Aux camarades de route

La vie à Soustons, croquis, 110 x 165 mm, mars 2022, copyright Diane Alazet

Cela faisait presque cinq mois que j’arpentais les villes de France pour rechercher des donateurs au profit de diverses causes (la lutte contre l’homophobie, puis la protection de la biodiversité et enfin le droit animal). Chaque mission est différente. Lorsqu’on est en « Itinérante », on vit cinq à six semaines en collectivité et petit à petit l’équipe se transmue en famille. Hier, je suis rentrée, saturée de la joie de ces rencontres. C’est fou comme parfois tout concourt à vous faire rencontrer les bonnes personnes, à vous axer sur les bonnes voies. J’en avais déjà faites des missions de collecte de fonds, mais jamais je n’avais rencontré des âmes si proches de mes valeurs. Chacun à sa manière a apporté sa pierre, a changé quelque chose pour moi. Il faudrait des dizaines d’articles pour vous expliquer qui ils sont. Je n’en dispose que d’un. Comme il m’est plutôt difficile de rendre des hommages oraux, je me dis que ce texte fera l’affaire.

Dans cette famille itinérante, j’ai rencontré des cellules soeurs, des frères de rire, des compagnons de voyage. Chacun m’a apporté la pièce du puzzle qui manquait. J’aimerais vous les conter comme le ferait un barde :

  • Une guerrière inébranlable au physique puissant qu’on appelait Boriane. Il faut vous la représenter comme une Boadicée moderne, des cheveux longs et roux, un bonnet sea Shepheard, capitaine vagabond d’un navire volant où le rock et les arts font office d’équipage. Elle m’a offert l’exemple d’une femme extraordinairement forte qui a l’audace de ses convictions, une femme qui a appris à tout verbaliser, qui sait nommer, juger sans se mettre au second plan. Je me suis souvent surprise à être incapable de cela, à craindre de dire les choses, les taire, laisser passer, m’effacer dans certains contextes. Boriane m’a transmis l’exemple fort d’une femme capable de tout assumer, capable de dire à voix haute. Sublime image de vie dont je sors bouleversée, qui m’a profondément aidée à me tenir debout.
  • Puis, le barde/musicien, son compagnon de route. A boire et reboire des matés en créant le partage, à gueuler contre le monde et toutes ses dérives politiques, à rire et rire encore, chercheur de calembours. Pris d’un élan soudain, attraper son accordéon pour abreuver le monde de mélodies intemporelles. Un instant le silence, celui d’après, les chants. Il nous a fait taper du pied et danser et chanter aux sons des vieilles guinguettes et des paroles de saltimbanques. Il m’a transmis quelque chose qui tient du lâcher prise, de la bienveillance collective et de l’amour inconditionnel de tout ce qui n’est pas soi.
  • Un autre guerrier noble à qui je dois beaucoup. Il est devenu, les mois passants, comme un frère du quotidien. À débattre de politique, à rire énormément et sans interruption du matin jusqu’au soir. Maitre des étoiles de l’humour, il m’en a gentiment données. Il a su m’aiguiller lorsque près de contrées plus sombres je me suis retrouvée perdue et sans boussole. Petits électrochocs qui m’ont fait progresser dans mes cheminements personnels. Il m’a transmis quelque chose que je pensais perdu : l’intérêt pour la politique et la force du pouvoir du peuple. L’espoir d’un avenir plus démocratique où l’hémicycle redeviendrait le reflet des citoyens. Une rencontre extraordinaire.
  • Une femme qui a su avec les années garder la même passion pour son travail, ne jamais faiblir, faillir, user du quotidien comme une arme pour avancer, tenir bon. Elle m’a transmis l’amour des paillettes et surtout la force de regarder tout droit sans siller.
  • Et pour la dernière arrivante, une silhouette d’existence à la lisière de l’imaginaire. Un elfe rieur venu rendre visite aux hommes. Je ne pensais pas qu’il était possible de pouvoir vivre si fort. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi vivant, jamais, même dans ma vie de voyageuse, même dans mes rencontres les plus folles. Vagabonde. Aventurière. Une femme libre qui crache sur les codes et sur les peurs et sur les devoirs. Vous pouvez l’écouter des heures raconter tous ses contes, rapporter la centaine de fois où elle a failli y passer. C’est un être magique ; Il lui suffira de prononcer un seul mot de ses aventures pour reconnecter en vous ce désir brûlant d’exister. Elle m’a transmis la soif de vivre qui hibernait bien tranquillement, le besoin de reprendre la route, de parcourir de nouvelles terres, de m’abreuver de rencontres, d’en saisir la matière et de la reporter de mille manières possibles. « Les gens qui brulent, qui brulent, qui brulent », ces gens là, c’est elle. Inoubliable élan de liberté qui transcende tout sur son passage et qui vous rappelle votre voie.
  • Je me sens profondément honorée d’avoir pu traverser leur route, reconnaissante de tout l’héritage qu’ils m’ont transmis, chacun à leur manière. Ils m’ont aidé à me sentir un peu plus solide, un peu plus debout à un moment où tout en moi réclamait cette évolution. Ils m’ont rappelé qu’un humain seul n’accomplit que de petites tâches mais que l’addition des regards, des points de vue, des conseils, des observations créaient une oeuvre plus riche. Peut-être qu’ils m’ont rendu un peu plus curieuse du monde, plus partageuse, moins égoïste. Ils m’ont offert leur poésie, chaque jour et chaque minute. Ils ont offert au petit poète que je suis des blocs de matières pour créer. A ceux de l’équipe que j’ai cité, ceux que je n’ai pas cité, merci infiniment…
  • D.A

