Cette dalle de postérité

Planche de mon livre d’illustration en cours de réalisation, 2022, copyright Diane Alazet

Harpentant les chapitres de l’Immortalité de Kundera, de drôles de pensées me viennent. Valses de personnages humains submergés par la peur de devoir dire adieu au monde : caractère intranquille brûlant de laisser une empreinte, femme soucieuse de rester dans l’histoire par sa correspondance avec des artistes de génie (Goethe et Beethoven, rien que ça), allant jusque créer des lettres de toutes pièces, retoucher des extraits, prêter au poète Goethe des mots tout à fait passionnés lorsqu’ils n’étaient que vaguement tièdes. L’entreprise d’une vie pour rester dans l’histoire. Nous sommes une espèce bien étrange. Tout plutôt que l’oubli. Je me demande ce qui nous pousse à chercher la postérité. C’est sans doute la nécessité de devoir produire un sens, justifier toute cette expérience d’absurdité sublime. Parfois, je me dis que les dieux sont des entités peu clémentes : créer des êtres pensants pour qu’ils interrogent tout, sans trouver la moindre réponse. Un vague écho du ciel et toujours plus de doutes.

Alors, dans leur grande charité, deux ou trois fois par siècle, ils nous envoient des Kundera, des Gary, des Saint Exupéry, des London. Ils nous envoient quelques surhommes pour balancer quelques réponses aux petites existences humaines. Et dans cette lecture magistrale de L’Immortalité, au coeur d’un dialogue édifiant entre le poète Goethe et Ernest Hemingway, dans l’espace post-vie, une angoisse dingue s’est dissolue. Les deux artistes débattent du but de l’écrivain : laisser des livres au monde pour ne jamais vraiment mourir. Goethe est en désaccord. Pour lui, la postérité n’est rien d’autre qu’une situation où l’histoire te dérange, te déloge, éternellement, sans pause, sans honte. Il demande la mort en paix, le silence des hommes à son compte. Une vision prodigieusement poétique que je suis tout à fait inapte à retranscrire ici. Il vous faudra lire ce chef d’oeuvre.

Et puis, je pense au choix d’Achille : une vie longue et sereine, emplie de toutes les joies des hommes mais condamnée à l’oubli / une mort prématurée dans les rangs de la guerre de Troie mais la gloire éternelle promise. Si je condamne son choix – la mort glorieuse évidemment- je me dessine un joli leurre. C’est le choix le plus évident, le choix le plus humain. Nous sommes des êtres fascinants, objets d’études à l’infini, monstres complexes absolument subtils, des demi-dieux et des pourceaux, des génies et des bêtes, des élus et des damnés.

Dans l’exercice hypocrite d’ériger ces valeurs comme parfaitement universelles, personne n’est dupe, je suis en planque. Il est évident que cette soif d’immortalité, que cette dalle de postérité est réservée à un petit nombre d’élus égocentriques qui veulent rester dans l’histoire, appartenir aux pages des bibliothèques des autres, voir leurs oeuvres encadrées sur les murs des siècles, entendre prononcer leurs noms par des lèvres étrangères dans des temps inconnus, un quantique des quantiques, comme une formule magique pour exister encore, à tous prix, coûte que coûte, pour ne jamais quitter la surface du monde. Pour ne jamais quitter la surface du monde. J’appartiens aux égocentriques. Etrange que des temps si obscurs soient impuissants à nous ôter cette absolue soif d’exister – au passé, au présent – et pour certains – au futur. Des animaux fascinants, je vous dis.

D.A

Inventer des mondes et des contes

Le terminal des poètes, live d’illustration en cours, aquarelle, planche 4, 2022 copyright Diane Alazet

Depuis quelques semaines maintenant, j’ai un cap en tête : la réalisation d’un livre d’illustration. Il aura fallu vingt huit ans pour comprendre que mes passions respectives pour l’écriture et le dessin pouvaient se fusionner en un médium commun. Alors, j’ai commencé ce travail de longue haleine. Première étape : déterminer l’histoire. Il faut imaginer proposer carte blanche à un esprit nourri de milles imaginaires, un esprit un peu fou, fasciné par l’absurde, déboussolé mais sur la route. Imaginer une injonction à inventer un monde avec ses propres règles et son propre système. Il faut tout repenser : les lois, la politique, la mentalité collective, le système pécunier, la monnaie, la valeur du temps et de l’argent, tout. Un monde où tout doit être re-programmé. Exercice fascinant. Lâcher sur du papier mon chaos créatif et l’organiser en histoire. Mettre de l’ordre dans les idées, les combiner, les agencer pour y bâtir une structure où les lecteurs iront vaquer. Créer un refuge pour les âmes écoeurées du monde, celles qui ne croient plus, celles qui ne rêvent plus. Injonction à l’espoir et à la résistance contre la fatalité du monde.

