Aux camarades de route

La vie à Soustons, croquis, 110 x 165 mm, mars 2022, copyright Diane Alazet

Cela faisait presque cinq mois que j’arpentais les villes de France pour rechercher des donateurs au profit de diverses causes (la lutte contre l’homophobie, puis la protection de la biodiversité et enfin le droit animal). Chaque mission est différente. Lorsqu’on est en « Itinérante », on vit cinq à six semaines en collectivité et petit à petit l’équipe se transmue en famille. Hier, je suis rentrée, saturée de la joie de ces rencontres. C’est fou comme parfois tout concourt à vous faire rencontrer les bonnes personnes, à vous axer sur les bonnes voies. J’en avais déjà faites des missions de collecte de fonds, mais jamais je n’avais rencontré des âmes si proches de mes valeurs. Chacun à sa manière a apporté sa pierre, a changé quelque chose pour moi. Il faudrait des dizaines d’articles pour vous expliquer qui ils sont. Je n’en dispose que d’un. Comme il m’est plutôt difficile de rendre des hommages oraux, je me dis que ce texte fera l’affaire.

Dans cette famille itinérante, j’ai rencontré des cellules soeurs, des frères de rire, des compagnons de voyage. Chacun m’a apporté la pièce du puzzle qui manquait. J’aimerais vous les conter comme le ferait un barde :

  • Une guerrière inébranlable au physique puissant qu’on appelait Boriane. Il faut vous la représenter comme une Boadicée moderne, des cheveux longs et roux, un bonnet sea Shepheard, capitaine vagabond d’un navire volant où le rock et les arts font office d’équipage. Elle m’a offert l’exemple d’une femme extraordinairement forte qui a l’audace de ses convictions, une femme qui a appris à tout verbaliser, qui sait nommer, juger sans se mettre au second plan. Je me suis souvent surprise à être incapable de cela, à craindre de dire les choses, les taire, laisser passer, m’effacer dans certains contextes. Boriane m’a transmis l’exemple fort d’une femme capable de tout assumer, capable de dire à voix haute. Sublime image de vie dont je sors bouleversée, qui m’a profondément aidée à me tenir debout.
  • Puis, le barde/musicien, son compagnon de route. A boire et reboire des matés en créant le partage, à gueuler contre le monde et toutes ses dérives politiques, à rire et rire encore, chercheur de calembours. Pris d’un élan soudain, attraper son accordéon pour abreuver le monde de mélodies intemporelles. Un instant le silence, celui d’après, les chants. Il nous a fait taper du pied et danser et chanter aux sons des vieilles guinguettes et des paroles de saltimbanques. Il m’a transmis quelque chose qui tient du lâcher prise, de la bienveillance collective et de l’amour inconditionnel de tout ce qui n’est pas soi.
  • Un autre guerrier noble à qui je dois beaucoup. Il est devenu, les mois passants, comme un frère du quotidien. À débattre de politique, à rire énormément et sans interruption du matin jusqu’au soir. Maitre des étoiles de l’humour, il m’en a gentiment données. Il a su m’aiguiller lorsque près de contrées plus sombres je me suis retrouvée perdue et sans boussole. Petits électrochocs qui m’ont fait progresser dans mes cheminements personnels. Il m’a transmis quelque chose que je pensais perdu : l’intérêt pour la politique et la force du pouvoir du peuple. L’espoir d’un avenir plus démocratique où l’hémicycle redeviendrait le reflet des citoyens. Une rencontre extraordinaire.
  • Une femme qui a su avec les années garder la même passion pour son travail, ne jamais faiblir, faillir, user du quotidien comme une arme pour avancer, tenir bon. Elle m’a transmis l’amour des paillettes et surtout la force de regarder tout droit sans siller.
  • Et pour la dernière arrivante, une silhouette d’existence à la lisière de l’imaginaire. Un elfe rieur venu rendre visite aux hommes. Je ne pensais pas qu’il était possible de pouvoir vivre si fort. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi vivant, jamais, même dans ma vie de voyageuse, même dans mes rencontres les plus folles. Vagabonde. Aventurière. Une femme libre qui crache sur les codes et sur les peurs et sur les devoirs. Vous pouvez l’écouter des heures raconter tous ses contes, rapporter la centaine de fois où elle a failli y passer. C’est un être magique ; Il lui suffira de prononcer un seul mot de ses aventures pour reconnecter en vous ce désir brûlant d’exister. Elle m’a transmis la soif de vivre qui hibernait bien tranquillement, le besoin de reprendre la route, de parcourir de nouvelles terres, de m’abreuver de rencontres, d’en saisir la matière et de la reporter de mille manières possibles. « Les gens qui brulent, qui brulent, qui brulent », ces gens là, c’est elle. Inoubliable élan de liberté qui transcende tout sur son passage et qui vous rappelle votre voie.
  • Je me sens profondément honorée d’avoir pu traverser leur route, reconnaissante de tout l’héritage qu’ils m’ont transmis, chacun à leur manière. Ils m’ont aidé à me sentir un peu plus solide, un peu plus debout à un moment où tout en moi réclamait cette évolution. Ils m’ont rappelé qu’un humain seul n’accomplit que de petites tâches mais que l’addition des regards, des points de vue, des conseils, des observations créaient une oeuvre plus riche. Peut-être qu’ils m’ont rendu un peu plus curieuse du monde, plus partageuse, moins égoïste. Ils m’ont offert leur poésie, chaque jour et chaque minute. Ils ont offert au petit poète que je suis des blocs de matières pour créer. A ceux de l’équipe que j’ai cité, ceux que je n’ai pas cité, merci infiniment…
  • D.A

