Pour des armées d’idéalistes

Planche 22 de mon livre d’illustration en cours de réalisation, 2022, copyright Diane Alazet

Et une fois qu’on s’est dit : ”Bon, c’est une bonne époque de merde”, on fait quoi ? Pour ma part, j’essaie d’en creuser les singularités, les exceptions, tout ce qui fait de cette drôle de période une étape unique de l’histoire, tout ce qu’elle nous permet en propre, toutes les promesses qu’elle nous fait. Il y a sans doute un point qui émerge derechef : la multitude de causes derrière laquelle livrer bataille. Des multiplicités de bannières, de drapeaux où il suffit de se pencher pour saisir la lutte adéquate. L’égalité des sexes, la protection de l’environnement, la guerre pour une justice sociale, politique anti-armement.

On a coutume d’envier les militants des années soixante pour leur revendications fortes (lutte pour le droit des femmes, invectives contre la guerre du Vietnam, mai 68, etc.) mais ces militants là restaient minoritaires. On les voyait au mieux comme de joyeux hippies, étudiants attardés ou intellos idéalistes. Ils ne constituaient pas un danger pour la majorité sociale, on s’en moquait très gentiment et puis, on passait son chemin. (Oui, je grossis le tableau, ils ont quand même obtenu des victoires un peu dingues)

S’il faut chercher du positif, en voici peut-être un point clé : le bord du gouffre est perceptible et si les revendications des militants d’hier sonnaient partiellement dans le vide des systèmes trop bien huilés et tout à fait déterminés à ne pas dévier d’un iota – la parole des hommes d’aujourd’hui résonne dans un silence coupable que plus personne ne peut nier. Dans un monde où tous les supermarchés ont maintenant leurs rayons ”vracs” et ”bios”, où la chaine Burger King a doublé ses sandwichs classiques en variation végétarienne, à qui veut-on faire croire que nos voix sont imperceptibles ? Elles ont déjà semé leur premières graines dans l’engrenage.

Aux âmes passionnées en quête de combat, impossible aujourd’hui de ne pas trouver sa lutte. Le monde entier est à changer, tout le système est perfectible, il n’y a pas une journée qui passe sans qu’éclatent d’autres revendications, des manifs à travers le monde, des indignations en tous genres, des dénonciations, des appels à la résistance. Il suffira de se pencher pour choisir son combat et de s’armer consciencieusement pour rendre le monde moins honteux. Pour des armées d’idéalistes dont la parole porte plus loin qu’aucune autre génération avant elle, où les sourds seront les coupables et la justice saura trancher.

D.A

Nous, la matière moderne

En préparant une série de textes commandée par le photographe Jean Pierre Fleury (allez voir son travail, c’est génial), j’ai jeté mon dévolu sur une oeuvre intitulée « Vitraux de notre temps » où des milliers de déchets se compressent les uns aux autres dans une décharge gigantesque. L’artiste choisit une prise de vue éloignée qui associe curieusement le rectangle de détritus à un visuel de vitrail. Alors, derrière l’écran, observant les lignes et les formes, tout à fait concentrée sur les mots qu’il fallait produire, j’ai éjecté les pensées :

 » Des déchets empaquetés. Des détritus humains. Ce qu’on refuse de réparer. Ce qu’on donne en pâture au temps. Les choses, les bidules, les trucs, les anciens rêves. Les objets qu’on a aimé, qu’on a usé, qu’on a rejeté, qu’on a haï. Les biens d’une heure, d’un jour, les consommations à usage unique. La cannette qu’on avale, qu’on abandonne nonchalamment dans une poubelle du centre. Trente secondes d’existence pour des mois de préparation, pour des siècles de recyclages. C’est la culture de l’abandon, de l’entassement temporaire où le désir succède au désir, l’acquisition à l’acquisition, l’abandon à l’abandon, l’insatisfaction à la satisfaction. Tableau moderne urbain où la possession nous affole. Dans nos têtes, d’autres quêtes, des quêtes accessibles qui ne nécessitent aucun combat. Obtention immédiate. Alors, une autre quête, tout aussi simplifiée. Les images se succèdent dans nos cerveaux vrombissants. Personne ne sait comment éteindre la machine. Alors, les têtes fumantes rencontrent les têtes fumantes et se racontent pendant des heures leurs problèmes de machines usées. Des surchauffes consommables. Des discussions gazoils où les mots alimentent le moteur des hybrides. Vitraux contemporains, tableaux, fenêtres sur le monde de nouveaux matériaux, pigments d’artefacts modernes, qui creent de la beauté dans le chaos des choses. Résidus rejetés d’une société ultra-rapide où l’animal consommateur est la matière de l’artisan. On créait avec des pigments gorgés de feuilles d’or. On utilise maintenant les tout petits consommateurs. Aux fluides industriels. S’ils peuvent au moins créer du beau dans leurs manœuvres cacophoniques. On a toujours trouvé la grâce dans la peur et la destruction. La machine à broyer a remplacé les maîtres d’oeuvres « .

