Ode à l’imperfection

C’est drôle comme on attend du monde qu’il soit absolument parfait, comme on traque la beauté dans les sinuosités les plus sombres. C’est fou ce que nous aimons la règle, l’ordre et l’exemple. Et pourtant, de vie d’homme, on ne l’a jamais croisée, cette icône que les textes ont nommé : Perfection. Difficile, en effet, d’entrechoquer cette ”vérité” au modèle d’éducation par lequel nous nous sommes formés. Si l’idéal n’existe pas, alors pourquoi se battre ? Pourquoi appréhender les formes d’apprentissages ? Décrypter le langage, apprendre à lire et à écrire ? Pourquoi dépenser sa jeunesse sur les vieux bancs des salles de classe ? Pourquoi faire des études ? Pourquoi choisir une vocation que l’on s’attellera jour après jour à rendre concrète et praticable ? Pourquoi obéir aux valeurs du travail ? A la servitude volontaire ? Pourquoi se plier aux schémas que d’autres ont édicté pour nous ? Alors, pourquoi tout ça, si la perfection n’existe pas et qu’elle est condamnée à n’être qu’une idée, de la bouffe en conserve pour les artistes et les penseurs ?

Peut-être que l’on apprend trop tard le vrai statut du monde, qu’on gagnerait à se former dans l’idée qu’on ne peut pas tout faire et que ça n’est pas grave. On pourrait encourager les jeunes générations à batailler pour leurs convictions, à faire la guerre aux conventions et définir ensemble de nouvelles perspectives. On pourrait aussi leur expliquer que l’échec fait parti du plan et qu’on accède rarement à l’itinéraire d’origine sans les banqueroutes et les déviations. L’existence c’est la route, des sentiers escarpés aux autoroutes bondées, parfois des rues douteuses, parfois des nationales proprettes. Et le But dans tout ça n’est qu’une excuse à la déambulation. C’est l’Objectif qui justifie les décennies de randonnées, les marches rapides et le bivouac, les pauses, les accélérations. L’idéal qu’on s’était fixé devient cette croix étrange sur la vieille carte aux trésors. On en a entendu parler, ça nous a diablement plu et ça allumé en nous une soif irrationnelle, quelque chose de ténu caché tout au fond des tripes. Cette croix sur la carte aux trésors, on en a fait sa quête, on a choisi de la poursuivre contre le monde et les marées. Et pourtant, rien ne prouve qu’elle existe réellement, rien ne prouve qu’elle témoigne de la position du trésor. Au fond, personne ne sait si la croix est un mythe. Et pourtant, il y aura toujours des hommes pour la chercher.

Alors, je veux crier l’ode à l’imperfection, à tout ce qui n’est pas droit, à tout ce qui n’est pas beau, aux ratés, aux rendez-vous manqués, aux boussoles gâchées, à l’effort dans l’échec, à la foi dans la désillusion, à la rage d’exister dans l’antre de la défaite, à tout ce qui nous rend un peu plus acceptable, plus humain, moins lisse, moins léché. A tout ce qui fait de nous des êtres tolérables, à ce qui nous sublime. Ecrire l’ode aux perdants, aux laissés pour compte, aux inadaptés du système, aux êtres errants qui planent sur des rêves trop grands pour eux. A ces frères je veux dire et crier mon amour, les étreindre d’une force folle et leur dire ”Rien n’est grave”. ”Nous croyions à la perfection parce que d’autres nous l’avaient appris. Battons-nous pour l’imperfection, puisqu’aujourd’hui nous l’avons choisie”.

D.A

De l’extraordinaire diversité des Hommes

Planche 16 de mon livre d’illustration en cours de réalisation, mai 2022, copyright Diane Alazet

Ça ne fait pas de mal, parfois, de réévaluer les échelles de valeur ; observer l’homme pour ce qu’il est, un animal comme un autre sur une planète comme une autre dans une galaxie comme une autre. Et s’il est de coutume – en ces temps difficiles – de souligner ses défauts, son extraordinaire aptitude à la destruction, j’ai voulu en prendre le contrepied total et y observer la beauté. La naissance d’une espèce moderne il y a environ deux cent mille ans, son nom : l’homo sapiens. Il aurait pu être n’importe qui, faire n’importe quoi, développer n’importe quelle aptitude, aller n’importe où. Il aurait pu être tout en bas de la chaine alimentaire, ne jamais vraiment raisonner, vivre caché, être herbivore. Il aurait pu naître sédentaire et ne jamais se propager. Des milliers de choix possibles, de combinaisons potentielles. Et l’homo Erectus d’il y a trois cent mille ans est devenu L’Homme.