Le carnet de route du quotidien

Après quelques mois de retard, je viens de terminer mon carnet de route du quotidien des mois de septembre, octobre, novembre et décembre 2020. Je vous rappelle le concept : synthétiser en quelques mots, des titres de romans, des croquis, des visuels l’expérience d’un moment donné. Réoffrir sa complexité à la mémoire humaine. La photographie seule, pour moi, est incapable de témoigner justement de la force d’une période. Il faut encore lui ajouter la précision des sentiments, le recours aux lectures, les pages, les auteurs que nous lisions, les dessins des lieux parcourus, des musiques, des films, des noms de villes ou de pays. C’est l’album souvenir d’une petite histoire humaine qui cherche à sauvegarder des traces pour s’émouvoir plus tard, qui cherche à exister, à donner matière aux futurs anthropologues.

Pas la période de mon histoire la plus évidente. Je me vois baigner et patauger dans des doutes existentiels, je me vois toute engluée dans des problématiques humaines. Et contempler le carnet de route me fait méditer sur nos sorts ; je trouve de la beauté dans cette soif d’individualité, cette dalle de lutte contre l’anonymat des hommes. Je trouve de la beauté dans cette certitude absolue d’une petite existence à un instant T qui pense sa vie comme un noyau autour duquel les autres gravitent. L’astre de son propre conte. Alors, par poésie je veux taire à cette individualité qu’elle n’est qu’une maille du chainon, qu’il existe des problèmes plus vastes, des problèmes avérés. Je veux lui taire sa place dans cette univers multiforme et extraordinairement grandiose, infini, illimité, mis hors compétition pour la logique des hommes mais source inépuisable de contes et d’imagination.

Par ce petit carnet de route, je veux lui interdire de penser qu’elle est un parmi d’autre, qu’elle n’est qu’un muscle du monde, une nano cellule excitée dans un organisme fonctionnel. Lui taire que malgré ses problèmes à elle, le gros monstre vivant fonctionne à merveille, comme une machine huilée qu’il a fallut des millénaires pour activer correctement et qui ne se laissera pas stopper par une poussière dans les rouages. Lui dire que pourtant sa poussière est une poudre d’or, quelque chose qui compte, qui reste, qui a droit de rêver au souffle d’immortalité. Je veux la remercier de reporter encore sur son petit carnet les aléas de son histoire, méticuleusement, avec une concentration folle. Par le carnet, la vie humaine accepte son anonymat dans une course à la beauté, guidée par une quête poétique.