Puis, vient le travail d’illustration. Prodigieux exercice que celui-ci : une page blanche, des idées, un crayon, l’aquarelle. Et paf, une heure passe, un monde est apparu. Un monde bien vivant, visuel, quelque chose de tangible, plus réel que les mots. Il faut déterminer la charte graphique, la tête des personnages, l’épaisseur de leurs traits. Puis, les goûts vestimentaires. Puis la personnalité. Choisir l’univers global, sa structure, ses tons chromatiques et leur évolution dans le récit. Des recours répétés aux cours d’analyses filmiques où le petit moi du passé scrutait des successions de plans en les décortiquant pour leur trouver un sens. Cette fois, c’est pour ma pomme. Je dois créer mon propre monde. Dessiner les planches une à une comme on construit un story-board. Les angles de vue, les partis pris visuels, esthétiques, le choix des couleurs, des médiums. Ici, du crayon de couleur, là de l’aquarelle, plus loin de l’acrylique. La sensation d’avoir poussé les portes d’un royaume sans limites, imaginer des contes pour qu’ils voyagent dans d’autres yeux, dans d’autres bouches, dans d’autres têtes. Et l’espoir qu’ils existent pour un grand nombres de lecteurs, qu’ils vagabondent ailleurs. Le voeu (un peu mégalomane) qu’ils traversent le temps.

Alors, devant mes feuilles vierges, je rêve de ce nouveau monde à bâtir. Je rêve aux aventures qu’il reste encore à écrire, à raconter, à inventer, à construire. C’est l’injonction du rêve et je m’y plie sans négocier, car il est mon seul roi, le seul maître auquel j’obéis.

D.A

Retrouver la photographie

Palazzo Spinelli à l’eau du Finistère, Série Surimpressions, OLYMPUS DIGITAL CAMERA, mars 2022, copyright Diane Alazet

Cela faisait des années que je n’avais pas touché un appareil photo. Ça avait été comme une fièvre ; la découverte d’un médium fascinant vers l’âge de seize ans, des expérimentations, l’apprentissage. Puis, peu à peu, l’idée d’une piste plus politique, l’instrument comme preuve, comme objet de questionnement social. Il fallait aussi que la poésie vienne mettre son nez dans tout ça. J’ai eu la chance très tôt de pouvoir exposer mes travaux à Paris, durant mes études. Et puis l’échec d’un concours d’entrée à l’ENSP de Arles et puis le voyage et puis plus rien. Cinq années sans photographie, sans réelle production.

Je m’étais accoutumée à « couvrir » les évènements politiques par l’image, les manifs à Paris, les nuits debouts, les mouvements sociaux. Il y en aurait eu pourtant des occasions de partir vagabonder dans les cortèges furieux, entre les gilets jaunes, les manifs pour le climat et le black lives Matter. Mais rien. Pour les séries plus poétiques, intimes, artistiques, mille projets dans les tiroirs qui prenaient la poussière.

Alors en août dernier, en quittant Paris pour Bordeaux, j’ai refait mon site internet (www.dianealazet.com) et j’ai contacté toutes les galeries du coin pour repartir au combat. Drôle de constat pourtant : rien de neuf à montrer, je n’avais plus rien produit depuis cinq ans. Alors, j’ai ressorti mon vieux book en me disant : « voyons tout de même, on ne sais jamais ». Quelques jours plus tard, un appel de la Galerie Sixteen et de son directeur Jean Pierre Fleury, un projet d’exposition et l’idée de réaliser conjointement un livre avec ses photographies et mes textes. Une condition néanmoins : « Tu dois produire une nouvelle série ».

