Inventer des mondes et des contes

Le terminal des poètes, live d’illustration en cours, aquarelle, planche 4, 2022 copyright Diane Alazet

Depuis quelques semaines maintenant, j’ai un cap en tête : la réalisation d’un livre d’illustration. Il aura fallu vingt huit ans pour comprendre que mes passions respectives pour l’écriture et le dessin pouvaient se fusionner en un médium commun. Alors, j’ai commencé ce travail de longue haleine. Première étape : déterminer l’histoire. Il faut imaginer proposer carte blanche à un esprit nourri de milles imaginaires, un esprit un peu fou, fasciné par l’absurde, déboussolé mais sur la route. Imaginer une injonction à inventer un monde avec ses propres règles et son propre système. Il faut tout repenser : les lois, la politique, la mentalité collective, le système pécunier, la monnaie, la valeur du temps et de l’argent, tout. Un monde où tout doit être re-programmé. Exercice fascinant. Lâcher sur du papier mon chaos créatif et l’organiser en histoire. Mettre de l’ordre dans les idées, les combiner, les agencer pour y bâtir une structure où les lecteurs iront vaquer. Créer un refuge pour les âmes écoeurées du monde, celles qui ne croient plus, celles qui ne rêvent plus. Injonction à l’espoir et à la résistance contre la fatalité du monde.

Puis, vient le travail d’illustration. Prodigieux exercice que celui-ci : une page blanche, des idées, un crayon, l’aquarelle. Et paf, une heure passe, un monde est apparu. Un monde bien vivant, visuel, quelque chose de tangible, plus réel que les mots. Il faut déterminer la charte graphique, la tête des personnages, l’épaisseur de leurs traits. Puis, les goûts vestimentaires. Puis la personnalité. Choisir l’univers global, sa structure, ses tons chromatiques et leur évolution dans le récit. Des recours répétés aux cours d’analyses filmiques où le petit moi du passé scrutait des successions de plans en les décortiquant pour leur trouver un sens. Cette fois, c’est pour ma pomme. Je dois créer mon propre monde. Dessiner les planches une à une comme on construit un story-board. Les angles de vue, les partis pris visuels, esthétiques, le choix des couleurs, des médiums. Ici, du crayon de couleur, là de l’aquarelle, plus loin de l’acrylique. La sensation d’avoir poussé les portes d’un royaume sans limites, imaginer des contes pour qu’ils voyagent dans d’autres yeux, dans d’autres bouches, dans d’autres têtes. Et l’espoir qu’ils existent pour un grand nombres de lecteurs, qu’ils vagabondent ailleurs. Le voeu (un peu mégalomane) qu’ils traversent le temps.

Alors, devant mes feuilles vierges, je rêve de ce nouveau monde à bâtir. Je rêve aux aventures qu’il reste encore à écrire, à raconter, à inventer, à construire. C’est l’injonction du rêve et je m’y plie sans négocier, car il est mon seul roi, le seul maître auquel j’obéis.

D.A

De la résistance par l’espoir

Gare Saint Lazare dans les nuages, Série Surimpressions, photographie, mars 2022, copyright Diane Alazet

Inutile de le nier, nous naviguons en eaux sombres. Le climat international aura été mis à rude preuve ces dernières années : le covid, la guerre en Ukraine, la fissure des démocraties, la crise climatique. Nous avons dû nous confronter à mille et une idées de la mort – comme cela n’était pas arrivé depuis très très longtemps. La mort collective, en premier lieu, due à la pandémie par la transmission d’un virus, puis celle des batailles violentes orchestrées par un homme fou sur un peuple entier, nos voisins. Le risque d’une guerre atomique dans les négociations. Puis, la menace environnementale qui pèse chaque seconde plus fort sur nos têtes épuisées. Bref, pas jouasse la période. Pas très fun d’être un humain en 2022. (Sans compter qu’à l’heure où je vous parle, je ne connais pas encore les résultats des élections du 1e tour des Présidentielles car j’écris mes articles le samedi).