D.A

Fouilles d’une petite vie

Les cordeliers, esquisse, 2010, Copyright Diane Alazet

Plus de dix années écoulée depuis la mise en vente de la maison familiale, finalement, le départ. Je suis arrivée en Bretagne le coeur tambourinant, impatiente de commencer les fouilles. Le décor de ma chambre devenait un lieu à déconstruire, inventorier, encartonner, empaqueter. Mettre une histoire en boite, emboîter les souvenirs. L’espoir au creux du ventre de connaitre un moment plus fort, tomber sur quelque chose qui vous fera voyager, sourire, pleurer. Tel un archéologue mandaté sur une fouille de renom, je me plongeais dans mon histoire avec l’adrénaline aux tripes. Je cherchais la pépite, le souvenir, le micro-élément, tout ce que le temps emporte loin de nos cerveaux surchargés. Je cherchais la surprise. Quel drôle de sentiment, vider un décor de tous ses composants, entreposés nonchalamment dans un capharnaüm sans nom. Puis, trier la mémoire, répertorier, écrire, noter. Déménager un lieu est une tâche de documentaliste. Etrange que cela soit si jouissif de pouvoir ranger son histoire, prendre les objets un à un, les reporter consciencieusement sur une note détaillée, les parquer en carton, sentir que tout est à sa place.

Trouvées des correspondances anciennes, des mots d’amours d’un autre temps, des cadeaux oubliés, post it et cartes d’anniversaire, cartons à dessins à foison, dont voici un exemple (cf dessin de l’article). Je devais avoir seize ans quand j’ai fait ce dessin, une après midi de promenade solennelle dans mon lycée de Dinan, l’option art plastique du mercredi après midi. Les vieilles pierres, la Tour de la bibliothèque où j’ai vécu tant d’aventures. Retrouvée une lettre très ancienne que je m’étais auto-adressée pour m’assurer que le temps n’aurait pas brisé ma boussole. Un petit être inquiet écrivait à son avenir pour lui mettre un coup de pied au cul si elle avait chassé ses rêves. Retrouvées des preuves d’éclairs de voeux réalisés. Des catalogues d’expos. Un ancien contrat d’édition. Je me dis que les fouilles d’une petit vie sont peut être les mêmes pour tout le monde. J’aurais cru me sentir démunie devant mon histoire mise en cartons, mais ce fut tout le contraire. Tout semblait à sa place avec pour seule pensée, « Où iront ces paquets ? Vite une autre aventure « . Il faudra vivre fort.

En rangeant mon histoire, j’en ai ôté le poids. Il est resté dans les cartons de ma petite ville médiévale. Depuis quelques semaines déjà, la liberté talonne ma route. Et je la sens partout, dans ma tête, dans mon souffle, dans cette adrénaline constante. Comme si on m’avait subitement passé en mode « facile » après des centaines de parties jouées en mode « difficiles ». Tout est là. Et tranquillement, la vie me murmure des poèmes. Elle glisse des mots à mon oreille pour traquer la beauté du monde. Des fêtes, des rires, des voyages, des lectures. Je veux manquer de temps pour expirer entre deux aventures, avoir le coeur à mille à l’heure, devenir l’intensité. Ouais, voilà, je veux devenir l’intensité. Ces fouilles d’une petite vie, ces mises en carton d’une mémoire, ils m’ont offert cela, un pacte de légèreté. Ils ont fait craquer en substance ce qui me restait de fardeau. Mes choses sont à leurs places. Je peux continuer ma route. Je veux lever mon verre aux milliards d’aventures qui restent, aux points de côtés qui m’attendent, aux rencontres fabuleuses, aux entre-actes, aux milliers d’options qui existent, à celles auxquelles je n’ai pas pensé, à ma vie telle que je la voudrais, à celle telle qu’elle sera à la fin. Rien n’est écrit, rien n’est proscrit. Tout est absolument possible.

