelle. Et voilà, c’était parti, des heures d’attente pour une lumière parfaite, une après midi entière pour deux clics retentissants. Je découvrais la patience folle des photographes d’autrefois et le rôle prépondérant de la modernité dans nos nouveaux gestes créatifs ; le numérique permet de tout capter, à tout moment, sans attente, sur le vif. Le numérique a fait du monde un décor docile pour nos yeux. Il se pliera à nos désirs en prenant patiemment la pose.

 

Depuis ce jour, l’Olympus argentique m’a discrètement suivi, souvent en arrière plan et je dégainais peu. Il a été témoin du grand tour italien, PRIS : les clichés du centre de méditation où je travaillais comme volontaire en surplomb du lac d’Orta, PRIS : les après midis courts à voir mon amoureux, PRIS : quelques moments suspendus à shooter des amis rares, PRIS la période inédite du coronavirus, en somme trois années de souvenirs et de quêtes iconographiques.

 

Revenons donc à la visite chez le photographe. Je papote avec la développeuse, lui donne mon bon de commande, elle cherche dans ses dossiers. Je l’entends dire ces mots « Votre pellicule était vide. Il semblerait qu’elle ait été mal enclenchée au départ ». Et je pense douloureusement à trois années de souvenirs en cendre. Je pense que l’appareil est un camarade bien cruel, le seul autre que moi a avoir été témoin de toutes ces scènes à la fois – des décors, des pays, des climats différents, des lieux que je ne verrais peut être plus jamais et dont le clic sonore devait être le garant. Ridicule non ? N’est-ce pas une belle manière de se faire rappeler à l’ordre. Ma pellicule est vide. J’ai l’impression qu’une partie infime de ma mémoire, qu’une micro particule de ma quête de beauté a été rembobinée. Bel et bien rembobinée.

 

La developpeuse voit mon air triste. Elle compatit. Elle pose la nouvelle bobine dans mon appareil malicieux pendant qu’elle jette LA pellicule. Je lui demande si je peux la récupérer. Elle me regarde, amusée. « Je fais des trucs artistiques, ça peut toujours servir » aura-t-elle en guise de réponse. C’était partiellement vrai. La raison était plus profonde ; je ne doutais pas qu’il fallut un sanctuaire digne de ce nom à cette pellicule si intime. Je ne pouvais pas la laisser pourrir dans une poubelle commune, collée à d’autres pellicules perdues. Il fallait en faire quelque chose. La mettre en scène, lui donner un rôle, et faire d’elle un symbole.

 

Alors je m’y suis attelée. Je suis rentrée chez moi. J’ai sorti la nappe, le vase, le vil témoin photographique et la pellicule perdue. Je les ai agencé de façon à revisiter le genre de la Nature morte. Je pense que vous connaissez tous mais petite piqûre de rappel. La Nature morte est un sous-genre pictural qui voit son apogée vers le XVIIe siècle. Ces tableaux « vanités » – comme on les appelait aussi – se faisaient les allégories des thématiques de la mort, du temps qui passe, vacuité,  perte, absence. Alors moi et ma pellicule perdue, on s’est dit que c’était ce qui nous fallait. Elle aura quand même eu sa série attitrée, peut être qu’elle préférait être devant l’objectif et qu’elle attendait patiemment et sournoisement son heure. Peut-être qu’elle, elle savait depuis le tout début que tous ces clics bruyants étaient tirés à blanc. Tant pis. Elle est devant les projecteurs.

 

 

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La pellicule perdue II, photographie, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Et puis soudain, j’ai eu une révélation. Que cette pellicule ait imprimé ou non n’avait pas vraiment d’importance. Elle contenait en substance ce que j’avais cru perdu. Elle avait assisté à tout, puis validé son clic. La pellicule perdue n’était vide qu’en apparence. En propre elle était pleine d’une masse de souvenirs, mais l’oeil humain était trop faible pour savoir les discerner. Je m’en rappelais de quelques uns. Pas tous. Et cette bande passante de souvenirs invisibles me ramena à Platon. Le philosophe explique que l’invention de l’écriture a pu avoir un effet délétère sur la fonction de la mémoire. Si l’homme, en effet, possède un médium efficace pour se remémorer, il n’aura plus besoin de faire l’exercice de lui-même et ses capacités cognitives en ressortiront amoindries.

 

Il en va de même pour la photographie. Et la pellicule vide devenait un outil, comme une boite à images invisibles aux yeux du monde, qui devait m’exhorter à me remémorer. Peut être qu’au fond rien n’est dû et peut être que tout ça nous rappelle comme le monde et ses éléments sont aujourd’hui serviles, placés comme des pions à notre disposition. Je vis un moment fort dont je veux me souvenir, « eh bien cliques, tu pourras y revenir plus tard, tu auras juste à regarder ». Alors, tout humblement, je regarde ma pellicule et je lui envoie un « merci ». Si elle avait été pleine, j’aurais été émue, contemplant les clichés de moments fabuleux. Mais je me dis que son statut m’émeut plus fort encore. J’ai gardé en ce monde en objet unique, un objet que personne ne possèdera jamais, ne comprendra jamais, ne percevra jamais. J’ai trouvé en ce monde un objet extraordinaire qui défie les lois de l’univers : un objet décrété vide et plein à la fois.

 

 

D. A