Alors, une fois ces constats dressés, que fait-on ? Difficile, en effet, pour un humain dépassé de ne pas tenter de s’aveugler ou pire se renfermer sur soi-même, terrassé par le fatalisme et le doute et la peur. Je crois fondamentalement qu’il existe de meilleures options. Se battre, par exemple. Il y a mille et une manières de lutter : l’une d’elle consiste en un refus de l’angoisse et de la passivité. Le combat par l’espoir et par la Résistance. On croit trop souvent qu’il y a des âmes nées pour être révolutionnaires et d’autres non. Ce me semble absolument faux. Il y a la vie, l’histoire, les gens et les évènements. Ensuite il y a des situations qui se prêtent ou non à devenir acteur du monde. Le courage n’est pas pré-inscrit dans le caractère d’un individu , il n’est pas dans son ADN, pas dans ses caractéristiques de naissance.

Agir et résister c’est avant tout un choix. Il y a des milliers de manières de le faire : certains montent au front et choisissent d’être utiles physiquement (soldats pour la guerre, activistes pour l’environnement, militants en politiques etc.). Certains préfèrent combattre le désespoir mental (artistes, intellectuels, psychologues). Certains risquent leurs vies pour porter des informations véraces, montrer au monde les faits, produire des discours et des images sur l’irracontable (journalistes, reporters, photographes etc.).

Peut-être devrait on se questionner sur sa propre force ? Qu’est-ce que chacun d’entre-nous peut apporter à cette (étrange) époque. Aucune réponse n’est faible. Chacun combat avec ses armes. Dans une horde équilibrée, nous trouvons des archers, des guérilleros, des stratéges, des chefs de files. Mais aussi des cuisiniers, des gardes, des éclaireurs, des soignants. Une bonne horde se doit de contenir tous les profils, tous les outils, toute la diversité. Nous devrons être cette horde, avec ses désaccords et ses contradictions, ses peurs, ses doutes.

Quelle sera votre outil dans la résistance moderne ? J’ouvre l”’éducation européenne”, ”les Racines du ciel” et ”Les cerfs volants” de Gary et je comprends que la mienne sera certainement dans la lutte contre le fatalisme. Toujours, il restera de la lumière dans ce monde. Les torches doivent rester bien vivantes.

D.A

Aux camarades de route

La vie à Soustons, croquis, 110 x 165 mm, mars 2022, copyright Diane Alazet

Cela faisait presque cinq mois que j’arpentais les villes de France pour rechercher des donateurs au profit de diverses causes (la lutte contre l’homophobie, puis la protection de la biodiversité et enfin le droit animal). Chaque mission est différente. Lorsqu’on est en « Itinérante », on vit cinq à six semaines en collectivité et petit à petit l’équipe se transmue en famille. Hier, je suis rentrée, saturée de la joie de ces rencontres. C’est fou comme parfois tout concourt à vous faire rencontrer les bonnes personnes, à vous axer sur les bonnes voies. J’en avais déjà faites des missions de collecte de fonds, mais jamais je n’avais rencontré des âmes si proches de mes valeurs. Chacun à sa manière a apporté sa pierre, a changé quelque chose pour moi. Il faudrait des dizaines d’articles pour vous expliquer qui ils sont. Je n’en dispose que d’un. Comme il m’est plutôt difficile de rendre des hommages oraux, je me dis que ce texte fera l’affaire.

Dans cette famille itinérante, j’ai rencontré des cellules soeurs, des frères de rire, des compagnons de voyage. Chacun m’a apporté la pièce du puzzle qui manquait. J’aimerais vous les conter comme le ferait un barde :

