La lumière danse

La lumière, fusain, 27,3 x 35,7 cm, janvier 2022, copyright Diane Alazet

C’est parfois quand on se confronte aux réflexions les plus difficiles, quand on accepte des vérités qu’on refusait d’appréhender qu’on discerne du fond du trou les clés les plus durables. J’ai la sensation d’avoir bataillé des mois, bataillé pour ne pas voir. Et en luttant contre moi-même, je me suis trompée d’ennemi. Il a suffi d’accepter le bilan de ma route, suffi de comprendre frontalement que mon trajet avait dévié pour venir rectifier le tir. Juste ça. Un gouvernail repositionné qui pointe un nouveau cap. Et soudainement, tout a changé. La pesanteur des jours s’est substantiellement allégée. Comme une arme métaphysique qui m’accompagne partout, le courage me talonne ; j’ai mon nouvel itinéraire.

Cette semaine, j’ai eu la chance d’exposer mes dessins à Bordeaux, aux halles des douves. Comme une bande annonce imprévue de mon projet d’Art thérapie, j’y ai tenu un atelier de dessin intuitif. C’est fou, parfois, comme on avance à contre-vent dans des quêtes secondaires et comme tout est facile quand on devine sa voie. Face à tous ces visages bienveillants et volontaires, je me suis sentie à ma place, profondément. Comme une évidence folle. Et plus étrange encore, je n’étais pas en retard, comme ces carrefours de vie que l’on découvre joyeusement en se demandant pourquoi nous ne les avons pas vu plus tôt. Ces carrefours que nous nous reprochons de ne pas avoir foulé avant. Je me sentais à l’heure au rendez-vous du temps. Une année plus tôt aurait été précoce, une année plus tard aurait signé le vide.

La lumière a son règne et sa rythmique propre. Elle apparait et disparait à l’aune des maux humains. Aujourd’hui elle préside mes petites décisions. Je la vois vaciller et trembler avec grâce. Peu importe la forme qu’elle prend, elle est en puissance en toute chose. Et la lumière m’accorde sa danse, tâchons de bien valser.

D.A

L’adieu aux détours chronophages

Les métairies, croquis, 110 x 165 cm, décembre 2021, copyright Diane Alazet

Se réveiller un matin convaincue de ne pas se trouver au bon endroit, au bon moment. Un rapide 360° pour constater les blessés sur l’immense champ de bataille. Drôle de période que celle qui précède la trentaine où l’urgence est partout. L’homme est capable de conserver le voile de l’illusion des mois et des années. Un jour ou l’autre, pourtant, le tissu se déchire. Alors, on aperçoit la vérité derrière la toile. Mon voile s’est déchiré. C’est une vision irréversible où vos choix successifs vous éclatent à la face. Je me demande, parfois, si c’est une question de nature ou si l’homme, en substance est condamné au doute. Se lever convaincue de ne pas être à sa place. Raisonner sur les causes et sur les conséquences. Retour à la saison des doutes. Il est difficile d’établir l’instant précis où l’on s’écarte de sa voie, où l’on négocie avec le destin, où l’on transige avec sa route. Une légère déviation puis une autre, puis une autre. Les jours s’écoulent, les mois, les années et l’on se réveille un matin dans un décor étranger, entourés des fantômes des rêves qui nous poursuivent.

L’approche de la trentaine comme un panneau stop au croisement. Un premier bilan maladroit des acquis et des expériences. Trop de cases non cochées. Des détours chronophages. Prendre part à la danse absurde du social, s’être laissée piégée sans émettre aucun cri. Contempler ses barreaux en souriant naïvement comme si tout cela avait un sens. Apprendre de mois en mois à aimer sa prison en raisonnant sans cohérence, une logique déréglée, déboussolée, informe. Le verdict est bien mitigé. Regarder en arrière et observer les victoires, regarder en avant et contempler tout ce qui reste. Qu’il nous faut du courage pour redresser la barre lorsque le gouvernail s’est laissé choir à la dérive, droit vers le cap du monde des autres.

Contempler les cartographies marines, calculer les itinéraires, intégrer la force des marées, des vents, les golfs et les courants à ces drôles de plans tirés sur la comète. J’ai l’impression qu’il faut une vie pour apprendre à trouver sa place, une vie à creuser, à chercher, à multiplier les chutes. Je cherche l’itinéraire d’une liberté qui m’appartient. Je regrette qu’on ne m’ait pas appris à explorer plus activement. Je sens qu’il manque des maîtres à ma petite histoire, il manque des domaines de compétences, des acquis, des connaissances. Il manque des hectares de savoir, des kilomètres de rencontres, des langues, des cultures, des étincelles de vie. Je comprends qu’il est temps de m’en remettre aux guides, la liberté m’appelle, une invitation au voyage pour redresser le gouvernail et retracer les bons sentiers. L’ile aux trésors est proche, il faut tendre les voiles.

