De L’iconologie

L’Autorité (réinterprétation des Iconologies), 27,3 x 35,7 cm, fusain et marqueur, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Cela fait plusieurs semaines maintenant que je m’attèle à ré-employer les Iconologies de Cesare Ripa. Chaque semaine, un article et son thème attitré, chaque semaine un dessin qui vient l’illustrer. Après La Connaissance, L’Avenir et l’Iconographie, donnons voix au chapitre au thème de l’Autorité. Rappelons ici le but de l’oeuvre de Ripa : il fallait fonder des emblèmes pour simplifier les grandes idées, pour l’opinion, pour les artistes (un peu pour tout le monde en fait). J’aimerais vous parler de la genèse de mon projet. Pourquoi se lever un matin avec l’idée saugrenue de ré-interpréter les images d’un documentaliste de la fin du XVI e siècle ? Je me souviens du jour où j’ai entendu pour la première fois le nom de Cesare Ripa, j’étais jeune étudiante sur les bancs de l’université. Je débutais à peine ma licence en histoire de l’art. Ce nom là m’a marqué – comme tant d’autres – pour revenir me visiter dans les travaux photographiques. Un jour, j’ai fait de la lutte contre la simplification des images une sorte de guerre personnelle ; avec l’idée que dans un monde où tout est déjà prémâché, il est indispensable de maintenir la complexité des choses. Les images sont devenues les premiers vecteurs de la connaissance. 

Et puis, il y a eu toutes ces crises successives, les violences policières, puis le Covid en tête. Je me suis amusée à comparer les significations des Grandes Allégories du temps de Ripa jusqu’au notre – en lui ajoutant, néanmoins, une complexité plus marquée. C’est une idée un peu maso dans une période comme la nôtre puisque toutes les idées sont vouées à sembler dégradées. Pour ce nouveau chapitre, l’autorité donc, la tâche a été plutôt simple. L’illustration au centre reprend l’image de Ripa. On distingue en haut à gauche un papyrus griffonné de hiéroglyphes anciens. Ce symbole a pout but de témoigner du caractère illisible et incompréhensible que revête pour nous aujourd’hui l’exercice du pouvoir. Car l’Autorité avec un grand A est indissociable des mesures gouvernementales et des décisions politiques. On ne comprends plus rien aux discours prônés par l’état sur la crise, entendant quotidiennement une chose et son contraire. L’autorité de Ripa était représentée comme une entité toute puissante et juste. Cette idée est encore soulignée dans le propos qu’il développe (chaque illustration de l’ouvrage est accompagnée d’un petit texte explicatif). Cette vision semble loin de l’opinion contemporaine. Bien au contraire, l’autorité a subi de sérieux assauts – en témoignent partout dans le monde les émeutes anti-confinement.

En haut à droite, nous apercevons un soldat en armure. Il reprend en fait les attributs donnés par Ripa à l’allégorie de la discorde, cela pour témoigner encore du changement de paradigme entre nos deux visions respectives. L’image en bas à droite est évidemment l’un des nombreux responsables de ce craquèlement de l’autorité, le coronavirus tandis que le marteau en bas à gauche reprend avec humour la formule de Macron qui consiste à comparer les français à « des millions de procureurs ». En surface, tout diffère et l’idée de l’Autorité des XVI et XXIe siècle semblent fondamentalement s’opposer. Mais rappelons que l’enjeu de Ripa n’était pas à l’époque de représenter le monde tel qu’il était mais bien de dresser des simplifications de grandes allégories afin d’apporter une aide aux artistes dans leurs représentations multiples. Les Idées ont toujours été plus complexes qu’on ne le pense mais toujours les hommes ont pris le pli de les simplifier. Au fond, cette démarche 1. de recomplexification 2. de modernisation des valeurs n’est pas une quête nouvelle, elle s’inscrit parfaitement dans la pensée des historiens d’art (et des artistes quelquefois).