Alors, un peu la peur au ventre, j’ai réouvert mon photoshop et je me suis remise au travail. J’avais oublié ce que c’était… Ce sentiment de chimiste dans son laboratoire quand on confronte des centaines d’images pour les faire fusionner avec d’autres consoeurs, quand on est responsable de tout mais coupable de rien, quand on joue, qu’on travaille, qu’on module, qu’on transforme. Car il s’agit bien de cela, faire des surimpressions en photographie, c’est de la métamorphose. C’est l’aptitude à voyager dans le temps, être à deux endroits à la fois. Vous les choisissez, elles, parce que vous captez quelque chose que vous n’aviez jamais décelé, une ressemblance, un point commun, une émotion assimilée. Dans le laboratoire, vous vous amusez des souvenirs et vous faites danser la mémoire. Aucun contrôle mais un terrain de jeu infini aux millions de possibilités. Toutes ces combinaisons vous donneront parfois le vertige, surtout ne pas s’arrêter, pousser le curseur toujours plus loin. Tout doit être testé. Et parfois, sans crier gare, quelque chose jaillit, une surprise, une bonne combinaison, le tube à essais prend et ça vous dépasse complètement. La composition ou la couleur, le mélange de deux formes, n’importe quoi. Parfois, vous l’avez et ça vous saute aux yeux. Il faut parfois des heures d’expérimentations pour avoir la bonne prise et croyez-moi, ça vaut le coup. Ce moment extraordinaire où vous avez saisi quelque chose du monde et de vous-même, ce moment où le coeur tambourine à tout rompre, où le cerveau éructe, où le corps est en sueur. Et vous tenez votre eurêka. Alors, bien installée, je me sens reconnaissante, reconnaissante d’avoir la chance de connaitre ce sentiment et viscéralement fière d’avoir repris les armes.

D.A

Joyeux article d’anniversaire

Il existe des gens qui vous réapprennent à croire. Des gens spectaculairement vivants, des maîtres du rire et de la légèreté, des exemples aériens qui vagabondent de place en place, de fête en fête, de rencontre en rencontre. Ces gens là ont appris à voir le monde différemment et cette vision il la propage dans l’écoulement du quotidien. De leur bouche le mot « ennui » est absolument proscrit. Et chaque jour, l’adrénaline doit succéder à l’adrénaline. L’exception doit faire loi, les jours sont des spectacles. La pièce du monde se joue, ils en sont les conteurs. J’ai eu la chance immense de rencontrer l’un d’eux, au détour d’une autre aventure dans laquelle il avait plongé. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un de si profondément libre. Des doutes, il en avait, mais il savait les dominer. Ils attendaient sagement dans le sas du monde des rires, à crever d’ennui dans un coin en attendant qu’on les rappelle. Lorsque vous rencontrez ces gens, vous chérissez chacune des traces qu’ils ont laissé dans votre mémoire. Une infinité d’images gravées : un ukulele, un hamac, des lunettes de soleil, les premières notes des copains d’abord, des genoux qui se touchent, les yeux menthe à l’eau, un truc phénoménal. Lorsque vous rencontrez ces gens, parfois, vous vous demandez comment tout cela peut être possible, une telle charge de poésie, ça tient de l’improbable. Il existe des gens qui apaisent les peurs, qui sculptent dans la banalité des jours des oeuvres hors du commun.

Je me souviens de cette rencontre pour avoir été celle qui a su métamorphoser mon approche de la création : il est la toute première personne à m’avoir donné envie d’inventer en couleurs. Avant, cela tout était sérieux, les fusains se mêlaient en notes de noirs et blancs. Il manquait quelques chose. Difficile pour un petit artiste de se sentir condamné à l’a-chromatique lorsque le monde est rempli de chefs d’oeuvres de pigments. J’avais un rêve inaccessible, il en a tracé le chemin. C’est en ce sens, je pense, que cet être est une muse. Il existe des milliers de muses aux formes et aux notes différentes. Certaines vous font créer de la mauvaise manière, d’autres vous poussent dans le chaos pour trouver une bribe de beauté. Mais j’ai trouvé ma muse à moi, celle qui m’apaise souvent, qui m’aide à traquer le sublime, par à coup, de jour en jour. Une muse qui fait barrage à la violence du monde, qui calme l’intellect en faisant résonner les rires.

Demain, cette existence fêtera ses trente ans. Je me dis qu’il faut le crier, que le monde doit savoir. Je me sens incroyablement chanceuse d’être son compagnon de route, son binôme d’explorateurs, son frère d’aventures folles. C’est une muse qui vous donne envie de partir conquérir la terre, de vagabonder éternellement vers de nouveaux sentiers de route. Et dans ses yeux, le monde devient spectaculaire. Alors, par ricochet, j’en perçois la grandeur.

