Fouilles d’une petite vie

Les cordeliers, esquisse, 2010, Copyright Diane Alazet

Plus de dix années écoulée depuis la mise en vente de la maison familiale, finalement, le départ. Je suis arrivée en Bretagne le coeur tambourinant, impatiente de commencer les fouilles. Le décor de ma chambre devenait un lieu à déconstruire, inventorier, encartonner, empaqueter. Mettre une histoire en boite, emboîter les souvenirs. L’espoir au creux du ventre de connaitre un moment plus fort, tomber sur quelque chose qui vous fera voyager, sourire, pleurer. Tel un archéologue mandaté sur une fouille de renom, je me plongeais dans mon histoire avec l’adrénaline aux tripes. Je cherchais la pépite, le souvenir, le micro-élément, tout ce que le temps emporte loin de nos cerveaux surchargés. Je cherchais la surprise. Quel drôle de sentiment, vider un décor de tous ses composants, entreposés nonchalamment dans un capharnaüm sans nom. Puis, trier la mémoire, répertorier, écrire, noter. Déménager un lieu est une tâche de documentaliste. Etrange que cela soit si jouissif de pouvoir ranger son histoire, prendre les objets un à un, les reporter consciencieusement sur une note détaillée, les parquer en carton, sentir que tout est à sa place.

Trouvées des correspondances anciennes, des mots d’amours d’un autre temps, des cadeaux oubliés, post it et cartes d’anniversaire, cartons à dessins à foison, dont voici un exemple (cf dessin de l’article). Je devais avoir seize ans quand j’ai fait ce dessin, une après midi de promenade solennelle dans mon lycée de Dinan, l’option art plastique du mercredi après midi. Les vieilles pierres, la Tour de la bibliothèque où j’ai vécu tant d’aventures. Retrouvée une lettre très ancienne que je m’étais auto-adressée pour m’assurer que le temps n’aurait pas brisé ma boussole. Un petit être inquiet écrivait à son avenir pour lui mettre un coup de pied au cul si elle avait chassé ses rêves. Retrouvées des preuves d’éclairs de voeux réalisés. Des catalogues d’expos. Un ancien contrat d’édition. Je me dis que les fouilles d’une petit vie sont peut être les mêmes pour tout le monde. J’aurais cru me sentir démunie devant mon histoire mise en cartons, mais ce fut tout le contraire. Tout semblait à sa place avec pour seule pensée, « Où iront ces paquets ? Vite une autre aventure « . Il faudra vivre fort.

En rangeant mon histoire, j’en ai ôté le poids. Il est resté dans les cartons de ma petite ville médiévale. Depuis quelques semaines déjà, la liberté talonne ma route. Et je la sens partout, dans ma tête, dans mon souffle, dans cette adrénaline constante. Comme si on m’avait subitement passé en mode « facile » après des centaines de parties jouées en mode « difficiles ». Tout est là. Et tranquillement, la vie me murmure des poèmes. Elle glisse des mots à mon oreille pour traquer la beauté du monde. Des fêtes, des rires, des voyages, des lectures. Je veux manquer de temps pour expirer entre deux aventures, avoir le coeur à mille à l’heure, devenir l’intensité. Ouais, voilà, je veux devenir l’intensité. Ces fouilles d’une petite vie, ces mises en carton d’une mémoire, ils m’ont offert cela, un pacte de légèreté. Ils ont fait craquer en substance ce qui me restait de fardeau. Mes choses sont à leurs places. Je peux continuer ma route. Je veux lever mon verre aux milliards d’aventures qui restent, aux points de côtés qui m’attendent, aux rencontres fabuleuses, aux entre-actes, aux milliers d’options qui existent, à celles auxquelles je n’ai pas pensé, à ma vie telle que je la voudrais, à celle telle qu’elle sera à la fin. Rien n’est écrit, rien n’est proscrit. Tout est absolument possible.