Il suffisait d’une photographie et d’un travail technique pour pouvoir relier l’art à mes préoccupations modernes. Travailler pour des associations environnementales accentue encore cette révolte. Les problèmes climatiques, la surconsommation, la fast fashion, l’agriculture intensive. Tout. Quelle difficulté pour l’homme du XXIe siècle de trouver un chemin éthique dans une route déjà minée. Comment informer le corps social de la nécessité de changer les choses ? Comment sensibiliser des millions d’individus qui peinent déjà à survivre, qui suffoquent ? Comment leur faire comprendre que le monde doit changer, lors même qu’il faut être privilégié pour se poser de tels constats. Comment faire des luttes sociales et écologiques une tangente concrète pour les hommes ? Comment les y intéresser ? Comment les y impliquer ?

Plus le temps passe, plus je pense que le changement doit venir du peuple. D’où la nécessité de lui faire prendre part au combat. Pour faire bouger les lignes, il faut user des armes ennemies, apprendre à mieux les aiguiser, les employer, les subvertir. Je crois que le changement est dans la force des citoyens, dans un contre-lobby qui interpelle les décideurs, qui les condamne, les montre du doigt. C’est par la loi que les combats se mènent au XXIe siècle, par la loi que le monde doit changer. La loi c’est le voeu du peuple. Le peuple est donc l’acteur majeur. C’est la meilleure raison de faire le choix du vote. La meilleure raison de s’efforcer de comprendre les programmes politiques, s’efforcer de les lire, de les questionner, de les partager, de les diffuser. Des lois fondamentales sont passées ces dernières années, presque toutes de l’initiatives des associations ou des citoyens. Des bribes de prises de conscience, des députés, des sénateurs parfois qui luttent avec nos armes, qui partent au front, qui osent gueuler. Ce sont des changements extraordinairement lents mais c’est à nous de les conquérir, à nous de demander, de choisir, de faire entendre nos voix. La révolution citoyenne c’est l’intelligence collective. Nous avons à ce titre une carte fondamentale à jouer pour les mois à venir. Il faut amorcer la bataille.

D.A

Hier, les femmes

Hier, les femmes, fusain, 27,3 x 37,5 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

Drôle d’expérience pour une femme du XXIe siècle d’ouvrir les pages de l’illustre « Quatre filles du Dr March ». Ça faisait des années que je voulais m’y plonger, un sacré classique. Mollat, le bon rayon, le bon moment, les fêtes de Noël ; il n’en fallait pas plus. Quelle étrange expérience que celle de se retrouver projetée dans un XIXe siècle américain au comble du machisme où les femmes sont réduites à leur misérable statut marital. Ne vous méprenez pas, je suis accoutumée aux oeuvres littéraires de cette époque. J’ignore pourquoi, cette fois, l’indignation est à son comble. Je pense aux oeuvres d’Henry James, des soeurs Bronte, de Thomas Hardy, de Tolstoi. Cependant, dans les lignes des écrivains susmentionnés, l’héroïne prenait les armes contre les diktats sociaux. Elle réclamait un absolu, une justice, quelque chose de tangible. La lecture des Quatre filles du Dr March m’a partiellement révoltée parce qu’il n’existe qu’une figure qui fait le choix de la bataille (et quelle figure fabuleuse que le personnage de Jo). Le machisme est parfaitement toléré et le roman est truffé de « bons conseils pratiques » pour devenir une parfaite petite épouse, du genre : « Surveille-toi, sois la première à demander pardon si vous avez tous deux commis une faute » et autres joyeusetés stéréotypées sur le rôle de la femme dans la cuisine et dans la bonne gestion du foyer.

Alors, je me suis questionnée sur les conséquences de tout ça sur les femmes de nos générations. Comment tous ces préceptes de docilité, de douceur, de soumission et d’obéissance ont pu laissé leur marque même dans les esprits les plus farouchement libres et émancipés ? Comment éduquer une jeune fille au XXIe siècle, en la tenant le plus possible éloignée de ces clichés à la vie dure ? Dans quelle mesure une femme elle-même soumise à ces préceptes est-elle susceptible de pouvoir élever sa fille sans lui en transmettre les valeurs ? Quelles sont les méthodes aujourd’hui susceptibles de pouvoir former des femmes absolument libres ? Il y a bien sûr l’importance des lectures classiques, les grands textes fondateurs du féminisme, les essais philosophiques et sociologiques. Il y a les activités pédagogiques pour les enfants, l’importance des exemples que l’on donne. Mais que faire de tout le reste ? Ce qui n’est pas conscientisé, ce qui n’est pas analysé, ce qui existe depuis des générations et qui refait surface à un moment ou à un autre ? Comment éduque on à la liberté ?