D.A

Dans la peau du navigateur

Navigateur, aquarelle, 21 x 29,7 cm, 2021, Copyright Diane Alazet

Je n’ai jamais très bien compris la nécessité de l’ordre. Partout où l’on m’assignait des objectifs de compétence, je dégainais une arme plus puissante qu’aucune autre, une longue vue double face pour observer le monde. On y apercevait deux visuels distincts. 1. l’image de la réalité 2. Un univers créé de toute pièces par la force de l’imagination. L’objectif : transgresser les habitudes, percevoir différemment, apprendre à regarder le monde avec d’autres yeux. Dans un drôle de système où il faut être performant, rentable, productif, un petit poète doit chercher à inventer d’autres termes, changer les chiffres en rêves, construire de nouvelles formes. Alors, j’ai dessiné une vieille carte du monde. Cinq semaines, un voyage. De recruteur de donateurs je suis devenue navigatrice, explorateur. Cinq semaines pour conquérir le monde, ramener des ressources, noircir les cartes de noms, de mots, de villes parcourues. Une journée productive = le passage d’un lieu à un autre. Apprendre à regarder le monde sous un regard décalé, biaisé, détourner le sens du système pour qu’il vous corresponde, qu’il fasse sens pour de bon. Nous pouvons changer la société, c’est une nécessité. Mais il faut aussi être capable de transmuer sa perception. Comme le monde est ennuyeux sans l’ajout de la création. Apposer au réel le sceau de l’imagination. Aucune limite n’est tolérée car l’extra-ordinaire est partout : dans la répétition des jours, dans l’attente, dans les chiffres, dans la quête d’un avenir, dans les rues, les salles de cinéma, les bars et les cafés bondés, dans l’ennui, dans la peur, dans le vide, dans l’excellence. L’ordinaire n’est qu’une moitié d’un tout.

Alors, je noircis tranquillement ma carte. Voyager de Paris à Londres, de Londres à Athènes, d’Athènes à Vienne en parcourant la Vendée. Plus rien n’est impossible. Les limites sont suspendues. Je peux faire le tour du monde en restant sur les terres françaises. Je peux devenir capitaine de navire en brandissant un kway associatif. L’inertie n’existe plus. Le mouvement est partout. Voir le monde sous d’autres yeux, c’est accepter d’être nomade, toujours, chaque fois. C’est ne plus jamais quitter la route même quand les pas sont à l’arrêt. On parle de l’importance du voyage physique, mais on ne mentionne jamais assez la nécessité du vagabondage de l’esprit. L’imagination produit ses propres cartes, ses univers distincts, ses couleurs, ses perceptions. Je parcours mes cartographies sur le pont du navire. Capitaine. Naturaliste. Explorateur. Navigateur. Il faut prendre la route pour mater l’ennui.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

La beauté s’était tue

Chasseur de poésie, fusain, 27,3 x 35,7 cm, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Me voilà de retour après quelques semaines un peu compliquées. C’est peut-être la première fois que je n’avais rien à dire. Etrange période pour un petit poète que celle où vous oubliez la beauté. Je me suis réveillée un matin, il manquait quelque chose. Il manquait la succession des rituels qui font d’une journée un spectacle. Il manquait la littérature. Il manquait le temps. Il manquait la création, le dessin, la sagesse, la méditation. Il manquait la soif de savoir, la détermination à apprendre. Drôle de moment d’une vie où la beauté devient muette, elle ne vous attire plus, vous êtes trop occupé au reste. Quand un petit poète tourne le dos au Beau et qu’il reste fixé sur la banalité du monde, il perd un peu de lui, il doute, il tremble. Il fallait sortir de l’arène pour comprendre une chose aussi simple : le bonheur ne va pas de soi. Il doit être cherché, conquis, soigné, choyé. Pour chercher le bonheur, il faut être un athlète et ne rien laisser au hasard. Nous arrivons au monde avec un maigre trousseau de clés. Au hasard des années, des rencontres, des expériences, des découvertes, nous le rendons plus dense, plus lourd, plus complet. Un jour, le maigre trousseau se change en un immense jeu de clés. Elles qui ouvraient autrefois de toutes petites portes pénètrent des serrures dorées. Ce trousseau contient tout ; il possède en substance votre alchimie complète. Pourtant parfois, nous l’oublions au fond d’une poche usée, dans un sac au placard. Et dans ce laps de temps, toutes les portes sont fermées. Drôles d’animaux que les Sapiens, brillants dans de nombreux domaines mais tout à fait hébétés de ne pouvoir ouvrir une porte sans avoir apporter leur clé.

