Prendre le train des poètes

Prendre le train des poètes, Illustration numérique sur photographie, 2021, copyright Diane Alazet

Parfois le quotidien est impuissant à rivaliser avec la force de nos convictions, la masse de nos rêves. On observe autour de nous, tiens, une gare. Tiens, deux quais. Un rail pour la place que le monde attend de nous, un autre pour nos espoirs. Ils m’ont bien fait flipper ces trois derniers mois et j’ai bien failli le prendre le mauvais train du mauvais quai. J’ai retrouvé mes rêves dans un piteux état, semi-agonisants dans une ambiance d’enterrement où les rires s’étaient fait la malle. Mal barrée aussi l’estime personnelle, un mal fou à communiquer, bref, le mauvais quai quoi. Le train des normes bloquait la vue, j’avais oublié l’autre côté. Oublié qu’il y avait des rails créés juste pour moi, que mon train attendait depuis un petit moment. Il patientait sur le bon quai, prêt au départ : une locomotive à l’ancienne avec des compartiments. Les petites lampes s’illuminaient, les contrôleurs faisaient la ronde, le machiniste s’activait et s’impatientait du retard. C’est peut-être le record des lignes de cheminot, un train attend son passager durant plusieurs années, bloquant le quai à lui tout-seul. C’est qu’on n’abandonne pas une petite quête déboussolée, le chef de bord savait qu’elle reviendrait valises en main. Il connaissait sa propension à toujours arriver en retard.

Alors, j’ai pris quelques instants avant d’entrer dans la machine. J’ai observé les passagers pour le train des poètes. Ils étaient fascinants. Ils avaient l’habitude. Ils connaissaient le quai, le compartiment, la place et se mouvaient dans le décor avec une fluidité dingue. Des gens de tous les âges, de toutes les nationalités, des poètes, des artistes, des amoureux des mots, des représentants de l’audace, des révoltés, des passionnés. J’avais la conviction en les regardant passer qu’ils étaient les seuls pions à pouvoir faire changer l’histoire. C’était le train des marges. Je pouvais tout lire dans leur visage : cette confiance d’aujourd’hui résultait bien des doutes d’hier. Ils avaient dû en passer des journées maladroites, nerveuses, troublées, gâchées à questionner sans cesse leur différence aux yeux du monde, à souffrir d’un vide terrible, insatiable, inguérissable dont ils pensaient être les victimes. Et un jour, ils avaient compris que ce vide était leur roi, leur fidèle, leur plus grand guide. Ils avaient compris que ce vide était précisément le pass pour franchir le train des poètes. Alors, les troubles et les angoisses s’étaient progressivement métamorphosés en projets, en quêtes, en convictions, en idées. Ils étaient devenues du talent, abritait la beauté du monde.

Ils étaient prodigieusement beaux les passagers du train des poètes, d’une élégance écrasante, d’une confiance dénuée d’égo. J’approchais du marche pied en me disant « Aurais-je un jour leur grâce ? Et quand ce train deviendra-il mon trajet quotidien ? » Alors, comme une évidence, j’ai compris ce que je devais faire. Je jetais un dernier regard au mauvais quai, au train d’en face. Je me disais « C’est fou comme les rails impactent nos ressentis. Là-bas, je n’avais plus de sens, je me sentais perdue, j’étais tout à fait convaincue que tout était foutu, que j’avais tout gâché, pour toujours ». Sur le bon quai, je passe les portes du train des poètes, convaincue que désormais tout sera différent, mue par un cap nouveau et la dictature de l’audace, armée d’un sac de convictions qu’il faudra désormais brandir envers et contre tout si la boussole l’ordonne. Je m’installe à ma place et défait mes bagages, partout des sourires. Décidément, ils savent tout. Et je commence la route sans connaitre la destination, sans anxiété aucune, j’ai mes billets en poche.

