Les cerveaux insatiables

 

 

DSC_0020 - copie

Les cerveaux insatiables, crayon et fusain, 27, 3 x35,7 cm, juin 2020, copyright Diane Alazet

 

On est toujours petits face à la connaissance. il y a ceux qui ne savent pas et qui l’admettront volontiers, ceux qui en savent beaucoup et qui s’en contenteront, ceux qui ignorent le monde tout en se pensant érudits. Et la plupart du temps, pour les plus honnêtes d’entre nous, une quatrième catégorie vient subtilement se dessiner : ceux qui comprennent, un peu la mort dans l’âme, que plus le cerveau se nourrit, plus il en demande davantage. En outre, la propriété même du savant est de prendre conscience que plus il en apprend, plus il en reste à découvrir. Plus le cerveau se déplace dans des zones encore inconquises, plus son entendement réalise qu’il ne pourra pas tout connaitre. Et cette prise de conscience, comme un leitmotiv martelé, suffira au meilleur des hommes pour devoir faire des choix. C’est ainsi qu’apparait la spécialisation. Pour devenir érudit, il faut se choisir un domaine. Sans cela, personne n’excelle.

 

Depuis quelques semaines maintenant, je dépense mes journées à l’apprentissage de la connaissance. Roman, dessin, écriture, documentaire à foison me font tranquillement redouter le retour au travail. Ce quotidien me remémore les vieux cours d’histoire du lycée, lorsque nos jeunes esprits en friche appréhendaient le temps de la Renaissance et de l’humanisme en Europe. Le but des deux courants : faire émerger un homme nouveau, apte à l’esprit critique, à l’instar des grands modèles grecs. On pense que l’homme est prêt à ne dépendre que de lui-même, on lui apprend à rejeter les vieux textes scolastiques, à juger sévèrement les traductions bibliques et à ne chercher les clés que de son propre chef.

 

Dès lors, les programmes quotidiens sont tout à fait repensés (vous en trouvez un très bon exemple dans le Gargantua de Rabelais) : l’homme nouveau doit forger son esprit, un esprit libre et critique à l’égard des institutions qui le gouvernent. Pour cela, le précepteur se fera une joie de lui faire étudier les textes de philosophie, littérature, les mathématiques appliqués et parfois même les arts. L’homme nouveau ne doit pas pour autant en délaisser le corps, Un esprit sain dans un corps sain oblige. Et ce modèle universel prend racine dans les textes antiques. On réhabilite peu à peu la notion de l’homme bon, intelligent, savant, libre, émancipé, concepteur, entrepreneur, beau, idéal et surtout maître de lui-même.

 

Les sociétés contemporaines condamnent prodigieusement ce type de mode de vie (à moins bien sûr d’appartenir à une riche famille du 16e arrondissement de Paris). L’éducation nationale dans une large majorité ne pousse pas la jeunesse à la boulimie du savoir. Elle l’en écoeurerait plutôt. Plus tard, la pression est mise sur le travail bien fait et on oubliera jusqu’au nom de ce qu’on nomme « esprit critique ». Ajoutons à cela les médias et leur utilisation tout à fait biaisée des images, l’avènement de YouTube où les suggestions de contenu sont entièrement calquées sur vos goûts établis (impossible donc de sortir du dogmatisme puisque tout vous ramène à vos certitudes et qu’aucune nuance n’est permise) et le constat sera vite fait…

 

Je rêverais d’Ecoles accessibles, sans distinction d’élites, qui passionnent et questionnent les petites âmes en construction, qui apportent un contraste aux préjugés culturels et qui nous donnent le temps d’apprendre sans encombre. Essayez de prendre ce temps une fois l’université passée et vous serez montrés du doigt et sévèrement jugés. Je crois fondamentalement que pour jeter son dévolu sur un métier ou sur un autre et démarrer la vie active, il faut avoir eu le temps de nourrir son intelligence. Une Ecole de la sorte ferait naitre des esprits libres, diplomates, nuancés, solides et nous serions peut-être gouvernés par des hommes plus soucieux du bien commun, moins de leur petit « je ».

 

La chance extraordinaire d’avoir pu – des semaines durant – éffleurer du bout des doigts les préceptes de la connaissance. Et constater très rapidement que nos cerveaux sont insatiables ; affamés, assoiffés, en quête de dépassement des lignes. Nos cerveaux cherchent le savoir dans des étuves trop étroites et ne peuvent y trouver que des lambeaux vieillis. Mais dès l’instant où vous choisissez de vous y investir vraiment, l’étuve se transforme en un énorme conteneur et on apprend et on apprend et on apprend, toujours. J’aimerais tellement avant ma mort connaitre une telle société, être témoin de l’homme libre – même si tout cela semble de l’ordre de l’utopie absolue.

 

Nos cerveaux cherchent éperdument à dépasser leurs bornes, à creuser, à chercher, enquêter, s’alimenter. Et comme le corps, pour survivre, il doit être nourri. Un crâne repu vous le rendra bien au centuple. La société condamne l’obésité du corps, pourquoi ne prônerait-elle pas l’obésité de l’esprit. Il faut remplir les têtes à outrance et les appâter tranquillement avec des mets venus des quatre coins du monde. Il dévorera tout, le petit organe boulimique. C’est peut-être comme ça qu’on est libre, car les cerveaux sont insatiables.

 

D.A