J’ai mis de côté les rituels que j’avais créé depuis des mois, j’ai abandonné ma tour, par fatigue de l’effort. On peut dire que j’ai été en vacances du bonheur. Maintenant, c’est la rentrée, il faut remettre en place les pions. Je n’aurais jamais imaginé que l’épanouissement personnel était une affaire de rigueur, que pour être véritablement heureux, l’artiste devait s’astreindre à la création. Que s’il faisait le choix de la flemme, la vie continuerait son cours mais qu’elle le ratraperait par la fatalité du vide. Et me voilà, petit être tout désorganisé à chercher à construire une méthode pour le Beau. Je n’ai jamais été qu’un chasseur poétique. Si le chasseur arrête sa traque, il lui manque deux trophées : 1. L’adrénaline du cheminement 2. La victuaille.

C’est un exercice de rigueur, je l’apprends en notant ces lignes. Il faut relancer la machine, traquer la poésie du monde. Ajuster les lentilles, ré-aiguiser la vue. Il faut reprendre la route des conditions du rire, du beau, des fabulations absurdes. Je cherche mon trousseau, il m’attendait sagement où je l’avais laissé, extraordinairement excité à l’idée d’ouvrir d’autres portes, un peu ensommeillé par ces semaines d’oubli. J’ouvre la serrure, je pars en chasse. La beauté peut être partout.

D.A

Carnet de voyage du quotidien

En ces temps difficiles où il n’est plus possible de voyager, où le dépaysement de l’autre bout du monde est sans cesse reporté et reporté et reporté, j’ai eu l’idée d’un nouveau projet. Un carnet de voyage du quotidien. Je voulais élargir la notion de journal de route, je voulais la questionner, l’enrichir, la distendre, la transformer. Et pourquoi pas réfléchir à l’élaboration d’un carnet plus abstrait ? Puisque les frontières sont fermées, autant élargir nos imaginaires et donner la Belle part aux histoires dans nos têtes.

Alors, j’ai pris des notes sur mes préoccupations du mois, les films que je regarde, les sources d’inspiration du moment, les livres lus, aimés ou non, les sentiments récurrents, les obstacles rencontrés, les clés débloquées pour y remédier. Bref, toute la matière que j’ai pu trouver à disposition, je l’ai éjecté mois par mois sur mon petit carnet de poche. Après une première ébauche pour le mois de janvier que j’avais publiée il y a quelques semaines sur mon compte Instagram de Journal d’une artiste du lundi, voici le carnet de bord des mois de mars/avril.

J’y ai dessiné et peint à l’aquarelle une carte de la Bretagne avec la mention « Itinérante Bretagne Surfrider » parce que durant ces deux mois, j’étais en mission de collecte de fonds pour la Fondation Surfrider Europe (pour la protection des Océans) et j’y est retracé le parcours que nous avons effectué avec l’équipe (un bon tour de la région quand même). Sur la double page, j’ai recopié mon poème aléatoire du mois de mars et la moitié de celui d’avril (pour rappel les poèmes aléatoires consistent pour moi à noter çà et là dans le mois des phrases entendues dans divers contextes, les mettre bout à bout pour en faire un poème – ils sont dispo sur mon wordpress et chaque mois sur mon compte Instagram). Le logo de Sufrider est en milieu de page car c’est la cause qui a occupé la majeure partie de cette période pour moi mentalement. Aux quatre coins de la page, j’ai tracé les sigles du dessin animé Avatar, le dernier maître de l’air, que j’ai goulûment re-avalé ces dernières semaines et qui m’a ramené bien arrière, pour mon plus grand plaisir. Les noms des auteurs lus parcourent également la feuille. Enfin, en bas, un dessin de pierres alignées car nous avons eu l’occasion de visiter le site sacré celte de Carnac et je souhaitais en garder une trace.

