Quand on aspire à l’art

 

 

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Quand on aspire à l’art, dessin et collage, fusain, crayon, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Quand on aspire à être artiste, on est souvent un petit peu seul. On voit se dessiner lentement les carrières triomphantes des autres. On voit le monde évoluer au fil des ans, des lustres. La toile « Situation » se tisse avec délicatesse et très progressivement, vous sentez l’écart se creuser.

 

Quand on aspire à être artiste, on travaille par devoir. Les jobs sont des cases hasardeuses qu’on coche et qu’on décoche selon les phases d’inspiration et les allées/retours des muses. Parfois, pendant six mois, je suis incapable de produire. Alors, je lègue mon âme au job alimentaire. Un jour, des phrases et des idées re-bourdonnent dans ma tête, comme un mélange confus de pages à inventer. Alors, je sais qu’il faut reprendre la plume et le crayon.

 

Quand on aspire à être artiste, on est guidé par deux extrêmes. D’abord celui de réussir sa carrière artistique ; un jour être édité et que des lèvres prononcent vos noms. Rééxposer des oeuvres dans des événements plus solides. Mais tout ceci est un pari et vous le savez bien. Il se peut qu’à soixante cinq ans, Diane Alazet soit anonyme, que je ne sois pas auteur, que je ne sois pas photographe. Quand on aspire à être artiste, alors, sa vie entière repose sur une partie de pile ou face, une table de black jack où le jeu dure soixante dix ans. On gagne, on perd, on risque, on relance. C’est peut-être ça la vie quand on aspire à être artiste. Et le deuxième extrême s’insinuera bien malgré nous : on se dit que si on échoue, on aura tout perdu. Alors, on songe tout de même socialement à bâtir une carrière parallèle où le corps du réel pourra trouver son compte.

 

Quand on aspire à être artiste, on est tiraillé de partout, entre le pari de la création et le devoir de réussite. On se dit qu’il faudrait que les deux se rejoignent, oui mais en attendant… en attendant, il faut construire. C’est un étrange fatras dont j’ai grand peine à me sortir. Et des questions candides viennent surpeupler ma petite tête : que fait on dans la vie quand on n’est pas artiste ? Faut-il prendre le pari ou lutter contre l’art ? On n’est pas plus heureux quand on ne réfléchit pas ? Si pour une dose d’inspiration extrême, folle, tenace, merveilleusement extatique on doit connaitre des jours (voir des semaines) de troubles créatifs et de doutes d’existence, cela vaut-il la peine ? Malgré tous mes efforts pour me convaincre que non, si je suis aspirante artiste, je sais pourtant que si. Une cure de désintox pour les êtres qui créent, ça n’existe pas. Et cela reviendrait à opérer le monde, un acte chirurgical pour détruire les cellules du rêve.

 

Quand on aspire à être artiste, on vit un peu avec tout ça. Et si je me pose la question de prendre le pari ou non, la réponse résonne au centuple. Oui. C’est vrai, c’est une partie de poker. C’est vrai qu’on est sûr de rien. Mais c’est le rôle des funambules de savoir tenir sur le fil, le temps d’une représentation, du point A au point B. Et si on aspire à rien d’autre qu’à devenir artiste, il faut avoir la force de défier les schémas sociaux. Perdre ou gagner compte peu, c’est un bras de fer aux forces égales. Et si le public est vacant ou qu’on ne parie pas sur vous, souriez, jeunes artistes, et reprenez les armes. Un jour, ce même public vous acclamera peut-être. Et la beauté de ce pari est dans ce drôle d’aspect opaque : peut-être que oui, peut-être que non. Pour le savoir, il faut créer, produire, montrer, proposer et le monde décidera du reste.

 

D.A

Dans les boules de cristal

 

 

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Dans les boules de cristal, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

On a tous son histoire et ses cheminements propres. On a tous une longue vue fixée sur vingt, trente ans. Et dans ces objectifs absolument intimes se hissent des partis pris sociaux-déterminés. On ne choisit pas de travailler. On ne choisit pas l’ambition. On ne choisit pas non plus ce poids abstrait sur nos épaules. C’est le monde qui se charge de l’ordonner à la naissance. On travaille parce qu’on le doit. L’ambition est un appât social. Et ce poids millénaire que nous supportons tous est un écran de brume aux airs d’épée de Damoclès.

 

Nous voulons être ceci, nous voulons être cela. Et toujours quelque chose vient écarter la cible. Un matin, on comprend qu’on est un être multiple et que nos rêves sociaux s’entrechoqueront toujours au « moi ». On voudrait diriger nos vies avec la verve des comédiens. Un jour, être comme ci, un autre, être comme ça. On Aimerait pouvoir être Tout pour avoir la force d’exister. Pour avoir la force d’exister, on pense qu’il nous faudra dix bras, quinze personnalités, du courage, de la retenue et la contradiction des hommes.

