D’aventures en aventures

J’ai oublié le premier livre que j’ai tenu entre mes mains. Parfois, je comprends que ce jour a été décisif. Comme des millions d’enfants, il en a fallu des leçons pour parvenir un jour à discerner les caractères, comprendre qu’un signe noir doit s’appeler une lettre, apprendre à les mêler, à les construire, à les distordre, comprendre qu’une lettre suivie d’une autre constitue un symbole et qu’un livre n’est rien qu’un album de collectionneur. Il a fallu comprendre la force des mots, articuler les signes pour leur donner un sens. Alors, bien installée dans ma chaise d’enfant, j’étais fière de tenir ce premier livre entre mes mains, fière d’en comprendre l’impact, d’en saisir le vieil héritage. Il a fallu des siècles pour que l’homme invente l’écriture et que les contes oraux se transforment en langage. Il a fallu des siècles pour apprendre à nommer…

Je me rends compte que tout le monde ne sait pas jouir de la lecture. Je me rends compte parfois de ma chance insolente. En deux semaines passer de la langue crue de Virginie Despentes à la poésie lente de Jon Kalman Stefansson. Passer de l’errance parisienne d’un vieux disquaire ruiné au vagabondage islandais d’un gamin endeuillé. Vernon Subutex VS Entre ciel et terre. Traverser les histoires de cul d’un homme anciennement In, puis parcourir les troubles d’un village de marins, le souvenir des hommes que la mer a emporté, le souvenir des corps que la jeunesse a possédé.

Et d’aventures en aventures, j’ai traversé le monde. J’ai sillonné les routes des grands états américains, conduit des vieux tacots un pétard à la bouche, Kerouac, Hemingway. J’ai baroudé en France avec dix cents en poche, été tour à tour prisonnier et multi millionnaire. J’ai été la plume de London, de Kundera. J’ai été un Romain Gary, un Woolf, un Henry James. Nous autres lecteurs compulsifs sommes des apatrides vagabonds. Nul pays caractéristique, nulle culture, nulle patrie, nous sommes des inconstants, des omniscients, des rois de l’ombre. J’ai été une tailleuse chinoise, visité le Yunnan, j’ai récolté le thé près des camphriers odorants, j’ai parcouru les siècles dans les pas d’une oeuvre de Beauvoir. Les plumes nous apprennent tout. Elles sont de grands oracles. Parfois, elles mettent en garde, souvent nous y sommes sourds mais elles nous guident pourtant vers des promenades familières.

Je remercie les mots de saturer mes étagères, je remercie les écrivains de peupler ces milliards de pages, je remercie les traducteurs d’avoir su les rendre accessibles. Et jamais je ne cesserai ce doux vagabondage. Dans ce monde de papier, je suis une grande exploratrice, capitaine de navire sur des golfes de mots.

L’art du combat

L’art du combat, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Il y a mille et une manières de se battre. Toutes sont importantes. Dans ce contexte étrange de privations du droit d’action, il faut savoir y recourir. Toutes ces mesures nous poussent à l’endormissement progressif des choix, des initiatives, des partis pris visionnaires, des tirs d’essais inattendus. Mais nous devons plus que jamais nous autoriser à rêver. Oui, c’est difficile. C’est difficile d’imaginer quand on avance à l’aveuglette, difficile de croire au sublime quand on a tout perdu. Mais c’est une question de choix. Ou on choisit la peur et on accepte n’importe quoi ou on décide de prendre les armes pour se forger tout un royaume.

Ces derniers mois ont vu émerger des multitudes de projets innovants, en tous lieux, dans de nombreux domaines. Des gens de tous horizons qui, pour leur raison propre, ont pris leur courage à deux mains pour aiguiller le monde : environnement, développement durable, art, poésie, théâtre, cinéma, commerce, e-tourisme. Et tous ces visionnaires ont ceci en commun : le constat d’insuffisance, le besoin de rebondissement et la préparation au combat. C’est une guerre déclarée contre la vie par habitude, contre l’admission de principes auxquels on n’a jamais souscrits. C’est une prise de pouvoir de l’homme sur sa nature, un appel à l’imagination.

Tout doit être réinventé et l’art du combat est partout : ceux qui préparent l’avenir, qui tirent un trait sur le passé. Ceux qui noircissent des pages de plans et de projets. Les gens qui déclenchent le changement. Ceux qui conduisent les troupes. Les soldats aguerris qui attendaient leur heure. Tout ceux, de près ou de loin, qui manifeste un « non » et qui enfilent leur attirail pour faire surgir le rêve.

Le jour se lève, il faut se battre : se battre pour construire quelque chose de plus beau, se battre pour refuser l’idée d’une demi-vie, lancer des projets forts, s’atteler à les réaliser. Se battre pour croire (vraiment) à une révolution que nous mènerons de front contre l’ennui de cette époque.

Rédigez vos traités sur l’art noble du combat. Anjou, feu !

D.A