Dans la peau du navigateur

Navigateur, aquarelle, 21 x 29,7 cm, 2021, Copyright Diane Alazet

Je n’ai jamais très bien compris la nécessité de l’ordre. Partout où l’on m’assignait des objectifs de compétence, je dégainais une arme plus puissante qu’aucune autre, une longue vue double face pour observer le monde. On y apercevait deux visuels distincts. 1. l’image de la réalité 2. Un univers créé de toute pièces par la force de l’imagination. L’objectif : transgresser les habitudes, percevoir différemment, apprendre à regarder le monde avec d’autres yeux. Dans un drôle de système où il faut être performant, rentable, productif, un petit poète doit chercher à inventer d’autres termes, changer les chiffres en rêves, construire de nouvelles formes. Alors, j’ai dessiné une vieille carte du monde. Cinq semaines, un voyage. De recruteur de donateurs je suis devenue navigatrice, explorateur. Cinq semaines pour conquérir le monde, ramener des ressources, noircir les cartes de noms, de mots, de villes parcourues. Une journée productive = le passage d’un lieu à un autre. Apprendre à regarder le monde sous un regard décalé, biaisé, détourner le sens du système pour qu’il vous corresponde, qu’il fasse sens pour de bon. Nous pouvons changer la société, c’est une nécessité. Mais il faut aussi être capable de transmuer sa perception. Comme le monde est ennuyeux sans l’ajout de la création. Apposer au réel le sceau de l’imagination. Aucune limite n’est tolérée car l’extra-ordinaire est partout : dans la répétition des jours, dans l’attente, dans les chiffres, dans la quête d’un avenir, dans les rues, les salles de cinéma, les bars et les cafés bondés, dans l’ennui, dans la peur, dans le vide, dans l’excellence. L’ordinaire n’est qu’une moitié d’un tout.

Alors, je noircis tranquillement ma carte. Voyager de Paris à Londres, de Londres à Athènes, d’Athènes à Vienne en parcourant la Vendée. Plus rien n’est impossible. Les limites sont suspendues. Je peux faire le tour du monde en restant sur les terres françaises. Je peux devenir capitaine de navire en brandissant un kway associatif. L’inertie n’existe plus. Le mouvement est partout. Voir le monde sous d’autres yeux, c’est accepter d’être nomade, toujours, chaque fois. C’est ne plus jamais quitter la route même quand les pas sont à l’arrêt. On parle de l’importance du voyage physique, mais on ne mentionne jamais assez la nécessité du vagabondage de l’esprit. L’imagination produit ses propres cartes, ses univers distincts, ses couleurs, ses perceptions. Je parcours mes cartographies sur le pont du navire. Capitaine. Naturaliste. Explorateur. Navigateur. Il faut prendre la route pour mater l’ennui.