On peut ne pas être très fier du résultat final, mais cette fois j’ai envie de m’attarder sur sa poésie. Après plusieurs semaines à avoir dévoré des documentaires en tous genres sur les artistes et les danseurs, les poètes et les physiciens, je me suis sentie happée par l’extraordinaire diversité des vies humaines. Je crois avoir perçu le monde sous un oeil tout à fait nouveau, un oeil tout à fait étranger. imaginez un non humain découvrir nos drôles de moeurs et nos existences sur la terre : il serait probablement terrifié par ce que nous nous infligeons, par la pensée globale, soit – mais je crois qu’il serait aussi profondément fasciné par tout ce que nous avons construit, par la littérature qui investit les rues, par les revendications sociales et politiques. Il serait sans doute fasciné de contempler la pluralité des créations humaines. Nous sommes une espèce, nous avons un cerveau, nous possédons un corps, et après, qu’en faire ?

Et devant ces documentaires, scrutant tour à tour le journal recomposé d’Andy Warhol, un cycle d’épisodes Arte sur l’histoire de la danse, les plus grandes figures musicales du XXe siècle et les conférences de Presse du Festival de Cannes, j’ai été bouleversée. Bouleversée de l’exceptionnel champ des possibles réservé à l’espèce humaine. Nous pouvons TOUT faire, tout. Emerveillée, je le suis, en comprenant qu’un homme peut un matin se réveiller avec l’extraordinaire conviction qu’il doit s’investir en politique lorsque son voisin de palier croira fermement à son rôle dans l’évolution picturale du XXIe siècle. Dans l’immeuble d’à côté, au quatrième étage, le réveil ne sonnera pas, pour elle le sommeil est sacré et l’inaction est une bannière. Trois rues plus loin, un homme d’affaire relit ses dossiers du matin et vernit ses chaussures pour une ”Réu de négociations”. Un étudiant studieux épuisé par les révisions dans une bibliothèque du centre. Là des touristes, ici des agents de sécurité. Des maîtres de conférences, des laissés pour compte, des ambitieux, des pacifiés.

L’extraordinaire multiplicité que contient le mot : Homme. Piégés dans une époque où l’avenir se restreint, où le passé devient une honte et le présent un champs de bataille, difficile de pouvoir constater à quel point nous sommes libres. Pas libre des codes sociaux. Pas libre des stéréotypes. Pas libres du système non plus. Mais libre du noyau primaire qui constitue ce que nous sommes, qui détermine nos choix et nos aspirations, libres de nos boussoles et de la route à prendre.

D.A

Cette dalle de postérité

Planche de mon livre d’illustration en cours de réalisation, 2022, copyright Diane Alazet

Harpentant les chapitres de l’Immortalité de Kundera, de drôles de pensées me viennent. Valses de personnages humains submergés par la peur de devoir dire adieu au monde : caractère intranquille brûlant de laisser une empreinte, femme soucieuse de rester dans l’histoire par sa correspondance avec des artistes de génie (Goethe et Beethoven, rien que ça), allant jusque créer des lettres de toutes pièces, retoucher des extraits, prêter au poète Goethe des mots tout à fait passionnés lorsqu’ils n’étaient que vaguement tièdes. L’entreprise d’une vie pour rester dans l’histoire. Nous sommes une espèce bien étrange. Tout plutôt que l’oubli. Je me demande ce qui nous pousse à chercher la postérité. C’est sans doute la nécessité de devoir produire un sens, justifier toute cette expérience d’absurdité sublime. Parfois, je me dis que les dieux sont des entités peu clémentes : créer des êtres pensants pour qu’ils interrogent tout, sans trouver la moindre réponse. Un vague écho du ciel et toujours plus de doutes.

