Danse sur le fil du funambule

La danse du funambule, 27,5 x 35, 7 cm, marqueur et fusain, juin 2021, copyright Diane Alazet

Voilà plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois que ma vie a changé assez radicalement. Ça a commencé un peu innocemment avec la découverte de la naturopathie, les changements d’alimentation, le travail de respiration, une meilleure connaissance de soi, des tests de plantes en tous genres, une quête de petit herboriste. Et puis, la deuxième strate, celle d’un changement plus profond : arracher un à un les baobabs les plus tenaces. Quelle meilleure métaphore que celle du Petit Prince pour témoigner de ce cheminement. Comme l’enfant éclairé sur son astéroïde et sans l’avoir rationnellement cherché, j’ai déterré les racines qui moisissaient sur ma planète. Je ne peux résister à l’envie de reporter les mots de Saint Exupéry :  » S’il s’agit d’une mauvaise plante, il faut l’arracher aussitôt, dès qu’on a su la reconnaitre. or il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince… C’étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or, un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut plus jamais s’en débarrasser. Il encombre toute la planète, il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater. C’est une question de discipline, me disait plus tard le petit prince. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète.Il faut s’astreindre régulièrement à arracher les baobabs. »

Ces étapes prises une à une ont comme transfiguré ma vie et ont arraché un à un mes doutes les plus enracinés. Tout a changé. Pourtant, je me questionne sur la durée de cet état. Je me demande s’il est possible de vivre absolument heureux, absolument accompli, absolument guerri pour un temps infini. Je me demande si le propre de ce sentiment de liberté n’est pas d’appartenir à son statut d’errance. Peut-être que l’état dont je parle ne doit pas être possédé, contrôlé, muselé. Peut-être qu’il danse, qu’il vagabonde d’un esprit à un autre et que le retenir captif c’est priver l’autre de sa présence. Ces derniers jours, dans cet état, j’ai senti le fil vaciller. Moi, petit funambule profondément serein, j’ai interrompu la danse tout au dessus du vide. J’ai regardé le vide comme un ancien ennemi. je me suis dit tout bas « Comme je suis montée haut, comme la chute sera dure ». Tout au dessus du vide, dans cette danse interrompue, j’ai observé « l’en bas ». Une petite voix m’a dit « tout cet espace n’est qu’illusion, ô petit funambule, tu n’as jamais cessé de danser tout en bas, tu n’as jamais cessé de danser tout en haut. Le bonheur n’existe pas sans sa part de doutes. Personne n’est libre pour toujours. Mais il existe une méthode, un filet de sécurité qui te préservera des chutes, qui te fera danser que tu vives en haut ou en bas. Garde tes rituels et cultive ta planète, arrache les baobabs et pense avec le ventre. N’ai plus jamais peur du changement, positif ou non. Désirer la stagnation d’un état, c’est désirer la mort. Et toi, tout petit funambule, tu es viscéralement vivant. Il est plus facile d’éclairer quand la lumière est allumée, plus difficile de briller quand la nuit te talonne. Ce fil qui vacille, il est constitué d’acier. Jamais il ne rompra, mais tu peux le consolider en lui accordant ta confiance. C’est l’étape suprême de ce que l’on nomme « liberté ».

Alors j’ai regardé le vide et déambuler sur le fil, petit fil invisible aux apparences fragiles et mon corps sans réfléchir s’est remis à danser. Pour être vraiment libre il faut abandonner la peur, la peur de quitter un état, la peur de changer d’habitudes, la peur des abandons, des échecs, des triomphes, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de revenir en arrière, de régresser, de craindre encore. Moi, petit funambule, j’ai soif de nouvelles aventures. Je ne pourrai les parcourir que sur le fil de la sagesse. Alors, en haut du vide j’accepte de pouvoir tomber, j’accepte de ne pas emprisonner cet état de félicité, j’accepte ses départs, j’accepte ses retours et toutes mes cellules dansent, danse le prince funambule.

D.A

Fouilles d’une petite vie

Les cordeliers, esquisse, 2010, Copyright Diane Alazet

Plus de dix années écoulée depuis la mise en vente de la maison familiale, finalement, le départ. Je suis arrivée en Bretagne le coeur tambourinant, impatiente de commencer les fouilles. Le décor de ma chambre devenait un lieu à déconstruire, inventorier, encartonner, empaqueter. Mettre une histoire en boite, emboîter les souvenirs. L’espoir au creux du ventre de connaitre un moment plus fort, tomber sur quelque chose qui vous fera voyager, sourire, pleurer. Tel un archéologue mandaté sur une fouille de renom, je me plongeais dans mon histoire avec l’adrénaline aux tripes. Je cherchais la pépite, le souvenir, le micro-élément, tout ce que le temps emporte loin de nos cerveaux surchargés. Je cherchais la surprise. Quel drôle de sentiment, vider un décor de tous ses composants, entreposés nonchalamment dans un capharnaüm sans nom. Puis, trier la mémoire, répertorier, écrire, noter. Déménager un lieu est une tâche de documentaliste. Etrange que cela soit si jouissif de pouvoir ranger son histoire, prendre les objets un à un, les reporter consciencieusement sur une note détaillée, les parquer en carton, sentir que tout est à sa place.