D.A

La bataille des cellules

Après plusieurs semaines d’absence (joli combo de fêtes, travail et ordinateur HS), me revoici pour de nouvelles aventures. Cette année commence pour moi avec la charmante compagnie du Covid, joyeux luron en fête promu au rang d’ennemi public n°1 par les autorités sanitaires compétentes. Je me souviens de la première nuit de fièvre comme d’un souvenir étrange et prodigieusement poétique. Peut-être que la température (et la déshydratation du corps) produit des effets différents selon les organismes. Mon expérience a été proche de l’hallucination. La fièvre et le froid. Se faire réveiller par l’accélération des battements de son coeur, comme un truc qui s’accroche organiquement à la vie. Dans mon délire fiévreux, j’ai pensé aux poètes romantiques, Keats en tête. Emporté par la grippe et l’asthme. Les progrès de la médecine ont résolument annihilé la mort des poètes. Aujourd’hui, Keats serait ressorti de la pharmacie avec des dolipranes et de l’ibuprofen et il se serait activé à la rédaction d’un nouveau recueil.

Je n’avais pas été malade depuis des années. J’avais oublié la fragilité folle d’un organisme à plat. Oublié le sentiment de faiblesse que procure un corps étranger. Oublié la bataille que livre les cellules au monde. Dans ma semi-hallucination, les grelotements et les migraines, j’ai ressenti la nécessité de mobiliser mon organisme, un discours de guerre aux cellules armées, une exhortation à se battre contre un ennemi légendaire (on ne parle que de lui depuis deux ans). Parés au poste, crier en chef de guerre les ordres militaires, les stratégies des troupes. Je me suis couchée en pensant « accroche toi mon pote, cette nuit va être une bataille telle que nous n’en avons sans doute jamais menée ».

Dans la folie fiévreuse, je me suis réveillée au milieu de la nuit, en paix, à l’idée que j’avais déjà vécu des milliers d’existences ; j’ai vécu pour quinze vies, j’ai voyagé, j’ai aimé, j’ai créé avec passion. J’ai existé si fort, j’ai laissé ma trace, humblement, à ma manière. Au milieu de la nuit, moi l’être aux mille doutes qui pense sans cesse à ce qui lui reste à accomplir, j’étais en paix. Je me suis dit « ça peut finir comme ça ». Mon coeur accélérait, accélérait, accélérait. Je me suis dit « il va lâcher, on ne peut pas soutenir cette cadence ». Mais c’était mal connaitre le coeur des artistes. Ils en veulent toujours plus. ils en ont toujours plus. L’intensité est notre lot. L’adrénaline d’une fin possible m’a contrainte au bilan. Et sous les tremblements de froid, je me suis dit « c’est pas si mal, putain c’est pas si mal ». Je pense, face au bilan, à ceux qui songeront le contraire. Je pense à ceux qui n’ont pas vécu, les âmes aux cartographies vierges. Je pense à ceux qui ne sont mûs par aucune quête, qui contournent les aventures. Il est urgent de vivre. Nous n’avons rien à perdre. C’est tout ce que je vous souhaite face à cette fièvre de l’enfer : sourire du chemin parcouru et se dire « putain, j’ai bien vécu. J’ai créé un spectacle sublime, une oeuvre à mon image qui aurait pu être mieux ciselée, mais mon dieu ce qu’elle est belle. Mon oeuvre à moi est belle ».