Alors, dans leur grande charité, deux ou trois fois par siècle, ils nous envoient des Kundera, des Gary, des Saint Exupéry, des London. Ils nous envoient quelques surhommes pour balancer quelques réponses aux petites existences humaines. Et dans cette lecture magistrale de L’Immortalité, au coeur d’un dialogue édifiant entre le poète Goethe et Ernest Hemingway, dans l’espace post-vie, une angoisse dingue s’est dissolue. Les deux artistes débattent du but de l’écrivain : laisser des livres au monde pour ne jamais vraiment mourir. Goethe est en désaccord. Pour lui, la postérité n’est rien d’autre qu’une situation où l’histoire te dérange, te déloge, éternellement, sans pause, sans honte. Il demande la mort en paix, le silence des hommes à son compte. Une vision prodigieusement poétique que je suis tout à fait inapte à retranscrire ici. Il vous faudra lire ce chef d’oeuvre.

Et puis, je pense au choix d’Achille : une vie longue et sereine, emplie de toutes les joies des hommes mais condamnée à l’oubli / une mort prématurée dans les rangs de la guerre de Troie mais la gloire éternelle promise. Si je condamne son choix – la mort glorieuse évidemment- je me dessine un joli leurre. C’est le choix le plus évident, le choix le plus humain. Nous sommes des êtres fascinants, objets d’études à l’infini, monstres complexes absolument subtils, des demi-dieux et des pourceaux, des génies et des bêtes, des élus et des damnés.

Dans l’exercice hypocrite d’ériger ces valeurs comme parfaitement universelles, personne n’est dupe, je suis en planque. Il est évident que cette soif d’immortalité, que cette dalle de postérité est réservée à un petit nombre d’élus égocentriques qui veulent rester dans l’histoire, appartenir aux pages des bibliothèques des autres, voir leurs oeuvres encadrées sur les murs des siècles, entendre prononcer leurs noms par des lèvres étrangères dans des temps inconnus, un quantique des quantiques, comme une formule magique pour exister encore, à tous prix, coûte que coûte, pour ne jamais quitter la surface du monde. Pour ne jamais quitter la surface du monde. J’appartiens aux égocentriques. Etrange que des temps si obscurs soient impuissants à nous ôter cette absolue soif d’exister – au passé, au présent – et pour certains – au futur. Des animaux fascinants, je vous dis.

D.A

Aux camarades de route

La vie à Soustons, croquis, 110 x 165 mm, mars 2022, copyright Diane Alazet

Cela faisait presque cinq mois que j’arpentais les villes de France pour rechercher des donateurs au profit de diverses causes (la lutte contre l’homophobie, puis la protection de la biodiversité et enfin le droit animal). Chaque mission est différente. Lorsqu’on est en « Itinérante », on vit cinq à six semaines en collectivité et petit à petit l’équipe se transmue en famille. Hier, je suis rentrée, saturée de la joie de ces rencontres. C’est fou comme parfois tout concourt à vous faire rencontrer les bonnes personnes, à vous axer sur les bonnes voies. J’en avais déjà faites des missions de collecte de fonds, mais jamais je n’avais rencontré des âmes si proches de mes valeurs. Chacun à sa manière a apporté sa pierre, a changé quelque chose pour moi. Il faudrait des dizaines d’articles pour vous expliquer qui ils sont. Je n’en dispose que d’un. Comme il m’est plutôt difficile de rendre des hommages oraux, je me dis que ce texte fera l’affaire.

Dans cette famille itinérante, j’ai rencontré des cellules soeurs, des frères de rire, des compagnons de voyage. Chacun m’a apporté la pièce du puzzle qui manquait. J’aimerais vous les conter comme le ferait un barde :

