à nos Ithaques

Dinan, croquis, 16 X 24 cm, février 2021, Copyright Diane Alazet

Dans le train qui me conduit à Dinan, je pense au périple d’Ulysse. En quittant sa patrie, le roi d’Ithaque se souvient des prémonitions des Pythies. Il sait que s’il quitte son royaume s’écoulera une éternité avant qu’il ne retrouve son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Il sait qu’il reviendra seul et pauvre. Pourtant, Mélénas ne lui laisse pas le choix. Il doit partir pour Troie venger l’honneur des grecs et remettre la main sur la sublime Hélène. Alors, la mort dans l’âme, Ulysse quitte son pays. Sur les eaux déchainées, les flottes avancent fièrement. C’est l’armée la plus puissante que le monde grec a pu créer : Agamemnon et ses sujets, Ménélas, Ulysse, Diomède, Achille et ses redoutables myrmidons…

Ulysse mettra plus de dix ans à retrouver sa douce Ithaque. Dix ans c’est le temps nécessaire pour fantasmer un lieu, pour dresser des souvenirs sur les souvenirs vieillis. A quelques pas de ma cité médiévale, je pense aux mois d’absence, au Covid, à tout le temps qui me sépare de la dernière visite. Arrivée dans cette chambre aux doux accents adolescents, je retrouve mes idoles : une bibliothèque pleine à craquer de chefs d’oeuvres inconquis, une boite à souvenir de voyages, des écrits oubliés dans un coin poussiéreux, des cadeaux redécouverts. Ma chambre est devenue un terrain de fouilles archéologiques : comme si dans ce fatras de couches stratigraphiques se trouvaient en puissance les bonnes formules magiques. La sensation que dans ce tas de mémoire « ordonnée » se cache la solution à mes angoisses les plus profondes. Alors, un à un, je démonte tous mes souvenirs, j’essaie de remonter à la source du spleen. Retrouvés les tableaux de jeunesse grand format où la peinture à l’huile est devenue toute sèche. Retrouvés les écrits de prime adolescence et leurs passions violentes. Les lectures inachevées, les butins soigneusement cachés.

Alors, profondément émue par ces fragments d’histoires, je me dis que Dinan est devenu mon Ithaque, que ces royaumes peuplent le monde pour venir surpasser leurs maîtres. Une fièvre d’archéologue où tout doit être analysé. Ma petite chambre est devenue un chantier balisé. Couche après couche, j’ai délivré le suc des années successives : les images et les mots, les passions dévorantes, les désillusions distancées. Cette pièce me semble être le temple des préoccupations humaines. Alors, je pense à nos Ithaques et à leur drôle de statut. L’histoire des hommes semble être faite de la mémoire des lieux. D’abord, on les bâti, on y existe, on les oublie. Alors, on se souvient des vers de Du Bellay : « Mais quand reverrais-je de mon petit village fumer la cheminée et en quelle saison ? Heureux qui comme Ulysse, a fait un long voyage… »

D.A

De L’iconologie

L’Autorité (réinterprétation des Iconologies), 27,3 x 35,7 cm, fusain et marqueur, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Cela fait plusieurs semaines maintenant que je m’attèle à ré-employer les Iconologies de Cesare Ripa. Chaque semaine, un article et son thème attitré, chaque semaine un dessin qui vient l’illustrer. Après La Connaissance, L’Avenir et l’Iconographie, donnons voix au chapitre au thème de l’Autorité. Rappelons ici le but de l’oeuvre de Ripa : il fallait fonder des emblèmes pour simplifier les grandes idées, pour l’opinion, pour les artistes (un peu pour tout le monde en fait). J’aimerais vous parler de la genèse de mon projet. Pourquoi se lever un matin avec l’idée saugrenue de ré-interpréter les images d’un documentaliste de la fin du XVI e siècle ? Je me souviens du jour où j’ai entendu pour la première fois le nom de Cesare Ripa, j’étais jeune étudiante sur les bancs de l’université. Je débutais à peine ma licence en histoire de l’art. Ce nom là m’a marqué – comme tant d’autres – pour revenir me visiter dans les travaux photographiques. Un jour, j’ai fait de la lutte contre la simplification des images une sorte de guerre personnelle ; avec l’idée que dans un monde où tout est déjà prémâché, il est indispensable de maintenir la complexité des choses. Les images sont devenues les premiers vecteurs de la connaissance. 

