La boussole du mois de juillet

 

 

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La boussole du mois de juillet, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Petite, ma mère nous racontait ses voyages de jeunesse – les roads trips, les week ends, la vie d’expat et les retours. Et puis, chaque fois, elle ajoutait  » c’est fou comme rien ne change. C’est quelque chose d’inexplicable, ce besoin fou de tout quitter quand apparait le mois de mai ». C’était dans ses racines et tout au fond de sa mémoire, souvenir de nomade heureux auquel le corps s’accroche. Des décennies plus tard, j’ai fait mon Grand Tour italien et je suis rentrée tranquillement. Mais au printemps suivant, entre juin et juillet, un drôle de sentiment a élu domicile en moi. Un sentiment intense et court, indocile, libertaire, comme une voix atone qui soufflerait « Il faut partir ». Sans le savoir, ma mère m’avait transmis la rage de vivre. C’est l’état extatique de la liberté du voyage qui vous traverse subrepticement pour vous transmettre son bon souvenir. La vie sur la route. l’adrénaline à la seconde. Une existence où la rétine est perpétuellement surprise, à tel point qu’elle sature de la beauté du monde.

 

Alors chaque année, comme on peut, on tente d’apaiser la soif par des alternatives précaires qui ne dupent que le corps. Et tous les ans, à cette période, je travaille en itinérance, sillonnant des régions pour les causes humanitaires. Mais cette année, c’est impossible, covid19 oblige. Alors, comme vous le savez, j’ai (temporairement) investi la ville de Bordeaux. Après les lieux monumentaux, parcourir les espaces vivants en quête de rituels à soi. Vagabonder près des enseignes en cherchant les noms familiers. Les trouver. Découvrir l’Utopia, y élire domicile pour une après midi studieuse entre rédaction et lecture, sur fond de lait à la cannelle.

 

Je pense à tout ce qu’une ville choisit sciemment de nous cacher – par orgueil ou pudeur, lorsque parfois les dalles se taisent. Et si les pierres ne parlent plus, les vrais garants seraient les hommes. Alors, tranquillement installée à la terrasse de l’Utopia, je regarde le monde qui fourmille place Camille Jullian. J’entends des bribes de discussions de ci de là. Je vois au fil des heures les tables changer de maitres, un couple passionné transmué en bande de jeunes filles, une commande d’Aloe Vera devenir quatre bières pression. Si les voix se succèdent, les dialogues se complètent. On en sort plus humain. Je regardais la place et ses nombreux témoins, les terrasses bondées aux premiers rayons de juillet et je vibrais plus fort, devant ces garants de la ville. Peut être qu’une mégapole sans hommes n’est qu’une mégapole vide. Peut être qu’une ville n’est rien si personne ne l’habite. Et pour la première fois depuis très très longtemps, j’ai compris la place de ces gens. Mieux, j’y ai trouvé du Beau. En remplissant le lieu, aux prémisses de l’été, ils étaient les ambassadeurs des passants de demain, les témoins agréés, les portes paroles des pierres. Ils faisaient le tableau plus coloré et plus vivant.

 

Et ce besoin irrépressible de partir en vagabondage, de quitter son pays pour aller explorer le monde s’apaisait tranquillement à la vue du spectacle. La place Camille Jullian avait des secrets à défendre. Et elle faisait de nos présences de nouveaux mystères pour demain. Peut être qu’on voyage partout et que chaque rue à son histoire, témoin de millénaires auxquels nous mêlons nos empruntes.

 

D.A