  • Une guerrière inébranlable au physique puissant qu’on appelait Boriane. Il faut vous la représenter comme une Boadicée moderne, des cheveux longs et roux, un bonnet sea Shepheard, capitaine vagabond d’un navire volant où le rock et les arts font office d’équipage. Elle m’a offert l’exemple d’une femme extraordinairement forte qui a l’audace de ses convictions, une femme qui a appris à tout verbaliser, qui sait nommer, juger sans se mettre au second plan. Je me suis souvent surprise à être incapable de cela, à craindre de dire les choses, les taire, laisser passer, m’effacer dans certains contextes. Boriane m’a transmis l’exemple fort d’une femme capable de tout assumer, capable de dire à voix haute. Sublime image de vie dont je sors bouleversée, qui m’a profondément aidée à me tenir debout.
  • Puis, le barde/musicien, son compagnon de route. A boire et reboire des matés en créant le partage, à gueuler contre le monde et toutes ses dérives politiques, à rire et rire encore, chercheur de calembours. Pris d’un élan soudain, attraper son accordéon pour abreuver le monde de mélodies intemporelles. Un instant le silence, celui d’après, les chants. Il nous a fait taper du pied et danser et chanter aux sons des vieilles guinguettes et des paroles de saltimbanques. Il m’a transmis quelque chose qui tient du lâcher prise, de la bienveillance collective et de l’amour inconditionnel de tout ce qui n’est pas soi.
  • Un autre guerrier noble à qui je dois beaucoup. Il est devenu, les mois passants, comme un frère du quotidien. À débattre de politique, à rire énormément et sans interruption du matin jusqu’au soir. Maitre des étoiles de l’humour, il m’en a gentiment données. Il a su m’aiguiller lorsque près de contrées plus sombres je me suis retrouvée perdue et sans boussole. Petits électrochocs qui m’ont fait progresser dans mes cheminements personnels. Il m’a transmis quelque chose que je pensais perdu : l’intérêt pour la politique et la force du pouvoir du peuple. L’espoir d’un avenir plus démocratique où l’hémicycle redeviendrait le reflet des citoyens. Une rencontre extraordinaire.
  • Une femme qui a su avec les années garder la même passion pour son travail, ne jamais faiblir, faillir, user du quotidien comme une arme pour avancer, tenir bon. Elle m’a transmis l’amour des paillettes et surtout la force de regarder tout droit sans siller.
  • Et pour la dernière arrivante, une silhouette d’existence à la lisière de l’imaginaire. Un elfe rieur venu rendre visite aux hommes. Je ne pensais pas qu’il était possible de pouvoir vivre si fort. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi vivant, jamais, même dans ma vie de voyageuse, même dans mes rencontres les plus folles. Vagabonde. Aventurière. Une femme libre qui crache sur les codes et sur les peurs et sur les devoirs. Vous pouvez l’écouter des heures raconter tous ses contes, rapporter la centaine de fois où elle a failli y passer. C’est un être magique ; Il lui suffira de prononcer un seul mot de ses aventures pour reconnecter en vous ce désir brûlant d’exister. Elle m’a transmis la soif de vivre qui hibernait bien tranquillement, le besoin de reprendre la route, de parcourir de nouvelles terres, de m’abreuver de rencontres, d’en saisir la matière et de la reporter de mille manières possibles. « Les gens qui brulent, qui brulent, qui brulent », ces gens là, c’est elle. Inoubliable élan de liberté qui transcende tout sur son passage et qui vous rappelle votre voie.
  • Je me sens profondément honorée d’avoir pu traverser leur route, reconnaissante de tout l’héritage qu’ils m’ont transmis, chacun à leur manière. Ils m’ont aidé à me sentir un peu plus solide, un peu plus debout à un moment où tout en moi réclamait cette évolution. Ils m’ont rappelé qu’un humain seul n’accomplit que de petites tâches mais que l’addition des regards, des points de vue, des conseils, des observations créaient une oeuvre plus riche. Peut-être qu’ils m’ont rendu un peu plus curieuse du monde, plus partageuse, moins égoïste. Ils m’ont offert leur poésie, chaque jour et chaque minute. Ils ont offert au petit poète que je suis des blocs de matières pour créer. A ceux de l’équipe que j’ai cité, ceux que je n’ai pas cité, merci infiniment…
  • D.A

Faire ses excuses au temps

Aletheia, fusain, copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai appris que la formation que je souhaitais faire depuis près d’un an (et pour laquelle j’avais mis de côté et travaillé toute l’année) n’existait plus. Vous commencez à me connaitre maintenant, ni une, ni deux, paf, une crise existentielle. Quelle drôle d’expérience à vivre : attendre un avenir hypothétique devenu flou par la force des choses tout en étant contraint d’exister dans un présent improductif. Prise de conscience fascinante qu’on peut passer sa vie à vivre à côté du temps. Moi, petit poète troublé qui s’est par lui même condamné à courir quelque part entre les attentes du passé et le poids de l’avenir sans ne jamais exploiter l’impact du présent. Coincée dans une chronologie où le temps est laissé pour compte. Face à cette vérité étrange qu’on peut vivre sans exister, qu’on peut laisser le temps couler sans ne jamais l’investir, perpétuellement bloqué entre les murs obliques de l’avant et de l’après, il a bien fallu rebondir.