  • Une guerrière inébranlable au physique puissant qu’on appelait Boriane. Il faut vous la représenter comme une Boadicée moderne, des cheveux longs et roux, un bonnet sea Shepheard, capitaine vagabond d’un navire volant où le rock et les arts font office d’équipage. Elle m’a offert l’exemple d’une femme extraordinairement forte qui a l’audace de ses convictions, une femme qui a appris à tout verbaliser, qui sait nommer, juger sans se mettre au second plan. Je me suis souvent surprise à être incapable de cela, à craindre de dire les choses, les taire, laisser passer, m’effacer dans certains contextes. Boriane m’a transmis l’exemple fort d’une femme capable de tout assumer, capable de dire à voix haute. Sublime image de vie dont je sors bouleversée, qui m’a profondément aidée à me tenir debout.
  • Puis, le barde/musicien, son compagnon de route. A boire et reboire des matés en créant le partage, à gueuler contre le monde et toutes ses dérives politiques, à rire et rire encore, chercheur de calembours. Pris d’un élan soudain, attraper son accordéon pour abreuver le monde de mélodies intemporelles. Un instant le silence, celui d’après, les chants. Il nous a fait taper du pied et danser et chanter aux sons des vieilles guinguettes et des paroles de saltimbanques. Il m’a transmis quelque chose qui tient du lâcher prise, de la bienveillance collective et de l’amour inconditionnel de tout ce qui n’est pas soi.
  • Un autre guerrier noble à qui je dois beaucoup. Il est devenu, les mois passants, comme un frère du quotidien. À débattre de politique, à rire énormément et sans interruption du matin jusqu’au soir. Maitre des étoiles de l’humour, il m’en a gentiment données. Il a su m’aiguiller lorsque près de contrées plus sombres je me suis retrouvée perdue et sans boussole. Petits électrochocs qui m’ont fait progresser dans mes cheminements personnels. Il m’a transmis quelque chose que je pensais perdu : l’intérêt pour la politique et la force du pouvoir du peuple. L’espoir d’un avenir plus démocratique où l’hémicycle redeviendrait le reflet des citoyens. Une rencontre extraordinaire.
  • Une femme qui a su avec les années garder la même passion pour son travail, ne jamais faiblir, faillir, user du quotidien comme une arme pour avancer, tenir bon. Elle m’a transmis l’amour des paillettes et surtout la force de regarder tout droit sans siller.
  • Et pour la dernière arrivante, une silhouette d’existence à la lisière de l’imaginaire. Un elfe rieur venu rendre visite aux hommes. Je ne pensais pas qu’il était possible de pouvoir vivre si fort. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi vivant, jamais, même dans ma vie de voyageuse, même dans mes rencontres les plus folles. Vagabonde. Aventurière. Une femme libre qui crache sur les codes et sur les peurs et sur les devoirs. Vous pouvez l’écouter des heures raconter tous ses contes, rapporter la centaine de fois où elle a failli y passer. C’est un être magique ; Il lui suffira de prononcer un seul mot de ses aventures pour reconnecter en vous ce désir brûlant d’exister. Elle m’a transmis la soif de vivre qui hibernait bien tranquillement, le besoin de reprendre la route, de parcourir de nouvelles terres, de m’abreuver de rencontres, d’en saisir la matière et de la reporter de mille manières possibles. « Les gens qui brulent, qui brulent, qui brulent », ces gens là, c’est elle. Inoubliable élan de liberté qui transcende tout sur son passage et qui vous rappelle votre voie.
  • Je me sens profondément honorée d’avoir pu traverser leur route, reconnaissante de tout l’héritage qu’ils m’ont transmis, chacun à leur manière. Ils m’ont aidé à me sentir un peu plus solide, un peu plus debout à un moment où tout en moi réclamait cette évolution. Ils m’ont rappelé qu’un humain seul n’accomplit que de petites tâches mais que l’addition des regards, des points de vue, des conseils, des observations créaient une oeuvre plus riche. Peut-être qu’ils m’ont rendu un peu plus curieuse du monde, plus partageuse, moins égoïste. Ils m’ont offert leur poésie, chaque jour et chaque minute. Ils ont offert au petit poète que je suis des blocs de matières pour créer. A ceux de l’équipe que j’ai cité, ceux que je n’ai pas cité, merci infiniment…
  • D.A

La lumière danse

La lumière, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

C’est parfois quand on se confronte aux réflexions les plus difficiles, quand on accepte des vérités qu’on refusait d’appréhender qu’on discerne du fond du trou les clés les plus durables. J’ai la sensation d’avoir bataillé des mois, bataillé pour ne pas voir. Et en luttant contre moi-même, je me suis trompée d’ennemi. Il a suffi d’accepter le bilan de ma route, suffi de comprendre frontalement que mon trajet avait dévié pour venir rectifier le tir. Juste ça. Un gouvernail repositionné qui pointe un nouveau cap. Et soudainement, tout a changé. La pesanteur des jours s’est substantiellement allégée. Comme une arme métaphysique qui m’accompagne partout, le courage me talonne ; j’ai mon nouvel itinéraire.