Sans avoir encore terminé la lecture de ce roman, il aura eu le mérite de me faire me poser un milliard de questions sur ces problématiques. Je pense à ma nièce, aux jeunes femmes de mon entourage. Je me dis que c’est dans l’effort collectif qu’on arrivera à déplacer les frontières. Je réfléchis à des méthodes pédagogiques pour les aider dans ce cheminement tout en luttant moi-même pour me dépêtrer de mes propres stéréotypes. Englués. Rien à faire, la liberté est l’affaire de tous. Il n’y a pas d’âge pour se battre. C’est une lutte de générations.

D.A

Dans les boules de cristal

 

 

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Dans les boules de cristal, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, copyright Diane Alazet

 

On a tous son histoire et ses cheminements propres. On a tous une longue vue fixée sur vingt, trente ans. Et dans ces objectifs absolument intimes se hissent des partis pris sociaux-déterminés. On ne choisit pas de travailler. On ne choisit pas l’ambition. On ne choisit pas non plus ce poids abstrait sur nos épaules. C’est le monde qui se charge de l’ordonner à la naissance. On travaille parce qu’on le doit. L’ambition est un appât social. Et ce poids millénaire que nous supportons tous est un écran de brume aux airs d’épée de Damoclès.

 

Nous voulons être ceci, nous voulons être cela. Et toujours quelque chose vient écarter la cible. Un matin, on comprend qu’on est un être multiple et que nos rêves sociaux s’entrechoqueront toujours au « moi ». On voudrait diriger nos vies avec la verve des comédiens. Un jour, être comme ci, un autre, être comme ça. On Aimerait pouvoir être Tout pour avoir la force d’exister. Pour avoir la force d’exister, on pense qu’il nous faudra dix bras, quinze personnalités, du courage, de la retenue et la contradiction des hommes.

 

Et inlassablement, on retombe tous au même constat, lorsqu’après plusieurs mois, peut-être plusieurs années, les mêmes sempiternels démons viennent vous revisiter. Vous les accueillez un peu las, comme de vieux amis de passage. Ils sont venus paisiblement, ils savent que vous les attendiez. Un jour on se souvient qu’on est qu’un petit homme et que nos missions d’existence sont bien trop lourdes pour être portées. Alors il faut trouver de drôles de stratagèmes pour les pousser toutes coûte que coûte jusqu’à la ligne d’arrivée. Parfois on réussit et parfois on échoue et toute la tâche de l’homme réside dans cette acceptation. Peut-être que dans ce tas de missions d’existences certaines n’étaient pas faites pour vous. Peut-être que d’autres, a contrario, mériteront toutes vos forces. C’est la difficulté de devoir choisir bien.

 

Alors, tranquillement installée devant toutes ces boules de cristal, deux forces opposées me tiraillent. L’oeil social examine mon chemin parcouru et dresse un bref tableau chiffré de mes chances d’avenir. Il établit un peu de retard mais des axes de réussite. L’oeil intime jette des regards dans toutes les directions, paniqué, hébété, en quête de formules magiques, formules magiques que l’expérience n’a que timidement esquissées.

 

Peut être que les boules de cristal font beaucoup de mal aux hommes et qu’il faut à tous prix savoir en détourner les yeux. Apprendre à ne pas tout faire, à ne pas tout réussir, à concentrer ses forces sur les bons objectifs. Apprendre à parier. Parfois, avoir l’audace de miser cinq contre un, de jouer son avenir sur un coup de poker. Penser en explorateur fou, pas en expert comptable. Transformer les boules de cristal en aventures rocambolesques. Tenter. Réinventer.

 

Attraper ce poids inutile, l’offrir nonchalamment au vide.