Et puis, il y a eu toutes ces crises successives, les violences policières, puis le Covid en tête. Je me suis amusée à comparer les significations des Grandes Allégories du temps de Ripa jusqu’au notre – en lui ajoutant, néanmoins, une complexité plus marquée. C’est une idée un peu maso dans une période comme la nôtre puisque toutes les idées sont vouées à sembler dégradées. Pour ce nouveau chapitre, l’autorité donc, la tâche a été plutôt simple. L’illustration au centre reprend l’image de Ripa. On distingue en haut à gauche un papyrus griffonné de hiéroglyphes anciens. Ce symbole a pout but de témoigner du caractère illisible et incompréhensible que revête pour nous aujourd’hui l’exercice du pouvoir. Car l’Autorité avec un grand A est indissociable des mesures gouvernementales et des décisions politiques. On ne comprends plus rien aux discours prônés par l’état sur la crise, entendant quotidiennement une chose et son contraire. L’autorité de Ripa était représentée comme une entité toute puissante et juste. Cette idée est encore soulignée dans le propos qu’il développe (chaque illustration de l’ouvrage est accompagnée d’un petit texte explicatif). Cette vision semble loin de l’opinion contemporaine. Bien au contraire, l’autorité a subi de sérieux assauts – en témoignent partout dans le monde les émeutes anti-confinement.

En haut à droite, nous apercevons un soldat en armure. Il reprend en fait les attributs donnés par Ripa à l’allégorie de la discorde, cela pour témoigner encore du changement de paradigme entre nos deux visions respectives. L’image en bas à droite est évidemment l’un des nombreux responsables de ce craquèlement de l’autorité, le coronavirus tandis que le marteau en bas à gauche reprend avec humour la formule de Macron qui consiste à comparer les français à « des millions de procureurs ». En surface, tout diffère et l’idée de l’Autorité des XVI et XXIe siècle semblent fondamentalement s’opposer. Mais rappelons que l’enjeu de Ripa n’était pas à l’époque de représenter le monde tel qu’il était mais bien de dresser des simplifications de grandes allégories afin d’apporter une aide aux artistes dans leurs représentations multiples. Les Idées ont toujours été plus complexes qu’on ne le pense mais toujours les hommes ont pris le pli de les simplifier. Au fond, cette démarche 1. de recomplexification 2. de modernisation des valeurs n’est pas une quête nouvelle, elle s’inscrit parfaitement dans la pensée des historiens d’art (et des artistes quelquefois).

Les périodes exceptionnelles méritent leur représentation propres. C’était aussi le point de départ de Cesare Ripa mais ces deux démarches, pourtant, s’inscrivent dans des desseins contraires. Dans le cas italien, la mise à disposition d’un inventaire de symboles simplifiés pour la création des artistes, dans le mien d’une recomplexification des allégories dans une époque étrange où tous nos repères sont perdus.

D.A

Les guides de poche

L’Art (revisité), réinterprétation moderne des Iconologies, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange où les professionnels de santé nous prédisent des conséquences graves sur le mental des hommes, il semble fondamental de s’accrocher aux bons outils. Dans une ère où tout est trouble, l’avenir professionnel, les retours climatiques, comment refuser la panique et trouver la sérénité ? J’ai trouvé ma réponse dans un rayon de bibliothèque. Pour les besoins de mon roman, j’ai dû relire Les cerfs-volants de Gary, pensant n’y exploiter que des éléments théoriques. Premier chapitre, bim. Une jeune fille ambitieuse qui désespère de ne pas trouver la voie glorieuse qui lui incombe, les prémisses du nazisme, l’assassinat de l’insouciance, répression de l’espoir. Et dans les odes de résistance de la plume de Romain Gary quelque chose est revenue en moi, une soif inaltérable de rêve et de bataille contre la belle période de merde que nous sommes en train de vivre.

Je me suis alors souvenue de ces milliers de guides qui trainent dans la poussière en attendant leur heure de gloire. Chaque fois que j’ai dû traverser une période difficile, la littérature était là. Elle m’est devenue si familière que selon la situation, je peux déterminer l’auteur qui saura le mieux m’aiguiller. Il y a des clés laissées dans les peintures d’histoire et dans les plans séquences des 35 mm. Nous vivons des temps difficiles mais les réseaux de résistance se sont déjà constitués à l’abri des regards. Tant qu’il nous restera ces malles aux trésors de l’histoire, nous nous battrons à armes égales. J’en viens à songer à me constituer une valise d’urgence remplie de guides de poche. Tout a beau mal tourner, on a beau perdre le contrôle, le monde ne m’effraie pas tant que mes sacs contiennent des pages. Chacun a ses guides propres, moi j’emmènerais avec moi L’éducation Européenne, Les Cerfs-volants, Lady L, Les racines du ciel, Martin Eden, Le vagabond des étoiles, Tous les hommes sont mortels, Jane Eyre, Le Petit prince. Il faudra La vie est ailleurs et l’Insoutenable légerté de l’être et Portrait de Femmes et Roderick Hudson, Le vieil homme et la mer, Pour qui sonne le Glas, Gatsby Le Magnifique et Tendre est la nuit. Il faudrait une valise qui fasse trois fois mon poids.