Cette semaine, j’ai eu la chance d’exposer mes dessins à Bordeaux, aux halles des douves. Comme une bande annonce imprévue de mon projet d’Art thérapie, j’y ai tenu un atelier de dessin intuitif. C’est fou, parfois, comme on avance à contre-vent dans des quêtes secondaires et comme tout est facile quand on devine sa voie. Face à tous ces visages bienveillants et volontaires, je me suis sentie à ma place, profondément. Comme une évidence folle. Et plus étrange encore, je n’étais pas en retard, comme ces carrefours de vie que l’on découvre joyeusement en se demandant pourquoi nous ne les avons pas vu plus tôt. Ces carrefours que nous nous reprochons de ne pas avoir foulé avant. Je me sentais à l’heure au rendez-vous du temps. Une année plus tôt aurait été précoce, une année plus tard aurait signé le vide.

La lumière a son règne et sa rythmique propre. Elle apparait et disparait à l’aune des maux humains. Aujourd’hui elle préside mes petites décisions. Je la vois vaciller et trembler avec grâce. Peu importe la forme qu’elle prend, elle est en puissance en toute chose. Et la lumière m’accorde sa danse, tâchons de bien valser.

D.A

Joyeux article d’anniversaire

Il existe des gens qui vous réapprennent à croire. Des gens spectaculairement vivants, des maîtres du rire et de la légèreté, des exemples aériens qui vagabondent de place en place, de fête en fête, de rencontre en rencontre. Ces gens là ont appris à voir le monde différemment et cette vision il la propage dans l’écoulement du quotidien. De leur bouche le mot « ennui » est absolument proscrit. Et chaque jour, l’adrénaline doit succéder à l’adrénaline. L’exception doit faire loi, les jours sont des spectacles. La pièce du monde se joue, ils en sont les conteurs. J’ai eu la chance immense de rencontrer l’un d’eux, au détour d’une autre aventure dans laquelle il avait plongé. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un de si profondément libre. Des doutes, il en avait, mais il savait les dominer. Ils attendaient sagement dans le sas du monde des rires, à crever d’ennui dans un coin en attendant qu’on les rappelle. Lorsque vous rencontrez ces gens, vous chérissez chacune des traces qu’ils ont laissé dans votre mémoire. Une infinité d’images gravées : un ukulele, un hamac, des lunettes de soleil, les premières notes des copains d’abord, des genoux qui se touchent, les yeux menthe à l’eau, un truc phénoménal. Lorsque vous rencontrez ces gens, parfois, vous vous demandez comment tout cela peut être possible, une telle charge de poésie, ça tient de l’improbable. Il existe des gens qui apaisent les peurs, qui sculptent dans la banalité des jours des oeuvres hors du commun.

Je me souviens de cette rencontre pour avoir été celle qui a su métamorphoser mon approche de la création : il est la toute première personne à m’avoir donné envie d’inventer en couleurs. Avant, cela tout était sérieux, les fusains se mêlaient en notes de noirs et blancs. Il manquait quelques chose. Difficile pour un petit artiste de se sentir condamné à l’a-chromatique lorsque le monde est rempli de chefs d’oeuvres de pigments. J’avais un rêve inaccessible, il en a tracé le chemin. C’est en ce sens, je pense, que cet être est une muse. Il existe des milliers de muses aux formes et aux notes différentes. Certaines vous font créer de la mauvaise manière, d’autres vous poussent dans le chaos pour trouver une bribe de beauté. Mais j’ai trouvé ma muse à moi, celle qui m’apaise souvent, qui m’aide à traquer le sublime, par à coup, de jour en jour. Une muse qui fait barrage à la violence du monde, qui calme l’intellect en faisant résonner les rires.

Demain, cette existence fêtera ses trente ans. Je me dis qu’il faut le crier, que le monde doit savoir. Je me sens incroyablement chanceuse d’être son compagnon de route, son binôme d’explorateurs, son frère d’aventures folles. C’est une muse qui vous donne envie de partir conquérir la terre, de vagabonder éternellement vers de nouveaux sentiers de route. Et dans ses yeux, le monde devient spectaculaire. Alors, par ricochet, j’en perçois la grandeur.