Trouvées des correspondances anciennes, des mots d’amours d’un autre temps, des cadeaux oubliés, post it et cartes d’anniversaire, cartons à dessins à foison, dont voici un exemple (cf dessin de l’article). Je devais avoir seize ans quand j’ai fait ce dessin, une après midi de promenade solennelle dans mon lycée de Dinan, l’option art plastique du mercredi après midi. Les vieilles pierres, la Tour de la bibliothèque où j’ai vécu tant d’aventures. Retrouvée une lettre très ancienne que je m’étais auto-adressée pour m’assurer que le temps n’aurait pas brisé ma boussole. Un petit être inquiet écrivait à son avenir pour lui mettre un coup de pied au cul si elle avait chassé ses rêves. Retrouvées des preuves d’éclairs de voeux réalisés. Des catalogues d’expos. Un ancien contrat d’édition. Je me dis que les fouilles d’une petit vie sont peut être les mêmes pour tout le monde. J’aurais cru me sentir démunie devant mon histoire mise en cartons, mais ce fut tout le contraire. Tout semblait à sa place avec pour seule pensée, « Où iront ces paquets ? Vite une autre aventure « . Il faudra vivre fort.

En rangeant mon histoire, j’en ai ôté le poids. Il est resté dans les cartons de ma petite ville médiévale. Depuis quelques semaines déjà, la liberté talonne ma route. Et je la sens partout, dans ma tête, dans mon souffle, dans cette adrénaline constante. Comme si on m’avait subitement passé en mode « facile » après des centaines de parties jouées en mode « difficiles ». Tout est là. Et tranquillement, la vie me murmure des poèmes. Elle glisse des mots à mon oreille pour traquer la beauté du monde. Des fêtes, des rires, des voyages, des lectures. Je veux manquer de temps pour expirer entre deux aventures, avoir le coeur à mille à l’heure, devenir l’intensité. Ouais, voilà, je veux devenir l’intensité. Ces fouilles d’une petite vie, ces mises en carton d’une mémoire, ils m’ont offert cela, un pacte de légèreté. Ils ont fait craquer en substance ce qui me restait de fardeau. Mes choses sont à leurs places. Je peux continuer ma route. Je veux lever mon verre aux milliards d’aventures qui restent, aux points de côtés qui m’attendent, aux rencontres fabuleuses, aux entre-actes, aux milliers d’options qui existent, à celles auxquelles je n’ai pas pensé, à ma vie telle que je la voudrais, à celle telle qu’elle sera à la fin. Rien n’est écrit, rien n’est proscrit. Tout est absolument possible.

D.A

Ce truc au creux du ventre

En nomade, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2021, Copyright Diane Alazet

Une nouvelle fin de mission ; hier je suis rentrée de cinq semaines de parcours itinérant dans les régions Pays Basque, Landes et Pyrénées. Objectif : récolter des fonds dans la rue en face à face pour le GSCF (sapeurs pompiers humanitaires). Cinq semaines à sillonner des villes de toutes tailles, à rencontrer des locaux et des gens de passage. Hier soir, en me couchant, j’ai ressenti quelque chose : un sentiment faramineux de ventre dénoué, d’épaules libres. On avait écrit « annulé » sur mon tableau des angoisses. Moi qui n’ai d’ordinaire de cesse d’analyser, de craindre, de regretter, d’attendre, j’étais simplement libre. Alors, je me suis souvenue que je connaissais cet état. Quatre ans plus tôt, retour de voyage. Poser mes sacs saturés de souvenirs sur l’esplanade du Centre Pompidou, puis de l’hôtel de ville. Allongée sur cette mémoire, j’avais les épaules libres. Hier, je me suis souvenue de cet état étrange où le poids du monde avait choisi d’autres carcasses où se poser. J’avais vécu huit mois dans le mouvement des vagabonds, à errer et danser, rencontrer et quitter. J’avais vécu huit mois comme on vit en nomade. Hier, près du sommeil, c’est cet état que j’ai touché, celui des âmes libres qui ne se posent jamais.

Un peu avant le départ final, un peu après le retour définitif, il y a quatre ans, j’ai eu peur. J’ai eu peur de perdre ce sentiment de funambule, peur de retrouver en propre les harnachements sociaux, de douter à nouveau, de craindre. Le monde contient assez de chaines pour tous les êtres humains, donc comment y couperai-je ? Et c’est la mort dans l’âme que je reprenais la route de la vie dite « civilisée ». Depuis, quatre ans de quête. C’est une lutte féroce entre l’intime et le social, les voeux profonds et les attentes, les rêves et les devoirs. Ces derniers mois, j’ai déclenché beaucoup de changements dans ma vie. J’ai quitté la vie de sédentaire pour être sans cesse sur les routes, j’ai appris à me connaitre, cherché des clés pour tempérer, exister mieux. On ne sais jamais vraiment quand on se lance dans ce type de démarche si l’équation aura un sens. Elle en a un. Vingt-sept années à tenter de résoudre un problème de santé. Six mois d’un mode de vie pour le faire disparaitre.

Comment ne pas en arriver à la conclusion que c’est le mouvement constant qui nous fait vivre plus fort ? Je me souviens de cette théorie développée dans Homo Sapiens de Harari : Dans les gênes de l’homme se trouve le nomadisme. Avec le temps et ses avancées, nous avons commencé à dresser des cités, des villes, des buildings, autant de barrières de sécurité contre ce qui n’est pas nous. Pour Harari, c’est la sédentarité qui est responsable des dépressions profondes de l’homme contemporain. Toutes nos cellules ont en mémoire la graine du voyage, le mouvement efficace. Il faut vagabonder. Autrefois vagabonder pour le rôle de chasseur/cueilleur. Quel âge d’or : un temps où le travail servait à nourrir strictement la vie du village. On ne vivait pas pour travailler, on travaillait pour vivre. Quelques heures dans la semaine, énormément de temps libre. Chacun sa place dans le collectif et un système humain.

Hier, je me suis endormie libre. Ce truc au creux du ventre, mon devoir est de le garder.

D.A