Les périodes exceptionnelles méritent leur représentation propres. C’était aussi le point de départ de Cesare Ripa mais ces deux démarches, pourtant, s’inscrivent dans des desseins contraires. Dans le cas italien, la mise à disposition d’un inventaire de symboles simplifiés pour la création des artistes, dans le mien d’une recomplexification des allégories dans une époque étrange où tous nos repères sont perdus.

D.A

Les guides de poche

L’Art (revisité), réinterprétation moderne des Iconologies, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2021, copyright Diane Alazet

Dans cette période étrange où les professionnels de santé nous prédisent des conséquences graves sur le mental des hommes, il semble fondamental de s’accrocher aux bons outils. Dans une ère où tout est trouble, l’avenir professionnel, les retours climatiques, comment refuser la panique et trouver la sérénité ? J’ai trouvé ma réponse dans un rayon de bibliothèque. Pour les besoins de mon roman, j’ai dû relire Les cerfs-volants de Gary, pensant n’y exploiter que des éléments théoriques. Premier chapitre, bim. Une jeune fille ambitieuse qui désespère de ne pas trouver la voie glorieuse qui lui incombe, les prémisses du nazisme, l’assassinat de l’insouciance, répression de l’espoir. Et dans les odes de résistance de la plume de Romain Gary quelque chose est revenue en moi, une soif inaltérable de rêve et de bataille contre la belle période de merde que nous sommes en train de vivre.

Je me suis alors souvenue de ces milliers de guides qui trainent dans la poussière en attendant leur heure de gloire. Chaque fois que j’ai dû traverser une période difficile, la littérature était là. Elle m’est devenue si familière que selon la situation, je peux déterminer l’auteur qui saura le mieux m’aiguiller. Il y a des clés laissées dans les peintures d’histoire et dans les plans séquences des 35 mm. Nous vivons des temps difficiles mais les réseaux de résistance se sont déjà constitués à l’abri des regards. Tant qu’il nous restera ces malles aux trésors de l’histoire, nous nous battrons à armes égales. J’en viens à songer à me constituer une valise d’urgence remplie de guides de poche. Tout a beau mal tourner, on a beau perdre le contrôle, le monde ne m’effraie pas tant que mes sacs contiennent des pages. Chacun a ses guides propres, moi j’emmènerais avec moi L’éducation Européenne, Les Cerfs-volants, Lady L, Les racines du ciel, Martin Eden, Le vagabond des étoiles, Tous les hommes sont mortels, Jane Eyre, Le Petit prince. Il faudra La vie est ailleurs et l’Insoutenable légerté de l’être et Portrait de Femmes et Roderick Hudson, Le vieil homme et la mer, Pour qui sonne le Glas, Gatsby Le Magnifique et Tendre est la nuit. Il faudrait une valise qui fasse trois fois mon poids.

J’initie une série de dessins sur les modulations de l’iconographie à travers les âges – et tout particulièrement à notre époque. Ils reprendront chacun une grande thématique des Iconologies de Cesare Ripa, chercheur du XVIe siècle, revisité à l’aune de la période actuelle. Le premier de la liste est celui de l’article. La grande illustration centrale est l’allégorie de l’Art (numéroté XII comme dans l’œuvre de Ripa). J’ai tenté d’en proposer une définition plus complexe (puisque la crise contemporaine l’exige) : ainsi au symbole initial j’ai ajouté les masques de la comedia dell’arte, car je vois désormais l’art sous le prisme d’un aide-soignant dédié aux esprits abimés. Il reste une option viable pour ne pas sombrer dans le désespoir de l’avenir. De même pour le stéthoscope en haut à droite. Le tas de livres est une incarnation contemporaine et modernisée de l’art. Les grandes idées abstraites doivent bien trouver des corps pour exister et perdurer. La cible est une référence à la situation dramatique du monde de la culture en ce moment. C’est une valeur mise en danger. Ainsi, le dessin témoigne d’un changement de paradigme : d’un XVIe siècle enclin à la synthétisation d’une idée (où l’illustration de l’art comme une femme maniant des outils se suffisait à elle-même) à une époque qui revendique une recomplexification des valeurs abstraites en leur injectant des éléments de problématiques modernes. L’art a toujours été complexe mais on ne le montrait pas. Aujourd’hui, il l’est tout autant, mais on le revendique.