D.A

Dans la peau du navigateur

Navigateur, aquarelle, 21 x 29,7 cm, 2021, Copyright Diane Alazet

Je n’ai jamais très bien compris la nécessité de l’ordre. Partout où l’on m’assignait des objectifs de compétence, je dégainais une arme plus puissante qu’aucune autre, une longue vue double face pour observer le monde. On y apercevait deux visuels distincts. 1. l’image de la réalité 2. Un univers créé de toute pièces par la force de l’imagination. L’objectif : transgresser les habitudes, percevoir différemment, apprendre à regarder le monde avec d’autres yeux. Dans un drôle de système où il faut être performant, rentable, productif, un petit poète doit chercher à inventer d’autres termes, changer les chiffres en rêves, construire de nouvelles formes. Alors, j’ai dessiné une vieille carte du monde. Cinq semaines, un voyage. De recruteur de donateurs je suis devenue navigatrice, explorateur. Cinq semaines pour conquérir le monde, ramener des ressources, noircir les cartes de noms, de mots, de villes parcourues. Une journée productive = le passage d’un lieu à un autre. Apprendre à regarder le monde sous un regard décalé, biaisé, détourner le sens du système pour qu’il vous corresponde, qu’il fasse sens pour de bon. Nous pouvons changer la société, c’est une nécessité. Mais il faut aussi être capable de transmuer sa perception. Comme le monde est ennuyeux sans l’ajout de la création. Apposer au réel le sceau de l’imagination. Aucune limite n’est tolérée car l’extra-ordinaire est partout : dans la répétition des jours, dans l’attente, dans les chiffres, dans la quête d’un avenir, dans les rues, les salles de cinéma, les bars et les cafés bondés, dans l’ennui, dans la peur, dans le vide, dans l’excellence. L’ordinaire n’est qu’une moitié d’un tout.

Alors, je noircis tranquillement ma carte. Voyager de Paris à Londres, de Londres à Athènes, d’Athènes à Vienne en parcourant la Vendée. Plus rien n’est impossible. Les limites sont suspendues. Je peux faire le tour du monde en restant sur les terres françaises. Je peux devenir capitaine de navire en brandissant un kway associatif. L’inertie n’existe plus. Le mouvement est partout. Voir le monde sous d’autres yeux, c’est accepter d’être nomade, toujours, chaque fois. C’est ne plus jamais quitter la route même quand les pas sont à l’arrêt. On parle de l’importance du voyage physique, mais on ne mentionne jamais assez la nécessité du vagabondage de l’esprit. L’imagination produit ses propres cartes, ses univers distincts, ses couleurs, ses perceptions. Je parcours mes cartographies sur le pont du navire. Capitaine. Naturaliste. Explorateur. Navigateur. Il faut prendre la route pour mater l’ennui.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

Reconquérir le temps

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, septembre 2021 Copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai renoué avec l’une de mes plus belles traditions : le workaway. Pour ceux qui ne connaissent pas, l’idée est de vivre chez des gens aux projets en devenir. Vous donnez un coup de main, en échange vous ne payez rien durant votre séjour, vous êtes nourris, logés. Sans doute la plus belle manière de voyager. Ça faisait une éternité que je n’avais pas fait ça, quatre ans je crois ; huit mois en Italie à traverser le pays, un mois travaillant en auberge de jeunesse, le suivant offrant mes services de jardinier, stagiaire en inventaire d’art, cuisinière en centre de méditation. Cette fois, n’ayant qu’une dizaine de jours devant moi, j’ai choisi la Normandie. Deux hectares de terrain, un projet art/éco-responsable. J’avais oublié tout ça… Le travail concret de la terre, le sens de la main d’oeuvre. J’ai pris conscience de choses que j’avais enterrées : ma vie est une compétition où il faut être premier partout. En tant que femme, professionnellement, dans mes loisirs, dans les rencontres. Et je crois que ce système a atteint ses limites. Ça fait un bien dément de simplement penser en « tâches », accomplir les pas un à un sans devoir les évaluer, les comparer, les dépasser. Et le système du workaway est tellement proche de mes valeurs : j’ai toujours trouvé le travail – tel qu’il est pratiqué dans nos sociétés – parfaitement avilissant, il laisse trop peu de place à l’épanouissement de l’humain. Autrefois, au sein du village, chacun avait son rôle et le travail n’était qu’un « moyen » pour faire tourner la vie collective. Aujourd’hui le travail est devenu une fin en soi et ses esclaves sont épuisés. J’aime savoir que chacun de mes gestes – préparer les semences ou le tas de bois pour l’hiver – aura un impact dans plusieurs mois. C’est une belle manière de reconquérir son propre rythme. C’est un système de résistance où l’argent n’a pas sa place. La monnaie, c’est le temps.