D.A

Sur la route

Sur la route, fusain, 27,3 x 35,7, novembre 2021, copyright Diane Alazet

Après quatre semaines d’inertie, il fallait reprendre la route. J’ai retrouvé la joie de mon travail itinérant : objectif, trouver un maximum de donateurs pour la Fondation Le Refuge. Chaque jour, changer de ville, découvrir de nouveaux visages, apprendre de nouvelles histoires, entendre de nouveaux rires. Rencontrer une nouvelle équipe avec qui vous passerez plus d’un mois à vagabonder joyeusement, avec qui vous partagerez tout, les jours, les nuits, les moment de triomphe et les claques de défaite. C’est toujours un loto de partir en mission. Et parfois, dans la bienveillance des hasards, quelque chose se produit. On entend des noms familiers, des blazes d’artistes qu’on admire, des oeuvres et des images qui avaient marqué la rétine. On discute et on rencontre des entités amies, des petits êtres semblables à soi qui cherchent le vivant, qui sont partis en quête d’eux-mêmes, qui ont trouvé des pistes. On rencontre des âmes poétiques, des dalleux de la création, des soiffards de la vie. On écoute leurs histoires comme on entend des contes, ça nous inspire prodigieusement. Drôle d’impression que celle d’entendre dans les bouches des autres l’écho de ses propres mots. Mais dans le nombre, ils résonnent mieux. Il y a mille et une manières de voyager : l’exploration géographique, les drogues, la création. On peut voyager dangereusement tranquillement assis sur sa chaise, traverser les brousses de la jungle dans une simple discussion. On peut découvrir de nouveaux continents par la chimie des mots des autres avec sa propre expérience. Peut-être que les rencontres humaines font de nous des navigateurs. Peut être qu’elles nous apportent un meilleur axe au gouvernail ; elles nous apprennent à barrer mieux.

Des scènes de films oubliées qu’on voulait tout à fait revoir. Réactualiser la quête des choses vivantes, rechercher ce feu passionné que connaissent ceux qui créer, là, juste au creux du bide, quand l’alchimie advient. Vouloir le partager. Qu’il est doux d’observer le monde sous diverses lentilles, d’adopter le regard des autres pour mieux revenir au sien, de saisir dans telle pupille un peu de sa propre exaltation, de capter dans telle autre le feu de ses propres batailles. Ce spectacle sublime où pour un bref instant, trois regards se transforment en un oeil omniscient. Et l’inspiration se promène dans ces interstices de beauté, elle rampe en nous frôlant de sa majestueuse carcasse. Je me penche pour la caresser et sa peau est brûlante.

D.A

Aux nouveaux compagnons

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, octobre 2021, Copyright Diane Alazet

J’ai toujours voulu trouver ma communauté, des camarades de route avec qui dialoguer de poésie et de littérature, de peinture et de philosophie, du cinéma, du monde. J’en ai rencontré quelques uns et souvent je les ai perdu. Qui aurait pu se douter qu’il me faudrait vagabonder au fin fond de la Normandie en projet de permaculture pour en dénicher un fragment. J’ai rencontré des frères de l’amour du savoir. Les soirs au coins du feu à découvrir de nouveaux noms, partager l’impact des mots, dialoguer des artistes, parler des luttes contemporaines, les nourrir, les faire vibrer. Faire voyager l’intelligence dans le cerveau les uns des autres et repartir les bras chargés de nouvelles oeuvres à découvrir. C’est fou ce que ça m’avait manqué l’excitation de l’intellect, le débat littéraire, la ré-impregnation de l’histoire de l’art et des noms. Une bibliothèque saturée de romans d’excellence. Des machines à créer datant du XIXe siècle. Le processus de création et les verres et les rires. J’ai senti quelque chose de tout à fait étrange ; l’impression que mon coeur avait su vivre dans l’arrêt, un cliquetis et paf… Redémarrage brutal. Tout bouillonnait et tout vibrait. Il retrouvait son univers et son environnement. C’est dans la création qu’il vit et dans le partage des idées, dans les débats, dans les dialogues, dans les rixes et les combustions. Dans ce fragment de rencontres intellectuelles, dans ce morceau de communauté où j’avais toujours souhaité vivre, quelque chose a tremblé, quelque chose a brûlé, le temps s’est consumé en un spectacle sublime. J’étais à la bonne place, avec ceux auxquels j’appartiens. Aux compagnons de route du savoir, aux amis de la connaissance, aux passionnés des oeuvres, aux amoureux des mots, aux collectionneurs de livres, aux fidèles du septième art, à tout ceux qui comprennent… Je lève mon verre. Aux nouveaux compagnons qui devaient bien remplir le monde mais qui ne croisaient jamais ma route, je vous ouvre les portes de ma vie. Il est aisé de se sentir stupide quand on ne partage plus son savoir. Et parfois, en une demi-seconde, toute la machine repart. Alors, un morceau de votre identité repointe le bout de son nez et vous trinquez à son retour.