D.A

Joyeux article d’anniversaire

Il existe des gens qui vous réapprennent à croire. Des gens spectaculairement vivants, des maîtres du rire et de la légèreté, des exemples aériens qui vagabondent de place en place, de fête en fête, de rencontre en rencontre. Ces gens là ont appris à voir le monde différemment et cette vision il la propage dans l’écoulement du quotidien. De leur bouche le mot « ennui » est absolument proscrit. Et chaque jour, l’adrénaline doit succéder à l’adrénaline. L’exception doit faire loi, les jours sont des spectacles. La pièce du monde se joue, ils en sont les conteurs. J’ai eu la chance immense de rencontrer l’un d’eux, au détour d’une autre aventure dans laquelle il avait plongé. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un de si profondément libre. Des doutes, il en avait, mais il savait les dominer. Ils attendaient sagement dans le sas du monde des rires, à crever d’ennui dans un coin en attendant qu’on les rappelle. Lorsque vous rencontrez ces gens, vous chérissez chacune des traces qu’ils ont laissé dans votre mémoire. Une infinité d’images gravées : un ukulele, un hamac, des lunettes de soleil, les premières notes des copains d’abord, des genoux qui se touchent, les yeux menthe à l’eau, un truc phénoménal. Lorsque vous rencontrez ces gens, parfois, vous vous demandez comment tout cela peut être possible, une telle charge de poésie, ça tient de l’improbable. Il existe des gens qui apaisent les peurs, qui sculptent dans la banalité des jours des oeuvres hors du commun.

Je me souviens de cette rencontre pour avoir été celle qui a su métamorphoser mon approche de la création : il est la toute première personne à m’avoir donné envie d’inventer en couleurs. Avant, cela tout était sérieux, les fusains se mêlaient en notes de noirs et blancs. Il manquait quelques chose. Difficile pour un petit artiste de se sentir condamné à l’a-chromatique lorsque le monde est rempli de chefs d’oeuvres de pigments. J’avais un rêve inaccessible, il en a tracé le chemin. C’est en ce sens, je pense, que cet être est une muse. Il existe des milliers de muses aux formes et aux notes différentes. Certaines vous font créer de la mauvaise manière, d’autres vous poussent dans le chaos pour trouver une bribe de beauté. Mais j’ai trouvé ma muse à moi, celle qui m’apaise souvent, qui m’aide à traquer le sublime, par à coup, de jour en jour. Une muse qui fait barrage à la violence du monde, qui calme l’intellect en faisant résonner les rires.

Demain, cette existence fêtera ses trente ans. Je me dis qu’il faut le crier, que le monde doit savoir. Je me sens incroyablement chanceuse d’être son compagnon de route, son binôme d’explorateurs, son frère d’aventures folles. C’est une muse qui vous donne envie de partir conquérir la terre, de vagabonder éternellement vers de nouveaux sentiers de route. Et dans ses yeux, le monde devient spectaculaire. Alors, par ricochet, j’en perçois la grandeur.

D.A

Danse sur le fil du funambule

La danse du funambule, 27,5 x 35, 7 cm, marqueur et fusain, juin 2021, copyright Diane Alazet

Voilà plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois que ma vie a changé assez radicalement. Ça a commencé un peu innocemment avec la découverte de la naturopathie, les changements d’alimentation, le travail de respiration, une meilleure connaissance de soi, des tests de plantes en tous genres, une quête de petit herboriste. Et puis, la deuxième strate, celle d’un changement plus profond : arracher un à un les baobabs les plus tenaces. Quelle meilleure métaphore que celle du Petit Prince pour témoigner de ce cheminement. Comme l’enfant éclairé sur son astéroïde et sans l’avoir rationnellement cherché, j’ai déterré les racines qui moisissaient sur ma planète. Je ne peux résister à l’envie de reporter les mots de Saint Exupéry :  » S’il s’agit d’une mauvaise plante, il faut l’arracher aussitôt, dès qu’on a su la reconnaitre. or il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince… C’étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or, un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut plus jamais s’en débarrasser. Il encombre toute la planète, il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater. C’est une question de discipline, me disait plus tard le petit prince. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète.Il faut s’astreindre régulièrement à arracher les baobabs. »

Ces étapes prises une à une ont comme transfiguré ma vie et ont arraché un à un mes doutes les plus enracinés. Tout a changé. Pourtant, je me questionne sur la durée de cet état. Je me demande s’il est possible de vivre absolument heureux, absolument accompli, absolument guerri pour un temps infini. Je me demande si le propre de ce sentiment de liberté n’est pas d’appartenir à son statut d’errance. Peut-être que l’état dont je parle ne doit pas être possédé, contrôlé, muselé. Peut-être qu’il danse, qu’il vagabonde d’un esprit à un autre et que le retenir captif c’est priver l’autre de sa présence. Ces derniers jours, dans cet état, j’ai senti le fil vaciller. Moi, petit funambule profondément serein, j’ai interrompu la danse tout au dessus du vide. J’ai regardé le vide comme un ancien ennemi. je me suis dit tout bas « Comme je suis montée haut, comme la chute sera dure ». Tout au dessus du vide, dans cette danse interrompue, j’ai observé « l’en bas ». Une petite voix m’a dit « tout cet espace n’est qu’illusion, ô petit funambule, tu n’as jamais cessé de danser tout en bas, tu n’as jamais cessé de danser tout en haut. Le bonheur n’existe pas sans sa part de doutes. Personne n’est libre pour toujours. Mais il existe une méthode, un filet de sécurité qui te préservera des chutes, qui te fera danser que tu vives en haut ou en bas. Garde tes rituels et cultive ta planète, arrache les baobabs et pense avec le ventre. N’ai plus jamais peur du changement, positif ou non. Désirer la stagnation d’un état, c’est désirer la mort. Et toi, tout petit funambule, tu es viscéralement vivant. Il est plus facile d’éclairer quand la lumière est allumée, plus difficile de briller quand la nuit te talonne. Ce fil qui vacille, il est constitué d’acier. Jamais il ne rompra, mais tu peux le consolider en lui accordant ta confiance. C’est l’étape suprême de ce que l’on nomme « liberté ».

