Surpeuplez le monde de projets

 

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Peupler le monde de rêve, crayon et fusain, 27,3 x 35,7, cm, août 2020, copyright Diane Alazet

 

Voilà une période bien étrange avec pour toile de fond les râles d’une pandémie mondiale et les chaleurs moites d’une fin d’Août. On entend beaucoup de choses. On entend que la deuxième vague déferle droit sur nous, que le reconfinement est peut-être pour octobre. Alors, bien sûr, c’est difficile, de renouer avec le rêve. C’est difficile de concevoir son faubourg des possibles. Et pourtant, nous le devons, nous le devons absolument. Le monde est un livre d’enfants aux infinités d’aventures. Il y a mille et une choses à tenter. Peut-être qu’il faut une plage horaire pour ré-apprendre à façonner. Les artistes ne sont pas les seuls à devoir bâtir et créer. C’est notre tâche à tous.

 

Fermez les yeux. Prenez un temps. Et autorisez vous à croire. Pensez aux millions de projets que vous pourriez tous entreprendre. Tout quitter pour le voyage ou devenir entrepreneur ? Se dédier au parapente ou partir faire les saisons ? Devenir propriétaire ? Reprendre l’entreprise familiale ? Ne plus travailler du tout ? Devenir artisan ? Je voudrais être dans toutes les têtes pour sentir le frisson du rêve. Si moi, je ferme les yeux, je vois une multitude de flèches. Elles indiquent des chemins plus ou moins réalistes, plus ou moins compatibles, aussi. Si j’y pense à midi, je contemple un terrain gigantesque peuplé de saules pleureurs, une petite barque, un lac. Dessus, un tout petit logis qu’on appelle Tiny house chaleureusement aménagé selon mon bon vouloir. A une centaine de mètres, une maison éco-responsable que le commun des hommes appellent des « Kerterres », ce sont des abris ronds, tout-conçus à la chaux. Et les cercles vitrés y laissent irradier la lumière. Bon et puisque c’est moi qui décide, je veux une cabane isolée pour mettre une grande bibliothèque, des poufs, des canapés. Ça fera battre mon coeur plus fort. Une cabane dans les arbres. Le rêve d’un abri sous terrain. L’été j’y inviterai mes amis, ma famille. Il y aura la place pour tout le monde. Et nous trinquerons « Aux projets », dans les hamacs tout près des saules. Pour des soirées entières, nous referons le monde. Il y aura des rires, des bouteilles, des lanternes. Et le reste du temps j’y écrirai des livres. Parce que dans mon projet, je suis un auteur édité.

 

Et comme l’homme est contradictoire et qu’il veut tout et son contraire, si je ferme les yeux à quinze heures, je concevrai une scène nouvelle. Je suis auto-entrepreneur et j’ai créé mon entreprise dans le tourisme de voyage, sur les traces d’Hemingway ou d’Homère, dans les pas de cultures anciennes, à retracer les sentiers celtes ou les batailles vikings. Petits voyages organisés ou campings sauvages. Pourquoi pas en voilier.

 

La période est étrange mais ça ne change rien du tout. S’il n’y a plus personne pour rêver, nous sédentarisons nos crânes. Si l’homo sapiens a lâché ses beaux rêves de voyage, il reste nomade dans sa tête. Et c’est ce qui créer la passion, l’adrénaline, l’ambition, l’existence. Toi qui me lit, exalte toi ! Surpeuple le monde de rêves, sature le de projets. Attèle toi à les voir un jour réalisés. Et volons l’audace aux poètes.

 

D.A

Dans les boules de cristal

 

 

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Dans les boules de cristal, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

On a tous son histoire et ses cheminements propres. On a tous une longue vue fixée sur vingt, trente ans. Et dans ces objectifs absolument intimes se hissent des partis pris sociaux-déterminés. On ne choisit pas de travailler. On ne choisit pas l’ambition. On ne choisit pas non plus ce poids abstrait sur nos épaules. C’est le monde qui se charge de l’ordonner à la naissance. On travaille parce qu’on le doit. L’ambition est un appât social. Et ce poids millénaire que nous supportons tous est un écran de brume aux airs d’épée de Damoclès.

 

Nous voulons être ceci, nous voulons être cela. Et toujours quelque chose vient écarter la cible. Un matin, on comprend qu’on est un être multiple et que nos rêves sociaux s’entrechoqueront toujours au « moi ». On voudrait diriger nos vies avec la verve des comédiens. Un jour, être comme ci, un autre, être comme ça. On Aimerait pouvoir être Tout pour avoir la force d’exister. Pour avoir la force d’exister, on pense qu’il nous faudra dix bras, quinze personnalités, du courage, de la retenue et la contradiction des hommes.