D.A

Le rusé vent du Nord

Le Parthénon, esquisse, 14,8 x 21 cm, mai 2021, copyright Diane Alazet

Difficile en ces temps de confinement généralisé de ne pas être nostalgique des souvenirs de voyage. Je pense au temps où nous pouvions traverser les frontières sans passeport vaccinal, où les trains au long court ne contenaient aucun masque. Je n’ai fait qu’un gros voyage, le tour de l’Italie et je me souviens de l’arrivée comme si c’était hier. Premier pas sur le sol italien. Le trajet vers l’auberge de jeunesse. La découverte de Naples, de ses misères splendides. L’appréhension du dialecte local. Les volontaires venus des quatre coins du monde. Je me souviens de l’adrénaline qui précède les départs, ces papillons dans le bide quand on quitte une aventure pour en rejoindre une autre. Je garde les trajets en train, les heures de pensées griffonnées sur mon petit carnet de cuir. Je me souviens des premières impressions, des visages, des arrivées. Les rencontres qu’on oublie et celles qu’on n’oublie pas. Je me dis que c’était sacrément bien de partir comme ça, solo, avec un sac comme camarade. C’était bien, le voyage.

Puis, je pense à ce film fabuleux, Le Chocolat, découvert il y a des années grâce à ma soeur ainée. Une mère et sa fille vagabondes, vaquant de lieu en lieu, de ville en ville, de pays en pays. Chaque fois l’intention claire de s’installer temporairement, d’investir un espace, d’y apporter sa pierre. Et chaque fois pourtant « Le rusé vent du Nord » revient siffler à leurs oreilles. Il leur murmure des promesses de bonheur à conquérir, de peuples à libérer, de mondes à explorer. Je me sens attachée à expression là. Et souvent, je l’entends, ce rusé vent du nord, aux premiers jours de mai. Il m’exhorte à raviver des quêtes enfouies sous les années, des rêves d’aventure dans des navires d’explorateur.

Je me dis que maintenant tout est différent. De nouveaux bouts de papier pour pouvoir découvrir le monde ; des preuves de santé tamponnées. J’ai soif de cultures à aimer, de connaissances à dévorer, soif de rencontres insolites. Retrouver le carnet de croquis et croquer toutes les places, noircir la carte du monde de mes pas trop pressés. Il est temps de revivre après cette période à l’arrêt. Mais par où commencer ? Une planète de choix. Je veux traquer encore la poésie du monde. Trop de boites fabuleuses restées fermées à ma raison. Mes jambes ont des fourmis à force de piétiner dans un pays aux frontières closes. Reprendre la vie sur la route. Il faut retrouver le voyage, le Rusé vent du Nord l’a dit.

D.A

Par les yeux des poètes

 

 

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Par les yeux des poètes, crayon, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

Dans ces rues bordelaises au milliers de passants, une vérité jaillit : il faut poétiser le monde. Trop de sourires et de bonjours qui partent dans le vide. Le réel est bien trop ennuyant pour mériter qu’on s’y attarde. Chaque jour, on rencontre des gens courbés sous le poids quotidien des tâches qu’on leur impose, des ordres administratifs, des impôts, des factures, des choix sociaux et affectifs. Ils ont l’air tristes et abattus et leur vision est monochrome.

 

Alors je viens prôner le retour aux yeux des poètes. La même réalité peut avoir mille filtres différents selon qu’on la contemple ou qu’on lui jette un bref regard. Pourtant, le fabuleux peut advenir partout. Il suffit, pour le voir de porter des lunettes spéciales. Leurs verres sont polychromes et elles révèlent le Beau même dans les scènes les plus banales et les discours les plus communs. Le monde est saturé de décorums à découvrir, mais il faut pour cela savoir se détacher du reste, quitter l’assignation du poids des bonnes manières, oser prétendre à un point de vue.

 

Je pense que les meilleurs poètes n’écrivent pas tous des vers. Et les meilleurs recueils se lisent dans les regards. Il existe des millions de façons de concevoir le monde. Il faut trouver la sienne et la cultiver joyeusement, l’aimer, la dépenser, la partager, la faire grandir. Nous avons tous un rôle à jouer dans ce réel multifacette. Surprenons nous, réinventons, empruntons les sentiers sauvages. Le quotidien est romanesque si on l’observe bien en face. Au fond, personne ne veut d’une masse aux lentilles monochromes. Nous cherchons l’expérience ; concevoir de nouvelles couleurs, trouver des pigments inconquis. Nous sommes des artisans, des lunetiers millénaires qui façonnent et adoptent les verres qu’ils ont eux-mêmes conçus. Alors concevons bien, beau, magistral, hors normes.