J’ai vécu ces rencontres comme des scènes de roman. C’est une impression tout à fait étrange ; j’avais la sensation de déambuler dans une oeuvre d’Henry James dont j’étais la protagoniste. Alors, en bon personnage, je suivais la logique de l’oeuvre, vivant successivement les chapitres du séjour, entièrement dirigée par la plume américaine. Drôle d’expérience, tout à fait unique que je peine à bien reporter. J’ai vécu dans un Henry James durant dix jours de ma vie, j’ai même construit sa narration. Un peu de son Roderick Hudson, un peu de son Portrait de femme. Et dans ces réunions du soir où nous dialoguions des auteurs, de la langue russe, des artistes oubliés, des outsiders du monde et de la musique enterrée, je me sentais avec les miens, prodigieusement gâtée par l’heureux hasard des rencontres.

D.A

Reconquérir le temps

Echauffour, croquis, 110 x 165 mm, septembre 2021 Copyright Diane Alazet

Il y a quelques jours, j’ai renoué avec l’une de mes plus belles traditions : le workaway. Pour ceux qui ne connaissent pas, l’idée est de vivre chez des gens aux projets en devenir. Vous donnez un coup de main, en échange vous ne payez rien durant votre séjour, vous êtes nourris, logés. Sans doute la plus belle manière de voyager. Ça faisait une éternité que je n’avais pas fait ça, quatre ans je crois ; huit mois en Italie à traverser le pays, un mois travaillant en auberge de jeunesse, le suivant offrant mes services de jardinier, stagiaire en inventaire d’art, cuisinière en centre de méditation. Cette fois, n’ayant qu’une dizaine de jours devant moi, j’ai choisi la Normandie. Deux hectares de terrain, un projet art/éco-responsable. J’avais oublié tout ça… Le travail concret de la terre, le sens de la main d’oeuvre. J’ai pris conscience de choses que j’avais enterrées : ma vie est une compétition où il faut être premier partout. En tant que femme, professionnellement, dans mes loisirs, dans les rencontres. Et je crois que ce système a atteint ses limites. Ça fait un bien dément de simplement penser en « tâches », accomplir les pas un à un sans devoir les évaluer, les comparer, les dépasser. Et le système du workaway est tellement proche de mes valeurs : j’ai toujours trouvé le travail – tel qu’il est pratiqué dans nos sociétés – parfaitement avilissant, il laisse trop peu de place à l’épanouissement de l’humain. Autrefois, au sein du village, chacun avait son rôle et le travail n’était qu’un « moyen » pour faire tourner la vie collective. Aujourd’hui le travail est devenu une fin en soi et ses esclaves sont épuisés. J’aime savoir que chacun de mes gestes – préparer les semences ou le tas de bois pour l’hiver – aura un impact dans plusieurs mois. C’est une belle manière de reconquérir son propre rythme. C’est un système de résistance où l’argent n’a pas sa place. La monnaie, c’est le temps.