 

Et inlassablement, on retombe tous au même constat, lorsqu’après plusieurs mois, peut-être plusieurs années, les mêmes sempiternels démons viennent vous revisiter. Vous les accueillez un peu las, comme de vieux amis de passage. Ils sont venus paisiblement, ils savent que vous les attendiez. Un jour on se souvient qu’on est qu’un petit homme et que nos missions d’existence sont bien trop lourdes pour être portées. Alors il faut trouver de drôles de stratagèmes pour les pousser toutes coûte que coûte jusqu’à la ligne d’arrivée. Parfois on réussit et parfois on échoue et toute la tâche de l’homme réside dans cette acceptation. Peut-être que dans ce tas de missions d’existences certaines n’étaient pas faites pour vous. Peut-être que d’autres, a contrario, mériteront toutes vos forces. C’est la difficulté de devoir choisir bien.

 

Alors, tranquillement installée devant toutes ces boules de cristal, deux forces opposées me tiraillent. L’oeil social examine mon chemin parcouru et dresse un bref tableau chiffré de mes chances d’avenir. Il établit un peu de retard mais des axes de réussite. L’oeil intime jette des regards dans toutes les directions, paniqué, hébété, en quête de formules magiques, formules magiques que l’expérience n’a que timidement esquissées.

 

Peut être que les boules de cristal font beaucoup de mal aux hommes et qu’il faut à tous prix savoir en détourner les yeux. Apprendre à ne pas tout faire, à ne pas tout réussir, à concentrer ses forces sur les bons objectifs. Apprendre à parier. Parfois, avoir l’audace de miser cinq contre un, de jouer son avenir sur un coup de poker. Penser en explorateur fou, pas en expert comptable. Transformer les boules de cristal en aventures rocambolesques. Tenter. Réinventer.

 

Attraper ce poids inutile, l’offrir nonchalamment au vide.

 

D.A

 

La place de l’homme

 

 

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La place de l’homme, crayon et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Il y a encore trois mois, on pensait que la Terre était irrémédiablement perdue. On entendait chaque jour des nouvelles alarmistes, des comptes rendus sans équivoques, des bilans fatalistes. On ne savait pas, bien sûr, qu’un événement hors du commun allait apporter des nuances à ce drame planétaire. On ne savait pas qu’il suffirait de quelques semaines de confinement pour voir re-débarquer des espèces dans les lieux publics. On ne savait pas que la nature, loin des populations humaines, reprendrait tranquillement ses droits.

 

On ne savait pas. On ne savait pas parce qu’aucun d’entre nous n’avait imaginé un espace public dénué d’hommes. Nous sommes juste partout. A chaque décorum, il doit y avoir des hommes, des hommes pour l’habiter, pour le bâtir, pour le produire, des hommes, partout des hommes. Et nous, grand maillon de la chaine sociale, ne concevons le monde qu’à l’aune de nos gènes. De cette situation, nous déduisons deux choses :

 

  1. Si l’homme se reposait sur un fatalisme écologique, il devra trouver d’autres excuses. La sur-médiatisation de l’urgence écologique, en effet, avait pour effet pervers la banalisation du mal. Si je sais que la planète est foutue et que nous avons atteint le point de non retour et si, de plus, mes congénères adoptent une pensée analogue, quelle nécessité de changer mes habitudes ? Mais alors quelle excuse adopter face aux révélations récentes ? On sait que le confinement a eu des effets bénéfiques sur la planète. On sait aussi que ces effets ont un eu un impact modéré. Alors plusieurs options : se dire que la masse d’effort à fournir ne vaut pas le coup face au résultat potentiel… Ou bien faire le pari. On aura toujours des excuses, toujours. 
  2. Jusqu’à encore quelques semaines, nous pensions être le noyau du monde. Nous pensions que la Terre était l’esclave de nos envies, qu’il suffisait juste de vouloir, de concevoir puis d’ordonner. Nous pensions que la biologie marchait sous le joug des hommes et que nous punirions ses tentatives de soulèvement. Et pourtant, elle nous a bien eu. Il a suffi d’un virus, un minuscule truc vivant, une ridicule bactérie de moins de 250 nanomètres pour mettre le monde des hommes KO. Echec et mat’, le vivant a répliqué.

 

Il y a des siècles et des siècles, on pensait que l’homme était au centre du monde. Puis, la science a dégainé et des schémas d’un genre nouveau ont faire leur apparition. Copernic, blablabla, on connait. Pourtant, à bien y regarder, dans le cerveau des hommes, loin des connaissances théoriques admises, l’humain semblait être resté à la place impériale, sacré noyau de l’univers. La science avait fait ce qu’elle avait pu et malgré ses vérités concrètes, elle n’avait pu ôter le germe d’égo en l’homme. Et bien, des siècles plus tard c’est chose faite. Cette crise sanitaire d’envergure mondiale aura peut-être enfin raison de nos fantasmes surdimensionnés. Peut être que ce petit virus nous fera réétudier l’échelle de l’homme dans l’univers et peut-être qu’il saura nous rendre un peu plus humble. Une toute mini bactérie au XXIe siècle a tué des centaine de milliers de vies humaines et amené le chaos chez une espèce dite « puissante » – une espèce, disait on – qui n’avait plus personne à craindre.

 

Voilà comment la nano-biologie remet l’homme à sa place.

 

D.A