Chaque matin, le temps de se reposer. Petit déjeuner dans la verrière avec un thé brûlant, tout le monde lit. On accepte le silence. Tolstoi, Bronte et Boulgakov réunis dans une même pièce pour des regards différents. Le temps semble s’étirer tant tout est calme et silencieux. Tout le monde voyage de son côté dans des barques parallèles. Puis le temps du jardin où nous préparons la terre, puis le bois, puis les projets à venir dans ce paradis gigantesque. Nous devenons des petits corps au service du terreau, redécouvrir les courbatures du dos et des articulations, pétrir le monde avec ses mains pour le rendre propice. Finir la journée par un apéro devant le coucher de soleil dans ces terres glacées où nous aimons nous perdre. Puis préparer ensemble le repas, parler dans diverses langues car il y a d’autres volontaires, l’anglais, le français, l’espagnol. Se noyer dans les expressions du monde, enseigner et apprendre. Sentir le corps se réchauffer dans les gros tas de couvertures le soir, alors que dehors, le monde gèle. La pluie sur la véranda. L’odeur du pain grillé. Le thé artisanal qui infuse dans la machine. Et puis, encore les rires, puis les projets, puis les rencontres. Et tout le reste ne semble être que littérature. Pourquoi penser productivité, compétitivité quand on peut expérimenter la simplicité de l’action, la bienveillance, l’utilité brute ? Il n’y a plus à se sentir bon ou médiocre, plus ou moins. Il suffit d’accomplir, c’est bien plus constructif. Ici, je peux sentir la poésie partout. Et je tâcherai de m’en souvenir…

D.A

Dans les nouveaux décors

On va où, illustration numérique sur photographie, 2021 © Diane Alazet

Quelle drôle de sensation, l’impression de se réveiller un matin dans un monde inconnu. J’ai quitté mon nid à Paris et toutes les habitudes, la maison familiale de Bretagne vient d’être vendue, j’arrive à Bordeaux. Plein centre ville, j’ai déjà travaillé ici. Quand je sors de chez moi, je suis sur nos spots professionnels. Il n’y a plus de dissociation entre l’intime et le travail. Je connais tellement ces carrefours pour y avoir travaillé des mois qu’ils me semblent être des décors, des murs en carton pâte qu’on a posé pour faire « réels ». Le centre ville de Bordeaux est pour moi devenu un studio, un lieu où l’on joue, où rien n’est « pour de vrai ». Je vagabonde dans les ruelles comme un parcours du septième art. Je me dis « , c’est fou comme ça a l’air réel, les boulangers qui sortent les viennoiseries du four, l’odeur des cannelés dans la rue Ste Catherine, les gens aux terrasses des cafés, les sans abris en surnombre. Ouais, c’est fou comme ils ont l’air vrais ».

Alors, l’étrange poète en moi contemple ce spectacle et loue le réalisme de ces décors parfaits. Ils reprendront consistance à la prochaine mission, lorsque j’investirai ces rues, ces spots, ces dalles. C’est comme reparcourir les studios d’un film dans lequel on a joué. Tout est là, rien n’a bougé. les anciens acteurs continuent la danse nerveuse des « coupés », mais votre rôle à vous a quitté le scénario, jusqu’au prochain film. En attendant, vous vagabondez, vous déambulez, vous recroisez la route de vos anciens camarades, vous reconnaissez des visages.

Je me suis réveillée un matin, dénuée de repères, dans un lieu étranger, dans une ville étrangère, avec la sensation d’être complètement perdue, d’avoir abandonné ma Tour et de devoir tout reconstruire. Une question a popé, comme ça, de nulle part. Elle disait en substance : « Mais qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que t’as foutu ? Est-ce que t’as fait les bons choix ? Et maintenant, on fait quoi ? » Je dois bien avouer que ces derniers mois m’ont donné du fil à retordre sur les doutes existentiels. Il a fallu tout mettre à plat, tout sonder, tout trier. Et j’ai manqué de rigueur dans cet exercice délicat, j’ai laissé en désordre ce tiroir cauchemardesque, celui qu’on n’ose jamais ouvrir. Toute la maison est rutilante, mais le tiroir attend son heure, dans un bordel sans nom, planqué, latent. Pas vraiment sûre d’être armée pour ranger ce tiroir-là, un peu trop peur sans doute de ce que je pourrais y trouver.