 

Et inlassablement, on retombe tous au même constat, lorsqu’après plusieurs mois, peut-être plusieurs années, les mêmes sempiternels démons viennent vous revisiter. Vous les accueillez un peu las, comme de vieux amis de passage. Ils sont venus paisiblement, ils savent que vous les attendiez. Un jour on se souvient qu’on est qu’un petit homme et que nos missions d’existence sont bien trop lourdes pour être portées. Alors il faut trouver de drôles de stratagèmes pour les pousser toutes coûte que coûte jusqu’à la ligne d’arrivée. Parfois on réussit et parfois on échoue et toute la tâche de l’homme réside dans cette acceptation. Peut-être que dans ce tas de missions d’existences certaines n’étaient pas faites pour vous. Peut-être que d’autres, a contrario, mériteront toutes vos forces. C’est la difficulté de devoir choisir bien.

 

Alors, tranquillement installée devant toutes ces boules de cristal, deux forces opposées me tiraillent. L’oeil social examine mon chemin parcouru et dresse un bref tableau chiffré de mes chances d’avenir. Il établit un peu de retard mais des axes de réussite. L’oeil intime jette des regards dans toutes les directions, paniqué, hébété, en quête de formules magiques, formules magiques que l’expérience n’a que timidement esquissées.

 

Peut être que les boules de cristal font beaucoup de mal aux hommes et qu’il faut à tous prix savoir en détourner les yeux. Apprendre à ne pas tout faire, à ne pas tout réussir, à concentrer ses forces sur les bons objectifs. Apprendre à parier. Parfois, avoir l’audace de miser cinq contre un, de jouer son avenir sur un coup de poker. Penser en explorateur fou, pas en expert comptable. Transformer les boules de cristal en aventures rocambolesques. Tenter. Réinventer.

 

Attraper ce poids inutile, l’offrir nonchalamment au vide.

 

D.A

 

La boussole du mois de juillet

 

 

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La boussole du mois de juillet, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

 

Petite, ma mère nous racontait ses voyages de jeunesse – les roads trips, les week ends, la vie d’expat et les retours. Et puis, chaque fois, elle ajoutait  » c’est fou comme rien ne change. C’est quelque chose d’inexplicable, ce besoin fou de tout quitter quand apparait le mois de mai ». C’était dans ses racines et tout au fond de sa mémoire, souvenir de nomade heureux auquel le corps s’accroche. Des décennies plus tard, j’ai fait mon Grand Tour italien et je suis rentrée tranquillement. Mais au printemps suivant, entre juin et juillet, un drôle de sentiment a élu domicile en moi. Un sentiment intense et court, indocile, libertaire, comme une voix atone qui soufflerait « Il faut partir ». Sans le savoir, ma mère m’avait transmis la rage de vivre. C’est l’état extatique de la liberté du voyage qui vous traverse subrepticement pour vous transmettre son bon souvenir. La vie sur la route. l’adrénaline à la seconde. Une existence où la rétine est perpétuellement surprise, à tel point qu’elle sature de la beauté du monde.

 

Alors chaque année, comme on peut, on tente d’apaiser la soif par des alternatives précaires qui ne dupent que le corps. Et tous les ans, à cette période, je travaille en itinérance, sillonnant des régions pour les causes humanitaires. Mais cette année, c’est impossible, covid19 oblige. Alors, comme vous le savez, j’ai (temporairement) investi la ville de Bordeaux. Après les lieux monumentaux, parcourir les espaces vivants en quête de rituels à soi. Vagabonder près des enseignes en cherchant les noms familiers. Les trouver. Découvrir l’Utopia, y élire domicile pour une après midi studieuse entre rédaction et lecture, sur fond de lait à la cannelle.

 

Je pense à tout ce qu’une ville choisit sciemment de nous cacher – par orgueil ou pudeur, lorsque parfois les dalles se taisent. Et si les pierres ne parlent plus, les vrais garants seraient les hommes. Alors, tranquillement installée à la terrasse de l’Utopia, je regarde le monde qui fourmille place Camille Jullian. J’entends des bribes de discussions de ci de là. Je vois au fil des heures les tables changer de maitres, un couple passionné transmué en bande de jeunes filles, une commande d’Aloe Vera devenir quatre bières pression. Si les voix se succèdent, les dialogues se complètent. On en sort plus humain. Je regardais la place et ses nombreux témoins, les terrasses bondées aux premiers rayons de juillet et je vibrais plus fort, devant ces garants de la ville. Peut être qu’une mégapole sans hommes n’est qu’une mégapole vide. Peut être qu’une ville n’est rien si personne ne l’habite. Et pour la première fois depuis très très longtemps, j’ai compris la place de ces gens. Mieux, j’y ai trouvé du Beau. En remplissant le lieu, aux prémisses de l’été, ils étaient les ambassadeurs des passants de demain, les témoins agréés, les portes paroles des pierres. Ils faisaient le tableau plus coloré et plus vivant.

 

Et ce besoin irrépressible de partir en vagabondage, de quitter son pays pour aller explorer le monde s’apaisait tranquillement à la vue du spectacle. La place Camille Jullian avait des secrets à défendre. Et elle faisait de nos présences de nouveaux mystères pour demain. Peut être qu’on voyage partout et que chaque rue à son histoire, témoin de millénaires auxquels nous mêlons nos empruntes.

 

D.A