Prise de conscience étrange : j’ai passé des mois et des mois à snober le présent. Condescendance folle d’une âme insatisfaite qui refuse la danse du monde en anticipant son carnet de bal. Hautaine et radicalement distraite. Alors il a fallu faire ses excuses au temps. Il a fallu promettre de retrouver le droit chemin, réinsuffler de la vie dans la bataille du quotidien. Retrouver la poésie. Repartir en quête de beauté. Réapprécier les vagues de l’enchaînement des jours comme on apprécie le roulis des douces mers du sud. Il a fallu réapprendre à poser l’attention sur un instant donné : se rééduquer à la respiration, réappréhender l’attention posé sur le premier pas, puis le second, sur le rythme de la marche. Réobserver les visages, les sons, les mots, les expressions. Repartir en guerre contre la force du mental qui rembobine et anticipe comme une machine rouillée, comme un tourne disque blessé qui grésille et qui raie.

Je me demande où s’est enfui ce temps inexploité, ces instants d’inattention d’où la vie était absente, ces moments où je n’étais pas là, absorbée dans la quête abstraite d’un futur aléatoire. Je me suis transformée en personnage de conte. Une petite fable humaine où les esprits rencontrent l’absurdité des hommes et se conjuguent ensemble pour devenir dramaturges. Ce sont les mots d’un autre semblable qui m’ont fait prendre conscience de cela, et qui ont tissé cette histoire. L’absurdité d’une âme solitaire puisera toujours des clés dans l’entraide de ses congenères. Il faut parfois l’appui d’un regard ami pour comprendre son histoire sous un prisme plus juste. Et je les remercie.

D.A

Le carnet de route du quotidien

Après quelques mois de retard, je viens de terminer mon carnet de route du quotidien des mois de septembre, octobre, novembre et décembre 2020. Je vous rappelle le concept : synthétiser en quelques mots, des titres de romans, des croquis, des visuels l’expérience d’un moment donné. Réoffrir sa complexité à la mémoire humaine. La photographie seule, pour moi, est incapable de témoigner justement de la force d’une période. Il faut encore lui ajouter la précision des sentiments, le recours aux lectures, les pages, les auteurs que nous lisions, les dessins des lieux parcourus, des musiques, des films, des noms de villes ou de pays. C’est l’album souvenir d’une petite histoire humaine qui cherche à sauvegarder des traces pour s’émouvoir plus tard, qui cherche à exister, à donner matière aux futurs anthropologues.

Pas la période de mon histoire la plus évidente. Je me vois baigner et patauger dans des doutes existentiels, je me vois toute engluée dans des problématiques humaines. Et contempler le carnet de route me fait méditer sur nos sorts ; je trouve de la beauté dans cette soif d’individualité, cette dalle de lutte contre l’anonymat des hommes. Je trouve de la beauté dans cette certitude absolue d’une petite existence à un instant T qui pense sa vie comme un noyau autour duquel les autres gravitent. L’astre de son propre conte. Alors, par poésie je veux taire à cette individualité qu’elle n’est qu’une maille du chainon, qu’il existe des problèmes plus vastes, des problèmes avérés. Je veux lui taire sa place dans cette univers multiforme et extraordinairement grandiose, infini, illimité, mis hors compétition pour la logique des hommes mais source inépuisable de contes et d’imagination.

Par ce petit carnet de route, je veux lui interdire de penser qu’elle est un parmi d’autre, qu’elle n’est qu’un muscle du monde, une nano cellule excitée dans un organisme fonctionnel. Lui taire que malgré ses problèmes à elle, le gros monstre vivant fonctionne à merveille, comme une machine huilée qu’il a fallut des millénaires pour activer correctement et qui ne se laissera pas stopper par une poussière dans les rouages. Lui dire que pourtant sa poussière est une poudre d’or, quelque chose qui compte, qui reste, qui a droit de rêver au souffle d’immortalité. Je veux la remercier de reporter encore sur son petit carnet les aléas de son histoire, méticuleusement, avec une concentration folle. Par le carnet, la vie humaine accepte son anonymat dans une course à la beauté, guidée par une quête poétique.

