Dans les boules de cristal

 

 

DSC_0013 - copie

Dans les boules de cristal, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

On a tous son histoire et ses cheminements propres. On a tous une longue vue fixée sur vingt, trente ans. Et dans ces objectifs absolument intimes se hissent des partis pris sociaux-déterminés. On ne choisit pas de travailler. On ne choisit pas l’ambition. On ne choisit pas non plus ce poids abstrait sur nos épaules. C’est le monde qui se charge de l’ordonner à la naissance. On travaille parce qu’on le doit. L’ambition est un appât social. Et ce poids millénaire que nous supportons tous est un écran de brume aux airs d’épée de Damoclès.

 

Nous voulons être ceci, nous voulons être cela. Et toujours quelque chose vient écarter la cible. Un matin, on comprend qu’on est un être multiple et que nos rêves sociaux s’entrechoqueront toujours au « moi ». On voudrait diriger nos vies avec la verve des comédiens. Un jour, être comme ci, un autre, être comme ça. On Aimerait pouvoir être Tout pour avoir la force d’exister. Pour avoir la force d’exister, on pense qu’il nous faudra dix bras, quinze personnalités, du courage, de la retenue et la contradiction des hommes.

 

Et inlassablement, on retombe tous au même constat, lorsqu’après plusieurs mois, peut-être plusieurs années, les mêmes sempiternels démons viennent vous revisiter. Vous les accueillez un peu las, comme de vieux amis de passage. Ils sont venus paisiblement, ils savent que vous les attendiez. Un jour on se souvient qu’on est qu’un petit homme et que nos missions d’existence sont bien trop lourdes pour être portées. Alors il faut trouver de drôles de stratagèmes pour les pousser toutes coûte que coûte jusqu’à la ligne d’arrivée. Parfois on réussit et parfois on échoue et toute la tâche de l’homme réside dans cette acceptation. Peut-être que dans ce tas de missions d’existences certaines n’étaient pas faites pour vous. Peut-être que d’autres, a contrario, mériteront toutes vos forces. C’est la difficulté de devoir choisir bien.

 

Alors, tranquillement installée devant toutes ces boules de cristal, deux forces opposées me tiraillent. L’oeil social examine mon chemin parcouru et dresse un bref tableau chiffré de mes chances d’avenir. Il établit un peu de retard mais des axes de réussite. L’oeil intime jette des regards dans toutes les directions, paniqué, hébété, en quête de formules magiques, formules magiques que l’expérience n’a que timidement esquissées.

 

Peut être que les boules de cristal font beaucoup de mal aux hommes et qu’il faut à tous prix savoir en détourner les yeux. Apprendre à ne pas tout faire, à ne pas tout réussir, à concentrer ses forces sur les bons objectifs. Apprendre à parier. Parfois, avoir l’audace de miser cinq contre un, de jouer son avenir sur un coup de poker. Penser en explorateur fou, pas en expert comptable. Transformer les boules de cristal en aventures rocambolesques. Tenter. Réinventer.

 

Attraper ce poids inutile, l’offrir nonchalamment au vide.

 

D.A

 

Lettre au mois de décembre

 

 

DSC_0003 - copie

Lettre à Décembre 2019, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

C’est tellement dingue ;  cette période, la vitesse à laquelle le monde s’est révolté, les changements, les promesses, les manqués, les « et si ». Ça me donne l’envie un peu absurde d’écrire une lettre au mois de décembre, à 2019, une lettre aux petits « nous » d’il y a encore quelques mois. ça commencerait sans doute comme ça :

 

« Cher hiver 2019, Je ne sais pas vraiment pourquoi je t’écris. Tu t’apprêtes à vivre des heures sombres et j’ignore s’il faut t’alarmer. J’ignore si tout ce chaos aurait pu être évité avec une meilleure préparation. Je ne sais pas par où commencer. Dans quelques mois, le monde connaîtra une pandémie gérontocide telle que les hommes de ta génération n’en ont jamais vécu. Dans les foyers, on laissera la télé en boucle sur les dossiers spéciaux « contagion », on jaugera les graphiques sur le pile ou face de la mort, les yeux rougis par les médias dans une fascination morbide.