 D.A     

La vie des gens qui doutent

Les tout premiers mots d’un roman, illustration, 37,5 X 27,3 cm, copyright Diane Alazet

Un jour, un ami m’a parlé des vies des gens qui doutent. Il étudiait le comportement des divers groupes humains en fonction de leur caractère et de leur nature propre. Et il en ressortait de manière évidente que les êtres confiants raflaient tous les mérites. Ceux qui vivent à moitié debout mettront plus de temps que les autres. Et si leur questionnement persiste, ils baissent parfois leurs exigences. Je me souviens précisément de l’exemple de mon ami : Une jeune femme intelligente au talent prometteur. Elle passe par les circuits classiques et devient chercheuse en université. Pourtant, cette jeune fille se sent illégitime. Elle pense que ses amis et que ses professeurs voient en elle des talents qu’elle ne possèderait qu’en surface. Le temps passe, la toile de la vie se file. La jeune fille fait des choix bien en deçà de ses aptitudes. Normal, elle pense être incapable. Finalement, elle devient secrétaire mal payée, mariée à un homme qui la violente parfois.

Je me souviens du regard que m’avait lancé mon ami. Il disait en substance : « Fais attention, Diane. Parfois, le sentiment d’illégitimité peut servir de terreau à une existence misérable ». Il disait « Tu peux tout faire. Tout. Oui, c’est plus difficile quand on réfléchit trop, mais tes doutes, un beau jour, il faudra mieux les exploiter ». Et en ces temps étranges, je me remémore ce dialogue – du temps où je foulais les bancs des grands amphis d’histoire de l’art. J’avais la certitude que je serai artiste (quel mot abstrait) et pourtant j’angoissais de ne pas y parvenir. Je savais et je ne savais pas. Je croyais en doutant. A cette époque déjà, j’avais la certitude que la première des exigences serait la combativité. Peut-être qu’un homme qui doute doit se battre deux fois plus. Et c’est peut-être injuste. Mais s’il ne le fait pas, il échouera sur toute la ligne.

Il faut un peu de temps pour s’avouer ces choses là et mieux vaux qu’elles adviennent avant que l’acide les imbibe. Pour ma part donc, j’ai fait un choix. Un choix pour me couper l’herbe sous le pied. Un choix pour me contraindre à croire. Un choix pour empêcher la naissance des excuses, puis l’acceptation de l’échec. Dans quelques semaines je fêterai mes vingt sept ans. Dès la première seconde de cette nouvelle année, un compte à rebours sera lancé. Je disposerai d’un an pour être finalement éditée, proprement, officiellement, sans voie détournée et dans les règles de l’art. Un an pour subtiliser le statut d’écrivain, pour que « Diane Alazet » soit en fronton des librairies – pas pour la gloire, mais pour la validation effective d’une trajectoire donnée.

Je veux m’octroyer le droit de ne jamais être la femme de l’exemple. Je veux m’octroyer le devoir de réussir. Oh oui, il faudra se battre et la route est semée d’embuches. C’est un pari osé, mais il fallait qu’un jour je franchisse les portes du black jack. Parfois, c’est trop facile d’échouer en gardant en têtes ses projets. Le temps les éteint tranquillement sans qu’on s’en aperçoive. Alors aujourd’hui, furieusement, je frappe ces mots à l’encre noire. Je vais me battre. Car même les gens qui doutent peuvent être des gens heureux.

D.A