D.A

Dans les nouveaux décors

On va où, illustration numérique sur photographie, 2021 © Diane Alazet

Quelle drôle de sensation, l’impression de se réveiller un matin dans un monde inconnu. J’ai quitté mon nid à Paris et toutes les habitudes, la maison familiale de Bretagne vient d’être vendue, j’arrive à Bordeaux. Plein centre ville, j’ai déjà travaillé ici. Quand je sors de chez moi, je suis sur nos spots professionnels. Il n’y a plus de dissociation entre l’intime et le travail. Je connais tellement ces carrefours pour y avoir travaillé des mois qu’ils me semblent être des décors, des murs en carton pâte qu’on a posé pour faire « réels ». Le centre ville de Bordeaux est pour moi devenu un studio, un lieu où l’on joue, où rien n’est « pour de vrai ». Je vagabonde dans les ruelles comme un parcours du septième art. Je me dis « , c’est fou comme ça a l’air réel, les boulangers qui sortent les viennoiseries du four, l’odeur des cannelés dans la rue Ste Catherine, les gens aux terrasses des cafés, les sans abris en surnombre. Ouais, c’est fou comme ils ont l’air vrais ».

Alors, l’étrange poète en moi contemple ce spectacle et loue le réalisme de ces décors parfaits. Ils reprendront consistance à la prochaine mission, lorsque j’investirai ces rues, ces spots, ces dalles. C’est comme reparcourir les studios d’un film dans lequel on a joué. Tout est là, rien n’a bougé. les anciens acteurs continuent la danse nerveuse des « coupés », mais votre rôle à vous a quitté le scénario, jusqu’au prochain film. En attendant, vous vagabondez, vous déambulez, vous recroisez la route de vos anciens camarades, vous reconnaissez des visages.

Je me suis réveillée un matin, dénuée de repères, dans un lieu étranger, dans une ville étrangère, avec la sensation d’être complètement perdue, d’avoir abandonné ma Tour et de devoir tout reconstruire. Une question a popé, comme ça, de nulle part. Elle disait en substance : « Mais qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que t’as foutu ? Est-ce que t’as fait les bons choix ? Et maintenant, on fait quoi ? » Je dois bien avouer que ces derniers mois m’ont donné du fil à retordre sur les doutes existentiels. Il a fallu tout mettre à plat, tout sonder, tout trier. Et j’ai manqué de rigueur dans cet exercice délicat, j’ai laissé en désordre ce tiroir cauchemardesque, celui qu’on n’ose jamais ouvrir. Toute la maison est rutilante, mais le tiroir attend son heure, dans un bordel sans nom, planqué, latent. Pas vraiment sûre d’être armée pour ranger ce tiroir-là, un peu trop peur sans doute de ce que je pourrais y trouver.

Et le troisième matin, on s’arme de courage, on se dit qu’il faut une nouvelle ville pour entamer la construction. On se réveille lentement des vapes des jours précédents et on retrousse ses manches. Une nouvelle ville c’est une promesse, un lieu où vous n’avez pas de noms, où vous pouvez tout faire. S’atteler à faire la liste des lieux où s’imbriquer, reconstruire le palais rasé en plus majestueux. Cette fois, c’est la dernière chance, il faudra créer bien. Empiler une à une les pierres de la réussite, bien établir les matériaux pour un socle solide, cesser de fabriquer des oeuvres sur du sable. Concevoir une nouvelle base, un à un y poser ses pions. Si je suis étrangère, alors, je n’ai peur de rien. A l’aveugle, je construis dans des matériaux inconnus les conditions de mon avenir. Tout est possible, choisissons bien.

D.A

Le rusé vent du Nord

Le Parthénon, esquisse, 14,8 x 21 cm, mai 2021, copyright Diane Alazet

Difficile en ces temps de confinement généralisé de ne pas être nostalgique des souvenirs de voyage. Je pense au temps où nous pouvions traverser les frontières sans passeport vaccinal, où les trains au long court ne contenaient aucun masque. Je n’ai fait qu’un gros voyage, le tour de l’Italie et je me souviens de l’arrivée comme si c’était hier. Premier pas sur le sol italien. Le trajet vers l’auberge de jeunesse. La découverte de Naples, de ses misères splendides. L’appréhension du dialecte local. Les volontaires venus des quatre coins du monde. Je me souviens de l’adrénaline qui précède les départs, ces papillons dans le bide quand on quitte une aventure pour en rejoindre une autre. Je garde les trajets en train, les heures de pensées griffonnées sur mon petit carnet de cuir. Je me souviens des premières impressions, des visages, des arrivées. Les rencontres qu’on oublie et celles qu’on n’oublie pas. Je me dis que c’était sacrément bien de partir comme ça, solo, avec un sac comme camarade. C’était bien, le voyage.