D.A

Et partout, des empreintes

J’ai toujours été fascinée par les traces, les traces sciemment laissées, celles qu’on dépose négligemment. Tout un monde de souvenirs humains, un amas d’instants, de matières composites. Je voyage beaucoup en France avec mon travail et les gites se succèdent comme autant d’histoires esquissées. Dans le dernier en date, une bibliothèque dissolue, des coins, des étagères éparses saturées de chefs d’oeuvres. Première exploration et premier butin, un exemplaire des « Choses » de Georges Perec, du Marguerite Duras, Truman Capote, Jules Verne, Murakami. Sur l’exemplaire des « Choses », mille indices d’une vie passée : la couverture est déchirée, le livre est tout vieilli, dedans quelques ratures au stylo plume, un nom partiellement effacé, des chiffres, des lettres. Me plongeant dans l’exploration de cette pépite littéraire, je ne peux m’empêcher de songer à ses anciens propriétaires. Je me dis que leurs yeux se sont posés sur les mêmes mots que les miens. Une page cornée au coeur du livre, une seule, pourquoi ? Un moment important ? Absence de marque page ?

Les objets sont les meilleurs témoins de nos existences humaines. Ils gardent toute la sève, les odeurs, les marques, rehaussés de l’empreinte du temps. Impossible pour un homme de ne rien laisser sur son passage, car même les vides recèlent un sens. A l’instar de nos pas sur les blocs de neige granuleux, nous traversons la vie en laissant mille et une empreintes. Certaines sont parfaitement lisibles, d’autres n’ont de sens que pour nous mêmes. Nous creusons le monde de nos pas, des milliards et des milliards de pas, des empruntes en 22, des traces en 48. Comme des mailles de souvenirs dans le grand engrenage. Et nous sommes si nombreux, nos pas ont tant marché qu’inéluctablement nous trouvons les empreintes des autres. Nous les observons tranquillement, comme des archéologues novices, nous les palpons, nous les questionnons. Une fois achevée minutieusement la quête stratigraphique, nous y déposons notre marque. Ainsi nous posons nos empruntes dans les empreintes des autres.

Je me dis que c’est peut être cela finalement, « l’histoire », un amas d’empreintes empruntées. Plongée dans ma lecture des « Choses », je fais connaissance avec ces yeux qui ont su précéder mes yeux. Je voudrais les rencontrer, les questionner, les faire rire. Peut être que le monde est une boite de pandore. Nous ouvrons des objets épars, ici et là. Parfois, c’est le Jackpot, nous délogeons les pas d’humains qui nous ressemblent. Je voudrais collectionner ces boites d’explorateurs, une à une les répertorier dans une valise gigantesque que j’étiquetterais : « boite à souvenirs des autres ».

D.A

Carnet de voyage du quotidien

En ces temps difficiles où il n’est plus possible de voyager, où le dépaysement de l’autre bout du monde est sans cesse reporté et reporté et reporté, j’ai eu l’idée d’un nouveau projet. Un carnet de voyage du quotidien. Je voulais élargir la notion de journal de route, je voulais la questionner, l’enrichir, la distendre, la transformer. Et pourquoi pas réfléchir à l’élaboration d’un carnet plus abstrait ? Puisque les frontières sont fermées, autant élargir nos imaginaires et donner la Belle part aux histoires dans nos têtes.

Alors, j’ai pris des notes sur mes préoccupations du mois, les films que je regarde, les sources d’inspiration du moment, les livres lus, aimés ou non, les sentiments récurrents, les obstacles rencontrés, les clés débloquées pour y remédier. Bref, toute la matière que j’ai pu trouver à disposition, je l’ai éjecté mois par mois sur mon petit carnet de poche. Après une première ébauche pour le mois de janvier que j’avais publiée il y a quelques semaines sur mon compte Instagram de Journal d’une artiste du lundi, voici le carnet de bord des mois de mars/avril.