Chaque matin, le temps de se reposer. Petit déjeuner dans la verrière avec un thé brûlant, tout le monde lit. On accepte le silence. Tolstoi, Bronte et Boulgakov réunis dans une même pièce pour des regards différents. Le temps semble s’étirer tant tout est calme et silencieux. Tout le monde voyage de son côté dans des barques parallèles. Puis le temps du jardin où nous préparons la terre, puis le bois, puis les projets à venir dans ce paradis gigantesque. Nous devenons des petits corps au service du terreau, redécouvrir les courbatures du dos et des articulations, pétrir le monde avec ses mains pour le rendre propice. Finir la journée par un apéro devant le coucher de soleil dans ces terres glacées où nous aimons nous perdre. Puis préparer ensemble le repas, parler dans diverses langues car il y a d’autres volontaires, l’anglais, le français, l’espagnol. Se noyer dans les expressions du monde, enseigner et apprendre. Sentir le corps se réchauffer dans les gros tas de couvertures le soir, alors que dehors, le monde gèle. La pluie sur la véranda. L’odeur du pain grillé. Le thé artisanal qui infuse dans la machine. Et puis, encore les rires, puis les projets, puis les rencontres. Et tout le reste ne semble être que littérature. Pourquoi penser productivité, compétitivité quand on peut expérimenter la simplicité de l’action, la bienveillance, l’utilité brute ? Il n’y a plus à se sentir bon ou médiocre, plus ou moins. Il suffit d’accomplir, c’est bien plus constructif. Ici, je peux sentir la poésie partout. Et je tâcherai de m’en souvenir…

D.A

La balançoire et les pirates

La balançoire et les pirates, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, juin 2021, Copyright Diane Alazet

Je vadrouille pas mal en ce moment. J’aimerais vous raconter ma dernière aventure en date. Il y a quelques jours, je suis allée rendre visite à ma soeur, son futur mari, mon neveu et ma nièce. Une demi journée en mouvement, un Jack London flambant neuf dans le sac, la poésie des voyages en train, la succession des quais de gare avec l’envie irrépressible d’investir tous leurs noms, d’exister dans ces villes, d’y déposer une trace. Laisser l’esprit vagabonder vers des contrées métaphysiques, réfléchir en poète, regarder en artiste. En littérature, on dit que le propre d’une utopie est d’être un lieu difficile d’accès, loin, si possible saturé d’obstacles. Et j’en ai traversé pour arriver au petit paradis où j’ai établi mon baluchon quatre jours durant, dans le sud, chez ma soeur. Mon coeur tambourinait, comme aux heures où l’on s’apprête à rentrer au village ; c’est bien ce que ce lieu est devenu pour moi, un havre de joie où Le jeu est de mise.

Alors, après six mois, j’ai retrouvé mes deux lumières, petits bouts de chou d’existence qui m’inspirent prodigieusement. C’est fou comme nos plus grands maîtres sont loins des places où on les cherche. Mais à trois ans on sait la force de l’essentiel. On tâtonne, on tombe, on essaie, on triomphe. On apprend, on est frustré de nos approximations de langage, on communique différemment, on persévère. Alors, tranquillement installée dans ce salon remplie de jouets, j’ai suivi les deux petits guides. Ils m’ont fait voyager vers des cartographies anciennes, dans des mondes invisibles où ils sont seuls monarques. Dans les bruits et les rires et les jeux et les lectures, nous avons vadrouillé vers d’autres aventures. Le vélo du jardin est devenu un navire, j’étais le fidèle mousse et mon neveu le capitaine. Les trente degrés à l’ombre se sont transmués en tempête, les vagues rugissaient furieusement, nous avons tourné à tribord.

Dans sa petite marmite en fonte, nous avons préparé le repas à base d’ingrédients exotiques que les adultes ne mangent pas. Chaque fois, c’est la même chose et je crois que ça ne changera jamais. Je repars l’âme gonflée de leçons ineffables dont seuls les enfants ont la clé. Je me sens toute émue de ne pas avoir quitté le navire des imaginaires et d’y garder une place, malgré toutes ces années. Dans leurs aventures fabuleuses, je veux toujours avoir un rôle. Au fond ma vie n’a jamais eu d’autres buts que celui de jouer. J’ignorais qu’il était possible d’aimer des êtres si forts. Ils sont ma famille, ma meute, mes frères, mes camarades d’imagination. Et rien de tout cela ne serait possible sans la présence bienveillante, forte et poétique de ma soeur. Merci, petit havre de joie, merci petite meute agrandie, merci de me permettre de côtoyer les rires et ces regards tout pétillants qui me feraient soulever des montagnes. Merci.