Puis, je pense à ce film fabuleux, Le Chocolat, découvert il y a des années grâce à ma soeur ainée. Une mère et sa fille vagabondes, vaquant de lieu en lieu, de ville en ville, de pays en pays. Chaque fois l’intention claire de s’installer temporairement, d’investir un espace, d’y apporter sa pierre. Et chaque fois pourtant « Le rusé vent du Nord » revient siffler à leurs oreilles. Il leur murmure des promesses de bonheur à conquérir, de peuples à libérer, de mondes à explorer. Je me sens attachée à expression là. Et souvent, je l’entends, ce rusé vent du nord, aux premiers jours de mai. Il m’exhorte à raviver des quêtes enfouies sous les années, des rêves d’aventure dans des navires d’explorateur.

Je me dis que maintenant tout est différent. De nouveaux bouts de papier pour pouvoir découvrir le monde ; des preuves de santé tamponnées. J’ai soif de cultures à aimer, de connaissances à dévorer, soif de rencontres insolites. Retrouver le carnet de croquis et croquer toutes les places, noircir la carte du monde de mes pas trop pressés. Il est temps de revivre après cette période à l’arrêt. Mais par où commencer ? Une planète de choix. Je veux traquer encore la poésie du monde. Trop de boites fabuleuses restées fermées à ma raison. Mes jambes ont des fourmis à force de piétiner dans un pays aux frontières closes. Reprendre la vie sur la route. Il faut retrouver le voyage, le Rusé vent du Nord l’a dit.

D.A

D’aventures en aventures

J’ai oublié le premier livre que j’ai tenu entre mes mains. Parfois, je comprends que ce jour a été décisif. Comme des millions d’enfants, il en a fallu des leçons pour parvenir un jour à discerner les caractères, comprendre qu’un signe noir doit s’appeler une lettre, apprendre à les mêler, à les construire, à les distordre, comprendre qu’une lettre suivie d’une autre constitue un symbole et qu’un livre n’est rien qu’un album de collectionneur. Il a fallu comprendre la force des mots, articuler les signes pour leur donner un sens. Alors, bien installée dans ma chaise d’enfant, j’étais fière de tenir ce premier livre entre mes mains, fière d’en comprendre l’impact, d’en saisir le vieil héritage. Il a fallu des siècles pour que l’homme invente l’écriture et que les contes oraux se transforment en langage. Il a fallu des siècles pour apprendre à nommer…

Je me rends compte que tout le monde ne sait pas jouir de la lecture. Je me rends compte parfois de ma chance insolente. En deux semaines passer de la langue crue de Virginie Despentes à la poésie lente de Jon Kalman Stefansson. Passer de l’errance parisienne d’un vieux disquaire ruiné au vagabondage islandais d’un gamin endeuillé. Vernon Subutex VS Entre ciel et terre. Traverser les histoires de cul d’un homme anciennement In, puis parcourir les troubles d’un village de marins, le souvenir des hommes que la mer a emporté, le souvenir des corps que la jeunesse a possédé.

Et d’aventures en aventures, j’ai traversé le monde. J’ai sillonné les routes des grands états américains, conduit des vieux tacots un pétard à la bouche, Kerouac, Hemingway. J’ai baroudé en France avec dix cents en poche, été tour à tour prisonnier et multi millionnaire. J’ai été la plume de London, de Kundera. J’ai été un Romain Gary, un Woolf, un Henry James. Nous autres lecteurs compulsifs sommes des apatrides vagabonds. Nul pays caractéristique, nulle culture, nulle patrie, nous sommes des inconstants, des omniscients, des rois de l’ombre. J’ai été une tailleuse chinoise, visité le Yunnan, j’ai récolté le thé près des camphriers odorants, j’ai parcouru les siècles dans les pas d’une oeuvre de Beauvoir. Les plumes nous apprennent tout. Elles sont de grands oracles. Parfois, elles mettent en garde, souvent nous y sommes sourds mais elles nous guident pourtant vers des promenades familières.