Et le troisième matin, on s’arme de courage, on se dit qu’il faut une nouvelle ville pour entamer la construction. On se réveille lentement des vapes des jours précédents et on retrousse ses manches. Une nouvelle ville c’est une promesse, un lieu où vous n’avez pas de noms, où vous pouvez tout faire. S’atteler à faire la liste des lieux où s’imbriquer, reconstruire le palais rasé en plus majestueux. Cette fois, c’est la dernière chance, il faudra créer bien. Empiler une à une les pierres de la réussite, bien établir les matériaux pour un socle solide, cesser de fabriquer des oeuvres sur du sable. Concevoir une nouvelle base, un à un y poser ses pions. Si je suis étrangère, alors, je n’ai peur de rien. A l’aveugle, je construis dans des matériaux inconnus les conditions de mon avenir. Tout est possible, choisissons bien.

D.A

Dans les carrefours, sur les boulevards

Carnet de voyage du quotidien, juillet 2021, aquarelle.

Deux mois de vacances et tellement de choses ont changé. J’ai lâché mon petit appartement parisien pour vivre dans le centre de Bordeaux. Des déménagements à la pelle, des cartons à remplir, des cartons à vider, un lieu à quitter, un autre à investir, mes adieux à la capitale, mon bonjour à la Gironde. Au revoir les pains au chocolat. Bonjour, au revoir les doutes, des souvenirs à déplacer, à changer, à ranger. Trouver une place pour la mémoire sans empiéter sur le présent. Et réunir enfin mes piles de livres vagabondes, construire une bibliothèque de chefs d’oeuvres et de guides. Les fédérer, les coller, leur accorder un socle où Marcel Proust dialogue acec les femmes photographes du XXe siècle, où Jack London rencontre Melville, Romain Gary côtoie Perec.

Vous connaissez ces moment de vies, ces carrefours où vous savez pertinemment que tout pourrait changer ? Dans les carrefours, sur les boulevards, on observe les options, on sonde les choix, on se questionne, on se décide. Dans l’engrenage en marche, une seconde d’entre-acte, le temps d’un battement de cil où toute les conditions sont réunies pour le changement. On voit tout défiler : la vie A, la vie B. On comprend que le temps passe et que l’entre-acte est rare. Aurons-nous d’autres occasions d’opter pour la révolution ? Trouverons-nous le courage de mener l’existence à laquelle nous nous étions destinés ? Tic tac. Les appels à projet artistiques pour jeunes talents sont réservés aux 18-26 ans. Je suis passée de l’autre côté. Tic tac. Il faudra se battre deux fois plus pour poursuivre le but d’origine.

Etrange de toujours choisir les rêves que l’on doit bâtir sur du sable. Peut-être que ça donne une excuse en cas d’échec. C’est plus commode. Maintenant, tout va changer. J’ai laissé passé le train du luxe du temps. Désormais chaque année « comme ça » sera une année perdue dans la quête de mon absolu. Tout doit être réinventé. Il faut construire d’autres routes, empreintes des sentiers sauvages, déblayer, creuser, proposer, forcer le passage. Aménager sa route. Bientôt vingt huit années de matière accumulée. On peut poser les bases, dresser les premières fondations. Mettre bout à bout tous les rêves, les acquis, les savoirs, les connaissances. Reporter les erreurs, les lacunes, ce qui nous a amusé, ce qu’on ne refera plus.

Choisir de bâtir son futur avec des armes plus réalistes, appréhender la logique, l’analyse, les comparatifs, le bon sens, autant de mots jusqu’ici parfaitement vides de sens pour moi. Dans les carrefours, sur les boulevards, je prépare des projets, j’amène un à un les outils qui feront la différence. Micro-fissure de l’existence qui laisse passer la lumière d’un avenir nouveau à construire. Je fais ma tambouille existentielle : on ouvre les placards, ça je garde, ça je garde, ça c’est top, ça je jette, ça, qu’est-ce que ça fait là, plus jamais. Non, plus jamais. Dans les carrefours, on trace sa route, on trace des lignes indélébiles d’un pas lourd ou léger. De toutes manières, il faut danser.

Diane.A