Alors j’ai regardé le vide et déambuler sur le fil, petit fil invisible aux apparences fragiles et mon corps sans réfléchir s’est remis à danser. Pour être vraiment libre il faut abandonner la peur, la peur de quitter un état, la peur de changer d’habitudes, la peur des abandons, des échecs, des triomphes, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de revenir en arrière, de régresser, de craindre encore. Moi, petit funambule, j’ai soif de nouvelles aventures. Je ne pourrai les parcourir que sur le fil de la sagesse. Alors, en haut du vide j’accepte de pouvoir tomber, j’accepte de ne pas emprisonner cet état de félicité, j’accepte ses départs, j’accepte ses retours et toutes mes cellules dansent, danse le prince funambule.

D.A

Fouilles d’une petite vie

Les cordeliers, esquisse, 2010, Copyright Diane Alazet

Plus de dix années écoulée depuis la mise en vente de la maison familiale, finalement, le départ. Je suis arrivée en Bretagne le coeur tambourinant, impatiente de commencer les fouilles. Le décor de ma chambre devenait un lieu à déconstruire, inventorier, encartonner, empaqueter. Mettre une histoire en boite, emboîter les souvenirs. L’espoir au creux du ventre de connaitre un moment plus fort, tomber sur quelque chose qui vous fera voyager, sourire, pleurer. Tel un archéologue mandaté sur une fouille de renom, je me plongeais dans mon histoire avec l’adrénaline aux tripes. Je cherchais la pépite, le souvenir, le micro-élément, tout ce que le temps emporte loin de nos cerveaux surchargés. Je cherchais la surprise. Quel drôle de sentiment, vider un décor de tous ses composants, entreposés nonchalamment dans un capharnaüm sans nom. Puis, trier la mémoire, répertorier, écrire, noter. Déménager un lieu est une tâche de documentaliste. Etrange que cela soit si jouissif de pouvoir ranger son histoire, prendre les objets un à un, les reporter consciencieusement sur une note détaillée, les parquer en carton, sentir que tout est à sa place.

Trouvées des correspondances anciennes, des mots d’amours d’un autre temps, des cadeaux oubliés, post it et cartes d’anniversaire, cartons à dessins à foison, dont voici un exemple (cf dessin de l’article). Je devais avoir seize ans quand j’ai fait ce dessin, une après midi de promenade solennelle dans mon lycée de Dinan, l’option art plastique du mercredi après midi. Les vieilles pierres, la Tour de la bibliothèque où j’ai vécu tant d’aventures. Retrouvée une lettre très ancienne que je m’étais auto-adressée pour m’assurer que le temps n’aurait pas brisé ma boussole. Un petit être inquiet écrivait à son avenir pour lui mettre un coup de pied au cul si elle avait chassé ses rêves. Retrouvées des preuves d’éclairs de voeux réalisés. Des catalogues d’expos. Un ancien contrat d’édition. Je me dis que les fouilles d’une petit vie sont peut être les mêmes pour tout le monde. J’aurais cru me sentir démunie devant mon histoire mise en cartons, mais ce fut tout le contraire. Tout semblait à sa place avec pour seule pensée, « Où iront ces paquets ? Vite une autre aventure « . Il faudra vivre fort.