J’initie une série de dessins sur les modulations de l’iconographie à travers les âges – et tout particulièrement à notre époque. Ils reprendront chacun une grande thématique des Iconologies de Cesare Ripa, chercheur du XVIe siècle, revisité à l’aune de la période actuelle. Le premier de la liste est celui de l’article. La grande illustration centrale est l’allégorie de l’Art (numéroté XII comme dans l’œuvre de Ripa). J’ai tenté d’en proposer une définition plus complexe (puisque la crise contemporaine l’exige) : ainsi au symbole initial j’ai ajouté les masques de la comedia dell’arte, car je vois désormais l’art sous le prisme d’un aide-soignant dédié aux esprits abimés. Il reste une option viable pour ne pas sombrer dans le désespoir de l’avenir. De même pour le stéthoscope en haut à droite. Le tas de livres est une incarnation contemporaine et modernisée de l’art. Les grandes idées abstraites doivent bien trouver des corps pour exister et perdurer. La cible est une référence à la situation dramatique du monde de la culture en ce moment. C’est une valeur mise en danger. Ainsi, le dessin témoigne d’un changement de paradigme : d’un XVIe siècle enclin à la synthétisation d’une idée (où l’illustration de l’art comme une femme maniant des outils se suffisait à elle-même) à une époque qui revendique une recomplexification des valeurs abstraites en leur injectant des éléments de problématiques modernes. L’art a toujours été complexe mais on ne le montrait pas. Aujourd’hui, il l’est tout autant, mais on le revendique.

 D.A     

La vie des gens qui doutent

Les tout premiers mots d’un roman, illustration, 37,5 X 27,3 cm, copyright Diane Alazet

Un jour, un ami m’a parlé des vies des gens qui doutent. Il étudiait le comportement des divers groupes humains en fonction de leur caractère et de leur nature propre. Et il en ressortait de manière évidente que les êtres confiants raflaient tous les mérites. Ceux qui vivent à moitié debout mettront plus de temps que les autres. Et si leur questionnement persiste, ils baissent parfois leurs exigences. Je me souviens précisément de l’exemple de mon ami : Une jeune femme intelligente au talent prometteur. Elle passe par les circuits classiques et devient chercheuse en université. Pourtant, cette jeune fille se sent illégitime. Elle pense que ses amis et que ses professeurs voient en elle des talents qu’elle ne possèderait qu’en surface. Le temps passe, la toile de la vie se file. La jeune fille fait des choix bien en deçà de ses aptitudes. Normal, elle pense être incapable. Finalement, elle devient secrétaire mal payée, mariée à un homme qui la violente parfois.

Je me souviens du regard que m’avait lancé mon ami. Il disait en substance : « Fais attention, Diane. Parfois, le sentiment d’illégitimité peut servir de terreau à une existence misérable ». Il disait « Tu peux tout faire. Tout. Oui, c’est plus difficile quand on réfléchit trop, mais tes doutes, un beau jour, il faudra mieux les exploiter ». Et en ces temps étranges, je me remémore ce dialogue – du temps où je foulais les bancs des grands amphis d’histoire de l’art. J’avais la certitude que je serai artiste (quel mot abstrait) et pourtant j’angoissais de ne pas y parvenir. Je savais et je ne savais pas. Je croyais en doutant. A cette époque déjà, j’avais la certitude que la première des exigences serait la combativité. Peut-être qu’un homme qui doute doit se battre deux fois plus. Et c’est peut-être injuste. Mais s’il ne le fait pas, il échouera sur toute la ligne.

Il faut un peu de temps pour s’avouer ces choses là et mieux vaux qu’elles adviennent avant que l’acide les imbibe. Pour ma part donc, j’ai fait un choix. Un choix pour me couper l’herbe sous le pied. Un choix pour me contraindre à croire. Un choix pour empêcher la naissance des excuses, puis l’acceptation de l’échec. Dans quelques semaines je fêterai mes vingt sept ans. Dès la première seconde de cette nouvelle année, un compte à rebours sera lancé. Je disposerai d’un an pour être finalement éditée, proprement, officiellement, sans voie détournée et dans les règles de l’art. Un an pour subtiliser le statut d’écrivain, pour que « Diane Alazet » soit en fronton des librairies – pas pour la gloire, mais pour la validation effective d’une trajectoire donnée.