 

Car nous pouvons tout voir, tout faire, tout construire. Plutôt qu’une fabrique de masse, on pourrait chacun faire ses choix. On essaierait les verres de ses amis les plus loyaux. Comme les lunettes classiques, on les retirerait subitement, surpris par la divergence visuelle de nos lentilles respectives. On verrait dix, vingt, cent, mille vues contradictoires. Ce serait d’une richesse folle, voir le monde des yeux des poètes.

 

D.A

La quête des nouveaux lieux

 

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Croquis de la Cathédrale St André, place Pey Berland, Bordeaux, crayon, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

Quitter Paris pour plusieurs mois. Parcourir de nouvelles frontières. Arrivée : Bordeaux Saint Jean.

 

On a le coeur à mille à l’heure quand on découvre une nouvelle ville. On entend les habitués parler du nom des rues, des quartiers, des arrêts, des cafés, des grandes places. Et pour vous, ce sont des noms vierges. Peu importe les millions de piétons à en avoir foulé l’asphalte, les touristes, les bordelais, les provinciaux, les arrivants. Pour vous, ce ne sont que des noms vierges. Tenter maladroitement d’imaginer les lieux en entendant de ci-de là « Rue Sainte Catherine », « Place Saint Projet », « Les Quinconces », « La grosse cloche ». Très vite les mécanismes de l’imaginaire s’enclenchent bruyamment pour dessiner quelques contours. Car il est impossible de concevoir un lieu 0. Prenez n’importe quel homme. Dites un nom de rue qu’il ignore. Il sera incapable de ne rien imaginer, incapable de concevoir un espace non conçu.

 

On a tous ses méthodes pour découvrir une ville. Un peu intuitivement et sans trop réfléchir, j’ai retrouvé la mienne – recouverte de poussière ; se perdre dans les rues avec l’esthétique pour boussole. Marcher, marcher longtemps jusqu’à l’emplacement idéal. Un monument de pierre, une cathédrale ou une église. Quelque chose d’emblématique et de savamment travaillé. Là, se poser nonchalamment sur le sol aux milliers d’empruntes. Sortir le matériel de dessin. Un grand bloc, un crayon et une gomme misérable. Prendre un temps consacré pour observer l’édifice : d’abord dans sa globalité (l’échelle, la forme, le cadrage à envisager), puis dans son infinie précision (les ombres, les gargouilles, la géométrie, les vitraux).

 

Et ce temps de contemplation vous fait sentir le lieu plus fort. Alors, seulement, assise un peu en vrac sur la place Pey Berland, observant, fascinée la cathédrale Saint André, je me suis remémorée la découverte de Paris. Dix huit ans, je quittais ma Bretagne ( et tous ceux qui comptaient pour moi) pour investir la capitale et étudier l’Histoire de l’art. Paris m’intimidait. Je ne connaissais personne. J’ai eu la drôle d’idée d’interroger des gens, questionnaire en main, sur n’importe quel sujet, à la recherche de poètes. Et simultanément, je passais des après midis à esquisser l’église de la place Saint Sulpice. Alors, à Pey Berland, aux premiers coups de crayon, j’ai cerné ma méthode d’apprivoisement des villes. Elle commence par la pierre pour se terminer au fusain. Et la cathédrale esquissée, après cinq heures sous le soleil, je sentais que le lieu n’avait plus grand chose d’étranger. Bribes de conversations de passants bordelais avaient sauté à mes oreilles durant tout le temps du croquis. J’appréhendais les lieux. j’appréhendais les gens.

 

Retrouver le plaisir du dessin réaliste. S’attarder sur la géométrie des pierres. Passer la précision des figures. Les commentaires semi-discrets des familles en vadrouille quand ils aperçoivent ton croquis. Les compliments d’enfants. Brèves discussions. Les jeunes qui discutent au café des turpitudes adolescentes. Une place vivante qui vibre au son du mouvement retrouvé. Des petites âmes  – comme partout- qui ressortent d’une vie mise sur pause.

 

Comme aux temps doux de l’aventure, boite de pandore canonisée, j’ai retrouvé mes rites à la conquête des lieux.

 

D.A