J’ai toujours été obsédée par le besoin de tout garder, les souvenirs, les post it, les dessins, les lectures, les brochures, les petits mots, les objets, bref…. Toutes les traces d’un présent voué à devenir passé. Je suis incapable de jeter, j’ai l’impression de trahir, d’abandonner, de perdre. Comme s’il fallait à tous prix accumuler les souvenirs, garder des preuves de son histoire pour pouvoir s’émouvoir encore, s’accorder le droit à la nostalgie. Comment créer-on le spleen quand on jette le passé ? C’est un amas de preuves qui dit :  » tu as vécu », peut être que je les garde pour le temps des vieux jours, ce sont peut être les trophées d’une vie sans cesse mouvante. Et ce carnet du quotidien est la méthode que j’ai choisie pour reporter mon univers et me souvenir de tout. L’album photo ne suffit pas. Il omet les aspirations, les doutes, les sources d’inspirations profondes. Je voulais quelque chose qui me permette de mieux comprendre, de me remémorer vraiment, comme une boîte à souvenirs visuelle, quelque chose qui imprime, qui infuse totalement.

Dans un bloc encore vierge, j’ai éjecté du moi – tranquillement mois par mois, je voudrais l’enrichir.

D.A

Du pain et des jeux

Je me souviens d’un rêve : dans la lourdeur du monde où les rues étaient grises, où les dalles étaient tristes et les passants maussades, je vagabondais joyeusement dans les rires de mes camarades. Nous étions résistants. Le bruit de nos airs entonnés perçait le silence solitaire. Un petit groupe d’âmes en révolte luttait contre « ce qui n’est pas joie ». Après des semaines difficiles j’ai retrouvé la voie des jeux. Il fallait contrecarrer les plans des mentaux hyperactifs, réfléchir autrement et se contraindre au rire. Armée de mes fidèles outils, crayon, cartes à dessiner, marqueur, j’ai tenté d’annoter tout mon imaginaire. J’ai éjecté mon monde sur des rectangles cartonnés, transvaser tout un univers du cerveau au jeu de cartes.

C’est une cartographie intime de mes lieux de replis, une longue vue millimétrée de mes points cardinaux. Quatre jours durant lesquels la vie s’est soudain transmuée en terrain de jeu grandeur nature. Qu’il est bon de s’octroyer le droit d’agir comme un enfant. Chaque jour une nouvelle carte pour voir le monde sous d’autres yeux : mercredi j’ai réfléchi dans la langue italienne, jeudi, j’ai avancé sur la longue route vers Ba Sing Se (il faut avoir dévoré la série d’animation Avatar pour comprendre la référence), vendredi j’ai dû « Faire quelque chose que je n’avais jamais fait » (ce qui s’est rapidement transformé en « fais pleins de choses que tu n’as jamais faites ») et samedi, j’ai fêté mon non-anniversaire.

Rien à faire, je ne comprends pas que nos enseignants aient omis de nous apprendre la joie. Personne ne nous apprend à devenir des êtres libres, c’est la route sinueuse qu’emprunte les solitaires. Certains briseront leurs chaines dans l’activité sportive, d’autres dans la création, d’autres dans la vie de famille. Mais pourquoi personne ne m’a appris à raisonner en jeu de carte ? Un problème, un jeu de carte. Ça semble tellement simple. Il existe une règle néanmoins à ne jamais bafouer : il faut croire à la méthode. Comme un enfant visualise le terrain de son champs de bataille à l’heure où sonne les cors de brume, comme il voit les vagues déferler dans la tempête des mers du Nord, la Calle remplie de provisions et de bouteilles de rhum vieillies, comme il voit son armée s’entrechoquer aux ennemis lorsqu’il s’élance confiant derrière les bannières du pays – pour rêver, il faut croire.

Je dois croire viscéralement aux dieux des mondes imaginaires, croire – comme Alice – aux six choses impossibles. Voyons un peu. 1. Je crois que la terre est un triangle 2. Les mathématiques n’existent pas 3. Je suis capitaine de navire 4. J’ai découvert les Amériques 5. La viande est un légume 6. Les hommes sont tous bons 7. Les artistes sont des rois 8. Je possède un immense château et des hectares de végétation + des serres de botaniques exotiques 9. Je suis immortelle 10. Je peux tuer le Leviathan. Peut-être que le bonheur ne repose que sur l’absurde. Peut-être qu’il ne tient qu’à nous de redonner un sens au monde. Une rose des vents désorientée, sciemment redirigée.