D.A

Ce truc au creux du ventre

En nomade, fusain et marqueur, 27,3 x 35,7 cm, mai 2021, Copyright Diane Alazet

Une nouvelle fin de mission ; hier je suis rentrée de cinq semaines de parcours itinérant dans les régions Pays Basque, Landes et Pyrénées. Objectif : récolter des fonds dans la rue en face à face pour le GSCF (sapeurs pompiers humanitaires). Cinq semaines à sillonner des villes de toutes tailles, à rencontrer des locaux et des gens de passage. Hier soir, en me couchant, j’ai ressenti quelque chose : un sentiment faramineux de ventre dénoué, d’épaules libres. On avait écrit « annulé » sur mon tableau des angoisses. Moi qui n’ai d’ordinaire de cesse d’analyser, de craindre, de regretter, d’attendre, j’étais simplement libre. Alors, je me suis souvenue que je connaissais cet état. Quatre ans plus tôt, retour de voyage. Poser mes sacs saturés de souvenirs sur l’esplanade du Centre Pompidou, puis de l’hôtel de ville. Allongée sur cette mémoire, j’avais les épaules libres. Hier, je me suis souvenue de cet état étrange où le poids du monde avait choisi d’autres carcasses où se poser. J’avais vécu huit mois dans le mouvement des vagabonds, à errer et danser, rencontrer et quitter. J’avais vécu huit mois comme on vit en nomade. Hier, près du sommeil, c’est cet état que j’ai touché, celui des âmes libres qui ne se posent jamais.

Un peu avant le départ final, un peu après le retour définitif, il y a quatre ans, j’ai eu peur. J’ai eu peur de perdre ce sentiment de funambule, peur de retrouver en propre les harnachements sociaux, de douter à nouveau, de craindre. Le monde contient assez de chaines pour tous les êtres humains, donc comment y couperai-je ? Et c’est la mort dans l’âme que je reprenais la route de la vie dite « civilisée ». Depuis, quatre ans de quête. C’est une lutte féroce entre l’intime et le social, les voeux profonds et les attentes, les rêves et les devoirs. Ces derniers mois, j’ai déclenché beaucoup de changements dans ma vie. J’ai quitté la vie de sédentaire pour être sans cesse sur les routes, j’ai appris à me connaitre, cherché des clés pour tempérer, exister mieux. On ne sais jamais vraiment quand on se lance dans ce type de démarche si l’équation aura un sens. Elle en a un. Vingt-sept années à tenter de résoudre un problème de santé. Six mois d’un mode de vie pour le faire disparaitre.

Comment ne pas en arriver à la conclusion que c’est le mouvement constant qui nous fait vivre plus fort ? Je me souviens de cette théorie développée dans Homo Sapiens de Harari : Dans les gênes de l’homme se trouve le nomadisme. Avec le temps et ses avancées, nous avons commencé à dresser des cités, des villes, des buildings, autant de barrières de sécurité contre ce qui n’est pas nous. Pour Harari, c’est la sédentarité qui est responsable des dépressions profondes de l’homme contemporain. Toutes nos cellules ont en mémoire la graine du voyage, le mouvement efficace. Il faut vagabonder. Autrefois vagabonder pour le rôle de chasseur/cueilleur. Quel âge d’or : un temps où le travail servait à nourrir strictement la vie du village. On ne vivait pas pour travailler, on travaillait pour vivre. Quelques heures dans la semaine, énormément de temps libre. Chacun sa place dans le collectif et un système humain.

Hier, je me suis endormie libre. Ce truc au creux du ventre, mon devoir est de le garder.