D.A

La lumière danse

La lumière, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

C’est parfois quand on se confronte aux réflexions les plus difficiles, quand on accepte des vérités qu’on refusait d’appréhender qu’on discerne du fond du trou les clés les plus durables. J’ai la sensation d’avoir bataillé des mois, bataillé pour ne pas voir. Et en luttant contre moi-même, je me suis trompée d’ennemi. Il a suffi d’accepter le bilan de ma route, suffi de comprendre frontalement que mon trajet avait dévié pour venir rectifier le tir. Juste ça. Un gouvernail repositionné qui pointe un nouveau cap. Et soudainement, tout a changé. La pesanteur des jours s’est substantiellement allégée. Comme une arme métaphysique qui m’accompagne partout, le courage me talonne ; j’ai mon nouvel itinéraire.

Cette semaine, j’ai eu la chance d’exposer mes dessins à Bordeaux, aux halles des douves. Comme une bande annonce imprévue de mon projet d’Art thérapie, j’y ai tenu un atelier de dessin intuitif. C’est fou, parfois, comme on avance à contre-vent dans des quêtes secondaires et comme tout est facile quand on devine sa voie. Face à tous ces visages bienveillants et volontaires, je me suis sentie à ma place, profondément. Comme une évidence folle. Et plus étrange encore, je n’étais pas en retard, comme ces carrefours de vie que l’on découvre joyeusement en se demandant pourquoi nous ne les avons pas vu plus tôt. Ces carrefours que nous nous reprochons de ne pas avoir foulé avant. Je me sentais à l’heure au rendez-vous du temps. Une année plus tôt aurait été précoce, une année plus tard aurait signé le vide.

La lumière a son règne et sa rythmique propre. Elle apparait et disparait à l’aune des maux humains. Aujourd’hui elle préside mes petites décisions. Je la vois vaciller et trembler avec grâce. Peu importe la forme qu’elle prend, elle est en puissance en toute chose. Et la lumière m’accorde sa danse, tâchons de bien valser.

D.A

Hier, les femmes

Hier, les femmes, fusain, 27,3 x 37,5 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

Drôle d’expérience pour une femme du XXIe siècle d’ouvrir les pages de l’illustre « Quatre filles du Dr March ». Ça faisait des années que je voulais m’y plonger, un sacré classique. Mollat, le bon rayon, le bon moment, les fêtes de Noël ; il n’en fallait pas plus. Quelle étrange expérience que celle de se retrouver projetée dans un XIXe siècle américain au comble du machisme où les femmes sont réduites à leur misérable statut marital. Ne vous méprenez pas, je suis accoutumée aux oeuvres littéraires de cette époque. J’ignore pourquoi, cette fois, l’indignation est à son comble. Je pense aux oeuvres d’Henry James, des soeurs Bronte, de Thomas Hardy, de Tolstoi. Cependant, dans les lignes des écrivains susmentionnés, l’héroïne prenait les armes contre les diktats sociaux. Elle réclamait un absolu, une justice, quelque chose de tangible. La lecture des Quatre filles du Dr March m’a partiellement révoltée parce qu’il n’existe qu’une figure qui fait le choix de la bataille (et quelle figure fabuleuse que le personnage de Jo). Le machisme est parfaitement toléré et le roman est truffé de « bons conseils pratiques » pour devenir une parfaite petite épouse, du genre : « Surveille-toi, sois la première à demander pardon si vous avez tous deux commis une faute » et autres joyeusetés stéréotypées sur le rôle de la femme dans la cuisine et dans la bonne gestion du foyer.

Alors, je me suis questionnée sur les conséquences de tout ça sur les femmes de nos générations. Comment tous ces préceptes de docilité, de douceur, de soumission et d’obéissance ont pu laissé leur marque même dans les esprits les plus farouchement libres et émancipés ? Comment éduquer une jeune fille au XXIe siècle, en la tenant le plus possible éloignée de ces clichés à la vie dure ? Dans quelle mesure une femme elle-même soumise à ces préceptes est-elle susceptible de pouvoir élever sa fille sans lui en transmettre les valeurs ? Quelles sont les méthodes aujourd’hui susceptibles de pouvoir former des femmes absolument libres ? Il y a bien sûr l’importance des lectures classiques, les grands textes fondateurs du féminisme, les essais philosophiques et sociologiques. Il y a les activités pédagogiques pour les enfants, l’importance des exemples que l’on donne. Mais que faire de tout le reste ? Ce qui n’est pas conscientisé, ce qui n’est pas analysé, ce qui existe depuis des générations et qui refait surface à un moment ou à un autre ? Comment éduque on à la liberté ?