Au nord, je place Le pain et les mets réconfortants, au sud les jeux et l’écho prolongé des rires. A l’ouest, je dessine les plaisirs de la création, à l’est ceux de la culture. Ma bouche a ri, bu et mangé – Mes mains ont travaillé, récolté et créé – mes yeux ont lu et contemplé et tout mon corps, en paix, s’en va remercier la clameur. Et mes cellule crient à tue-tête : « Que règne le pain et les jeux ! ».

D.A

Les guides de poche

L’Art (revisité), réinterprétation moderne des Iconologies, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange où les professionnels de santé nous prédisent des conséquences graves sur le mental des hommes, il semble fondamental de s’accrocher aux bons outils. Dans une ère où tout est trouble, l’avenir professionnel, les retours climatiques, comment refuser la panique et trouver la sérénité ? J’ai trouvé ma réponse dans un rayon de bibliothèque. Pour les besoins de mon roman, j’ai dû relire Les cerfs-volants de Gary, pensant n’y exploiter que des éléments théoriques. Premier chapitre, bim. Une jeune fille ambitieuse qui désespère de ne pas trouver la voie glorieuse qui lui incombe, les prémisses du nazisme, l’assassinat de l’insouciance, répression de l’espoir. Et dans les odes de résistance de la plume de Romain Gary quelque chose est revenue en moi, une soif inaltérable de rêve et de bataille contre la belle période de merde que nous sommes en train de vivre.

Je me suis alors souvenue de ces milliers de guides qui trainent dans la poussière en attendant leur heure de gloire. Chaque fois que j’ai dû traverser une période difficile, la littérature était là. Elle m’est devenue si familière que selon la situation, je peux déterminer l’auteur qui saura le mieux m’aiguiller. Il y a des clés laissées dans les peintures d’histoire et dans les plans séquences des 35 mm. Nous vivons des temps difficiles mais les réseaux de résistance se sont déjà constitués à l’abri des regards. Tant qu’il nous restera ces malles aux trésors de l’histoire, nous nous battrons à armes égales. J’en viens à songer à me constituer une valise d’urgence remplie de guides de poche. Tout a beau mal tourner, on a beau perdre le contrôle, le monde ne m’effraie pas tant que mes sacs contiennent des pages. Chacun a ses guides propres, moi j’emmènerais avec moi L’éducation Européenne, Les Cerfs-volants, Lady L, Les racines du ciel, Martin Eden, Le vagabond des étoiles, Tous les hommes sont mortels, Jane Eyre, Le Petit prince. Il faudra La vie est ailleurs et l’Insoutenable légerté de l’être et Portrait de Femmes et Roderick Hudson, Le vieil homme et la mer, Pour qui sonne le Glas, Gatsby Le Magnifique et Tendre est la nuit. Il faudrait une valise qui fasse trois fois mon poids.

J’initie une série de dessins sur les modulations de l’iconographie à travers les âges – et tout particulièrement à notre époque. Ils reprendront chacun une grande thématique des Iconologies de Cesare Ripa, chercheur du XVIe siècle, revisité à l’aune de la période actuelle. Le premier de la liste est celui de l’article. La grande illustration centrale est l’allégorie de l’Art (numéroté XII comme dans l’œuvre de Ripa). J’ai tenté d’en proposer une définition plus complexe (puisque la crise contemporaine l’exige) : ainsi au symbole initial j’ai ajouté les masques de la comedia dell’arte, car je vois désormais l’art sous le prisme d’un aide-soignant dédié aux esprits abimés. Il reste une option viable pour ne pas sombrer dans le désespoir de l’avenir. De même pour le stéthoscope en haut à droite. Le tas de livres est une incarnation contemporaine et modernisée de l’art. Les grandes idées abstraites doivent bien trouver des corps pour exister et perdurer. La cible est une référence à la situation dramatique du monde de la culture en ce moment. C’est une valeur mise en danger. Ainsi, le dessin témoigne d’un changement de paradigme : d’un XVIe siècle enclin à la synthétisation d’une idée (où l’illustration de l’art comme une femme maniant des outils se suffisait à elle-même) à une époque qui revendique une recomplexification des valeurs abstraites en leur injectant des éléments de problématiques modernes. L’art a toujours été complexe mais on ne le montrait pas. Aujourd’hui, il l’est tout autant, mais on le revendique.

 D.A