J’y ai dessiné et peint à l’aquarelle une carte de la Bretagne avec la mention « Itinérante Bretagne Surfrider » parce que durant ces deux mois, j’étais en mission de collecte de fonds pour la Fondation Surfrider Europe (pour la protection des Océans) et j’y est retracé le parcours que nous avons effectué avec l’équipe (un bon tour de la région quand même). Sur la double page, j’ai recopié mon poème aléatoire du mois de mars et la moitié de celui d’avril (pour rappel les poèmes aléatoires consistent pour moi à noter çà et là dans le mois des phrases entendues dans divers contextes, les mettre bout à bout pour en faire un poème – ils sont dispo sur mon wordpress et chaque mois sur mon compte Instagram). Le logo de Sufrider est en milieu de page car c’est la cause qui a occupé la majeure partie de cette période pour moi mentalement. Aux quatre coins de la page, j’ai tracé les sigles du dessin animé Avatar, le dernier maître de l’air, que j’ai goulûment re-avalé ces dernières semaines et qui m’a ramené bien arrière, pour mon plus grand plaisir. Les noms des auteurs lus parcourent également la feuille. Enfin, en bas, un dessin de pierres alignées car nous avons eu l’occasion de visiter le site sacré celte de Carnac et je souhaitais en garder une trace.

J’ai toujours été obsédée par le besoin de tout garder, les souvenirs, les post it, les dessins, les lectures, les brochures, les petits mots, les objets, bref…. Toutes les traces d’un présent voué à devenir passé. Je suis incapable de jeter, j’ai l’impression de trahir, d’abandonner, de perdre. Comme s’il fallait à tous prix accumuler les souvenirs, garder des preuves de son histoire pour pouvoir s’émouvoir encore, s’accorder le droit à la nostalgie. Comment créer-on le spleen quand on jette le passé ? C’est un amas de preuves qui dit :  » tu as vécu », peut être que je les garde pour le temps des vieux jours, ce sont peut être les trophées d’une vie sans cesse mouvante. Et ce carnet du quotidien est la méthode que j’ai choisie pour reporter mon univers et me souvenir de tout. L’album photo ne suffit pas. Il omet les aspirations, les doutes, les sources d’inspirations profondes. Je voulais quelque chose qui me permette de mieux comprendre, de me remémorer vraiment, comme une boîte à souvenirs visuelle, quelque chose qui imprime, qui infuse totalement.

Dans un bloc encore vierge, j’ai éjecté du moi – tranquillement mois par mois, je voudrais l’enrichir.

D.A

à nos Ithaques

Dinan, croquis, 16 X 24 cm, février 2021, Copyright Diane Alazet

Dans le train qui me conduit à Dinan, je pense au périple d’Ulysse. En quittant sa patrie, le roi d’Ithaque se souvient des prémonitions des Pythies. Il sait que s’il quitte son royaume s’écoulera une éternité avant qu’il ne retrouve son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Il sait qu’il reviendra seul et pauvre. Pourtant, Mélénas ne lui laisse pas le choix. Il doit partir pour Troie venger l’honneur des grecs et remettre la main sur la sublime Hélène. Alors, la mort dans l’âme, Ulysse quitte son pays. Sur les eaux déchainées, les flottes avancent fièrement. C’est l’armée la plus puissante que le monde grec a pu créer : Agamemnon et ses sujets, Ménélas, Ulysse, Diomède, Achille et ses redoutables myrmidons…

Ulysse mettra plus de dix ans à retrouver sa douce Ithaque. Dix ans c’est le temps nécessaire pour fantasmer un lieu, pour dresser des souvenirs sur les souvenirs vieillis. A quelques pas de ma cité médiévale, je pense aux mois d’absence, au Covid, à tout le temps qui me sépare de la dernière visite. Arrivée dans cette chambre aux doux accents adolescents, je retrouve mes idoles : une bibliothèque pleine à craquer de chefs d’oeuvres inconquis, une boite à souvenir de voyages, des écrits oubliés dans un coin poussiéreux, des cadeaux redécouverts. Ma chambre est devenue un terrain de fouilles archéologiques : comme si dans ce fatras de couches stratigraphiques se trouvaient en puissance les bonnes formules magiques. La sensation que dans ce tas de mémoire « ordonnée » se cache la solution à mes angoisses les plus profondes. Alors, un à un, je démonte tous mes souvenirs, j’essaie de remonter à la source du spleen. Retrouvés les tableaux de jeunesse grand format où la peinture à l’huile est devenue toute sèche. Retrouvés les écrits de prime adolescence et leurs passions violentes. Les lectures inachevées, les butins soigneusement cachés.