D.A

Le rusé vent du Nord

Le Parthénon, esquisse, 14,8 x 21 cm, mai 2021, copyright Diane Alazet

Difficile en ces temps de confinement généralisé de ne pas être nostalgique des souvenirs de voyage. Je pense au temps où nous pouvions traverser les frontières sans passeport vaccinal, où les trains au long court ne contenaient aucun masque. Je n’ai fait qu’un gros voyage, le tour de l’Italie et je me souviens de l’arrivée comme si c’était hier. Premier pas sur le sol italien. Le trajet vers l’auberge de jeunesse. La découverte de Naples, de ses misères splendides. L’appréhension du dialecte local. Les volontaires venus des quatre coins du monde. Je me souviens de l’adrénaline qui précède les départs, ces papillons dans le bide quand on quitte une aventure pour en rejoindre une autre. Je garde les trajets en train, les heures de pensées griffonnées sur mon petit carnet de cuir. Je me souviens des premières impressions, des visages, des arrivées. Les rencontres qu’on oublie et celles qu’on n’oublie pas. Je me dis que c’était sacrément bien de partir comme ça, solo, avec un sac comme camarade. C’était bien, le voyage.

Puis, je pense à ce film fabuleux, Le Chocolat, découvert il y a des années grâce à ma soeur ainée. Une mère et sa fille vagabondes, vaquant de lieu en lieu, de ville en ville, de pays en pays. Chaque fois l’intention claire de s’installer temporairement, d’investir un espace, d’y apporter sa pierre. Et chaque fois pourtant « Le rusé vent du Nord » revient siffler à leurs oreilles. Il leur murmure des promesses de bonheur à conquérir, de peuples à libérer, de mondes à explorer. Je me sens attachée à cette expression là. Et souvent, je l’entends, ce rusé vent du nord, aux premiers jours de mai. Il m’exhorte à raviver des quêtes enfouies sous les années, des rêves d’aventure dans des navires d’explorateur.

Je me dis que maintenant tout est différent. De nouveaux bouts de papier pour pouvoir découvrir le monde ; des preuves de santé tamponnées. J’ai soif de cultures à aimer, de connaissances à dévorer, soif de rencontres insolites. Retrouver le carnet de croquis et croquer toutes les places, noircir la carte du monde de mes pas trop pressés. Il est temps de revivre après cette période à l’arrêt. Mais par où commencer ? Une planète de choix. Je veux traquer encore la poésie du monde. Trop de boites fabuleuses restées fermées à ma raison. Mes jambes ont des fourmis à force de piétiner dans un pays aux frontières closes. Reprendre la vie sur la route. Il faut retrouver le voyage, le Rusé vent du Nord l’a dit.

D.A

D’aventures en aventures

J’ai oublié le premier livre que j’ai tenu entre mes mains. Parfois, je comprends que ce jour a été décisif. Comme des millions d’enfants, il en a fallu des leçons pour parvenir un jour à discerner les caractères, comprendre qu’un signe noir doit s’appeler une lettre, apprendre à les mêler, à les construire, à les distordre, comprendre qu’une lettre suivie d’une autre constitue un symbole et qu’un livre n’est rien qu’un album de collectionneur. Il a fallu comprendre la force des mots, articuler les signes pour leur donner un sens. Alors, bien installée dans ma chaise d’enfant, j’étais fière de tenir ce premier livre entre mes mains, fière d’en comprendre l’impact, d’en saisir le vieil héritage. Il a fallu des siècles pour que l’homme invente l’écriture et que les contes oraux se transforment en langage. Il a fallu des siècles pour apprendre à nommer…

Je me rends compte que tout le monde ne sait pas jouir de la lecture. Je me rends compte parfois de ma chance insolente. En deux semaines passer de la langue crue de Virginie Despentes à la poésie lente de Jon Kalman Stefansson. Passer de l’errance parisienne d’un vieux disquaire ruiné au vagabondage islandais d’un gamin endeuillé. Vernon Subutex VS Entre ciel et terre. Traverser les histoires de cul d’un homme anciennement In, puis parcourir les troubles d’un village de marins, le souvenir des hommes que la mer a emporté, le souvenir des corps que la jeunesse a possédé.

