Ode à la dépense du temps

 

 

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Ode à la dépense du temps, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Combien de fois avons nous entendu : « C’est une perte de temps » ? Des centaines, des milliers ? Nous sommes nés dans un monde où l’activité compte, un monde où la conscience du statut de mortel nous exhorte inlassablement à devoir devenir quelqu’un. A l’instant même de la naissance, le monde vient tranquillement visiter l’arrivant et lui dépose sur les épaules un fardeau sociétal. Il faudra occuper son temps et de la bonne manière. Il m’a fallu des décennies pour comprendre ceci : ce poids sur nos épaules est une jolie chimère et elle n’a d’existence que dans nos cerveaux formatés. Il a fallu huit mois de voyage et une existence vagabonde pour m’apercevoir amèrement de la supercherie.

 

Il n’y a qu’une vérité : un jour on vit, un jour on meurt. Le laps de temps intermédiaire devrait ne concerner que soi. Et pourtant, voilà des siècles qu’on nous impose comment bien boucler ses valises et comment dépenser son temps. On nous ordonnera le travail puisqu’il est le système adopté par défaut depuis des millénaires de vies économiques. On se fichera bien d’étudier des alternatives moins aliénantes ou de dresser des statistiques sur les burn out et dépressions. On ne change pas le système pour quelques milliers d’outsiders.

 

Et puis, sans crier gare, le confinement est arrivé, réduisant au silence les portes paroles de la croissance. On imposa aux gens l’arrêt pur et dur du travail, pour certains maintenu à la maison, pour la plupart tout bonnement suspendu. On ordonna la culture et le divertissement, le plaisir et la douceur de « ne rien faire » du tout. Et pour la première fois de nos petites existences sociales, nous avons eu le privilège de dispenser de notre temps, de le dépenser sans compter et selon nos aspirations. Nous avions le temps libre.

 

Pour ma part, le travail n’a pas encore pu reprendre (et oui aujourd’hui artiste est rarement un métier à plein temps, il faut bien payer son loyer). Et depuis mi mars, j’ai le privilège insolent de pouvoir dépenser le temps, encore et encore, sans compter, le jeter par les fenêtres, le jouer à la loterie. Je dispose de mon temps et ça exalte mes nerfs. Nous avons vécu un épisode sans précédent, un épisode qui a marqué l’an 0 de l’usage du temps. Nous savons aujourd’hui qu’il nous appartient en propre et nous ne le sondant plus avec le regard de la peur. Autrefois, sans doute, l’idée de passer des mois enfermés, contraint à « tuer le temps » (incroyable que pour parler de l’ennui nous devions utiliser le terme « tuer le temps », l’ennui serait donc un acte en soi si meurtrier et le temps quelque chose de tellement précieux?) nous effrayait au plus au point, aujourd’hui nous le regardons avec une pointe au coeur.

 

Cet article est une ode, une ode à la perte de temps, à la dépense « à sa manière », se noyer dans les jeux vidéos, lire, écrire, danser, vibrer aux sons alternatifs, apprendre, chercher, creuser, faire du sport, rire, boire, manger, cuisiner, jardiner, donner de son temps, le reprendre, travailler quelque fois mais jamais dans l’aliénation, et surtout ne rien faire. Le temps de ne rien faire et d’aimer ça prodigieusement.

 

D.A

La machine sociale au travail

 

 

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Le travail, crayon, marqueur et fusain, 27,3 x 35,7 cm, mai 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Je me souviens du monde pré-pandémique comme d’une prodigieuse machine sociale superactive et bien huilée. Je me souviens du métro parisien bondé aux heures de pointe,  parfois plus tard, des gens pénétrant dans les rames sans avoir eu le temps d’ ôter leur masque professionnel. Sur le visage de celui-là, on voyait de la suffisance (que les appels aux associés venaient bien souvent souligner). On parle fort au téléphone quand on a un job important. C’est la règle du métro parisien, pour que tout le wagon puisse bien en profiter. Et puis il y a les autres, les gens lassés et épuisés de leur labeur du jour. On voit se dessiner sur leur visage creusés des cernes de fatigue, parfois un certain abandon. Peut-être que ça me manque un peu de contempler tous ces visages. Les fiers, les humbles, les tickets gagnants, les laissés pour compte. Et les masques en plastique ont remplacé les rides. Aujourd’hui on ne voit plus. Et on ne regarde plus. L’atmosphère des transports est devenu anxiogène et on cherche l’humain dans ce costume chirurgical.

 

Mais ce n’est pas de cela dont je voulais parler. Je voulais parler du travail. On a vu se métamorphoser de manière spectaculaire le statut du travail en seulement quelques mois. D’abord, en février dernier, elle était le maillon logique d’une chaine soigneusement orchestrée. On la respectait sans la respecter, on la mettait en marche sans trop la questionner. Le confinement est arrivé. On a dû tout stoppé. et pour la première fois de notre mémoire d’homme, on nous a déculpabilisé de ne rien faire du tout. On a fermé un grand nombre d’industries, bloqué tous les secteurs – ou presque – et clamé haut et fort :  » Arrêtez tout. prenez du temps pour vous. Cultivez vous. Faites vous plaisir. Prenez une pause. Ne faites rien ». Un, deux, trois soleil des industries où certaines ont cherché à feinter. Le roi du silence appliqué au travail. La grande machine huilée est devenue muette.

 

Et puis, contre tout avis médical, les gouvernants ont tranquillement forcé le retour à la « vie normale ». Et ce farniente temporaire en a pris un coup. La brève interruption de la machine sociale a laissé passer quelques grains dans les rouages polis. Et l’image du travail s’est progressivement hybridée. Aujourd’hui, la majorité des salariés en télétravail veulent le rester encore un temps, par sécurité et confort. On a découvert une nouvelle manière d’opérer, plus intime, moins fragmentée. On a découvert du plaisir dans cette abondance de temps libre. La machine bien huilée rappelle à l’ordre ses ouvriers, mais pour beaucoup d’entre eux, les ouvriers ont réfléchi. Et les soldats du monde social amorce tranquillement l’une des plus grande manif du siècle.

 

D.A