En rangeant mon histoire, j’en ai ôté le poids. Il est resté dans les cartons de ma petite ville médiévale. Depuis quelques semaines déjà, la liberté talonne ma route. Et je la sens partout, dans ma tête, dans mon souffle, dans cette adrénaline constante. Comme si on m’avait subitement passé en mode « facile » après des centaines de parties jouées en mode « difficiles ». Tout est là. Et tranquillement, la vie me murmure des poèmes. Elle glisse des mots à mon oreille pour traquer la beauté du monde. Des fêtes, des rires, des voyages, des lectures. Je veux manquer de temps pour expirer entre deux aventures, avoir le coeur à mille à l’heure, devenir l’intensité. Ouais, voilà, je veux devenir l’intensité. Ces fouilles d’une petite vie, ces mises en carton d’une mémoire, ils m’ont offert cela, un pacte de légèreté. Ils ont fait craquer en substance ce qui me restait de fardeau. Mes choses sont à leurs places. Je peux continuer ma route. Je veux lever mon verre aux milliards d’aventures qui restent, aux points de côtés qui m’attendent, aux rencontres fabuleuses, aux entre-actes, aux milliers d’options qui existent, à celles auxquelles je n’ai pas pensé, à ma vie telle que je la voudrais, à celle telle qu’elle sera à la fin. Rien n’est écrit, rien n’est proscrit. Tout est absolument possible.

D.A

Ce truc au creux du ventre

En nomade, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2021, Copyright Diane Alazet

Une nouvelle fin de mission ; hier je suis rentrée de cinq semaines de parcours itinérant dans les régions Pays Basque, Landes et Pyrénées. Objectif : récolter des fonds dans la rue en face à face pour le GSCF (sapeurs pompiers humanitaires). Cinq semaines à sillonner des villes de toutes tailles, à rencontrer des locaux et des gens de passage. Hier soir, en me couchant, j’ai ressenti quelque chose : un sentiment faramineux de ventre dénoué, d’épaules libres. On avait écrit « annulé » sur mon tableau des angoisses. Moi qui n’ai d’ordinaire de cesse d’analyser, de craindre, de regretter, d’attendre, j’étais simplement libre. Alors, je me suis souvenue que je connaissais cet état. Quatre ans plus tôt, retour de voyage. Poser mes sacs saturés de souvenirs sur l’esplanade du Centre Pompidou, puis de l’hôtel de ville. Allongée sur cette mémoire, j’avais les épaules libres. Hier, je me suis souvenue de cet état étrange où le poids du monde avait choisi d’autres carcasses où se poser. J’avais vécu huit mois dans le mouvement des vagabonds, à errer et danser, rencontrer et quitter. J’avais vécu huit mois comme on vit en nomade. Hier, près du sommeil, c’est cet état que j’ai touché, celui des âmes libres qui ne se posent jamais.

Un peu avant le départ final, un peu après le retour définitif, il y a quatre ans, j’ai eu peur. J’ai eu peur de perdre ce sentiment de funambule, peur de retrouver en propre les harnachements sociaux, de douter à nouveau, de craindre. Le monde contient assez de chaines pour tous les êtres humains, donc comment y couperai-je ? Et c’est la mort dans l’âme que je reprenais la route de la vie dite « civilisée ». Depuis, quatre ans de quête. C’est une lutte féroce entre l’intime et le social, les voeux profonds et les attentes, les rêves et les devoirs. Ces derniers mois, j’ai déclenché beaucoup de changements dans ma vie. J’ai quitté la vie de sédentaire pour être sans cesse sur les routes, j’ai appris à me connaitre, cherché des clés pour tempérer, exister mieux. On ne sais jamais vraiment quand on se lance dans ce type de démarche si l’équation aura un sens. Elle en a un. Vingt-sept années à tenter de résoudre un problème de santé. Six mois d’un mode de vie pour le faire disparaitre.

Comment ne pas en arriver à la conclusion que c’est le mouvement constant qui nous fait vivre plus fort ? Je me souviens de cette théorie développée dans Homo Sapiens de Harari : Dans les gênes de l’homme se trouve le nomadisme. Avec le temps et ses avancées, nous avons commencé à dresser des cités, des villes, des buildings, autant de barrières de sécurité contre ce qui n’est pas nous. Pour Harari, c’est la sédentarité qui est responsable des dépressions profondes de l’homme contemporain. Toutes nos cellules ont en mémoire la graine du voyage, le mouvement efficace. Il faut vagabonder. Autrefois vagabonder pour le rôle de chasseur/cueilleur. Quel âge d’or : un temps où le travail servait à nourrir strictement la vie du village. On ne vivait pas pour travailler, on travaillait pour vivre. Quelques heures dans la semaine, énormément de temps libre. Chacun sa place dans le collectif et un système humain.

Hier, je me suis endormie libre. Ce truc au creux du ventre, mon devoir est de le garder.

D.A