Et d’aventures en aventures, j’ai traversé le monde. J’ai sillonné les routes des grands états américains, conduit des vieux tacots un pétard à la bouche, Kerouac, Hemingway. J’ai baroudé en France avec dix cents en poche, été tour à tour prisonnier et multi millionnaire. J’ai été la plume de London, de Kundera. J’ai été un Romain Gary, un Woolf, un Henry James. Nous autres lecteurs compulsifs sommes des apatrides vagabonds. Nul pays caractéristique, nulle culture, nulle patrie, nous sommes des inconstants, des omniscients, des rois de l’ombre. J’ai été une tailleuse chinoise, visité le Yunnan, j’ai récolté le thé près des camphriers odorants, j’ai parcouru les siècles dans les pas d’une oeuvre de Beauvoir. Les plumes nous apprennent tout. Elles sont de grands oracles. Parfois, elles mettent en garde, souvent nous y sommes sourds mais elles nous guident pourtant vers des promenades familières.

Je remercie les mots de saturer mes étagères, je remercie les écrivains de peupler ces milliards de pages, je remercie les traducteurs d’avoir su les rendre accessibles. Et jamais je ne cesserai ce doux vagabondage. Dans ce monde de papier, je suis une grande exploratrice, capitaine de navire sur des golfes de mots.

à nos Ithaques

Dinan, croquis, 16 X 24 cm, février 2021, Copyright Diane Alazet

Dans le train qui me conduit à Dinan, je pense au périple d’Ulysse. En quittant sa patrie, le roi d’Ithaque se souvient des prémonitions des Pythies. Il sait que s’il quitte son royaume s’écoulera une éternité avant qu’il ne retrouve son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Il sait qu’il reviendra seul et pauvre. Pourtant, Mélénas ne lui laisse pas le choix. Il doit partir pour Troie venger l’honneur des grecs et remettre la main sur la sublime Hélène. Alors, la mort dans l’âme, Ulysse quitte son pays. Sur les eaux déchainées, les flottes avancent fièrement. C’est l’armée la plus puissante que le monde grec a pu créer : Agamemnon et ses sujets, Ménélas, Ulysse, Diomède, Achille et ses redoutables myrmidons…

Ulysse mettra plus de dix ans à retrouver sa douce Ithaque. Dix ans c’est le temps nécessaire pour fantasmer un lieu, pour dresser des souvenirs sur les souvenirs vieillis. A quelques pas de ma cité médiévale, je pense aux mois d’absence, au Covid, à tout le temps qui me sépare de la dernière visite. Arrivée dans cette chambre aux doux accents adolescents, je retrouve mes idoles : une bibliothèque pleine à craquer de chefs d’oeuvres inconquis, une boite à souvenir de voyages, des écrits oubliés dans un coin poussiéreux, des cadeaux redécouverts. Ma chambre est devenue un terrain de fouilles archéologiques : comme si dans ce fatras de couches stratigraphiques se trouvaient en puissance les bonnes formules magiques. La sensation que dans ce tas de mémoire « ordonnée » se cache la solution à mes angoisses les plus profondes. Alors, un à un, je démonte tous mes souvenirs, j’essaie de remonter à la source du spleen. Retrouvés les tableaux de jeunesse grand format où la peinture à l’huile est devenue toute sèche. Retrouvés les écrits de prime adolescence et leurs passions violentes. Les lectures inachevées, les butins soigneusement cachés.

Alors, profondément émue par ces fragments d’histoires, je me dis que Dinan est devenu mon Ithaque, que ces royaumes peuplent le monde pour venir surpasser leurs maîtres. Une fièvre d’archéologue où tout doit être analysé. Ma petite chambre est devenue un chantier balisé. Couche après couche, j’ai délivré le suc des années successives : les images et les mots, les passions dévorantes, les désillusions distancées. Cette pièce me semble être le temple des préoccupations humaines. Alors, je pense à nos Ithaques et à leur drôle de statut. L’histoire des hommes semble être faite de la mémoire des lieux. D’abord, on les bâti, on y existe, on les oublie. Alors, on se souvient des vers de Du Bellay : « Mais quand reverrais-je de mon petit village fumer la cheminée et en quelle saison ? Heureux qui comme Ulysse, a fait un long voyage… »

D.A