Je remercie les mots de saturer mes étagères, je remercie les écrivains de peupler ces milliards de pages, je remercie les traducteurs d’avoir su les rendre accessibles. Et jamais je ne cesserai ce doux vagabondage. Dans ce monde de papier, je suis une grande exploratrice, capitaine de navire sur des golfes de mots.

La quête des nouveaux lieux

 

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Croquis de la Cathédrale St André, place Pey Berland, Bordeaux, crayon, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Quitter Paris pour plusieurs mois. Parcourir de nouvelles frontières. Arrivée : Bordeaux Saint Jean.

 

On a le coeur à mille à l’heure quand on découvre une nouvelle ville. On entend les habitués parler du nom des rues, des quartiers, des arrêts, des cafés, des grandes places. Et pour vous, ce sont des noms vierges. Peu importe les millions de piétons à en avoir foulé l’asphalte, les touristes, les bordelais, les provinciaux, les arrivants. Pour vous, ce ne sont que des noms vierges. Tenter maladroitement d’imaginer les lieux en entendant de ci-de là « Rue Sainte Catherine », « Place Saint Projet », « Les Quinconces », « La grosse cloche ». Très vite les mécanismes de l’imaginaire s’enclenchent bruyamment pour dessiner quelques contours. Car il est impossible de concevoir un lieu 0. Prenez n’importe quel homme. Dites un nom de rue qu’il ignore. Il sera incapable de ne rien imaginer, incapable de concevoir un espace non conçu.

 

On a tous ses méthodes pour découvrir une ville. Un peu intuitivement et sans trop réfléchir, j’ai retrouvé la mienne – recouverte de poussière ; se perdre dans les rues avec l’esthétique pour boussole. Marcher, marcher longtemps jusqu’à l’emplacement idéal. Un monument de pierre, une cathédrale ou une église. Quelque chose d’emblématique et de savamment travaillé. Là, se poser nonchalamment sur le sol aux milliers d’empruntes. Sortir le matériel de dessin. Un grand bloc, un crayon et une gomme misérable. Prendre un temps consacré pour observer l’édifice : d’abord dans sa globalité (l’échelle, la forme, le cadrage à envisager), puis dans son infinie précision (les ombres, les gargouilles, la géométrie, les vitraux).

 

Et ce temps de contemplation vous fait sentir le lieu plus fort. Alors, seulement, assise un peu en vrac sur la place Pey Berland, observant, fascinée la cathédrale Saint André, je me suis remémorée la découverte de Paris. Dix huit ans, je quittais ma Bretagne ( et tous ceux qui comptaient pour moi) pour investir la capitale et étudier l’Histoire de l’art. Paris m’intimidait. Je ne connaissais personne. J’ai eu la drôle d’idée d’interroger des gens, questionnaire en main, sur n’importe quel sujet, à la recherche de poètes. Et simultanément, je passais des après midis à esquisser l’église de la place Saint Sulpice. Alors, à Pey Berland, aux premiers coups de crayon, j’ai cerné ma méthode d’apprivoisement des villes. Elle commence par la pierre pour se terminer au fusain. Et la cathédrale esquissée, après cinq heures sous le soleil, je sentais que le lieu n’avait plus grand chose d’étranger. Bribes de conversations de passants bordelais avaient sauté à mes oreilles durant tout le temps du croquis. J’appréhendais les lieux. j’appréhendais les gens.

 

Retrouver le plaisir du dessin réaliste. S’attarder sur la géométrie des pierres. Passer la précision des figures. Les commentaires semi-discrets des familles en vadrouille quand ils aperçoivent ton croquis. Les compliments d’enfants. Brèves discussions. Les jeunes qui discutent au café des turpitudes adolescentes. Une place vivante qui vibre au son du mouvement retrouvé. Des petites âmes  – comme partout- qui ressortent d’une vie mise sur pause.

 

Comme aux temps doux de l’aventure, boite de pandore canonisée, j’ai retrouvé mes rites à la conquête des lieux.

 

D.A