 

D.A

 

Lettre au mois de décembre

 

 

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Lettre à Décembre 2019, crayon et fusain, 27,3 x 35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

 

C’est tellement dingue ;  cette période, la vitesse à laquelle le monde s’est révolté, les changements, les promesses, les manqués, les « et si ». Ça me donne l’envie un peu absurde d’écrire une lettre au mois de décembre, à 2019, une lettre aux petits « nous » d’il y a encore quelques mois. ça commencerait sans doute comme ça :

 

« Cher hiver 2019, Je ne sais pas vraiment pourquoi je t’écris. Tu t’apprêtes à vivre des heures sombres et j’ignore s’il faut t’alarmer. J’ignore si tout ce chaos aurait pu être évité avec une meilleure préparation. Je ne sais pas par où commencer. Dans quelques mois, le monde connaîtra une pandémie gérontocide telle que les hommes de ta génération n’en ont jamais vécu. Dans les foyers, on laissera la télé en boucle sur les dossiers spéciaux « contagion », on jaugera les graphiques sur le pile ou face de la mort, les yeux rougis par les médias dans une fascination morbide.

Dans quelques mois, décembre, tu entendras des mots abstraits devenir violemment terre à terre. Si je dis « confinement », décembre, tu ne comprends pas. Pourtant,  bientôt, tu sais, à toutes les heures du jour, quand tu déambuleras dans les rues de Paris, que tu vagabonderas dans les cités européennes, tu ne trouveras plus rien et tu ne verras personne. Les villes du monde seront vidées et les appartements seront pleins. Décembre, tu entendras des phrases un peu étranges, telle que : « Tu as bien ton attestation? ». Au début, ça te choquera et puis tu t’en formaliseras.

Les gens changeront de trottoir quand ils t’apercevront. Ils auront peur de toi et tu auras peur d’eux. Peu à peu, les jeux télévisés se videront de leur public, les pubs tireront profit du confinement à la maison, tout te paraitra plus intime. Tu entendras parler de l’horreur italienne, du nombre de décès en Espagne, des partis pris révoltants de certains gouvernements mondiaux. De cette période complètement dingue, émergeront des super stars, médecins/Narcisse, traitements polémiques. Tu ne sauras plus qui croire, alors 2019, les complotistes émergeront – ils foisonneront dans toute l’Europe et bien au delà des frontières pour prendre tranquillement tous les gens pour des cons.

Ne t’inquiète pas, décembre si les prérogatives sont absurdes. Si un jour les pouvoirs publics t’expliquent l’inefficacité des masques chirurgicaux et que le lendemain ils décrètent leur port obligatoire dans les transports en commun. Bon, depuis quelques années, toi tu connais les grèves du personnel hospitalier pour l’obtention de plus de moyens. Bientôt, tu pourras voir leur rage droit dans le blanc des yeux. Ils risqueront leur vie chaque jour, à cause d’un état sourd.

 

Paisible mois de décembre, dans quelques semaines, le monde que tu connais va changer. Après de nombreuses mises en garde et maintes tentatives de dialogue de la part de la communauté noire aux Etats-Unis et face à une énième bavure policière, le vase va déborder. Un agent récidiviste plaquera un homme au sol à Minneapolis. L’homme – de couleur noir – Georges Floyd, dira à l’agonie « I can’t breathe » et perdra la vie. Alors, tu connaitras quelque chose de flamboyant, la révolte d’un peuple sur une oppression ancestrale, la justice réclamée, des milliers et des milliers de gens dans les rues qui crient « égalité », aux Etats-Unis pour Floyd, en France pour Adama.

 

Eh décembre, je te le dis, à ce moment tu hésiteras. Toute ton âme aspirera à croire à un changement, tes cellules te diront : « Tout peut évoluer. On peut recommencer à zéro. on peut voter pour un candidat écolo. On peut consommer mieux, mais vraiment, putain, pas comme hier. On peut tout repenser. On peut tout changer. La dette est élevée, on peut encore emprunter et construire quelque chose de beau ». Mais ta tête te dira  : « c’est une utopie bien naïve. On ne les changera pas. Les états sont les états et les gens sont les gens. Tu n’y peux rien. Personne n’y peut rien. C’est foutu. » Alors, hiver 2019, il faudra te lever et croire éperdument la pensée optimiste. Hiver 2019, il faudra se battre.

 

Bon je passe la répression militaire en France, ça, t’es plutôt au courant. J’ai tellement de choses à te dire, décembre. Au fond si je t’écris c’est pour te supplier de profiter de ta période. Dans quelques mois, 2019, rien ne sera plus pareil. On ne se touchera plus. On y pensera à deux fois avant de visiter ceux qu’on aime, on sera toujours vigilant, nerveux, sur le qui vive. On nous aura volé le naturel du monde. Je t’écris de l’aube de juin. Il t’envoie ses meilleures pensées, en priant qu’un miracle annule le cycle de l’histoire et que tu ne connaisses pas ces heures folles d’où je t’écris. »

 

D.A