Dans quelques mois, décembre, tu entendras des mots abstraits devenir violemment terre à terre. Si je dis « confinement », décembre, tu ne comprends pas. Pourtant,  bientôt, tu sais, à toutes les heures du jour, quand tu déambuleras dans les rues de Paris, que tu vagabonderas dans les cités européennes, tu ne trouveras plus rien et tu ne verras personne. Les villes du monde seront vidées et les appartements seront pleins. Décembre, tu entendras des phrases un peu étranges, telle que : « Tu as bien ton attestation? ». Au début, ça te choquera et puis tu t’en formaliseras.

Les gens changeront de trottoir quand ils t’apercevront. Ils auront peur de toi et tu auras peur d’eux. Peu à peu, les jeux télévisés se videront de leur public, les pubs tireront profit du confinement à la maison, tout te paraitra plus intime. Tu entendras parler de l’horreur italienne, du nombre de décès en Espagne, des partis pris révoltants de certains gouvernements mondiaux. De cette période complètement dingue, émergeront des super stars, médecins/Narcisse, traitements polémiques. Tu ne sauras plus qui croire, alors 2019, les complotistes émergeront – ils foisonneront dans toute l’Europe et bien au delà des frontières pour prendre tranquillement tous les gens pour des cons.

Ne t’inquiète pas, décembre si les prérogatives sont absurdes. Si un jour les pouvoirs publics t’expliquent l’inefficacité des masques chirurgicaux et que le lendemain ils décrètent leur port obligatoire dans les transports en commun. Bon, depuis quelques années, toi tu connais les grèves du personnel hospitalier pour l’obtention de plus de moyens. Bientôt, tu pourras voir leur rage droit dans le blanc des yeux. Ils risqueront leur vie chaque jour, à cause d’un état sourd.

 

Paisible mois de décembre, dans quelques semaines, le monde que tu connais va changer. Après de nombreuses mises en garde et maintes tentatives de dialogue de la part de la communauté noire aux Etats-Unis et face à une énième bavure policière, le vase va déborder. Un agent récidiviste plaquera un homme au sol à Minneapolis. L’homme – de couleur noir – Georges Floyd, dira à l’agonie « I can’t breathe » et perdra la vie. Alors, tu connaitras quelque chose de flamboyant, la révolte d’un peuple sur une oppression ancestrale, la justice réclamée, des milliers et des milliers de gens dans les rues qui crient « égalité », aux Etats-Unis pour Floyd, en France pour Adama.

 

Eh décembre, je te le dis, à ce moment tu hésiteras. Toute ton âme aspirera à croire à un changement, tes cellules te diront : « Tout peut évoluer. On peut recommencer à zéro. on peut voter pour un candidat écolo. On peut consommer mieux, mais vraiment, putain, pas comme hier. On peut tout repenser. On peut tout changer. La dette est élevée, on peut encore emprunter et construire quelque chose de beau ». Mais ta tête te dira  : « c’est une utopie bien naïve. On ne les changera pas. Les états sont les états et les gens sont les gens. Tu n’y peux rien. Personne n’y peut rien. C’est foutu. » Alors, hiver 2019, il faudra te lever et croire éperdument la pensée optimiste. Hiver 2019, il faudra se battre.

 

Bon je passe la répression militaire en France, ça, t’es plutôt au courant. J’ai tellement de choses à te dire, décembre. Au fond si je t’écris c’est pour te supplier de profiter de ta période. Dans quelques mois, 2019, rien ne sera plus pareil. On ne se touchera plus. On y pensera à deux fois avant de visiter ceux qu’on aime, on sera toujours vigilant, nerveux, sur le qui vive. On nous aura volé le naturel du monde. Je t’écris de l’aube de juin. Il t’envoie ses meilleures pensées, en priant qu’un miracle annule le cycle de l’histoire et que tu ne connaisses pas ces heures folles d’où je t’écris. »

 

D.A