Je veux m’octroyer le droit de ne jamais être la femme de l’exemple. Je veux m’octroyer le devoir de réussir. Oh oui, il faudra se battre et la route est semée d’embuches. C’est un pari osé, mais il fallait qu’un jour je franchisse les portes du black jack. Parfois, c’est trop facile d’échouer en gardant en têtes ses projets. Le temps les éteint tranquillement sans qu’on s’en aperçoive. Alors aujourd’hui, furieusement, je frappe ces mots à l’encre noire. Je vais me battre. Car même les gens qui doutent peuvent être des gens heureux.

D.A

La quête des nouveaux lieux

 

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Croquis de la Cathédrale St André, place Pey Berland, Bordeaux, crayon, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Quitter Paris pour plusieurs mois. Parcourir de nouvelles frontières. Arrivée : Bordeaux Saint Jean.

 

On a le coeur à mille à l’heure quand on découvre une nouvelle ville. On entend les habitués parler du nom des rues, des quartiers, des arrêts, des cafés, des grandes places. Et pour vous, ce sont des noms vierges. Peu importe les millions de piétons à en avoir foulé l’asphalte, les touristes, les bordelais, les provinciaux, les arrivants. Pour vous, ce ne sont que des noms vierges. Tenter maladroitement d’imaginer les lieux en entendant de ci-de là « Rue Sainte Catherine », « Place Saint Projet », « Les Quinconces », « La grosse cloche ». Très vite les mécanismes de l’imaginaire s’enclenchent bruyamment pour dessiner quelques contours. Car il est impossible de concevoir un lieu 0. Prenez n’importe quel homme. Dites un nom de rue qu’il ignore. Il sera incapable de ne rien imaginer, incapable de concevoir un espace non conçu.

 

On a tous ses méthodes pour découvrir une ville. Un peu intuitivement et sans trop réfléchir, j’ai retrouvé la mienne – recouverte de poussière ; se perdre dans les rues avec l’esthétique pour boussole. Marcher, marcher longtemps jusqu’à l’emplacement idéal. Un monument de pierre, une cathédrale ou une église. Quelque chose d’emblématique et de savamment travaillé. Là, se poser nonchalamment sur le sol aux milliers d’empruntes. Sortir le matériel de dessin. Un grand bloc, un crayon et une gomme misérable. Prendre un temps consacré pour observer l’édifice : d’abord dans sa globalité (l’échelle, la forme, le cadrage à envisager), puis dans son infinie précision (les ombres, les gargouilles, la géométrie, les vitraux).

 

Et ce temps de contemplation vous fait sentir le lieu plus fort. Alors, seulement, assise un peu en vrac sur la place Pey Berland, observant, fascinée la cathédrale Saint André, je me suis remémorée la découverte de Paris. Dix huit ans, je quittais ma Bretagne ( et tous ceux qui comptaient pour moi) pour investir la capitale et étudier l’Histoire de l’art. Paris m’intimidait. Je ne connaissais personne. J’ai eu la drôle d’idée d’interroger des gens, questionnaire en main, sur n’importe quel sujet, à la recherche de poètes. Et simultanément, je passais des après midis à esquisser l’église de la place Saint Sulpice. Alors, à Pey Berland, aux premiers coups de crayon, j’ai cerné ma méthode d’apprivoisement des villes. Elle commence par la pierre pour se terminer au fusain. Et la cathédrale esquissée, après cinq heures sous le soleil, je sentais que le lieu n’avait plus grand chose d’étranger. Bribes de conversations de passants bordelais avaient sauté à mes oreilles durant tout le temps du croquis. J’appréhendais les lieux. j’appréhendais les gens.

 

Retrouver le plaisir du dessin réaliste. S’attarder sur la géométrie des pierres. Passer la précision des figures. Les commentaires semi-discrets des familles en vadrouille quand ils aperçoivent ton croquis. Les compliments d’enfants. Brèves discussions. Les jeunes qui discutent au café des turpitudes adolescentes. Une place vivante qui vibre au son du mouvement retrouvé. Des petites âmes  – comme partout- qui ressortent d’une vie mise sur pause.

 

Comme aux temps doux de l’aventure, boite de pandore canonisée, j’ai retrouvé mes rites à la conquête des lieux.

 

D.A