Alors, profondément émue par ces fragments d’histoires, je me dis que Dinan est devenu mon Ithaque, que ces royaumes peuplent le monde pour venir surpasser leurs maîtres. Une fièvre d’archéologue où tout doit être analysé. Ma petite chambre est devenue un chantier balisé. Couche après couche, j’ai délivré le suc des années successives : les images et les mots, les passions dévorantes, les désillusions distancées. Cette pièce me semble être le temple des préoccupations humaines. Alors, je pense à nos Ithaques et à leur drôle de statut. L’histoire des hommes semble être faite de la mémoire des lieux. D’abord, on les bâti, on y existe, on les oublie. Alors, on se souvient des vers de Du Bellay : « Mais quand reverrais-je de mon petit village fumer la cheminée et en quelle saison ? Heureux qui comme Ulysse, a fait un long voyage… »

D.A

Les itinéraires poétiques

Les itinéraires poétiques, fusain, 27,3 x 35,7 cm, octobre 2020, Copyright Diane Alazet

Les murs ont une mémoire et je reste convaincue que là où passent nos pas nous laissons une emprunte. C’est une emprunte profonde, invisible, intraçable que nos pas reconnaissent lorsqu’ils reparcourent les mêmes places. Nous laissons des souvenirs partout, nous semons la mémoire et tout notre corps se souvient lorsque plus tard, nous revenons. Passer un mois à Rennes pour le travail. Retracer les ruelles que je parcourais autrefois, deux ou trois fois par an, étrangère à la ville, pour retrouver mes amis bretons. M’approprier les lieux, cette fois, et faire de Rennes mon terrain de jeu. Le souvenir de noms de places que je ne faisais que traverser. Le nom des bars d’un soir. Et le parcours rennais avait gardé en propre le sac oublié des souvenirs que je lui avais confié. Les sentiers se métamorphosent au fil de nos parcours de vie. La mémoire de la fête et des nouvels ans répétés s’est progressivement transmuée en briefs professionnels à la croisée de La Brioche dorée et de la rue Le Bastard. Et pour mes pas, Rennes a changé.

Puis, la question du confinement. Où ? On me propose La Roche sur Yon, où mes pas sont déjà passés. Je me souviens d’une mission de collecte de fonds pour Amnesty Internationale. Je me souviens d’un sentiment confus de remontada de confiance. Je me souviens de rencontres extraordinairement enrichissantes. Je me souviens du spot et de la longue rue aux cafés-terrasses. Tous nos pas laissent des traces et je les ramasse tendrement lorsqu’au retour je les retrouve. Etrange impression que nos existences se résument à l’exploration de nouveaux parcours que nous transformerons au fil de nos allers/retours. Les itinéraires poétiques, extraordinairement poétiques.

Je clame l’importance du mouvement, même en ces temps de fixité. Découvrir de nouveaux lieux. Y laisser des empruntes. Noircir les carnets de voyage, peu importe la distance : une autre rue, une autre ville, une autre région, un autre pays. Tous les sentiers se valent dans la terre des souvenirs. Déposez la mémoire dans la pierre des ruelles, au coeur des places et des carrefours, dans les chemins de randonnées ou dans les studios des grandes villes. La carte des itinéraires poétiques est toujours demi-vierge parce qu’il y aura toujours des lieux à explorer, toujours des mémoires à construire, toujours des topoi où revenir.

Mon itinéraire poétique est encore enrichi et je trinque solennellement aux cartographies à noircir, griffonner, aux flèches, aux pas, aux noms de villes qu’on entoure, aux esquisses, aux parcours, à tout ce qui fait de nous de grands explorateurs. Le voyage est l’affaire des hommes, à chaque minute nous parcourons, à chaque trajet, nous dessinons. Gribouillons le monde de nos pas.

D.A