Sans avoir encore terminé la lecture de ce roman, il aura eu le mérite de me faire me poser un milliard de questions sur ces problématiques. Je pense à ma nièce, aux jeunes femmes de mon entourage. Je me dis que c’est dans l’effort collectif qu’on arrivera à déplacer les frontières. Je réfléchis à des méthodes pédagogiques pour les aider dans ce cheminement tout en luttant moi-même pour me dépêtrer de mes propres stéréotypes. Englués. Rien à faire, la liberté est l’affaire de tous. Il n’y a pas d’âge pour se battre. C’est une lutte de générations.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

La beauté s’était tue

Chasseur de poésie, fusain, 27,3 x 35,7 cm, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Me voilà de retour après quelques semaines un peu compliquées. C’est peut-être la première fois que je n’avais rien à dire. Etrange période pour un petit poète que celle où vous oubliez la beauté. Je me suis réveillée un matin, il manquait quelque chose. Il manquait la succession des rituels qui font d’une journée un spectacle. Il manquait la littérature. Il manquait le temps. Il manquait la création, le dessin, la sagesse, la méditation. Il manquait la soif de savoir, la détermination à apprendre. Drôle de moment d’une vie où la beauté devient muette, elle ne vous attire plus, vous êtes trop occupé au reste. Quand un petit poète tourne le dos au Beau et qu’il reste fixé sur la banalité du monde, il perd un peu de lui, il doute, il tremble. Il fallait sortir de l’arène pour comprendre une chose aussi simple : le bonheur ne va pas de soi. Il doit être cherché, conquis, soigné, choyé. Pour chercher le bonheur, il faut être un athlète et ne rien laisser au hasard. Nous arrivons au monde avec un maigre trousseau de clés. Au hasard des années, des rencontres, des expériences, des découvertes, nous le rendons plus dense, plus lourd, plus complet. Un jour, le maigre trousseau se change en un immense jeu de clés. Elles qui ouvraient autrefois de toutes petites portes pénètrent des serrures dorées. Ce trousseau contient tout ; il possède en substance votre alchimie complète. Pourtant parfois, nous l’oublions au fond d’une poche usée, dans un sac au placard. Et dans ce laps de temps, toutes les portes sont fermées. Drôles d’animaux que les Sapiens, brillants dans de nombreux domaines mais tout à fait hébétés de ne pouvoir ouvrir une porte sans avoir apporter leur clé.

J’ai mis de côté les rituels que j’avais créé depuis des mois, j’ai abandonné ma tour, par fatigue de l’effort. On peut dire que j’ai été en vacances du bonheur. Maintenant, c’est la rentrée, il faut remettre en place les pions. Je n’aurais jamais imaginé que l’épanouissement personnel était une affaire de rigueur, que pour être véritablement heureux, l’artiste devait s’astreindre à la création. Que s’il faisait le choix de la flemme, la vie continuerait son cours mais qu’elle le ratraperait par la fatalité du vide. Et me voilà, petit être tout désorganisé à chercher à construire une méthode pour le Beau. Je n’ai jamais été qu’un chasseur poétique. Si le chasseur arrête sa traque, il lui manque deux trophées : 1. L’adrénaline du cheminement 2. La victuaille.

C’est un exercice de rigueur, je l’apprends en notant ces lignes. Il faut relancer la machine, traquer la poésie du monde. Ajuster les lentilles, ré-aiguiser la vue. Il faut reprendre la route des conditions du rire, du beau, des fabulations absurdes. Je cherche mon trousseau, il m’attendait sagement où je l’avais laissé, extraordinairement excité à l’idée d’ouvrir d’autres portes, un peu ensommeillé par ces semaines d’oubli. J’ouvre la serrure, je pars en chasse. La beauté peut être partout.

D.A